J'ai reçu au camp Prussien, devant Mayence, votre lettre datée de ***,

et elle a mis fin aux inquiétudes extrêmes que j'éprouvais. Vous

existez, vous avez sauvé quelques débris de votre fortune, c'est le

comble du bonheur dans ces temps de calamités. La plupart de ceux qui

ont été assez heureux pour dérober leur vie à la fureur des monstres

qui gouvernent la France ne trouvent que la misère dans les pays

étrangers. J'ai parcouru plusieurs pays et rencontré des Emigrés dans

plusieurs endroits. Là, je les ai vu accueillir d'abord avec mépris et

défiance, ensuite j'ai vu la plus barbare cupidité mettre à profit

leur ignorance de la langue et l'urgence de leurs besoins; souvent on

les forçait en entrant dans une ville de faire connaître leurs

ressources, et quelques uns après avoir ainsi exposé leur misère à

tous les yeux, étaient reconduits aux portes de la ville, comme de

malheureux mendians, pour n'y plus rentrer. Il me semble depuis

quelques mois être sur un champ de bataille, où l'on ne porte que des

regards inquiets dans la crainte de trouver parmi les morts quelques

uns de ses amis. La lecture de chaque gazette offre une affreuse liste

que je n'ose parcourir qu'en tremblant. La vie la plus retirée, la

conduite la plus circonspecte ne peuvent faire échapper à la barbarie

de la jurisprudence révolutionnaire. Hélas! ces biens qui faisaient

n'aguères l'orgueil et les délices des riches font aujourd'hui, en

quelque sorte, autant d'accusateurs qui l'élèvent contre eux; il en

est de même du mérite, des dignités et de l'esprit; jugez d'après

cela, Monsieur, si j'ai dû trembler pour vous! Quelle affreuse époque,

pour l'humanité que celle où les avantages qui distinguent les hommes,

sont devenus des principes de ruine, et marquent du sceau de la

réprobation ceux qui les possèdent. Je me plaisais autrefois à croire

des vertus et de la sensibilité au général des hommes, et à regarder

le crime et la cruauté comme d'affreuses exceptions; mais une

révolution est une fatale lumière qui découvre l'hideuse nudité de la

majeure partie des hommes. J'attends avec impatience le récit que

vous m'avez promis des événemens de votre émigration, et je vais vous

obéir en vous faisant part de mes dernières aventures. J'ai fait la

campagne de 1792, et lorsque l'armée Française a été dispersée, je me

suis rendu dans le camp Prussien pour y servir en qualité d'aide de

camp de mon parent le comte de FOURS, lieutenant général au service de

Prusse. Je n'entrerai pas dans le détail des opérations militaires, et

je me bornerai à vous dire que trois jours avant la reddition de

Mayence, ayant été blessé assez considérablement, je fus obligé de

passer le Rhin pour ne pas être fait prisonnier. On essaya de me

transporter à un gros bourg à peu de distance pour m'y faire panser;

la douleur que me causait ma plaie me fit évanouir au pied d'un arbre;

et là, en reprenant connaissance, je me suis trouvé au milieu d'une

famille Allemande composée d'un commandeur de l'ordre Teutonique, de

sa belle-soeur et d'une nièce, et de plusieurs valets. Les uns et les

autres étaient également empressés de me secourir, et je n'ai pu me

défendre des instances qui m'ont été faites pour accepter un asile

dans le château de la belle-soeur du Commandeur. Tout ce que

l'humanité peut prodiguer de secours, je l'éprouve, et la sensibilité

la plus touchante vient encore y donner un nouveau prix. Je regrette

quelquefois de me trouver si bien soigné, si heureux lorsque je songe

à mes infortunés compatriotes, à de vieux et braves militaires

expirans de misère; ils méritent mieux que moi les faveurs du sort, et

ils ont moins de force pour supporter ce que l'adversité a de plus

cruel. Vous aimez les détails quand il s'agit de choses qui vous

intéressent, ainsi je ne vous laisserai ignorer aucune des

circonstances qui peuvent vous donner une juste idée des personnes qui

m'ont si généreusement accueilli. Leur maison, qui est dans une

situation charmante, est en ce moment habitée par un vieux commandeur

de l'ordre Teutonique qui est venu passer quelques jours chez sa

belle-soeur. C'est un homme qui retrace les seigneurs châtelains du

quinzième siècle: la noblesse est à ses yeux le premier des mérites;

la chasse, le premier des plaisirs, et le respect pour les dames, le

premier des devoir. Des manières franches jusqu'à la brusquerie, une

certaine écorce de rudesse sous laquelle on découvre promptement un

excellent coeur, un bon sens naturel sans culture, une gaieté qu'il

entretient et réveille deux fois par jour par deux longs repas, où le

vin du Rhin n'est pas épargné, voilà jusqu'à ce moment le principal

personnage de la maison. Diverses circonstances lui ont procuré une

fortune bien plus considérable que celle de son frère, et il en use

noblement; mais abuse peut-être un peu de l'ascendant de la richesse

envers la famille de ce frère, que ses bienfaits, et la perspective de

son héritage tiennent dans une grande dépendance. La belle-soeur, qui

est la maîtresse de la maison, est une femme de quarante ans; elle a

été belle, et avec un peu d'art et de soin pourrait encore prétendre

aux hommages; mais elle a une fille qui concentre toutes ses

affections, et c'est pour elle seule qu'elle a des prétentions.

L'esprit de la mère est plus juste que brillant, son caractère paraît

froid; toutes ses manières ont une certaine réserve qui présente

l'image de l'indifférence; mais dès qu'il est question de quelque

chose qui tient à la générosité du coeur, à la sensibilité de l'ame,

on la voit s'animer, et s'il s'agit de sa fille, le son de sa voix

change, ses regards, ses gestes, tout prend chez elle le caractère du

sentiment. Il faut à présent vous parler de la fille. Figurez-vous une

femme de vingt ans, dont les traits ne semblent manquer d'une extrême

régularité que pour avoir quelque chose de plus frappant. De légères

marques de petite vérole paraissent aussi jetées çà et là pour donner

plus de piquant et de variété au plus beau teint qu'on puisse voir. Je

sais combien les descriptions de la beauté d'une femme sont insipides;

j'abrège donc, et je finis en vous disant que sa physionomie rassemble

tout ce qui peut plaire et toucher, et que son esprit sans jamais

surprendre ne laisse rien à désirer; ce qu'elle dit attache, et

satisfait dabord l'ame encore plus que l'esprit; mais en réfléchissant

un moment, on trouve que l'esprit ne peut aller plus loin. Son mari

est en ce moment à Vienne pour un grand procès, dont la famille

redoute l'issue; elle est menacée de perdre la moitié de sa fortune.

Voilà les personnes qui ont bien voulu me recevoir, et vous voyez que

je dois me trouver fort heureux; mais je me reproche d'abuser de leurs

bontés par la longueur de mon séjour. Elles s'opposent à tout projet

de départ, jusqu'à ce que je sois entièrement guéri, et il n'est pas

si vraisemblable que ce soit avant six semaines ou deux mois. L'oncle

vient tous les matins passer une heure avec moi, il a la complaisance

de m'apporter tous les papiers publics et de me communiquer les

nouvelles qu'il apprend par ses correspondances particulières. Vers

les cinq heures, il revient avec sa soeur et sa nièce, et puis toute

la compagnie reste avec moi deux ou trois heures. La conversation ne

languit point: le Commandeur raconte assez gaiement; la mère de temps

en temps dit quelques mots pleins de sens, et la fille plus animée

parle d'une manière qui intéresse et séduit, et elle écoute avec la

plus intelligente attention. Elle me parle beaucoup d'une amie qui

habite Mayence et vient souvent la voir; on ne peut avoir plus de

tendresse pour un amant qu'elle n'en a pour cette jeune personne.

L'amitié profite de toutes les facultés aimantes d'une femme bien

propre à inspirer et à éprouver même un sentiment plus vif. Elles

ont, toutes deux, fait un voyage en Italie, et elles y ont connu une

Françoise fort intéressante, qui s'appelle la vicomtesse de Vassy.

J'ignorois qu'il y eût en France une femme de ce nom; il faut que le

chevalier de Vassy se soit marié et ait pris le titre de Vicomte. Les

deux amies ont beaucoup d'affection pour la Vicomtesse dont elles

parlent avec un singulier intérêt; elle a habité quelque temps à

Mayence, et l'amie de la Comtesse, Mademoiselle Emilie, l'y attend

avec une vive impatience. Cette jeune personne paraît avoir beaucoup

d'esprit, et il est particulièrement disposé à l'observation. C'est

pour elle un besoin que de remonter aux causes, que d'analyser les

sentimens, et il ne paraît pas que son ame en ait moins de chaleur.

Voila le jugement que m'ont mis à même de porter plusieurs lettres

que la Comtesse a bien voulu me communiquer; cette correspondance est

très-soutenue, très-animée, et forme la plus agréable occupation de la

Comtesse. Elle sait fort bien l'Italien, est fort instruite dans la

littérature Allemande dont elle fait beaucoup de cas, et sait le

Français au point de ne jamais laisser entrevoir par l'accent ou le

mauvais choix des mots, qu'elle soit étrangère. ROUSSEAU est l'auteur

qu'elle estime le plus; elle prend aussi beaucoup de plaisir à lire

les tragédies de VOLTAIRE. Parmi nos moralistes, MONTAIGNE est celui

dont elle fait le plus de cas, et elle déteste LA ROCHEFOUCAULT. Elle

m'a fait une réponse à son sujet qui m'a laissé sans réplique. Je

pourrais, dit-elle, être de votre avis, s'il n'avait fait que décrire

ce qu'il a découvert dans les replis du coeur humain; mais lorsqu'il

rapporte des turpitudes que nul n'a pu lui avouer, et d'un genre à ne

pouvoir être distinctement aperçues, je suis fondée à dire que c'est

dans son propre coeur seulement qu'il a pu les découvrir. Telle est

cette maxime: _il y a dans l'adversité de nos meilleurs amis quelque

chose qui ne nous déplaît pas._ Quelqu'un lui a-t-il fait cette

affreuse confidence? Non certainement. A-t-il pu démêler avec

certitude un tel sentiment? Cela n'est pas possible. Elle m'a encore

cité quelques maximes de ce genre, et j'ai été obligé d'abandonner LA

ROCHEFOUCAULT. Adieu, mon cher Président, mon père, mon tendre ami.

Admiration, respect, reconnaissance, voilà les sentimens que je vous

ai consacrés depuis long-temps. Donnez-moi de vos nouvelles, et

conservez-moi des bontés dont je sens tout le prix.

LETTRE X.

LA Cesse DE LOEWENSTEIN

A

Melle EMILIE DE WERGENTHEIM.

J'ai lû il y a quelques jours au Marquis l'article de votre lettre, où

vous me dites que son écuyer nous aura surement raconté ses avantures,

et ma mère en prit occasion de lui dire, mademoiselle Emilie a raison,

et vous auriez dû nous en faire vous-même le récit, parce que vous

vous exprimez un peu mieux que votre écuyer. Ma vie, nous a-t-il

répondu, a été celle des gens de mon âge, et de mon état, ainsi j'ai

bien peu d'avantures à raconter; mais, lui ai-je dit, on a toujours à

parler de ses sentimens. Ah! voilà comme sont les femmes, a dit mon

oncle, elles voudraient savoir vos amours; c'est l'amour qui les

intéresse, et je suis persuadé que ce qui leur plaît davantage dans

l'histoire Romaine, c'est MARC ANTOINE abandonnant l'empire de

l'univers pour suivre CLÉOPATRE: aussi dans les tragédies et les

comédies, n'est-il question que d'amour; pour moi monsieur le Marquis,

si vous avez la complaisance de nous faire l'histoire abrégée de votre

vie, ce qui m'intéressera dans vos récits, ce sera votre jugement

sur les personnes qui ont influé sur la Révolution, et qui

vraisemblablement ont été connues de vous; c'est la manière dont vous

ont frappé les événemens. Le Marquis après s'être encore défendu avec

une modestie qui n'avait rien d'affecté a réfléchi quelques momens et

nous a dit: le récit de mes sentimens et de mes opinions ne peut être

digne d'exciter votre curiosité que par la vérité et à cet égard je ne

tromperai pas votre attente; enfin, si ce que j'ai à vous dire peut

faire passer une soirée agréable à une société à qui j'ai tant

d'obligation, je dois, rassuré par son indulgence, m'empresser de lui

obéir. J'avais environ vingt ans au commencement de la Révolution,

ainsi je n'ai pu figurer parmi les acteurs de cette terrible tragédie;

mais j'ai vu de près les personnages les plus importans, et j'ai été

témoin de quelques événemens. J'ai entendu des hommes éclairés et

instruits converser sur les plus grands intérêts, discuter en liberté

des questions dont auparavant on n'osait sonder la profondeur.

J'ajouterai que les révolutions avancent et murissent les esprits en

hâtant l'essor des facultés. Ce que j'ai à vous dire ne sera donc pas

tout-à-fait sans intérêt; mais comme il faut que je me rappelle

plusieurs choses qui ne seraient pas dans le moment, présentes à ma

mémoire, je préfère de dicter le récit qu'on attend de moi. Le

Commandeur a applaudi à cette idée, et deux jours après le Marquis

nous a lû l'écrit que je vous envoie, qui nous a fait grand plaisir à

entendre. Comme je lui témoignais mon regret de ce que vous n'étiez

pas présente à cette lecture, il m'a offert de me le confier pour vous

l'envoyer, à condition qu'il n'en serait point tiré de copie. Je sais,

a-t-il dit, que vos plus grands plaisirs sont imparfaits, s'ils ne

sont partagés avec mademoiselle Emilie, ainsi je me reprocherais de

ne pas vous donner cette légère satisfaction. J'ai admiré sa bonne

foi en parlant de son tiède attachement pour une femme qui est morte

victime des premières barbaries de la Révolution. Vous n'avez pas

encore aimé, lui ai-je dit? L'explosion de l'amour, m'a-t-il répondu,

n'en sera peut-être que plus violente, pour avoir été plus long-temps

retardée.... Il semblerait d'après cela que le coeur doit éprouver tôt

ou tard, en raison de sa sensibilité, une passion plus ou moins vive.

Qu'en dites vous ma chère Emilie? Croyez-vous que telle soit la loi du

destin et que pour me servir d'un proverbe trivial, _on ne recule que

pour mieux sauter_? Toutes les personnes qui n'ont point encore connu

l'amour devraient trembler, et quelle serait la triste perspective de

celles qui ne peuvent s'y livrer sans crime! Ah! j'aime à croire que

la rareté des objets aimables, que l'occupation, doivent maintenir le

coeur dans un calme heureux, et que les sentimens que nous inspire la

nature pour nos proches, et la douce chaleur de l'amitié peuvent

suffire à la tendresse du coeur le plus aimant. Le Marquis prétend

s'être fait l'idée d'une femme digne d'être aimée, telle qu'il est

bien difficile d'en rencontrer une semblable; mais il est sensible et

son coeur fera illusion à son esprit, et appelera le secours de

l'imagination pour orner des plus rares qualités, l'objet qui fera

quelqu'impression sur lui; que je le plaindrais s'il avait aimé

tendrement la femme qu'il a perdue d'une manière si tragique. Adieu,

ma tendre amie, renvoyez-moi au plutôt l'écrit que je vous confie.

HISTOIRE

DU MARQUIS DE ST. ALBAN.

Je suis d'une famille qui a eu depuis long-temps d'assez grandes

illustrations, et qui jouissait avant la Révolution d'une fortune

considérable. Mon père, marié de très-bonne heure, entra au service

par obéissance pour le sien qui avait servi avec distinction, et est

mort au moment d'être élevé au premier grade des honneurs militaires;

à sa mort mon père s'empressa de donner sa démission de son régiment,

pour vivre indépendant; il s'affranchit bientôt après de la gêne des

devoirs de la société, se livra à un goût raisonné pour le plaisir,

avec un petit nombre d'amis ou de complaisans, qui formaient une

petite secte de philosophes Epicuriens, dont mon père était le chef.

Le goût des plaisirs, le mépris des hommes, et l'amour de l'humanité

et de tous les êtres sensibles formaient la base de leur système; mon

père méprisait les hommes en théorie par delà ce qu'on peut imaginer,

et cédait à chaque instant à un sentiment de bienveillance et

d'indulgence, qui embrassait les plus petits insectes. Il aima ma mère

quelques années avec une vive tendresse, ensuite il eut constamment

pour elle les égards les plus flatteurs, et les meilleurs procédés. Le

caractère trop indulgent de mon père le rendoit incapable de diriger

mon éducation, il ne pouvait ni voir pleurer un enfant ni le

contrarier; une sévérité de quelques momens était au-dessus de ses

forces. Il prit le parti de confier le soin de mon éducation au

président de LONGUEIL, son parent et son ami depuis l'enfance. Le

Président, sans partager les opinions de mon père le chérissoit à

cause des agrémens de son esprit, et par l'estime qu'il avait pour son

caractère et son coeur. Mon père suivait des principes de philosophie,

qui l'écartaient de la société et des affaires; le Président, avec un

grand fond de lumières et de philosophie, suivait la carrière des

affaires, et avec d'autant plus de succès, que la nature, en lui

donnant un esprit plein de sagacité joint à un jugement sûr, semble

l'avoir fait homme d'état. Mon père après avoir réglé ses affaires

domestiques en remit le soin à ma mère, se conserva une pension

considérable, et prit le parti de voyager. Le Président, de ce moment

me tint lieu de père. Ce fut lui qui fit choix de mon précepteur, et

qui traça le plan de conduite qu'il devait suivre. Il lui indiqua le

genre et la marche de mes études, et fixa le degré de sévérité ou

d'indulgence dont il devait user. C'est à lui que je dois mon

instruction et en quelque sorte mes sentimens, puisque c'est lui qui a

eu l'art de les développer. Semblable à un habile cultivateur, il a

donné de l'air aux bonnes plantes et les a fait arroser, tandis qu'il

a arraché et étouffé une partie des mauvais germes. A l'âge de quinze

ans, j'entrai dans un régiment de cavalerie; mais je ne fus envoyé à

la garnison que dix-huit mois après; ce temps fut employé à me

perfectionner dans les mathématiques, à étudier les fortifications et

l'artillerie. Le Président disait que les sciences exactes ont un

charme infini pour les jeunes gens capables d'application, que le

penchant que l'homme a pour la vérité, se trouve satisfait par

l'enchaînement de vérités progressives qui mènent à de grands et

incontestables résultats; c'est dans la jeunesse, ajoutait-il, que

l'esprit a toute l'appréhension nécessaire pour saisir les choses

abstraites, et que leur connaissance se grave plus profondément dans

la mémoire. Il savait que, pour la plupart des officiers généraux en

France, les fortifications et l'artillerie étaient une science

mystérieuse, et qu'ils étaient obligés de s'en rapporter aux gens de

ce métier, sans pouvoir apprécier leur mérite. Le comte de MAILLEBOIS,

me disait-il, est le seul qui ait approfondi de bonne heure ces objets

importans, et c'est à cette étude qu'il a dû en partie la réputation

dont il a joui. Il me disait aussi: les hommes sont modifiés par

l'état qu'ils embrassent, au point, en quelque sorte, d'être entre eux

comme des êtres distincts. Il faut qu'un souverain, qu'un ministre

connaissent la moralité des hommes des diverses classes de la société,

et un militaire appelé au commandement doit connaître à fond l'homme

soldat. La science militaire est composée de deux choses, de moralité

et de géométrie; par l'une on apprend l'art de plier l'homme à une

exacte discipline, d'exalter son ame et de lui inspirer un noble

orgueil de son état; par l'autre on combine les moyens les plus

prompts d'opérer avec précision différens mouvemens. Il peut paraître

surprenant que de telles leçons m'ayent été données par un magistrat;

mais MACHIAVEL, secrétaire de Florence, a bien plus fait; il a le

premier, dans les temps modernes, développé les principes de l'art de

la guerre, et publié, n'ayant jamais porté les armes, une tactique qui

fut adoptée par tous les souverains de l'Europe. C'est ainsi que

l'homme d'un esprit supérieur, généralise les idées et saisit les

principes premiers, applicables aux diverses sciences. Je me souviens

qu'un jour étant avec lui et quelques personnes dans une grande

bibliothèque, on parla de livres de politique; le Président s'avança

vers une armoire, y prit un volume et nous dit: voici un excellent

ouvrage sur la politique, et en même temps il nous en lut les

premières phrases qui contenaient ces mots: _l'art est long, la vie

courte, le jugement difficile, l'expérience trompeuse, l'occasion

rapide._ Le livre était écrit en Latin où les expressions ont plus de

force. Chacun admira ce début, et l'on demanda si c'était ARISTOTE, ou

TACITE; on parla des modernes et l'on cita BACON et GROTIUS; ce n'est

aucun de ces politiques ou philosophes, dit le Président, c'est un

médecin, HYPOCRATE, qui commence ainsi ses aphorismes; cela vous fait

voir que toutes les sciences se touchent, et que les principes

généraux sont les mêmes. Un ancien militaire attaché à ma famille prit

soin, au régiment, de diriger ma conduite et de me faire suivre mes

premières études lorsque les exercices m'en laissaient le temps.

Quoique jeune et sans expérience, j'apperçus dès-lors que les troupes

étaient fatiguées des divers changemens introduits chaque année dans

la discipline et la tenue. Les officiers obligés sans cesse et

d'apprendre et d'oublier, se pliaient avec peine sous le joug des

nouvelles ordonnances, qu'ils prévoyaient ne devoir pas plus subsister

que les autres. Chaque garnison, chaque régiment offraient des

différences dans le régime suivant la sévérité, la négligence, ou

l'inquiète ardeur des chefs. Je fus présenté à la cour à dix-neuf ans,

et quand je songe à cette pompe qui environnait le Roi, à cette foule

empressée qui circulait dans ses appartemens, à l'accent de respect

avec lequel se prononçait le nom de Roi; à l'impression qu'il faisait

sur les esprits, et aux affreux événemens des temps postérieurs; je ne

puis croire que ce soit le même peuple; je ne puis concevoir comment

dans un si court espace, des souvenirs gravés par la main des temps,

pendant douze siècles, ont été effacés; mais peut-être trouvera-t-on

le principe d'un si étonnant changement dans le caractère ardent et

passionné de la nation; peut-être un philosophe dira-t-il, qu'un

peuple qui dans son extrême enthousiasme adorait ses rois, qui baisait

le cheval écumant du courrier qui apportait la nouvelle de la

convalescence de LOUIS quinze; qui n'avait rien fait pour lui; que ce

peuple précipité dans une voie contraire, par l'emportement, devait

être outré dans sa fureur comme il l'avait été dans son attachement

passionné. La mode n'était pas dans ce temps d'être fort assidu à la

cour, la magnificence en était en quelque sorte bannie, et des jeunes

gens qui dépensaient des sommes immenses à Paris pour leurs plaisirs,

paraissaient à Versailles en habit noir. Le Roi, avec raison, en

témoigna son mécontentement. Ces petites circonstances servent à faire

voir le changement survenu dans les opinions, et combien peu la cour

en imposait aux esprits. Un homme éclairé frappé du spectacle que lui

présentait la confusion des rangs, et la suppression de la pompe

extérieure attachée à certains états, disait, quelques années avant la

Révolution: «je crois voir la monarchie décroître à mesure que les

vestes raccourcissent et se changent en gilets.» Je me souviens d'un

passage de JEAN JACQUES ROUSSEAU, qui me vint plusieurs fois à

l'esprit dans ce temps, lorsque je me trouvais à Versailles. «Des

marques de dignité, un trône, un sceptre, une robe de pourpre, une

couronne, un bandeau, étaient pour les hommes des choses sacrées, et

rendaient vénérable l'homme qu'ils en voyaient orné. Sans soldats,

sans menaces, sitôt qu'il parlait il était obéi; maintenant qu'on

affecte d'abolir ces signes, qu'arrive-t-il de ce mépris? Que la

majesté royale s'efface de tous les coeurs, que les rois ne sont plus

obéis qu'à force de troupes. Les rois n'ont plus la peine de porter

leur diadème, ni les grands les marques de leurs dignités; mais il

faut avoir cent mille bras pour faire exécuter leurs ordres. Quoique

cela leur semble plus beau, peut-être, il est aisé de voir qu'à la

longue cet échange ne tournera pas à leur profit.» Il y avait à Paris

cinq ou six maisons où circulait tout ce qui composait la haute

société, et l'opinion publique n'était que leur écho. Là, on voyait

rassemblés les ministres passés, présens, et futurs; là, étaient

distribuées les places à l'Académie, et préparées les intrigues qui

devaient élever un homme au ministère et en faire descendre un autre.

Là, le M. de **** qui depuis le ministère de monsieur de CHOISEUL, ne

pouvait renoncer à la jouissance d'un grand crédit, était une des

personnes qui avait le plus d'empire dans le monde. Sa maison

rassemblait tout ce qu'il y avait de plus distingué dans les diverses

classes de la société. Monsieur NECKER était l'objet du culte de la

maîtresse de la maison, qui chérissait en lui les moyens de conserver

un grand ascendant dans le monde, et une influence dans les affaires.

C'est là que toutes les trames ont été ourdies pour le rappel et le

soutien de monsieur NECKER, et pour accréditer ses opinions; c'est là

que le résultat du conseil, principe de la subversion totale de la

monarchie, a été conçu, communiqué, applaudi; c'est là que l'absence

de NECKER de la séance du 23 Juin a été proclamée comme un acte

héroïque, qu'ont été forgés les instrumens qui ont brisé le trône.

Les jeunes gens recevaient dans cette maison les principes

d'opposition à l'autorité, qu'ils répandaient dans d'autres sociétés,

et qui devinrent la règle de leur conduite. Ce qui paraîtra

surprenant, c'est que la Maréchale était la personne la plus infatuée

de l'avantage d'une haute naissance, et des distinctions attachées à

son rang. Elle n'était populaire que pour dominer, et croyait qu'on

serait toujours maître de _ce Tiers_ qu'elle caressait pour en faire

le corps d'armée de NECKER, par qui elle prétendait régner. Je ne puis

résister à vous raconter un trait qui vous fera connaître la vanité de

la Maréchale, et qui dans le moment me frappa de la manière la plus

comique. J'avais dîné chez elle avec plusieurs personnes dévouées au

parti de NECKER, et ardentes à soutenir le doublement _du Tiers_, et

l'opinion par tête; au moment où cette question était agitée avec le

plus de chaleur, la Maréchale ouvrit sa boîte pour prendre du tabac,

et le lourd avocat TARGET s'avança et prit familièrement une prise de

tabac dans la boîte ouverte de la Maréchale. Je ne pourrais vous

peindre l'étonnement et l'indignation qu'une telle audace excita chez

elle. On vit qu'elle était bien loin de penser que les _droits de

l'homme_ pussent s'étendre jusqu'à prendre du tabac dans la boîte

d'une grande dame, et quelqu'un lui dit avec malice: _c'est un effet

naturel de l'égalité._ Je me suis laissé aller à ces détails parce

qu'ils servent à faire voir que l'oppression du peuple n'a point été

le principe des attentats auxquels il s'est livré; que le désir de

dominer et non le patriotisme a dirigé les premières entreprises

contre l'autorité, et que l'ascendant de quelques sociétés a exalté

les esprits. La femme dont je vous parle a été fatale à la France, et

je ne pouvais en vous rendant compte de ce que j'ai vu, la passer sous

silence. Répandu comme je l'étais il me fut facile de voir les

ressorts qu'on faisait jouer pour le rappel de NECKER, et enflammer le

peuple en sa faveur. Une circonstance légère en apparence, frappa le

président de LONGUEIL, au moment du rappel de NECKER avant les

Etats-généraux; le hasard nous fit trouver ensemble sur son passage,

et nous rendit témoin de la joie universelle qu'inspirait ce charlatan

politique; quand il fut à la salle des Cent-suisses, en se rendant

chez le Roi, ces colosses s'animèrent et se mirent à battre des mains,

le Président s'approcha de moi avec un air pensif et consterné: le

royaume de France est perdu, me dit-il, et le trône est à bas; je le

regardai avec surprise, cherchant ce qui pouvait occasionner un si

triste présage, et quand nous fumes dans les cours du Château: vous

avez été étonné, me dit-il, du propos que je vous ai tenu; mais vous

allez juger s'il est fondé, et mes motifs doivent particulièrement

frapper un militaire. Les Suisses de la garde du Roi ont applaudi avec

transport monsieur NECKER sur son passage, tandis que des soldats sous

les armes sont des hommes qui doivent être impassibles comme les armes

qu'ils portent: appartient-il à des gardes de participer à une émotion

populaire? Si les gardes du monarque partagent les affections et les

mouvemens du peuple, qui le contiendra! Ce ne sont plus dès-lors des

soldats, mais des hommes qui jugent, sentent et se conduisent d'après

leur opinion et leur sentiment, et non d'après leur devoir. Serait-il

facile de faire arrêter monsieur NECKER par des gardes enivrés de sa

personne? La conduite des Cent-suisses peut faire juger des

dispositions des autres troupes. A son arrivée ce ministre s'empressa

d 'avancer le moment de l'assemblée des Etats-généraux dans

l'espérance chimérique de fortifier et de consolider sa puissance de

l'appui de la nation. Un esprit de vertige s'empara alors des esprits;

le rang le plus éminent, les dignités, les emplois les plus importans

n'étaient rien aux yeux des plus grands seigneurs, comparés à la place

de député aux Etats-généraux; des jeunes gens qui n'avaient aucun

moyen de s'y distinguer mettaient leur amour propre à être élus, et

tel qui avait fait une chanson se croyait comptable à sa patrie de

son génie pour la régénérer. Les femmes, les mères, les maîtresses

intriguaient pour faire élire leur fils, leur mari, leur amant; enfin

l'enthousiasme d'un nouvel ordre de choses régnait sur les esprits, et

les courtisans les plus corrompus s'empressaient, par l'effet de la

mode, d'être représentans d'une nation qu'ils avaient opprimée

gaiement pour servir leur intérêt ou leur vanité. NECKER dans l'espoir

de produire un plus grand effet sur un vaste théâtre, et dominé par la

soif des applaudissemens, insista auprès du Roi, malgré tout le

conseil, pour que les Etats fussent assemblés à Paris ou à Versailles.

L'Émigré · 第 2 / 7 段