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Note de transcription:
L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée.
Seuls quelques mots ont été modifiés.
La liste des modifications se trouve à la fin du texte.
L'auteur a utilisé les abréviations suivantes:
«Mis» pour Marquis
«Cesse» pour Comtesse
«Melle» pour Mademoiselle
L'ÉMIGRÉ
PUBLIÉ
PAR
M. DE MEILHAN
_ci-devant intendant du Pays d'Aunis,
de Provence, Avignon et du Hainaut,
et intendant-général de la guerre et
des armées du roi de France etc., etc._
TOME PREMIER.
A. BRUNSVICK
chez P. F. FAUCHE et COMPAGNIE.
1797.
AVERTISSEMENT
On ne doit pas perdre de vue que les lettres qui composent ce recueil
ont été écrites en 1793. La plupart des tableaux et des sentimens
qu'elles renferment sont relatifs à cette époque affreuse et unique
dans l'histoire. La sombre horreur qui régnait dans les esprits,
semblait ne permettre alors aucune conjecture favorable. Un système de
modération a succédé au plus barbare régime, et pour la seconde fois
Rome a vu un général, maître de l'Italie, se contenter d'un tribut,
lorsqu'il pouvait livrer sa capitale au pillage. Le sang eût coulé
dans Rome en 1793, le sanctuaire eût été profané et les monuments les
plus précieux détruits. Royaliste ou Républicain, tout ami de
l'humanité doit applaudir à un changement de système qui épargne la
vie des hommes, et les victimes errantes de la Révolution doivent
peut-être en attendre l'adoucissement de leur sort.
L'ÉMIGRÉ.
PRÉFACE.
L'ouvrage qu'on présente au public est-il un roman, est-il une
histoire? Cette question est facile à résoudre. On ne peut appeler
roman, un ouvrage qui renferme des récits exacts de faits avérés.
Mais, dira-t-on, le nom du marquis de ST. ALBAN est inconnu, il n'est
sur aucune des tables fatales de proscription; je n'en sais rien;
mais les événemens qu'il raconte sont vrais, et l'on a sans doute eu
des raisons pour ne pas mettre à la tête de ce recueil de lettres, les
véritables noms des personnages. S'il paraissait une description du
tremblement de terre de la Calabre, par un homme qui s'en dirait
témoin oculaire, et qu'il rassemblât le tableau de toutes les
circonstances de cet horrible bouleversement, et la fidelle peinture
des terreurs, des angoisses, des souffrances des malheureux habitans
de cette contrée, dirait-on que c'est un roman, parce que l'auteur
n'en serait pas connu? Il en est de même de l'Emigré, tous les
malheurs qu'il raconte sont arrivés. A-t-il été reçu avec le plus
touchant intérêt par une famille illustre d'Allemagne? Un grand nombre
d'Emigrés a été favorablement accueilli dans plusieurs pays, par des
gens humains et généreux. A-t-il été amoureux? Il me semble que rien
ne choque moins la vraisemblance, et j'aimerais autant qu'on mit en
question si un homme a eu la fièvre. Un poëte tragique à qui l'on
demandait au commencement des scènes sanglantes de la Révolution, s'il
s'occupait de quelque ouvrage, répondit: _la tragédie à présent court
les rues._ Tout est vraisemblable, et tout est romanesque dans la
révolution de la France; les hommes précipités du faite de la grandeur
et de la richesse, dispersés sur le globe entier, présentent l'image
de gens naufragés qui se sauvent à la nage dans des îles désertes,
la, chacun oubliant son ancien état est forcé de revenir à l'état de
nature; il cherche en soi-même des ressources, et développe une
industrie et une activité qui lui étaient souvent inconnues à
lui-même. Les rencontres les plus extraordinaires, les plus étonnantes
circonstances, les plus déplorables situations deviennent des
évènements communs, et surpassent ce que les auteurs de roman peuvent
imaginer. Un joueur, homme d'un grand sang froid, se contentait de
dire à l'aspect des coups les plus piquants; _cela est dans les dés_:
on peut dire de même au récit des plus singulières ou tragiques
avantures, _cela est dans une révolution._ Je n'en dirai pas
d'avantage sur cet ouvrage; s'il intéresse, je n'aurai pas eu tort de
le publier, s'il produit un effet contraire, j'emploierais en vain
tous les raisonnemens pour m'en justifier.
L'ÉMIGRÉ.
LETTRE PREMIÈRE.
LA Cesse DE LOEWENSTEIN
A
Melle EMILIE DE WERGENTHEIM.
_Le .... Juillet 1793._
Enfin vous voilà, ma chère Emilie, débarrassée des Français. Que je
vous ai plaint pendant que vous étiez sous leur domination, et combien
j'ai craint pendant le siège pour ma tendre amie, pour tout ce qui
l'intéresse. Que de fois je me suis réveillée la nuit en sursaut, les
yeux remplis de larmes! Enfin je respire, Emilie est hors de tout
danger, et se porte bien; elle est à présent au milieu des fêtes, et
le bruit du canon est remplacé par le son des instrumens. On dit que
le roi de Prusse a été reçu comme un dieu descendu du ciel pour le
bonheur des humains. C'est votre libérateur, et je défie aucun de ses
sujets d'avoir autant que moi d'attachement pour sa personne. J'ai
pensé dire d'amour, car on emploie ce terme pour les rois comme pour
Dieu; mais le roi de Prusse, d'après ce qu'on en dit, serait homme à
prendre une femme au mot. Je ne pourrai pas d'ici à quelques jours
aller embrasser mon Emilie, mon oncle doit revenir ce soir, et son
retour est déterminé par une circonstance singulière, dont je vous
ferai part demain. Adieu mon aimable Emilie. Le frère de Jenny, qui
part pour Mayence, ne me donne pas un quart d'heure de plus, pour vous
faire un récit intéressant, et me livrer à tous les transports de ma
joie. Je vous embrasse mille fois du plus profond de mon coeur que
vous remplissez entièrement.
LETTRE II.
LA Cesse DE LOEWENSTEIN
A
Melle EMILIE DE WERGENTHEIM.
Je vous ai promis de vous raconter une aventure extraordinaire, qui a
fait revenir hier au soir mon oncle, avec un grand empressement, la
voici dans la plus grande exactitude. Vous rappelez-vous, mon Emilie,
d'avoir lû dans les romans de chevalerie, la rencontre imprévue d'une
jeune princesse et d'un chevalier. La Dame se promène dans une forêt,
et tout à coup, un grand bruit d'armes, de chevaux se fait entendre;
les écuyers s'avancent pour en savoir la cause, et ils trouvent un
jeune Chevalier que des brigands discourtois ont attaqué; ils se sont
enfuis à l'arrivée des écuyers de la princesse, et le Chevalier est
tombé au pied d'un arbre, percé de plusieurs coups. On s'empresse de
le secourir, on bande ses blessures pour arrêter le sang, et le
Chevalier est porté au château, où il trouve tous les secours que son
état exige. Voilà précisément mon histoire. Mon oncle est arrivé
avant-hier pour dîner. Vous voyez d'ici la réception, les
empressements pour lui, et les caresses qu'il prodigue avec dignité
et tendresse à sa Victorine; ajoutez qu'on lui apporte un paquet; on
est attentif, il l'ouvre, et de là sortent, une étoffe des Indes,
charmante, pour faire une robe à votre amie, et une autre, d'une
couleur un peu rembrunie, pour la plus aimable et la plus indulgente
des mères. Remercimens, effusion de reconnaissance; le dîner, ensuite
conversation sur les affaires de la France. La nièce chante l'air
favori de son oncle, et s'accompagne sur le piano-forté. De-là mon
oncle dort, on fait silence, on ne parle que par signes, on marche sur
la pointe du pied; il se reveille au bout d'une heure, et l'on profite
du beau temps pour aller se promener dans ce joli bois où nous avons
lû VERTHER. Vous voyez tout cela n'est-ce pas, mon Emilie; mais
attendez, voici du nouveau. A peine étions-nous descendus de voiture
pour nous promener à pied, que nous appercevons un jeune homme en
uniforme rouge brodé d'or, qui était évanoui au pied d'un arbre; un
domestique, aidé d'un paysan s'empressait autour de lui, et une espèce
de charretier arriva, son chapeau plein d'eau pour la lui jeter sur le
visage; une petite charrete attelée d'un cheval et remplie de paille,
formait le reste du tableau. Ma mère, tout émue d'un tel spectacle,
tira aussitôt son flacon de sel d'_Angleterre_, et mon oncle le lui
fit respirer. Le jeune homme reprit ses sens, et nous regardant avec
des yeux étonnés: où suis-je, dit-il, est-ce un rêve? Il pouvait à
peine parler, mais des regards touchans nous peignaient sa
reconnaissance de nos soins, et une sorte de plaisir à nous voir. Le
valet nous dit que son maître servait depuis quelque temps à l'armée
Prussienne, et que la veille, ayant été la nuit en détachement avec
une trentaine de hussards, il était tombé dans une embuscade de
deux-cents Patriotes. Ce nombre n'a pas effrayé mon maître, il s'est
défendu avec un courage de lion; mais douze ou quinze de sa troupe
ayant été tués, ou blessés dangereusement, ce qui restait a été fait
prisonnier. Il nous ajouta que son maître, qui était cruellement
blessé, avait eu le bonheur de s'échapper ainsi que lui, et qu'après
avoir marché en toute diligence sur une des rives du Rhin, ils étaient
parvenus à une barque de pêcheurs où ils s'étaient reposés quelques
momens et que la douleur que ressentait son maître était si forte
qu'il était obligé, pendant la route, de se tirer les cheveux pour ne
pas s'évanouir. Les pêcheurs leur ayant dit que plusieurs détachemens
de Patriotes s'étaient fait voir depuis deux jours dans les environs,
et que la blessure de son maître ne lui permettant pas de se tenir à
cheval, il n'y avait d'autre moyen pour les éviter que de traverser le
Rhin dans leur barque, qu'ils avaient suivi ce conseil, et qu'ils
étaient arrivés à la pointe du jour dans un petit village; mais la
blessure de mon maître, ajouta le valet, exigeant un prompt secours,
qu'il ne pouvait trouver dans ce lieu, il a fallu le faire conduire à
un gros village qu'on nous a indiqué; en arrivant dans ce bois, il a
été forcé par la douleur que lui causaient les cahots de la voiture,
de descendre pour se reposer un instant, et il s'est trouvé mal. Mon
oncle écoutait ce récit avec intérêt, ainsi que nous; il fit
plusieurs questions à ce valet, et celle-ci entre autres: votre maître
est sans doute un bon serviteur du Roi? Ah monsieur, repondit-il,
c'est un fier Aristocrate, qui a manqué plus de dix fois d'être à la
lanterne. Nous nous empressions autour du blessé qui avait peine à
reprendre ses sens. Mon oncle paraissait touché, mais en suspens sur
ce qui était à faire, lorsque le valet de chambre dit: c'est à
l'épaule que monsieur le Marquis est blessé, et il souffre
cruellement. A ces mots le visage de mon oncle s'épanouit: votre
maître est un homme de qualité à ce que je vois, quel est son grade?
Le valet de chambre lui apprend qu'il était major en second, que son
père avait commandé un régiment, et que son grand père était mort au
moment d'être fait maréchal de France. Je suis de ses terres,
ajouta-t-il, et c'était un des plus grands seigneurs du pays.
Vingt-six villages dépendaient de la terre de son nom, mais il n'y a
plus de seigneurs à présent. Il avait deux châteaux superbes, des
meubles, de l'argenterie, ah! fallait voir! tout cela a été brûlé, et
cette enragée de nation a tout pris. L'intérêt de mon oncle croissait
de moment en moment au récit de ces circonstances. Ma mère et moi nous
nous empressions auprès du pauvre blessé pour le secourir. Son épaule
gauche est fracassée, il souffrait infiniment, faisait des efforts
pour vaincre sa douleur, et nous témoigner sa sensibilité à nos soins.
Ma mère lui demanda où il comptait aller. A Francfort, dit-il, si je
puis; mais cela était impossible, dans l'état où il se trouvait. On le
lui représenta, et alors il dit, je vois un village à quelque distance
d'ici, je vais tâcher de m'y rendre. Mon oncle regarda ma mère, qui
l'entendit, et elle offrit au blessé un asile dans sa maison. Il se
défendit quelque temps d'accepter ses offres, dans la crainte de
l'importuner; mais mon oncle termina les débats en disant: faut-il
faire de telles façons entre gens de qualité, monsieur le Marquis, ne
m'auriez-vous pas accordé l'hospitalité dans un de vos châteaux, si je
m'étais trouvé dans votre situation? Le Marquis lui répondit avec
vivacité: qu'il aurait été empressé de le recevoir, et de lui rendre
tous les services possibles. Il se défendit encore, mais ma mère lui
fit tant d'instances, qu'il accepta. On le fit entrer dans la voiture,
et nous revînmes au château. Le blessé occupe votre ancien appartement
au bout du corridor, à droite. Il est là plus éloigné du bruit et
auprès de la bonne Magdelaine, dont vous connaissez les talens pour
soigner les malades. En voilà bien long; vous allez me dire: lorsqu'on
commence un roman on doit faire le portrait du héros, et je vais me
conformer à cette invariable coutume. Il s'appelle le marquis de ST.
ALBAN. Il est grand, bien fait, à ce que je crois, car souvent j'ai
trouvé bonne grâce à des gens qu'on me disait n'être pas bien faits;
il paraît avoir vingt-cinq à vint-six ans; ses cheveux sont blonds,
ses yeux et ses sourcils noirs; sa phisionomie annonce de la vivacité
et de la douceur; il porte un habit rouge brodé en or, avec des revers
et paremens noirs également brodés, c'est l'uniforme des Gens-d'armes.
Adieu, ma chère amie, donnez-moi de vos nouvelles.
LETTRE III.
Melle EMILIE
A
LA Cesse DE LOEWENSTEIN.
Je ne puis vous exprimer, ma chère amie, le plaisir que m'a fait
éprouver votre lettre, il n'y a que votre présence qui eût pu le
surpasser; mais elle m'en donne l'espérance, et mon coeur se livre
tout entier d'avance à toutes les effusions de la plus tendre amitié.
Si ma mère n'était pas malade, je serais déjà auprès de vous. Que de
choses j'ai à vous dire après une aussi longue séparation! Je ne doute
pas que vous n'ayez été, pendant tout le siège, plus inquiète, plus
agitée que votre Emilie; ceux qui sont exposés aux plus grands
dangers se familiarisent avec eux. L'espérance semble faire choix de
toutes les chances favorables pour les mettre sans-cesse sous les
yeux, et ses tableaux trompeurs procurent une sorte de sécurité. Quand
on entend les premiers coups de canon, on frissonne; mais quand on en
a entendu cent, et qu'on se trouve sain et sauf, ainsi que tout ce qui
nous environne, on se fait à ce bruit et l'on se persuade que les
coups qui suivent ne feront pas plus de mal. Il n'en est pas de même
de ceux qui dans l'éloignement tremblent pour leurs amis; ils n'ont
rien de sensible pour se rassurer; leur esprit erre dans une mer de
craintes vagues, et chaque instant renouvelle leurs terreurs. Je crois
être dans le vrai en vous disant, suivant ma méthode, cette analyse
de nos sentimens; mais aussi, je me plais à me peindre des plus vives
couleurs l'attachement de Victorine pour son Emilie, à l'exagérer s'il
était possible. Toute ma famille partage l'empressement que j'ai de
vous revoir; et j'ai embrassé de bien bon coeur ma petite soeur
Caroline qui s'est écriée, au départ des Français, nous pourrons donc
revoir l'aimable Comtesse! De tous les malheurs du pays, votre absence
est celui qu'elle ressentait le plus: jugez de ce que devait éprouver
sa soeur ainée! Je m'intéresse à votre héros blessé, et je le trouve
bien heureux de vous avoir rencontrés. On dit qu'on renvoie les
Français de plusieurs villes d'Allemagne; ces pauvres Emigrés sont
bien à plaindre, et mon père a bien raison de dire qu'on est bien peu
généreux à leur égard, et que leur fidélité et leur courage devraient
leur attirer, ne fut-ce que par politique, les bienfaits, ou du moins
la protection des souverains. Nous avons assez parlé depuis six mois
de nouvelles; nos lettres étaient des gazettes, dans les tristes
circonstances où nous étions: je ne veux plus parler que de nous: il
semble que mon coeur ait été fermé tout ce temps. Combien j'ai de
choses vous dire! Vous les devinez, vous les sentez, ma chère amie,
parce que votre coeur est si pénétrant! On n'a jamais dit, je crois,
un coeur pénétrant; mais l'esprit qui conçoit rapidement, et le coeur
qui sent, devine avec une grande promptitude ne peuvent-ils pas
mériter la même épithète; n'est-ce pas une véritable pénétration, que
cette vivacité de votre ame qui vous fait concevoir tout ce qui se
passe dans la mienne, vous met, en quelque sorte, à ma place, et vous
fait saisir les plus légères nuances du sentiment qui m'affecte. Vous
allez m'appeler métaphysicienne; mais tant que je suis claire, je ne
regarde pas ce reproche comme une injure. D'après ce que je viens de
dire de votre coeur pénétrant, j'ai tort quand je vous dis que j'ai
beaucoup de choses à vous apprendre: vous les savez toutes. Les
terreurs qui assiègent mon ame quand _il_ est absent, quand _il_ est
au milieu des dangers, vous les éprouvez. J'ai vu un jour à Francfort
chez un célébre escamoteur, qui faisait beaucoup de tours curieux,
deux pendules qui n'étaient point montées; il en transportait une au
fond d'une grande cour, et toutes les deux sonnaient en même temps, à
un signal, une égale quantité de coups: c'est l'image de nos deux
coeurs; le destin est l'escamoteur qui ordonne à l'une de nous de
sentir, et l'autre cède à l'instant aux mêmes impressions. Si je l'ai
bien compris, c'est à peu près là aussi l'harmonie préétablie de notre
célèbre LEIBNITZ.
Je crois que le Marquis, que vous avez ramassé, doit se trouver, dans
son désastre, bien heureux d'être ainsi soigné, dans un bon château,
par de belles et illustres princesses. Ce début m'intéresse; dites-moi
ses avantures, que son écuyer vous aura sans doute racontées en
partie. Je suis bien aise qu'il ait de la naissance, cela lui vaudra
l'intérêt de votre cher oncle, et les pauvres Emigrés ont besoin de
tout le monde. Il y a quelque temps que nous lisions qu'un roi
d'Espagne ayant perdu ses cheveux, il fût question de lui faire une
perruque, et que le conseil, composé de Grands, s'assembla pour
délibérer sur ce sujet; il fût décidé unanimement dans cette auguste
assemblée qu'il fallait faire grande attention à ce qu'il ne fût
employé que des cheveux d'hommes et de femmes de qualité. Nous nous
regardames tous en riant, et il n'y eût pas un de nous qui ne songeât
en cet instant à votre bon oncle. Pardonnez-moi cette plaisanterie, ma
chère Victorine, je rends d'ailleurs toute justice à ses excellentes
qualités. Adieu, adieu, écrivez-moi et faites mieux, venez. Je vous
embrasse mille fois.
LETTRE IV.
LA Cesse LOEWENSTEIN
A
Melle EMILIE DE WERGENTHEIM.
Je suis bien contrariée, ma chère amie, en voyant retarder l'heureux
moment où je pourrai vous embrasser, et je suis forcée de paraître
gaie, car mon oncle accoutumé à être obéi dans sa maison, craint de
ses vassaux, veut étendre son empire sur les esprits et les visages;
il faut rire, avoir l'air content quand on est auprès de lui. Ma mère,
que son tendre intérêt pour moi rend attentive à tous ses mouvemens,
me fait souvent signe de relever la conversation languissante, de
l'amuser, de chanter. Ce serait une gêne insupportable, si la bonté
qui le caractérise et la générosité de son ame n'inspiraient le désir
de lui plaire, et de contribuer au bonheur d'un homme qui passe sa vie
à faire des heureux. Il est fort occupé de notre héros blessé; mais il
faut que je l'appelle par son nom puisque nous le savons. Mon oncle
lui a fait des questions sur sa naissance, son grade et ses parens,
qui nous ont mis à portée d'être instruits de tout de qui le concerne.
Il a eu soin aussi de faire parler son valet de chambre, qui a
confirmé tout ce que son maître avait dit; il parle avec un
enthousiasme touchant de sa bonté, de sa générosité. C'est une
très-bonne marque d'être aimé et estimé de ses domestiques; car enfin
ils nous voient de plus près que les autres, et dans ce temps où les
Français croient que tous les hommes sont égaux, ce n'est pas peu pour
un valet de cette nation de parler de son maître avec respect; il faut
qu'il y soit en quelque sorte forcé par ses grandes qualités. Le
marquis de St. ALBAN souffre toujours beaucoup; il garde sa chambre et
nous allons tous les soirs passer deux heures avec lui pour le
distraire. Mon oncle se plaît à l'entendre; il dit qu'il n'a jamais vu
un Français si modeste, et je ne puis m'empêcher d'être de son avis,
sans connaître autant que lui les Français, parce qu'il ne me paraît
pas possible d'avoir des manières plus simples, de parler de soi avec
plus de réserve, et des autres avec plus d'indulgence. Il y a deux
jours que souffrant moins, il fit l'effort de venir prendre du thé
dans le sallon; il y avait beaucoup d'Etrangers qui étaient venus
dîner chez ma mère, et tous en furent infiniment satisfaits. La
baronne de Blenem, dont vous connaissez le discernement, dit à ma mère
en s'en allant, votre Emigré me paraît fort aimable; c'est un homme
qui ne paraît jamais avoir envie de faire un effet, et qui a le don de
fixer l'attention de tous ceux qui se trouvent avec lui. Mon oncle qui
l'entendit, lui dit, bravo, madame la Baronne, et cela me rappelle ce
que dit un ancien, (je voudrais que ce fût mon ami PLUTARQUE), en
parlant je crois de CATON, plus il cherchait à se dérober à sa gloire,
et plus elle s'attachait à lui. Adieu, ma chère Emilie, je crains bien
que mon voyage ne soit encore retardé.
LETTRE V.
Melle EMILIE
A
LA Cesse DE LOEWENSTEIN.
Et moi aussi je crains bien que vous ne soyez pas libre de venir ici
aussitôt que je le désire. Comment quitter votre mère, tant que le
marquis de St. ALBAN sera chez vous? Je crois d'ailleurs que votre
oncle qui n'a rien à faire chez lui, et qui prend plaisir à la société
du Marquis, ne vous quittera pas de sitôt. Je vous regrette bien ma
chère Victorine, et dans ces bois où nous aimions à nous égarer, et
sur les bords du Rhin, où quelquefois nous restions des heures
entières à jouir en silence d'une vue superbe. Je ne sais pourquoi
dans les momens où l'on est le plus frappé des beautés de la nature,
la mélancolie s'empare de nous. Les plaisirs bruyans de la ville nous
jettent hors de nous-mêmes, et le mot _divertir_ est d'une grande
justesse, à laquelle on ne fait pas attention. Ce genre de plaisir,
effectivement, nous éloigne de nous-mêmes, et c'est ce que signifie
_divertir_. Les plaisirs qui tiennent de plus près à la nature nous y
ramènent, concentrent nos sentimens et nos pensées, et l'ame alors a
plus d'action que l'esprit; on a bien moins de saillies que de
sentimens, on n'est point gai, mais on est satisfait; on est souvent
plus près de pleurer que de rire; mais qui a jamais été aussi heureux
en riant de tout son coeur qu'en répandant des larmes arrachées par le
sentiment! Dans quelle douce rêverie nous étions souvent plongées
toutes deux, en entendant le bruit de la chûte du Rhin, près de
Rudesheim! nos ames recueillies semblaient se correspondre sans
l'entremise des sens; nous nous embrassions, quelquefois avec
transport, au sortir de cette rêverie, comme l'on fait après une
conversation où l'on s'est donné des témoignages de tendresse. Au
reste, ma chère amie, je vous regrette par tout: quand je lis, pour
vous communiquer mes réflexions, et m'éclairer de votre jugement;
quand je suis dans le monde, pour vous rendre compte de ce qui me
frappe, et observer en commun les ridicules, et la pantomime des
prétentions. Votre Emigré d'après ce que vous m'en dites, me paraît
fort intéressant, et vous m'inspirez la curiosité de le voir. Il n'y a
point develles de l'armée. Je tremble à chaque gazette qui arrive; je
me dis quelquefois: pourquoi donc aller à l'armée quand on a de la
fortune, quand on peut être un bon mari, un bon père, élever ses
enfans, soigner son bien; ne peut-on donc être heureux chez soi que
lorsqu'on a quelque chose à raconter, un titre sur son adresse, et un
morceau de ruban à sa boutonniere? Je sais qu'il est des femmes qui
ont besoin de ces choses pour estimer leur mari. J'ai quelquefois
considéré notre fermière, quand son mari fait de loin, en rentrant
chez lui, entendre une voix bruyante; quand il raconte qu'il a gagné
quelques parties de boule, ou, ce qui est encore mieux, qu'il a eu une
querelle, qu'il a menacé ou battu quelqu'un; alors elle se rengorge,
et d'un air tout à la fois orgueilleux et soumis s'empresse autour de
lui, regarde avec complaisance ses enfans qu'elle pense devoir être
fiers d'un tel père. N'en ferait-il pas de même des femmes d'un état
plus relevé, qui ont besoin, pour considérer leur mari, qu'il fasse un
peu de bruit dans le monde? Ah! _mon ami_, ce n'est pas de vos grades
que je m'enorgueillirai jamais; ce ne seront point vos récits de
guerre qui exciteront mon attention et animeront mon intérêt; la
vanité n'entrera jamais dans mes jouissances; cette ame à la fois
douce et forte, ce discernement prompt et juste, cette indulgence qui
ne naît point du besoin qu'on a de celle des autres, voilà vos
dignités; les divers mouvemens de votre coeur sensible, voilà
l'histoire qui m'intéressera bien plus que celle des sièges et des
batailles. Encore si au regret de l'absence ne se joignait pas la
crainte de mille dangers. Ah! laissons ce triste sujet! il faut
détourner les yeux des choses qu'il est impossible de fixer sans
frémir. Ma mère s'occupe toujours de mille soins relatifs à mon
mariage, mais il me semble que le moment n'en arrivera jamais. Un tel
changement d'état, un tel bonheur contemplé dans une prochaine
perspective ne paraît pas possible. Quand on met à la loterie on est
rempli d'abord de l'espoir de gagner; mais à mesure que le moment du
tirage approche, la crainte succède à l'espérance. J'éprouve depuis
plusieurs jours une mélancolie que je ne puis vaincre; mille craintes
m'environnent; plus je suis près du bonheur, plus je redoute les
obstacles. Ah! les obstacles, c'est peu dire!..... Adieu, ma chère
amie.
LETTRE VI.
LA Cesse DE LOEWENSTEIN
A
Melle EMILIE DE WERGENTHEIM.
Votre lettre, mon Emilie, m'afflige, et je regrette bien de n'être pas
auprès de vous pour bannir votre mélancolie; elle tient plus à votre
corps qu'à votre ame. J'aurais pu dire votre _physique_ mais vous
savez combien je suis ennuyée d'entendre des gens, qui croient avoir
de l'esprit parce qu'ils disent le _physique_ et le _moral_; et à ce
mot de physique, il me semble que je deviens anatomiste. Je me tiens
donc tout bonnement à l'ame et au corps comme mes pères. Vous avez
encore plus besoin d'exercice et de dissipation que de consolation. Je
connais cet état où notre ame n'est ouverte qu'à la crainte, et la
santé est le principe de cette disposition. Rien n'a changé pour vous,
et chaque jour est un pas que vous faites vers le bonheur. Quand il
fut question de mon mariage, j'étais comme vous incrédule, et la
crainte n'entrait pour rien dans cette disposition de mon esprit. En
considérant monsieur de LOEWENSTEIN, je ne pouvais concevoir qu'il
allait acquérir sur moi un empire, en quelque sorte absolu; que ce ne
serait plus de mon père, de ma mère, dont la domination est si douce,
que je dépendrais; que tout cela serait l'affaire d'une minute, qu'il
n'y aurait qu'un mot à prononcer, et que ce mot ferait le destin de ma
vie. Je n'avais ni goût ni répugnance, il me semblait que j'allais
changer de père: voilà ce que je voyais dans mon mariage, et je
croyais toujours qu'il surviendrait quelque circonstance qui ferait
rompre les engagemens pris, tant il me semblait étrange de changer de
nom et de situation. L'âge de monsieur de LOEWENSTEIN n'était point un
sujet d'éloignement pour moi, mais d'embarras: je craignais de me
familiariser avec lui. Une seule fois je fis une comparaison
désavantageuse de lui, et en voici l'occasion: le jeune baron de
GLEKEN était venu dîner chez ma mère; on fit des parties après le
dîner; je restai avec lui et nous jouames au volant; ensuite, à la
promenade, il me défia à la course, en me donnant une grande avance:
la journée se passa à folâtrer ensemble de mille manières, et le soir
ma mère me fit danser une allemande, et valser avec lui; je me sentis
émue. Monsieur de LOEWENSTEIN arriva pendant le souper, et je lui
trouvai des rides que je n'avais pas encore apperçues. Pendant
plusieurs jours je songeai, non pas précisément au jeune baron, mais à
son âge rapproché du mien, mais à cette conformité de goûts, de
plaisirs qui se trouvent entre gens du même âge; mon coeur ne fut pas
effleuré, mais mon esprit faisait des parallèles désavantageux à
monsieur de LOEWENSTEIN. Si la surface de mon coeur eût été entamée,
vous en auriez été instruite du moins au moment où je m'en serais
rendu compte; mais vous l'eussiez, je crois, plutôt su que moi.
Monsieur de LOEWENSTEIN arrive ces jours-ci de Vienne avec mon père,
et reviendra bien mécontent; il est menacé de perdre un procès d'où
dépend une partie de sa fortune. J'en suis plus fâchée pour lui que
pour moi, et tant que j'aurai des chevaux pour me traîner à Mayence,
la fortune n'aura aucune prise sur mon ame. J'oublie de vous donner le
bulletin du marquis de St. ALBAN: le chirurgien qui l'a pensé est un
ignorant, et il en a envoyé chercher un à Francfort. Son séjour sera
prolongé d'après les accidens qui sont survenus. Il prend sur lui pour
causer avec nous; mais on voit quelquefois qu'il fait effort pour
vaincre sa douleur. Si l'on cessait d'aller chez lui il serait encore
à ce qu'il dit plus à plaindre qu'il ne l'est de se contraindre un
peu. Nous lui sommes devenus si nécessaires qu'il regarde sans cesse à
sa montre dès quatre heures, et il nous reproche d'une manière
touchante de l'abandonner si nous arrivons un quart d'heure plus
tard. Hier nous avons parlé romans: il préfère ceux des Anglais; j'en
ai été surprise; car il me semble que les Français ont beaucoup de
réputation pour ce genre d'ouvrages. J'ai lû avec vous la princesse de
Clêves et Zaide, et ces deux ouvrages nous ont fort intéressées par
l'élévation et la délicatesse des sentimens. Le marquis de St. ALBAN à
qui j'en ai parlé m'a répondu que les romans devaient être comme les
comédies, la représentation des moeurs d'une nation. Nos auteurs de
romans, si l'on en excepte deux ou trois, dit-il, ne mettent en scène
que des comtes et des marquis, comme si il n'y avait que des gens de
qualité dans le monde, et les moeurs des gens de cet ordre, ils ne les
connaissent point; leurs peintures sont outrées, et les avantures
qu'ils décrivent sans vraisemblance. Il n'en est pas, dit-il, de même
des Anglais; ils cherchent la moralité de l'homme dans toutes les
classes de la société; rien n'est ignoble ou noble à leurs yeux; les
caractères sont variés et soutenus; chacun parle le langage de la
passion qui l'anime, ou de son état. Je me souviens que dans un roman
de Fielding on élève des doutes devant un aubergiste sur l'état d'une
femme qui est dans sa maison, et l'aubergiste répond: c'est
certainement _une femme de condition, car elle n'a demandé qu'un verre
d'eau en entrant chez moi_. N'est-ce pas, dit le Marquis, un trait
caractéristique? Si la connaissance de la nature, ajouta-t-il, est ce
qui exige les plus grands efforts de l'esprit; les deux plus grands
génies sont NEWTON, et RICHARDSON: l'un a deviné les lois des corps
célestes, l'autre a pénétré dans les plus profonds abymes du coeur
humain; mais ce n'est point par une froide analyse comme les
moralistes, c'est par la peinture la plus vraie, et la plus animée des
sentimens et des caractères. L'amour, la haine, l'envie, l'amour
propre n'ont aucun replis que n'ait développé RICHARDSON. Le roman de
_Clarisse_ renferme vingt caractères dont aucun ne se dément, dont
chacun contribue à l'harmonie du plus magnifique tableau. Enfin, que
vous dirai-je? Il prétend que c'est le plus beau livre de morale,
l'ouvrage le plus attachant, et le plus profond. Comme je lui
témoignai quelque surprise de son enthousiasme: Ah! dit-il, que
diriez-vous d'un homme qui aurait vu un portrait qu'il aurait cru
représenter le beau idéal, et qui ensuite rencontrerait la figure
qu'il aurait cru n'exister que dans l'imagination? N'admirerait-il
pas d'autant plus le peintre qui, en rassemblant ce que chaque trait
en particulier peut avoir de beauté, aurait composé un ensemble
parfait, et ne serait point cependant sorti des bornes de la nature?
Eh bien! _Clarisse_, je crois qu'elle existe, j'en suis sûr! Il me
sembla qu'il me regardoit en disant ces mots; mais peut-être me
suis-je trompée. Il s'empressa ensuite de justifier RICHARDSON d'avoir
fait quitter, à une fille aussi vertueuse que _Clarisse_, la maison
paternelle, pour suivre _Lovelace_; c'est en cela, dit-il que
RICHARDSON montre son génie. La fatalité était la base des tragédies
des anciens, c'était le moyen d'intéresser vivement en faveur de leurs
personnages; ils étaient vertueux, ils détestaient le vice, mais
l'ascendant invincible du destin les précipitait dans le crime.
_Médée_ en est une preuve, lorsqu'elle dit: _Le destin de Médée est
d'être criminelle, mais son coeur était fait pour aimer la vertu._
RICHARDSON a suivi en quelque sorte l'exemple des anciens tragiques;
_Clarisse_ est un modèle de sagesse et de vertu; c'est sa famille qui
l'engage à écrire à _Lovelace_, pour éviter un grand malheur qui
menaçait un fils chéri; elle avait un secret penchant pour ce
_Lovelace_, comblé de tous les dons de la nature; et du moment qu'elle
lui a écrit, qu'elle est entrée en relation avec lui, toutes ses
démarches semblent précipitées par une main invisible, elle ne peut
plus s'arrêter, quelques efforts qu'elle fasse, et résister à un homme
qui trouve le moyen de l'entourer de tous les filets de l'artifice et
de la séduction. Voilà en quelque sorte la fatalité des anciens, et
le plus grand exemple à donner à la jeunesse, puisque de la plus
légère imprudence résulte le malheur de la vie. Mais _Julie_, lui
dis-je? _Julie_ a succombé dit le Marquis, je ne veux pas lui en faire
un crime; mais _Clarisse_ aussi sensible qu'il soit donné d'être, en
aimant à l'excès, _Clarisse_, qui a eu à combattre son amour comme
_Julie_, et de plus que _Julie_, les artifices auxquels il semble
miraculeux d'échapper a su conserver toute la pureté de l'innocence.
La _Julie_ de ROUSSEAU a des beautés; mais sans _Clarisse_ elle
n'aurait pas existée; c'est une imparfaite imitation de cet ouvrage
sublime. ROUSSEAU a besoin d'étayer son roman de détails étrangers; la
description de Paris, des dissertations sur la musique et sur des
objets de morale remplissent une partie de l'ouvrage; RICHARDSON,
fort de son sujet trouve dans la fécondité de son génie de quoi
soutenir l'attention et toucher le coeur sans traiter aucune question
étrangère à ses personnages; par tout dans _Julie_ on voit l'auteur,
il écrit les lettres et les réponses, et amène un duel pour avoir
occasion de disserter sur les duels. J'ai pris le titre de _Clarisse_;
s'il est chez votre libraire, à Mayence, envoyez-le moi je vous prie,
si non j'espère le trouver à Francfort. Mais que dites-vous de
l'application que le Marquis m'a faite du caractère de _Clarisse_? je
regarderais cela d'un autre comme une galanterie Française; mais de
lui, je crois qu'il le pense. Je crois que le besoin qu'il a de nous,
exalte sa reconnaissance, et qu'il nous voit sous l'aspect le plus
favorable; enfin, dans la solitude, on s'attache à ce qui nous
environne, et le défaut de comparaison tourne à l'avantage de ceux
que l'on voit. J'ai été si frappée de tout ce que le Marquis a dit sur
_Clarisse_, qu'en rentrant dans ma chambre, je me suis efforcée de
m'en rappeler jusqu'à la plus petite circonstance, et suivant ma
coutume, lorsque j'entends des choses intéressantes, je l'ai écrit
aussitôt. Je ne me flatte pas d'avoir conservé ses expressions, et ce
que je vous rapporte ne peut avoir la chaleur que le son de sa voix et
ses gestes prêtaient à son discours. Il m'a transporté pour
_Clarisse_, et je n'aurai point de repos que je n'aye ce précieux
livre; car enfin le Marquis qui est jeune, susceptible de passions
vives, peut avoir exagéré; mais il faut que l'ouvrage soit intéressant
et renferme de grandes beautés. Voilà une bien longue lettre et
j'aurais encore beaucoup de choses à vous dire; mais l'heure de la
poste met un terme à mon bavardage.
LETTRE VII.
LA Cesse DE LOEWENSTEIN
A
Melle EMILIE DE WERGENTHEIM.
Lorsque j'ai écrit hier une si longue lettre à mon Emilie, je ne
croyais pas l'embrasser sitôt; mais le soir, il a pris tout d'un coup
à mon oncle un accès de tendresse pour vous: je parlais de votre
santé; il m'en demanda, avec beaucoup d'intérêt, des détails, parut
craindre pour votre personne, et après un éloge fait avec brusquerie
et sincérité: mais pourquoi, ma nièce, ne pas aller la voir?--Quand
vous êtes ici!...--Oh! cela est bon quand je fais un petit voyage de
deux jours; mais il ne faut pas se gêner lorsque je reste ici quelque
temps, et ce brave homme qui est malade m'intéresse, je ne puis le
quitter; il ne faut pas tarder plus long-temps à aller voir votre
aimable Emilie; nous avons tremblé pour elle pendant le siège, et si
je ne vous en ai pas parlé souvent, c'est que je craignais de faire
connaître mes inquiétudes; ne tardez pas davantage, demain, ma nièce,
c'est moi qui vous en prie; dites-lui combien nous l'aimons tous, et
combien nous aurons de plaisir à la revoir. A de si douces paroles,
j'ai embrassé mon oncle bien tendrement; je l'ai assuré que je
reviendrais après-demain au soir pour faire le thé, et que j'aurais
soin de rassembler toutes les nouvelles. Le frere de JENNY qui part à
l'instant pour Mayence vous rendra cette lettre. Adieu, ma chère
Emilie, le plaisir m'empêchera de dormir cette nuit, il est bien juste
qu'il domine à son tour; le chagrin et la crainte n'ont régné que trop
long-temps.
LETTRE VIII.
Melle EMILIE
A
LA Cesse DE LOEWENSTEIN.
Un moment après votre départ, ma chère amie, j'ai reçu des nouvelles
de l'armée; n'attendez pas que j'entre dans aucun détail, le Baron est
loin du danger, il s'en désespère, et je m'en applaudis; il est à
l'armée, voilà ce qu'il faut pour ce qu'on appelle l'honneur; je m'y
borne, et ne porte pas mes regards jusqu'à la gloire. Les ouvriers de
l'évangile qui arrivent à la dernière heure sont payés comme les
premiers; on a des grades avec le temps, qu'on ait été plus ou moins
exposé, cela est indifférent. Il se porte bien; mais des quartiers
d'hiver, il n'en faut point attendre; voilà ce qui nous désole tous
deux. La certitude que d'ici à quelque temps les coups de fusils et
les canons des Patriotes n'atteindront point mon ami, remplit mon ame
de joie. Ma mélancolie a été dissipée par ces heureuses nouvelles.
Cela contredit un peu l'opinion où vous étiez que c'était mon
_physique_ qui souffrait; mais comme je suis plus portée à vous donner
raison qu'à moi, je crois que tout cela peut s'accorder. La première
disposition venait de mon physique; mais une commotion morale pouvait
la changer, et c'est ce qui est arrivé. On a vu des paralitiques
marcher à l'approche du feu d'une incendie qui gagnait leur
habitation.
J'ai beaucoup entendu parler du roman de _Clarisse_, je serai bien
curieuse de le lire et de voir si le Marquis n'est pas un peu exagéré
dans ses éloges. Je suis persuadée que c'est vous qu'il a eu en vue,
ma chère amie, quand il a dit que _Clarisse_ existait. Je ne connais
pas cette héroïne de RICHARDSON; mais si elle est dans la nature, elle
n'est pas au-dessus de vous; quand votre modestie vous défendrait de
le croire, il vous doit paraître simple qu'un jeune homme, qu'un coup
du sort transporte subitement d'une scène de sang et d'horreur dans
une société douce, intéressante, sensible à ses malheurs, soit exalté
par la reconnaissance; et si au milieu de cette société se trouve une
jeune personne dont la figure est charmante, dont la voix pénètre
jusqu'au coeur, dont les regards, les gestes, les paroles forment la
plus parfaite harmonie, il doit la comparer à ce que son imagination
lui offre de plus parfait; il doit la regarder comme un ange envoyé du
ciel pour le secourir.
Je suis plus affectée que vous de la diminution de fortune de votre
mari, non que je croie que la fortune soit nécessaire pour être
heureux; mais le passage d'une aisance considérable à une situation
étroite et gênée, dispose souvent à l'aigreur, et nécessite une
attention soutenue sur les plus petits détails domestiques. Un mari
attribue quelquefois au défaut d'économie de sa femme l'insuffisance
de ses moyens; enfin il me semble que, dans un ménage où le
contentement ne vient pas uniquement de l'étroite union des ames,
l'abondance éloigne une foule de sujets d'humeur et relâche les noeuds
trop étroits de la dépendance d'une femme; la médiocrité de la
fortune, au contraire, les ressère, multiplie les rapports journaliers
entre deux époux, et il est presque nécessaire, si vous y prenez
garde, que l'un des deux devienne absolument le maître pour éviter les
discussions et les querelles. Dans les dépenses d'une maison, il faut
faire la part à la vanité, et elle est en raison de ce qu'on est moins
heureux par le sentiment. On n'a peut-être jamais mis l'économie au
nombre des avantages que procure la sensibilité, rien n'est cependant
plus vrai; plus on est capable d'aimer, plus le coeur est rempli d'un
sentiment profond, et plus il est facile de se suffire à soi-même; ce
sont les coeurs vides qui ont besoin de distractions étrangères; ce
sont ceux que la vanité remplit, et le cercle de leurs besoins est un
horizon sans bornes. Monsieur de G. et moi n'avons jamais songé à la
fortune. Quel moyen pourrait-elle nous procurer pour trouver un temps
aussi court, que celui d'être ensemble?... Que nous fait qu'on loue
nos meubles, nos vins, nos chevaux, quand tout occupés de nous, à
peine nous y faisons attention. Cet état de médiocrité où nous serons
nous rapprochera sans cesse; nous n'aurons qu'un carosse! que sert
d'en avoir quatre à ceux qui veulent être dans le même? Adieu, ma
chère Victorine.
LETTRE IX.
LE MiS DE ST. ALBAN
AU
Pdt DE LONGUEIL.