Qui ne connaît les fabuleux exploits du premier baron de Gavre dont

les armes étaient les mêmes que celles de Roland, qui combattit en

Espagne avec Roland, qui mourut avec Roland à Roncevaux? Qui n'a lu la

gracieuse légende de ce vaillant Louis de Gavre qui alla chercher des

aventures avec son écuyer Organor dans les montagnes du Frioul, sur

les côtes d'Istrie, à Corfou, dans les mers de la Phocide et de

l'Eubée, jusqu'à ce qu'il épousât la belle Ydorie, fille du duc

Anthénor d'Athènes?

Avec la fin du quatorzième siècle s'ouvre un autre genre d'histoire

pour le château de Gavre.

Lorsque, après la bataille de Roosebeke, François Ackerman et Pierre

Van den Bossche relevèrent la bannière des communes, ils eurent soin

de garnir le château de Gavre de vivres et d'artillerie. Charles VI

songea à aller l'assiéger après son expédition dans le pays des

Quatre-Métiers; mais ce fut par des négociations pacifiques que Jean

de Heyle prépara, l'année suivante, dans ses conférences secrètes avec

Ackerman au château de Gavre, le rétablissement de l'autorité des ducs

de Bourgogne. En 1451 (v. st.) le château de Gavre, surpris par les

Gantois, avait été le premier prétexte de cette guerre dont ses

murailles devaient voir la dernière journée si cruelle et si funeste.

Le duc de Bourgogne avait hésité quelque temps sur les projets qu'il

devait adopter: il avait même déjà mandé aux milices du Franc qu'elles

le rejoignissent le 30 juillet à Somerghem pour aller s'emparer des

retranchements de Sleydinghe avant que les habitants du métier

d'Oostbourg eussent eu le temps de rompre leurs digues. Cependant il

changea d'avis pour favoriser la trahison du doyen des maçons et

résolut d'attaquer d'abord le château de Gavre. Ce fut le 16 juillet

qu'il en forma le siége: avant de recommencer la guerre il avait

envoyé le comte de Charolais auprès de sa mère, de crainte que le

légitime héritier de ses Etats ne succombât dans quelque escarmouche

sous les coups des Gantois, comme le grand bâtard de Bourgogne à

Rupelmonde. Cette fois la duchesse de Bourgogne, tenant un langage

tout opposé à celui qu'elle lui adressait avant la bataille de Basele,

mit tout en œuvre pour le retenir; mais ce fut inutilement qu'elle

allégua tour à tour les nécessités politiques et la volonté du duc; le

comte de Charolais ne voulut rien écouter; il répondit à la duchesse

Isabelle qu'il valait mieux que les Etats dont sa naissance lui

assurait l'héritage le perdissent jeune que de leur conserver un

prince sans courage et sans honneur, et sans tarder plus longtemps, il

retourna près de son père.

Les Gantois, accourant pleins d'alarmes sur leurs remparts,

entendaient depuis quatre jours les détonations de l'artillerie

bourguignonne. Les bourgeois ne quittaient plus les armes, et le 22

juillet on avait inutilement percé toutes les digues qui environnaient

la ville, dans l'espoir que les inondations de l'Escaut forceraient le

duc à s'éloigner. L'inquiétude devenait de plus en plus vive, et les

historiens du temps ont soin de remarquer que la nuit s'était écoulée

triste et sombre quand aux premiers rayons du jour le capitaine de

Gavre se présenta aux portes de la ville. Aussitôt entouré d'une

multitude agitée qui se pressait pour l'interroger, il s'empressa de

raconter qu'il s'était laissé descendre du haut des créneaux du

château de Gavre dans les fossés qu'il avait franchis à la nage, et il

venait lui-même, disait-il, réclamer les secours qu'on lui avait

promis. Les discours d'Arnould Vander Speeten respiraient l'ardeur la

plus belliqueuse: il se vantait d'avoir traversé, l'épée à la main,

tout le camp de Philippe, et prétendait que l'armée bourguignonne

était si affaiblie et si peu nombreuse que jamais occasion plus

favorable ne s'était offerte pour l'anéantir.

L'un des capitaines anglais, Jean Fox, appuya ces paroles. Arnould

Vander Speeten atteignit aisément le but qu'il se proposait;

l'enthousiasme populaire demanda à grands cris le combat, et la cloche

du beffroi en donna le signal à toute la cité. Tandis que l'on se

hâtait de charger sur des chariots les canons et les vivres, les

échevins, se plaçant sous les bannières de la commune et des métiers,

appelaient à les suivre tous les bourgeois en état de porter les armes

depuis l'âge de vingt ans jusqu'à celui de soixante. Les vieillards

eux-mêmes offraient à leurs fils l'exemple du zèle et du dévouement,

et les femmes se pressaient dans les rues pour exhorter leurs maris à

bien combattre.

C'était ainsi que, sous les auspices perfides des discours du doyen

des maçons, les habitants d'une grande cité se préparaient à confier

leurs destinées et celles de toute la Flandre communale aux chances

douteuses d'une bataille. Trente-six ou quarante mille bourgeois

avaient quitté les murs de Gand. Il formaient deux armées. L'une,

composée des hommes les plus braves et les plus vigoureux, et précédée

d'une avant-garde d'archers anglais et de bourgeois à cheval,

commandée par Jean de Nevele et le bâtard de Blanc-Estrain, s'avança

rapidement vers Merlebeke et de là vers Vurste, par la route la plus

directe qui conduisît à Gavre. L'autre, plus nombreuse, s'était

dirigée vers Lemberghe, où la rejoignirent les milices communales

accourues du pays de Waes. Sa marche était plus lente, car elle avait

avec elle une artillerie considérable où tous les canons portaient le

nom des métiers, qui en avaient payé le prix par des contributions

volontaires afin de remplacer les _veuglaires_ perdus au siége

d'Audenarde et à la bataille de Basele.

Déjà Jean de Nevele descendait des hauteurs de Semmersaeke. Jean Fox

se tenait à côté de lui à la tête des archers anglais. Dès qu'il

aperçut les chevaucheurs bourguignons de Simon de Lalaing, il frappa

son cheval de l'éperon et galopa vers eux en faisant signe de la main

qu'on le protégeât: «Je vous amène, dit-il, les Gantois comme je vous

l'avais promis, faites-moi conduire vers le duc de Bourgogne, car je

suis son serviteur et de son parti.» Cette défection eût pu éclairer

les Gantois sur la sincérité des hommes qui les avaient entraînés au

combat: ils n'y virent, dans leur indignation, que la honte de

quelques traîtres qu'il fallait chercher pour les punir au milieu même

des rangs ennemis, et, se précipitant en avant avec une ardeur

irrésistible qu'encourageait l'exemple du bâtard de Blanc-Estrain, ils

culbutèrent devant eux les archers de Jacques de Luxembourg, les

hommes d'armes allemands du comte de Lutzelstein et les cent lances du

sire de Beauchamp. Des ravins bordés de haies épaisses leur

permettaient de s'approcher sans obstacle du camp de Philippe, rempli

de munitions et d'approvisionnements; mais Simon de Lalaing parvint,

en multipliant les escarmouches et par un mouvement simulé de

retraite, à les attirer du côté opposé, et les Gantois de Jean de

Nevele, arrivés à l'extrémité des bois qui les environnaient,

aperçurent, au moment où ils se croyaient déjà vainqueurs, l'armée du

duc de Bourgogne qui s'était hâtée de s'éloigner des bords de l'Escaut

pour occuper une forte position sur les hauteurs de Gavre; ils

découvrirent en même temps au delà de cette armée, à l'ombre des tours

du château qu'ils venaient délivrer, de grandes potences couvertes des

cadavres de leurs compagnons abandonnés par Arnould Vander Speeten, et

de ceux de quelques Anglais que le duc Philippe avait fait pendre plus

haut encore que les Gantois, pour les punir d'avoir été plus fidèles

aux communes que leurs capitaines.

L'armée bourguignonne, qu'Arnould Vander Speeten avait dépeinte

faible et réduite à quatre mille combattants, était aussi nombreuse

que formidable. Divisée en trois corps principaux, elle comptait sous

ses bannières tout ce que la chevalerie avait de noms fameux et

d'illustres courages, tout ce que les bandes de _condottieri_ formées

dans les longues guerres de la France, de l'Angleterre et de

l'Allemagne possédaient de passions avides et cruelles. Philippe

voyait autour de lui, dans cette journée, Adolphe de Clèves, Jean de

Coïmbre, le comte d'Etampes, les sires de Saveuse, de l'Isle-Adam, de

Neufchâtel, de Toulongeon, de la Viefville, de Noyelle, de Noircarme,

de Charny, de la Hovarderie, de Créquy, de Ligne, de Rougemont, de

Montigny, de Harchies, de Miraumont, de Hautbourdin, de Crèvecœur, de

Zuylen, de Goux, de Champdivers, de Fallerans, de Foucquesolle, de

Grammont, de Jaucourt, d'Humières, de Guiche, de Beaumont, et une

multitude d'autres chevaliers accourus non-seulement de ses Etats,

mais de tous les royaumes de l'Europe. Jean de Croy s'était placé au

milieu des nobles du Hainaut; ceux de l'Artois et de la Picardie

entouraient le comte de Charolais; parmi ceux de Flandre, les

chroniqueurs citent Adrien d'Haveskerke, Philippe Vilain, Josse

Triest, Aymon de Grisperre, Adrien de Claerhout, Henri de Steenbeke,

Louis de la Gruuthuse; mais le duc les avait relégués à

l'arrière-garde, soit qu'il ne se confiât point assez complètement en

eux, soit qu'ils se fussent eux-mêmes éloignés d'une lutte fratricide,

dominés comme les chevaliers _leliaerts_ à Roosebeke par le souvenir

de leur origine, et ce sentiment invincible d'affection pour la patrie

que la nature a gravé dans le cœur de tous les hommes, _naturali

amore patriæ capti et originis potius quam militiæ memores_.

Philippe parcourait à cheval les rangs des siens. La haine et la

vengeance animaient les discours qu'il adressa à ses barons, et quand

il arriva près des Picards, il les exhorta également de la voix et du

geste. «Combattez hardiment, leur disait-il; avant le coucher du

soleil, vous serez tous riches.» C'était à peu près dans les mêmes

termes que Guillaume le Conquérant haranguait quatre siècles plus tôt,

les aventuriers normands auxquels son ambition avait promis les

dépouilles de la nationalité anglo-saxonne.

Il eût été aisé à un observateur habile de reconnaître que la position

des Gantois justifiait la confiance du duc de Bourgogne.

Le premier corps d'armée avait été entraîné trop loin à la poursuite

des Bourguignons, et les difficultés du terrain jointes à la

défection des Anglais avaient répandu le trouble et la confusion dans

son ordre de bataille. Quoique ce fût sur ces milices que reposassent

les plus grandes espérances de la Flandre, la témérité de leur premier

succès ne leur permettrait plus de coopérer à un succès plus complet

et plus décisif, et enlevait aux Gantois tout l'avantage du nombre,

puisqu'il divisait leurs forces en présence d'ennemis qui leur

opposaient toute la supériorité de leurs armes, de leur discipline et

d'une longue expérience à la guerre.

Cependant le second corps était arrivé de Lemberghe et se déployait

sur un terrain plus favorable, entre Gavre, Vurste et Bayghem: guidé

par Thierri de Schoonbrouck, Jacques Meussone et d'autres chefs

prudents et intrépides, protégé d'ailleurs par une redoutable

artillerie et par une enceinte de chariots au milieu de laquelle

brillait une forêt de piques, il se préparait à se défendre

vaillamment et il suffisait qu'il arrêtât les Bourguignons dans leur

dernière tentative pour que Gand et la Flandre fussent sauvées.

L'avant-garde du maréchal de Bourgogne, qui s'approchait, fut ébranlée

par le feu des bombardes flamandes. Les archers du bâtard de Renty

s'avancèrent aussitôt pour la soutenir et la lutte s'engagea. Trois

fois les chevaliers bourguignons essayèrent de rompre les rangs des

Gantois, trois fois ils furent repoussés; un écuyer du Hainaut, nommé

Jean de la Guyselle, périt en cherchant à les suivre. D'autres

chevaliers voulurent le venger et succombèrent à leur tour; là

tombèrent Olivier de Lannoy, Jean de Poligny et plusieurs nobles

serviteurs du duc de Bourgogne.

Le mouvement des assaillants avait échoué; ils reculaient déjà après

deux heures d'une mêlée sanglante, et Philippe, qui suivait avec

inquiétude les chances du combat, hésitait encore à y intervenir avec

les chevaliers qui l'entouraient, quand une explosion effroyable se

fit entendre au centre du bataillon carré que formaient les Gantois.

Une mèche enflammée avait été lancée sur leurs tonneaux de poudre.

Matthieu Vanden Kerckhove, qui commandait leur artillerie, avait été

la première victime; on avait reconnu, au milieu d'un nuage de fumée,

sa voix expirante qui répétait: «Fuyez! fuyez!» Ce cri qui se mêle à

celui des mourants et des blessés, le désordre que les ravages de

l'explosion répandent au sein des milices communales, étroitement

serrées les unes près des autres, la destruction de toutes les

munitions de leur artillerie, la perte d'un de leurs chefs les plus

braves, tout tend à ébranler la résolution des Gantois. Ils

abandonnent précipitamment leurs positions, et une retraite confuse

succède à un combat acharné.

Philippe a remarqué la terreur de ses ennemis: il se porte en avant

avec le comte de Charolais et Jacques de Luxembourg, et une longue

acclamation retentit parmi les siens; c'est un hymne de victoire.

«Notre-Dame et Bourgogne!» s'est écrié le duc: à sa voix toutes les

bannières s'inclinent et passent à sa suite sur les cadavres qui

couvrent la plaine.

Les Bourguignons, s'avançant rapidement vers Semmersaeke, rejetaient

l'aile droite des Gantois dans les fondrières boisées qui s'étendent

au nord de Gavre, et la séparaient de l'aile gauche qu'ils enfermaient

entre les eaux profondes de l'Escaut et la ligne mobile de leurs

archers. La situation des Gantois devenait à chaque moment plus

affreuse. Jean de Nevele, le bâtard de Blanc-Estrain et quelques

autres Gantois qui avaient des chevaux avec eux réussirent à traverser

l'Escaut; mais la plupart de ceux qui les imitèrent trouvèrent la mort

dans le fleuve. Le plus souvent le poids de leurs armures les

entraînait au fond de l'eau, et ceux-là mêmes qui d'un bras plus

vigoureux parvenaient à lutter contre le courant périssaient sous les

traits que les archers picards leur décochaient de tous côtés.

Quelques historiens racontent que leur sang rougit l'Escaut; selon

d'autres, leurs cadavres formèrent une digue devant laquelle le fleuve

se détourna comme par respect pour le malheur.

Huit cents ou mille Gantois s'étaient retranchés dans une prairie

entourée d'un large fossé et bordée par une haie d'épines. Puisqu'ils

ne devaient plus vivre pour voir leur patrie grande et libre, ils

voulaient du moins que leur mort servît à sa gloire. On remarquait

parmi eux des échevins, des _hooftmans_, des bourgeois appelés depuis

longtemps à d'honorables fonctions par l'élection populaire: leur

autorité ne leur donnait plus que le droit de mourir au premier rang;

mais une dernière espérance était réservée à leur dévouement. Une

résistance énergique pouvait, en suspendant la poursuite des

vainqueurs, laisser à leurs amis le temps de fermer les portes de Gand

et sauver leurs foyers des horreurs du pillage et de l'incendie.

Cependant, les chevaliers bourguignons, mettant pied à terre,

rivalisent d'ardeur pour forcer l'asile des Gantois. Philippe les

encourage par sa présence, et, n'écoutant que la colère qu'il ressent

en voyant ses hommes d'armes arrêtés dans leurs attaques successives,

il pousse lui-même son cheval au delà du fossé et se précipite au

milieu des Gantois; mais il est aussitôt entouré, et son écuyer

Bertrandon de la Broquière a à peine le temps d'élever son pennon en

signe de détresse. Ce signal a été remarqué toutefois par le comte de

Charolais: réunissant quelques hommes d'armes pour délivrer son père,

il s'élance dans la mêlée; au même moment, un coup de pique l'atteint

au pied, et les chevaliers qui l'accompagnent craignent de voir

disparaître dans cette arène marécageuse toute la dynastie de Jean

sans Peur, quand les archers, pénétrant dans le retranchement des

Gantois, les contraignent à reculer. Déjà l'on dirige contre eux leurs

propres pièces d'artillerie abandonnées sur le champ de bataille;

l'issue de la lutte n'est plus douteuse, mais à chaque pas la vigueur

de la résistance en retarde le dénoûment. «Certes, écrit le panetier

du duc de Bourgogne qui dans cette journée combattait près de son

maître, un Gantois de petit état fist ce jour tant d'armes et tant de

vaillance, que si telle aventure estoit advenue à un homme de bien ou

que je le sceusse nommer, je m'acquiteroye de porter honneur à son

hardement.»

La tâche qu'a laissée incomplète le chroniqueur qui admirait, même

chez les adversaires du duc de Bourgogne, un dévouement et un courage

que rien ne pouvait intimider ni affaiblir, est celle que je m'efforce

aujourd'hui de remplir à l'honneur de la mémoire de nos pères. Un

chroniqueur catalan rapporte qu'il vit dans ses rêves apparaître un

vénérable vieillard, vêtu de blanc, qui lui dit: «Je suis le génie de

l'histoire; compose un livre des grandes choses que tu as apprises.»

Moins heureux que ce chroniqueur, je n'ai vu que l'image de la patrie

assise sur une tombe, les pieds meurtris, le sein déchiré, le front

chargé de poussière, demandant en vain aux témoins de sa décadence

présente les pompeux récits de sa grandeur passée. C'est à sa voix que

j'ai entrepris ce long et pénible pèlerinage de l'histoire qui,

ressuscitant la mort et peuplant le néant, rebâtit à son gré, dans la

solitude, les grandes cités et les foyers heureux des nations

prospères. Je l'ai suivi, par l'étude attentive des sources écrites,

depuis la tente vagabonde du _flaming_ jusqu'au comptoir du marchand

de la Hanse, du château de Robert de Commines à Durham jusqu'aux

remparts de Lisbonne et de Bénévent, jusqu'aux tours de Byzance et de

Jérusalem; puis, lorsqu'aux palmes des guerres lointaines succédait la

paix intérieure, fécondée par les merveilles de l'industrie, je l'ai

continué pas à pas avec l'ardeur du voyageur et de l'antiquaire sur la

terre natale de ces illustres représentants des communes dont j'avais

à peindre les vertus ou les exploits, dans les lieux où ils naquirent,

luttèrent et moururent. Tantôt, dans l'enceinte désolée des cités

reines de la triade flamande, mon regard, trompé par mes souvenirs,

rendait au marché du Vendredi, à Gand, tout son peuple transporté par

l'éloquence d'Yoens et d'Ackerman, aux faubourgs d'Ypres leurs

innombrables métiers, aux rues de Bruges ces somptueux ornements

d'orfévrerie que leurs habitants prodiguaient pour flatter les ducs de

Bourgogne, tandis qu'ils eussent pu leur montrer comme un plus noble

gage de fidélité la pauvre maison où Louis de Male avait trouvé un

asile; tantôt, au sein d'une riche campagne ou bien au milieu des bois

et des bruyères, j'allais tour à tour sonder la fondrière couverte de

roseaux qui fut le ruisseau de Groeninghe, et me reposer à Azincourt

sur les débris du manoir que remarqua Henri V, ou à Guinegate sous

l'orme de Bayard, retrouvant au Beverhoutsveld le camp de Philippe

d'Artevelde victorieux, à Roosebeke le ravin étroit où il périt vaincu

et fugitif; mais jamais mon émotion ne fut plus vive qu'au moment où

l'on me fit voir aux bords de l'Escaut le théâtre de l'extermination

des huit cents Gantois qui arrêtèrent toute l'armée victorieuse du duc

de Bourgogne. Vues de là, les collines de Semmersaeke, par un bizarre

rapprochement, rappellent assez exactement les hauteurs de Roosebeke

lorsqu'on les découvre du Keyaerts-Berg. Le rideau des haies et des

arbres me cachait Gavre et le vallon où le combat s'engagea, mais je

découvrais derrière moi les clochers de Gand. Ainsi les derniers

défenseurs de la liberté flamande aperçurent de leur dernier asile la

fumée du toit paternel; ce spectacle put contribuer à soutenir leur

énergie dans le combat, et leur œil mourant salua sans doute les

remparts qu'ils ne devaient plus revoir. Les habitants de Gavre et de

Semmersaeke conservent pieusement ces traditions d'un autre temps; ils

donnent encore au pré de 1453, en souvenir du combat dont il fut le

théâtre, le nom de _Roode zee_ (mer rouge), presque synonyme de celui

du _Bloedmeersch_ de 1302. Que de flots de sang ont coulé entre ces

deux prairies!

Vingt mille Gantois avaient succombé à la bataille de Gavre; trois

cents à peine furent faits prisonniers et le duc ordonna qu'on les mît

à mort. Cependant, quand il laissa s'abaisser ses regards sur cette

plaine jonchée de morts et sur ce fleuve dont les ondes ensanglantées

ne charriaient que des cadavres, il ne put s'empêcher de s'écrier:

«Quel que soit le vainqueur, je perds beaucoup, car c'est mon peuple

qui a péri,»--«et là, ajoute Chastelain, fust la première fois qu'il

avoit eu pitié des Gantois.» Pitié douteuse après le combat et les

supplices, surtout lorsqu'on voit Philippe l'oublier aussitôt pour

conduire les siens de l'extermination du champ de bataille à l'assaut

de Gand, c'est-à-dire au sac et au pillage; mais il fallait chercher

un guide qui enseignât le chemin le plus facile. On s'empara d'un

laboureur, on le menaça, on le contraignit à marcher le premier à

l'avant-garde; il obéit, et exécutant son dessein au péril de ses

jours, il ramena l'armée bourguignonne, par des routes détournées, au

camp qu'elle occupait la veille. «Comment, s'écria Philippe, je

entendois qu'on me menast droit à Gand et on m'amaine en mon logis!»

Le guide avait disparu: noble trait de courage qui sauva Gand et

confirma les espérances que d'autres défenseurs de la Flandre avaient

payées de leur sang en mourant pour retarder l'issue du combat.

Déjà d'épaisses troupes de fuyards se pressant en désordre avaient

paru devant Gand: on leur avait fermé les portes de crainte que les

Picards ne pénétrassent avec eux dans la ville; mais les femmes

éplorées, assemblées sur les remparts, cherchaient à reconnaître parmi

eux un père, un époux ou un fils, et les interrogeaient de loin sur

les désastres de cette journée. Il n'y avait point de famille qui

n'eût été frappée dans ses affections les plus chères, point de maison

qui n'eût son deuil. Huit échevins de Gand étaient morts les armes à

la main; deux cents moines accourus au combat, à l'exemple du frère

lai de Ter Doest, qui s'illustra à la bataille de Courtray, n'avaient

pas reparu; ils gisaient à Gavre dans leurs robes de bure au milieu

des cottes d'armes ensanglantées. Pendant toute la nuit des

gémissements lamentables retentirent à Gand dans toutes les rues, et

l'effroi s'accrut le lendemain à l'aspect des hommes d'armes

bourguignons: l'on se préparait à repousser leurs tentatives hostiles

lorsqu'on distingua au milieu d'eux Gauvain Quiéret et le roi d'armes

de Flandre, porteurs d'un message pacifique.

Le duc de Bourgogne avait, le soir même de la bataille, réuni son

conseil: le sire de Créquy et les chevaliers les plus sages

insistèrent pour que l'on offrît la paix aux Gantois, telle qu'on

l'avait proposée à leurs députés aux conférences de Lille: ils

représentèrent sans doute que Gand pouvait se relever et venger ses

pertes ou tout au moins en réparer les malheurs; que le siége d'une si

grande cité présentait toujours, par les difficultés qui en étaient

inséparables, des chances incertaines de succès; que cette guerre

pouvait d'ailleurs être troublée par des complications extérieures,

soit par de nouveaux bouleversements en Angleterre où les communes

favorisaient les communes flamandes, soit par les triomphes des

Français en Guyenne qui permettraient à Charles VII de prendre

ouvertement leur parti. Philippe adopta cet avis et fit apposer son

sceau sur des lettres où il engageait les Gantois à traiter sous la

protection d'un sauf-conduit.

Histoire de Flandre (T. 3/4) · 第 24 / 25 段