pour le lui faire connaître; je me souviens encore des expressions de
sa lettre. «Si l'on assemble, lui disait-il, les Etats à Paris ou à
Versailles c'est porter des brandons de feu sur des matières
combustibles. Le peuple Français est aimable, léger, facile; mais
emporté, mais barbare dans ses emportements, témoin la guerre des
Armagnacs etc.» Le fatal génie de NECKER l'emporta, et la Reine dit
depuis à un ministre: «le Président de LONGUEIL m'a donné d'excellens
avis, mais je n'avais pas le crédit de les faire suivre.» Le charme de
la nouveauté, le besoin d'intérêt, et de mouvement déterminèrent la
plus grande partie; le désir de s'élever, en manifestant ses talens
sur un grand théâtre animaient quelques personnes, et plusieurs, parmi
le Tiers, songeaient à sortir de leur obscurité, à se procurer des
protecteurs et à obtenir des grâces. Je ne rapporte que ce que j'ai
vu, et il me serait possible d'en donner des preuves. Surpris de la
vivacité des démarches de quelques membres du Tiers pour se faire
élire, je leur représentai que leur âge et leur santé leur rendraient
pénibles les fonctions et le travail de la députation. Ils me
répondirent que leurs intérêts et celui de leur famille déterminaient
leur empressement; enfin quelques uns me firent l'aveu qu'ils
espéraient obtenir des lettres de noblesse, et d'autres, des bénéfices
pour leurs enfans ou des places lucratives. Dans le temps où l'on
s'occupait d'établir des Assemblées provinciales, ou d'accorder aux
pays qui avaient eu des Etats, le rétablissement de ces Assemblées;
j'ai vu un homme qui cherchait à se faire valoir par son zèle pour le
peuple, intriguer sourdement pour avoir la présidence permanente de
l'Assemblée de sa province. Tel était le patriotisme qui régnait dans
les esprits avant l'assemblée des Etats; et ensuite les zélés
partisans du peuple n'ont suivi que leur ressentiment contre la cour.
Un cordon bleu refusé, la préférence accordée à un rival pour un
gouvernement, ou une place à la cour ont été les principes qui ont
inspiré à des grands, et à des nobles, des sentimens contraires à la
monarchie. Le duc D'ORLÉANS, devenu justement l'horreur du genre
humain; cet homme sans principes et sans résolution, qui n'a jamais eu
l'étoffe d'un ambitieux, et qui est parvenu successivement au comble
de la scélératesse parce que le crime de chaque jour ne surpassait que
d'un degré celui de la veille; le Duc disait alors, et je crois qu'il
le pensait, «Les Etats feront tout ce qu'ils voudront, peu m'importe,
pourvu qu'il me soit permis d'aller ou de venir en Angleterre, ou
ailleurs, et qu'on ne puisse ni m'enfermer ni m'exiler.......» Enfoncé
dans la fange de la débauche, il n'élevait pas alors ses vues par delà
une liberté indéfinie; favorable à ses vicieuses inclinations. Je me
souviens que dans le commencement de la Révolution, frappé de
l'inconséquence du Duc, le Président me dit un mot d'un grand sens. Il
est commun, dit-il, de voir des gens qui veulent la fin sans aimer les
moyens; mais le duc D'ORLÉANS veut les moyens sans la fin. Il ne tint
en effet qu'à lui d'être au 14 Juillet, lieutenant-général de l'Etat,
et il ne s'agissoit pour cela que de se montrer aux yeux d'un peuple
aveuglé et corrompu par lui, dont il étoit en ce moment l'idole. Je
l'ai beaucoup connu dans un temps où toute la jeunesse de la Cour
avait avec lui des liaisons plus ou moins étroites. Il avait de
l'esprit, mais par étincelles, l'amour du plaisir éteignoit dans lui
toute affection morale, et un seul sentiment, celui de la vengeance,
pouvoit donner quelqu'action à son ame, et a été le principe de sa
conduite. Cette connoissance de son caractère m'a fait apprendre
depuis sans surprise, que lorsqu'on vint l'avertir que madame la
princesse de LAMBALLE, entre les mains d'un peuple factieux, était en
grand danger, et qu'il pouvait la sauver, «il faut la laisser, dit-il,
suivre sa destinée.» Quelque temps après ses valets de chambre vinrent
lui dire tout effrayés qu'on promenait la tête de cette Princesse, «eh
bien! dit-il, c'est une tête comme une autre.» Ces détails m'ont un
peu écarté des objets qui me concernent; mais mon histoire peu
fertile en événemens ne peut être intéressante que par l'exposé
sincère des sentimens qui m'ont affecté, à l'aspect des scènes
tragiques et mémorables dont j'ai été témoin; que par la peinture de
quelques détails qui servent à donner une juste idée des temps, des
hommes et de leurs motifs. Je reviens à ce qui me regarde. Les sages
conseils du Président me préservèrent de la contagieuse épidémie qui
s'était répandue dans toutes les classes; j'assistai aux assemblées
d'élection qui se firent à Paris; mais n'ayant pas l'âge requis et
n'ayant formé aucune brigue, j'étais bien certain de n'être point élu.
Enfin arriva ce jour tant désiré de l'ouverture des Etats. Jamais la
majesté royale ne parut dans un plus grand éclat. Les divers ordres du
royaume revêtus des habits de leur état, la pompe de la religion, la
Reine réunissant la dignité, la beauté dans sa personne, et dans sa
parure le goût et la magnificence; le Roi revêtu des ornemens de la
royauté, tout concourait à présenter le plus imposant des spectacles.
Je revins à Paris, et je ne m'étendrai pas sur ce qui se passa dans
les premières assemblées des Etats. Une sourde fermentation agitait à
Paris les esprits. Les capitalistes occupés de faire assurer la dette
par la Nation, favorisaient toutes les entreprises de l'Assemblée, et
le peuple s'habituait à la regarder comme la protectrice de ses droits
et des propriétés, et les agens de l'autorité royale comme ses
ennemis. Je fus témoin au Palais royal des premiers symptômes de la
cruauté atroce à laquelle s'est livré ce peuple regardé comme si
léger, si aimable. Le peuple dans tous les pays jouit avec avidité de
la vue des exécutions, et peut-être, de l'empressement à être
spectateur des supplices, il y a peu de distance pour en devenir
l'instrument. Un homme fut traité dans la rue, d'espion de la police,
à tort ou à raison, par un autre qui avait à se plaindre de lui, ou
lui en voulait. Le peuple s'attroupa et se mit à le poursuivre de rue
en rue, de place en place; la plaisanterie se mêlait à la fureur, ce
qui est un caractère distinctif du peuple Français, et le malheureux
poursuivi à coups de pierres vint se réfugier au Palais royal. Il n'y
fut pas en sureté, et saisi par les plus acharnés, il fut plongé à
plusieurs reprises dans le grand bassin. On délibéra ensuite sur ce
qu'il fallait lui faire, et il fut proposé de lui couper les oreilles;
alors je vis une femme au-dessus du peuple, et mise avec assez
d'élégance tirer froidement de sa poche une paire de ciseaux et les
offrir. Je m'éloignai avec horreur de cette affreuse scène; et
j'appris que le malheureux si barbarement poursuivi avait expiré dans
sa course, avant de pouvoir trouver un asile. Voilà le premier acte de
cruauté, suivi peu de temps après des meurtres de FOULON et de
BERTHIER. A la honte éternelle de ce peuple, la postérité apprendra en
frissonnant d'horreur les barbaries exercées sur leurs cadavres. Il se
disputa long-temps leurs membres déchirés et sanglans, et le coeur du
malheureux BERTHIER, étant devenu le partage d'une troupe effrénée,
elle s'assembla autour du même bassin et se mit à danser en chantant à
la lueur des torches qu'elle portait. Cette détestable troupe, ivre
d'une aveugle rage, et se passant de main en main ce coeur, hurlait
dans sa joie atroce ce refrain d'un Vaudeville:
Ah! il n'est point de Fêtes
Quand le coeur n'en est pas.
Je restai à Paris, où le Roi se rendit après l'affreuse nuit du cinq
Octobre; je fus témoin de son entrée dans cette capitale, et pour vous
donner une idée du caractère d'une nation que le luxe et les plaisirs
rendaient presque insensible à tout ce qui ne frappait pas au moment
sur ses jouissances, je vais vous raconter l'effet que produisit cette
déplorable marche d'un monarque outragé et captif, sur ce qu'on
appelait la bonne compagnie. Son cortège étonnant par sa composition,
affreux par sa contenance féroce et ses cris, mit trois heures à
passer dans la rue Royale où j'étais; des troupes à pied ou à cheval,
des canons conduits par des femmes; des charettes, où sur des
sacs de farine étaient couchées d'autres femmes ivres de vin et de
fureur, criant, chantant, et agitant des branches de verdure, ensuite
le Roi et sa famille escortés de la FAYETTE et du comte DESTAING
l'épée à la main à la portière, et environnés d'une foule d'hommes à
cheval, voilà ce qui se présenta successivement à mes yeux pendant
l'espace de trois heures. Je me rendis dans une maison voisine où se
rassemblait ordinairement l'élite de la société, mon coeur était
navré, mon esprit obscurci des plus sombres nuages, et je croyais
trouver tout le monde affecté des mêmes sentimens; mais écoutez les
dialogues interrompus des personnes que j'y trouvai, ou qui arrivèrent
successivement. «Avez-vous vu passer le Roi, disait l'un?--Non j'ai
été à la comédie.--MOLÉ a-t-il joué?--Pour moi j'ai été obligé de
rester aux Thuilleries, il n'y a pas eu moyen d'en sortir avant neuf
heures.--Vous avez donc vu passer le Roi.--Je n'ai pas bien distingué,
il faisait nuit.» Un autre: «Il faut qu'il ait mis plus de six heures
pour venir de Versailles.» D'autres racontaient froidement quelques
circonstances. Ensuite.--«Jouez-vous au _Wisch_?--Je jouerai après
souper, on va servir.» Quelques chuchotages, un air de tristesse
passager. On entendit du canon. «Le Roi sort de l'hôtel de ville; ils
doivent être bien las.» On soupe; propos interrompus. On joue au
Trente et Quarante, et tout en se promenant, en attendant le coup et
surveillant sa carte on dit quelques mots: «Comme c'est affreux!» et
quelques uns causent à voix basse brièvement. Deux heures
sonnent, chacun défile et va se coucher. De tels gens vous paroissent
bien insensibles; eh bien! il n'en est pas un qui ne se fût fait tuer
aux pieds du Roi.
Le Président prévit alors l'entière et inévitable subversion de la
monarchie; je me rappelle à ce sujet un passage de MONTAIGNE, qu'il me
cita à l'appui de son opinion. _La majesté royale s'avale plus
difficilement du sommet au milieu, qu'elle ne se précipite du milieu à
fonds._ Deux jours après l'arrivée du Roi, je fus à portée de voir
avec quel succès on a travaillé à inspirer au peuple une aveugle
aversion pour la Reine; chaque jour la curiosité l'attirait en foule
sur la terrasse des Thuilleries qui est au-dessous des appartemens
occupés par la famille Royale. Je passai au milieu d'un nombre infini
d'hommes et de femmes qui étalent devant les fenêtres de ces
appartemens. Comme ils contemplaient avec un curieux empressement le
Roi et la Reine qui se montraient de temps en temps aux fenêtres,
j'entendis plusieurs femmes se dire: «Voyons donc cette Reine avec
toute sa méchanceté.» J'allais quelquefois aux Thuilleries faire ma
cour; la contenance de la Reine était digne d'admiration. Captive
réellement au milieu des bourgeois préposés pour garder son palais,
elle paroissait supérieure aux événemens, et profondément affectée,
elle montrait un visage calme, et savait allier la dignité souveraine,
avec les ménagemens dictés par la politique envers une foule de
bourgeois enorgueillis d'être admis dans le palais des rois; la
plupart surveillant indécemment ses actions, épiaient jusqu'à ses
regards et à ses gestes, pour y lire sa pensée et démêler le
degré d'affection qu'elle avait pour ceux qui l'approchaient. Le trône
avoit été à demi renversé, la majesté royale avilie; la puissance
souveraine avait cédé à la violence populaire, et, le croirait-on?
rien ne semblait avoir changé dans Paris, où régnait le même luxe, le
goût du plaisir, celui du jeu et le même empressement pour les
spectacles. L'Assemblée ne paroissait être qu'un sujet de conversation
plus varié et plus animé. Les Aristocrates et les Démocrates se
trouvaient dans les mêmes maisons. Les plaisanteries se mêlaient au
récit des plus importantes discussions; on ne songeait plus le
lendemain à la scène souvent tragique de la veille. Telle est la
mobilité du caractère d'une nation, qui oublie promptement le mal
passé, et toute entière au plaisir présent, détourne ses yeux
d'un avenir effrayant. Au milieu de cette dissipation générale, il y
avait des clubs, des conciliabules où l'on s'occupait sérieusement des
affaires, et dans lesquels l'ambition et la cupidité, ardentes à
profiter des malheurs publics, combinaient en secret leur marche et
préparaient des attaques fatales à l'autorité de jour en jour
affaiblie. Des femmes séduisantes par leur beauté; deux ou trois qui
étaient des saltimbanques d'esprit, faisaient servir la politique à
leurs plaisirs et leurs plaisirs à la politique; leurs faveurs étaient
souvent l'amorce plus ou moins attrayante qu'elles offraient aux
jeunes prosélytes de la démocratie. La présomption que l'homme est
porté à avoir de ses talens et de son esprit faisait croire à
plusieurs jeunes gens qu'ils joueraient un rôle éclatant; mais la
Révolution, en mettant en quelque sorte l'homme à nud, faisait
évanouir promptement cette illusion, qu'il était aisé de se faire à
l'homme de cour, à celui du grand monde qui se flattait d'obtenir dans
l'Assemblée les mêmes succès que dans la société. Le ton, les
manières, une certaine élégance qui cache le défaut de solidité, l'art
des à propos, tout cela se trouve sans effet au milieu d'hommes
étrangers au grand monde et habitués à réfléchir. Le Comte de *** est
un exemple frappant de médiocrité démasquée, de présomption déjouée,
d'infidélité punie. Les succès qu'il avoit eus dans la société avaient
enflé son ambition, il crut avoir dans la Révolution une occasion de
s'élever promptement, et se flattant d'être l'oracle de l'Assemblée,
il quitta une cour où quelques _agrémens_ dans l'esprit et des
connoissances en littérature lui avaient obtenu un accueil flatteur.
Il s'empressa de venir à Paris armé de sa tragédie de _Coriolan_,
d'une douzaine de fables et de cinq à six chansons. Madame de STAEL
alla au devant du futur premier ministre, _Jeanne Gray_ à la main, et
tous deux s'électrisèrent en faveur de la démocratie; mais bientôt le
mérite du Comte fut apprécié à sa valeur, et il fut trop heureux
d'obtenir d'être ministre à ****. Traité avec le plus grand mépris
dans cette cour; et privé de l'espoir de jouer un rôle à Paris, la
mort lui parut être sa seule ressource; mais il porta sur lui une main
mal assurée; le courage manqua à ce nouveau Caton, pour achever....
l'amour de la vie prévalut, un chirurgien fut appelé, et le Comte
prouva qu'il ne savoit ni vivre ni mourir.
Le Roi dès les premiers temps de son sejour à Paris, fut livré sans
défense à tous les artifices; NECKER était le maître du conseil, et le
comte de MONTMORIN, élevé avec le Roi, comblé de ses bienfaits n'était
que le servile instrument du ministre des finances; l'ambition et la
cupidité dominaient les habiles scélérats qui influaient sur
l'Assemblée, et la liste civile objet de leur convoitise aiguisait
leur esprit; une foule d'intrigans attirés par la même amorce,
s'empressait de multiplier de faux avis pour se rendre nécessaires,
d'autres faisoient éclater un zèle fougueux pour se faire craindre et
se donner un crédit sur la multitude qui forçât le Roi à acheter leur
silence. Un trait, que je choisis entre cent, vous fera juger de
la profonde scélératesse des moyens inventés par la cupidité. Vous
avez entendu parler d'un marquis de FAVRAS qui avait cherché à
signaler son zèle pour le service du Roi; ses démarches indiscrettes
et mal combinées parurent fournir une occasion d'intimider ceux qui
étaient animés du même esprit; on supposa une conjuration, le
malheureux FAVRAS fut condamné, et jamais on n'oubliera qu'un de ses
juges osa lui dire en l'exhortant à la résignation, _qu'il fallait une
victime au peuple_. Un Magistrat qui n'était pas de ses juges, crut y
voir une occasion pour lui, de faire promptement une grande fortune;
plein de son projet il se rend en robe à la prison et demande à voir
le marquis de FAVRAS; le geolier habitué au respect pour les
magistrats ne fait point de difficulté, il est introduit et reste
seul avec le prisonnier; FAVRAS troublé et ignorant les formes de la
justice, croit voir en lui son juge, et se dispose à lui répondre avec
respect, et à le persuader de son innocence. Le magistrat prend la
parole, entre dans quelques détails sur son affaire, lui en fait voir
la gravité et frappe son imagination du danger éminent auquel il est
exposé: «il vous reste cependant, ajoute-t-il, un grand motif
d'espoir, le Roi et la Reine ont été sans doute instruits de vos
projets:» et il lui fait à cet égard questions sur questions, de la
manière la plus insidieuse. FAVRAS nie qu'il ait reçu des ordres du
Roi, le Magistrat lui fait sentir que sa seule ressource est en ce
moment de dire la vérité, que son affaire ne peut devenir graciable,
que dans le cas où il sera prouvé qu'il n'a fait qu'agir conformément
aux intentions du Roi et de la Reine; que tous ceux qui leur sont
attachés prendront alors son parti, et agiront efficacement pour le
dérober au supplice. FAVRAS troublé par l'aspect de la mort, sans rien
articuler de précis, convient qu'il a parlé à des gens qui approchent
le Roi, et qu'il lui a fait offrir ses services; il se rappelle des
circonstances vagues, qui peuvent donner lieu à croire que le Roi
était instruit de ses desseins, enfin il en dit assez pour faire
entrevoir au Magistrat une heureuse issue à son projet; celui-ci, tire
aussitôt une feuille de papier timbré, en lui disant: «votre grâce
n'est plus douteuse, il ne s'agit que de mettre par écrit ce que vous
venez de me dire, d'implorer la bonté du Roi, et de lui rappeler que
vous n'avez rien tenté que pour le servir et d'après les conseils
de gens qui l'approchent.» Il dicte à FAVRAS une déclaration telle
qu'il la désire, et le malheureux prisonnier, qui se voit entre la vie
et la mort, ne chicane pas sur les termes. Le Magistrat le quitte en
l'exhortant à la sécurité, et ne perd pas un instant à mettre à profit
sa déclaration; il fait savoir au Roi par une personne affidée qu'il a
entre les mains une pièce juridique, qui le compromet, et encore plus
la Reine; il insiste particulièrement sur l'observation que le Roi
seul est _inviolable_, et ne met pas en doute que la Reine sera mise
en jugement; le Roi ne voit que le danger apparent et ne réfléchit pas
plus que son ministre sur l'illégalité de la déclaration; une somme
immense est comptée au Magistrat, et il remet au Ministre cette pièce
qui prouve l'abus qu'il a fait de son ministère, et dont il ne
pouvait faire usage sans risquer lui-même de périr sur un échafaud.
FAVRAS attend toujours l'effet de sa déclaration, et n'est point
effrayé de sa condamnation; soutenu par l'espoir de sa grâce il
retarde l'heure de son supplice jusqu'à la nuit, et n'est désabusé que
pressé par le fatal cordon.
Je ne vous parlerai pas en détail des divers systèmes qui régnoient,
l'intérêt personnel en était le principe essentiel; l'établissement de
deux chambres était de ceux qui avait le plus de partisans, et il
était simple que la perspective de la place de sénateur de la nation
Française excita vivement l'ambition de plusieurs. Quel beau rêve
n'était-ce pas pour un juge de village de se voir élever en France à
une dignité pareille à celle des Pairs d'Angleterre? Chacun des
principaux acteurs étendoit, ou limitait ses projets, et formait
à son gré une constitution; mais tous ébranloient à l'envi les
fondemens de la Monarchie. C'est d'après cette diversité de systèmes
que depuis l'entière subversion du gouvernement, et la sanglante
anarchie qui l'a remplacé, les premiers auteurs des troubles
prétendent devoir être considérés comme des hommes distingués par la
modération de leurs idées et la pureté de leurs principes. Il leur
suffit en ce moment, pour avoir cette prétention, que leurs systèmes,
que leurs actions, leurs discours ayent été surpassés par d'autres en
violence: ainsi N. N. se regardent comme des hommes modérés, parce
qu'ils n'ont pas participé au cinq Octobre; mais l'un oublie qu'il a
un des premiers prêché une doctrine incendiaire dans une grande
province, un autre qu'il a le premier tenté de dégrader le
Monarque en proposant qu'il ne fût pas participant à la formation de
la constitution. Les L**** et leur parti se vantent d'avoir soutenu le
Roi constitutionel, et d'avoir empêché qu'à son retour de Varennes, il
ne fût mis en jugement.
DUMOURIER se vante de n'avoir pas voulu servir sous ROBESPIERRE. Ainsi
cherchant à faire oublier leurs attentats contre le gouvernement, et
le Monarque, chacun des différens partis s'attache à une époque à
laquelle il a été primé par un autre parti, dont il n'a pas adopté les
maximes, et se range ainsi dans la classe des opprimés. Il
s'ensuivrait qu'en dernière analyse il n'y aurait de coupables que
ceux qui ont voté précisément la mort du Monarque.
Je viens de vous rendre un compte fidelle de mes premières
années, et de vous faire part de l'impression que m'ont fait éprouver
les commencemens de la Révolution. Je vais en continuant un récit
auquel l'amitié seule peut trouver quelque intérêt, vous parler d'un
événement qui affecte mon coeur d'un douloureux souvenir, et qui vous
fera connaître à quelles barbaries se porta en peu de temps un peuple,
dont on vantait la douceur et l'humanité.
Une jeune veuve, après la mort de son mari, s'était retirée quelque
temps dans un couvent; elle vint habiter une terre voisine de la
mienne. Je fis connoissance avec elle. Madame de GRANVILLE, c'était
son nom, n'était point une de ces personnes célèbres par la beauté, ou
des prétentions à l'esprit, elle avait vécu loin du monde, avec un
vieux mari, et avait exercé son esprit pour s'occuper, sans avoir
ni l'occasion ni le désir d'en faire parade. Peu connue dans la
société, elle n'y paroissait que depuis la fin de son deuil. On en
parlait comme d'une femme qui n'était ni sans agrémens ni sans esprit,
mais la mode, cet arbitre suprême des Français, n'avait point consacré
son mérite, et il y avait peu de presse pour aller chez elle. Mes
parens, qui désiraient vivement de me voir marié, crurent que je ne
pouvais trouver un parti plus avantageux et m'engagèrent à lui rendre
des soins. Ses bonnes qualités, sa franchise, sa simplicité jointes à
une figure agréable m'inspiraient de l'intérêt et l'envie de lui
plaire; je pris ces dispositions pour de l'amour, et je lui en parlai
le langage; mais j'ai senti depuis, en y réfléchissant, combien ce
léger sentiment était différent de l'amour, de cette impression
qui saisit le coeur, l'esprit, les sens comme une soudaine ivresse, et
ne laisse, dès les premiers momens, rien à faire à la raison. Telle
est l'idée que je me fais de l'amour, et la vie aurait peu de charmes
pour moi sans l'espoir de la réaliser. Je me faisais illusion auprès
de madame de GRANVILLE, et le président de LONGUEIL ne s'y trompait
pas. Vous prenez, me disait-il, l'exaltation de votre tête pour la
chaleur de votre coeur. Madame de GRANVILLE était sans art comme sans
prétention, elle parut sensible à mes empressemens, et me l'avoua avec
ingénuité. Riche et maîtresse d'elle-même, il lui paraissait simple de
recevoir mes hommages; le besoin d'aimer me faisait saisir l'image de
l'amour. J'étais dans cette situation lorsque la Révolution commença.
Madame de GRANVILLE qui avait embrassé avec vivacité le parti
Aristocratique, avait été passer quelque temps pour affaires dans sa
terre, elle y était tombée malade, et comme je me trouvai dans son
voisinage, j'allai la voir; je la trouvai remplie d'effroi, d'après
les récits qu'elle entendait faire chaque jour des excès auxquels le
peuple se livrait contre les nobles. On en avait massacré plusieurs et
on avait brûlé un grand nombre de châteaux. Madame de GRANVILLE,
sensible et généreuse, s'étoit fait jusque-là chérir de ses vassaux,
et je ne pouvais croire qu'on cessât de respecter une femme qu'on
avait vue tant de fois avec attendrissement, se rendre à pied dans les
plus misérables chaumières, y porter des secours, et ce qui est encore
plus touchant, des soins et des consolations. Les bienfaits marquent
la supériorité et la compassion; mais les soins ont quelque chose
d'amical et qui tient en quelque sorte de l'égalité. Je n'ai pas une
grande expérience, mais il me semble que la reconnaissance n'existe
véritablement que lorsque l'amour propre fait cause commune avec elle.