Guillaume de Menypeny, Guillaume de Vic et Jean de Saint-Romain,

partis de Paris le 16 janvier 1452 (v. st.), passèrent huit jours à

Tournay pour s'enquérir «des maulx et dommaiges que les gens de

monsieur de Bourgogne avoient faicts sur les subjects du roy,»

notamment du sac du village d'Espierres, situé dans la châtellenie de

Tournay. Ils y reçurent le sauf-conduit qu'ils avaient fait demander

aux Gantois; puis ils se rendirent le 29 janvier à Lille, près du duc

de Bourgogne. Huit jours s'écoulèrent avant qu'ils obtinssent une

audience. On leur disait que le duc était «ung peu malade,» mais ses

conseillers ne leur cachaient point «qu'ils faisoient grand desplaisir

à monseigneur de Bourgogne de luy parler de la matière de Gand.» Ils

le trouvèrent enfin, le 5 février, assis près de son lit dans un

fauteuil qu'il ne quitta qu'un instant pour les saluer en portant la

main à son chaperon, et lorsqu'ils eurent exposé leur créance, le

chancelier de Bourgogne leur promit, au nom du duc, une réponse qu'ils

devaient longtemps attendre.

Philippe n'avait rien négligé pour faire échouer la nouvelle tentative

de médiation qu'il redoutait. En apprenant l'envoi des lettres de

Charles VII qui désavouait la conduite de ses premiers ambassadeurs en

en désignant de nouveaux, il avait essayé d'abord de profiter des

discordes qui régnaient entre les bourgeois de Gand. Jean de Vos,

jaloux peut-être des succès des _compagnons de la Verte-Tente_,

accusait le bâtard de Blanc-Estrain d'avoir violé la prison du

Châtelet pour en retirer un de ses amis, et les disputes devinrent si

vives que les magistrats ordonnèrent que les deux adversaires fussent

momentanément privés de leur liberté, comme l'avaient été en 1342,

dans des circonstances semblables, Jacques d'Artevelde et Jean de

Steenbeke; toutefois ces divisions cessèrent lorsqu'on annonça qu'un

capitaine anglais, nommé Jean Fallot, avait trahi avec quelques-uns

des siens la cause des Gantois. Thierri de Schoonbrouck, qui avait

présidé à l'arrestation du bâtard de Blanc-Estrain et de Jean de Vos,

se plaça lui-même à la tête de leurs factions réconciliées, pour aller

incendier les retranchements de Termonde où les transfuges avaient

trouvé un asile.

Le complot de Jean Fallot avait été découvert le 25 janvier,

c'est-à-dire le jour même où les ambassadeurs français écrivaient de

Tournay aux échevins et aux capitaines de Gand; s'il eût réussi, le

messager de Charles VII, le poursuivant Régneville, à l'écu

fleurdelisé, n'aurait trouvé aux bords de l'Escaut que les souvenirs

de la puissance communale un instant flattée par la puissance royale:

mais ce complot avait échoué et, grâce à un revirement rapide de la

politique bourguignonne toujours habile, le héraut français ne

rencontra au marché du Vendredi qu'un autre héraut revêtu de la croix

de Saint-André; celui-ci était aussi chargé d'offrir la paix, non pas

la paix incertaine et éloignée à la suite d'une intervention à

laquelle, depuis les conférences de Lille, le peuple ne croyait plus,

mais la paix immédiate et complète, négociée en Flandre même, sans

intermédiaires étrangers, entre le duc, légitime successeur de trois

dynasties de princes, et la commune, héritière incontestée de trois

siècles de grandeur et de liberté. Ce langage devait séduire et

rallier les esprits; on crut que l'intérêt du duc pouvait le rendre

sincère, et dès le 28 janvier des députés gantois allèrent porter des

paroles d'union et de paix au bâtard Antoine de Bourgogne dans cette

ville de Termonde où, deux jours auparavant, ils avaient lancé la

flamme pour venger une trahison.

La mission des ambassadeurs français devenait de plus en plus

difficile. «Nous étions, racontent-ils eux-mêmes, en grant perplexité

sur ce que nous avions à besoigner, car nous savions bien que monsieur

de Bourgogne n'avoit pas grande fiance au roy, ne à nous, et luy

sembloit que nostre alée par delà estoit à son préjudice, car on luy

avoit dit que, n'eust esté l'empeschement de Bourdeaux, l'armée du roy

fust tournée sur luy.» Tantôt on leur parlait des conférences qui

s'étaient déjà ouvertes, d'abord à Damme, ensuite à Bruges, entre le

comte d'Etampes et les députés de Gand; tantôt on ajoutait que

Philippe s'était assuré l'alliance du duc d'York et qu'il n'avait même

consenti à recevoir, le 5 février, les envoyés de Charles VII qu'afin

de pouvoir instruire de l'objet de leur mission le bâtard de Saint-Pol

qui allait partir pour l'Angleterre. Las de trois semaines d'attente,

ils résolurent d'aller trouver Pierre de Charny, chevalier de la

Toison d'or et l'un des principaux conseillers du duc, moins pour se

plaindre que pour se faire un mérite de leur inactivité. Ils avouent

eux-mêmes qu'ils n'osaient poursuivre leur voyage en Flandre,

craignant «que le bastard de Saint-Pol fist quelque mauvais

appoinctement avec les Anglois et que monsieur de Bourgongne voulsist

prendre son excusation sur leur alée de Gand.» Le sire de Charny

exprima nettement le mécontentement du duc et son dessein de continuer

la guerre contre les Gantois, lors même qu'ils obtiendraient provision

du roi: il termina en essayant de les corrompre comme on avait,

quelques mois auparavant, déjà corrompu Louis de Beaumont et Jean

Dauvet. Le lendemain, dans une autre entrevue, le chancelier de

Bourgogne exprima le même dédain pour les protestations des

ambassadeurs français. Il feignit d'ignorer que des conférences

avaient eu lieu à Bruges, et accusa le roi d'offrir aux Gantois une

intervention qu'ils ne sollicitaient pas plus que le duc «qui n'eust

oncques espérance en son ayde ou secours.»

Les nouvelles qu'on recevait de Flandre continuaient à être obscures

et confuses. Au nord de Gand, Geoffroi de Thoisy, qui, dix années plus

tôt, avait glorieusement combattu avec une flotte bourguignonne contre

les Turcs dans les mers de l'Archipel et au siége de Rhodes, avait été

chargé du commandement d'une galère, d'une berge et d'un brigantin,

dont les équipages formaient à peine cent cinquante hommes, et il

croisait dans les canaux du pays des Quatre-Métiers, non plus pour

défendre la croix menacée par le croissant, mais pour saisir quelques

chargements de blé et affamer l'une des cités les plus populeuses du

monde chrétien. Au même moment, les amis du bâtard de Blanc-Estrain

déployaient, du côté opposé de la ville, une activité et une énergie

que rien ne pouvait suspendre ni affaiblir. Après avoir enlevé

Grammont, pillé Lessines, et défait les hommes d'armes de Jean de Croy

dans la plaine de Sarlinghen, ils avaient vaincu au pied des faubourgs

embrasés de Courtray, Gauvain Quiéret, dont l'aïeul, serviteur dévoué

de Philippe de Valois, avait succombé en luttant contre les communes

flamandes à la fameuse journée de l'Ecluse; puis ils avaient cherché,

non loin du théâtre de ce succès, à s'emparer de la duchesse de

Bourgogne, et un sanglant combat avait eu lieu, dans lequel Simon de

Lalaing eût partagé le sort du sire de Quinghien, frappé à ses côtés,

si le sire de Maldeghem n'était accouru pour relever sa bannière un

instant abattue.

C'était au milieu de ces scènes de désolation que Jérôme Coubrake et

ses collègues traitaient à Bruges avec le comte d'Etampes. Ces

négociations duraient encore lorsque le duc de Bourgogne, complètement

rassuré sur la conclusion d'une alliance de Charles VII avec la

commune de Gand, consentit à faire connaître sa réponse aux

réclamations qui lui avaient été naguère présentées par les

ambassadeurs français. Dans une audience solennelle à laquelle

assistaient le comte de Charolais et plusieurs chevaliers, maître

Nicolas Rolin, chancelier de Bourgogne, prit la parole et déclara que

le duc de Bourgogne ne permettrait point aux envoyés de Charles VII de

se rendre à Gand, car «il ne vouloit estre en rien obligé, ne tenu à

eulx.»--«Laquelle réponse ouïe, ajoutent les ambassadeurs dans la

relation de leur mission, nous requismes à monsieur de Bourgongne que

nous eussions icelle par escript; mais ledit chancelier respondit

qu'il n'estoit jà besoing et le refusa.»

Immédiatement après on voit les ambassadeurs français annoncer «qu'ils

sont contens de surseoir pour ung temps,» et se retirer à Tournay. Ils

y apprirent que les conférences avaient cessé à Bruges, et ils

terminaient, le 28 mars, en ces termes, la lettre par laquelle ils

mandaient au roi la rupture des négociations: «Monseigneur de

Bourgogne faict très-grosse armée, et dit-on communément par deçà que

l'aliance des Anglois et de monsieur de Bourgogne est faicte, et qu'il

doit brief arriver à Calais de six à huit mille Anglois et y voyons de

grandes apparences.»

Ces bruits sur l'alliance du duc et des Anglais se propageaient de

plus en plus. On ajoutait même qu'elle devait être cimentée par le

mariage du comte de Charolais avec une fille du duc d'York. Les

ambassadeurs français redoutaient cette confédération au moment où

Charles VII se préparait à combattre les Anglais en Guyenne et une

nouvelle Praguerie dans le Dauphiné. Ils ne s'étaient retirés à

Tournay qu'afin «de ne pas donner matière à monsieur de Bourgongne de

consentir quelque chose villaine avec les Anglois.» S'ils n'ignoraient

point qu'ils ne pouvaient, sans mécontenter le duc de Bourgogne,

«s'embesogner» de la paix, ils savaient aussi que les Gantois étaient

peu disposés à accepter de nouveau l'arbitrage du roi de France. Ils

leur avaient toutefois adressé deux lettres, mais les bourgeois de

Gand leur avaient répondu pour leur exprimer leur étonnement de ce

qu'ils ne faisaient point usage de leur sauf-conduit, et pour les

presser de se rendre dans leur ville. Ils n'osèrent jamais céder à ces

prières: ils commençaient même à penser que dans l'intérêt du roi de

France il valait mieux que la guerre de Flandre ne cessât pas sitôt.

Cependant il fallait, pour l'honneur de la tentative du roi, qu'elle

parût avoir été accueillie avec quelque déférence par les deux

parties, et que ses envoyés, «se despartissent le plus agréablement

que faire se pouvoit.» Ils écrivirent donc une nouvelle lettre aux

Gantois pour leur annoncer qu'à toute époque le roi recevrait leur

appel et leur accorderait provision. Cette fois, ils ne la confièrent

pas à un poursuivant d'armes, qui eût peut-être été exposé à quelque

insulte, mais à un messager obscur et inconnu: c'était un barbier

nommé Jean de Mons.

Avant qu'ils connussent le résultat de cette démarche à Gand, Jean de

Saint-Romain se rendit à Lille, où l'on venait d'apprendre que le duc

d'York avait pris possession du gouvernement de l'Angleterre sous le

titre de _protecteur du royaume_. Jean de Saint-Romain rencontra à

Lille des agents du Dauphin et des émissaires du duc d'Alençon. On

chercha à lui persuader que pour ces derniers il s'agissait de la

collation d'un bénéfice: quant au Dauphin, il n'envoyait, lui

disait-on, vers le duc Philippe que pour réclamer un gerfaut. Rien

n'était d'ailleurs moins rassurant que l'orgueil des conseillers du

duc. Lorsque les ambassadeurs du roi leur demandèrent s'ils étaient

disposés à traiter avec les Gantois, ils répondirent sèchement que non

et changèrent de propos pour menacer Charles VII de voir bientôt

éclater au sein de ses Etats une insurrection aussi dangereuse que

celle des communes flamandes. «Le peuple de France est mal content du

roy, leur dit le sire de Charny, pour les tailles et aydes qui courent

et la mangerie qui s'y fait, et il y a grant dangier.»--«Sachez, au

regard des aydes, repartit Jean de Saint-Romain, que l'ayde du vin ès

pays de monsieur de Bourgongne, monte plus en une seule ville que

toutes les aydes du roy en deux villes;» puis il se retira.

Quand Jean de Saint-Romain revint à Tournay, le barbier Jean de Mons y

arrivait annonçant que les Gantois, après l'avoir fait attendre six

jours, ne lui avaient pas donné de réponse et s'étaient contentés de

déclarer «qu'ils ne demandoient que ce qu'on leur avoit promis, et

qu'ils n'estoient pas délibérés de plus rescripre à quelque personne

du monde.»

Le 14 avril 1453, les envoyés français quittèrent Tournay pour

retourner près de Charles VII, qui s était rendu au château de

Montbazon d'où il surveillait les préparatifs de son expédition contre

la Guyenne.

Résumons brièvement les événements qui entretenaient la confiance des

Gantois. Vainqueurs des Picards à Essche-Saint-Liévin et à Sleydinghe,

ils avaient, malgré la garnison d'Audenarde, étendu leurs excursions

jusqu'aux frontières du Tournésis et avaient arboré aux portes de

Bruges, à Male, sur le vieux château des comtes de Flandre, la

bannière de Gand. Deux attaques avaient été dirigées contre la ville

de Termonde; on les avait vus aussi, au nombre de quatorze mille,

menacer Alost où s'était enfermé le sire de la Viefville, et se

retirer en bon ordre, sans qu'un corps d'armée bourguignon, commandé

par le sire de Wissocq, osât les inquiéter. Enfin, Adrien de Vorholt,

surpris par les paysans du district d'Axel, n'avait survécu à la

défaite de ses compagnons d'armes qu'en traversant à la nage les

ruisseaux qui abondent dans le pays des Quatre-Métiers. L'audace des

Gantois était devenue si grande que l'un d'eux pénétra dans la ville

de Lille et jeta une mèche enflammée dans une tour de l'hôtel du duc,

où étaient déposés plusieurs tonneaux de poudre, «et si l'on n'y feust

allé, dit Jacques Duclercq, toute l'artillerie du duc eust esté arse.»

Ces combats affligeaient surtout ceux qui y trouvaient le présage

d'une guerre plus terrible et plus sanglante que rien ne pouvait

arrêter ni prévenir. Philippe était résolu à tenter un dernier effort:

il avait convoqué, le 15 mai, ses sergents et ses hommes d'armes,

recrutés presque tous parmi des mercenaires, auxquels les bonnes

villes fermaient leurs portes, car il suffisait au duc de Bourgogne

que son armée fût nombreuse et surtout qu'elle fût promptement réunie.

Charles VII maintenait l'ordre dans l'intérieur de son royaume et se

préparait à en rétablir les anciennes frontières. On annonçait

d'ailleurs que l'insurrection du Luxembourg contre le joug bourguignon

se développait de jour en jour: elle pouvait s'étendre plus loin, et

rallier aux communes de Flandre les populations des bords de la Meuse

et du Brabant.

Dans ces circonstances, au moment où l'agitation renaissante annonçait

déjà la guerre, les marchands des _nations_ tentèrent un dernier

effort pour faire entendre les plaintes impuissantes de l'industrie et

du commerce «dont ledict pays de Flandre le plus est «soutenu.» Ils

conduisirent à Lille, avec eux, les députés de Gand, Philippe

Sersanders, Jean Van der Moere, Jean Van der Eecken et Jérôme

Coubrake. Les députés de Gand n'obtinrent, malgré les démarches des

_nations_, rien de plus à Lille qu'à Bruges, et lorsque, rentrés dans

leur patrie, ils rendirent compte de leur mission à leurs concitoyens,

l'on n'entendit sur la place publique qu'une acclamation unanime: «La

guerre! la guerre! l'on verra quels sont les loyaux Gantois qui

combattront pour leur liberté!»

Cette guerre allait s'ouvrir sous de funestes auspices. Le 16 juin, la

garnison d'Ath avait dispersé les _compagnons de la Verte-Tente_ et

blessé leur célèbre chef, le bâtard de Blanc-Estrain. Deux jours

après, le duc de Bourgogne quittait Lille; il réunit son armée à

Courtray et la conduisit devant le château de Schendelbeke, d'où les

Gantois faisaient de nombreuses excursions dans le Hainaut. Bien qu'il

eût une forte artillerie, il y rencontra pendant quatre jours une

vaillante résistance; le cinquième, il fit proposer une trêve et

négocia avec les assiégés. Jean de Waesberghe, qui commandait à

Schendelbeke, n'avait que cent quatre compagnons avec lui; il fit

ouvrir les portes et se confia à la générosité du duc; mais le

lendemain, lorsqu'on délibéra sur son sort, le grand bailli de

Hainaut, Jean de Croy, qui avait à plusieurs reprises échoué dans ses

efforts pour s'emparer du château de Schendelbeke, demanda la mort de

tous ceux qui l'occupaient. Son avis prévalut: le duc ordonna que l'on

pendît toute la garnison, son chef Jean de Waesberghe au pont-levis de

la forteresse, les autres Gantois aux arbres les plus voisins.

Un seul prisonnier avait été épargné: c'était le capitaine du château

de Gavre. On avait jugé que sa vie pouvait être plus utile au duc que

sa mort, si en la lui conservant on s'assurait un nouveau succès. En

effet, le maréchal de Bourgogne le conduisit devant le château de

Gavre: il le contraignit à crier de loin aux siens qu'ils cessassent

toute résistance; mais ils refusèrent de l'écouter et répondirent par

des décharges d'artillerie. Le maréchal de Bourgogne, ayant échoué

dans sa tentative, se vengea du moins de la fermeté des défenseurs de

Gavre en leur offrant le spectacle du supplice de leur capitaine. Si

le capitaine du château de Gavre ne s'était pas trouvé à Schendelbeke,

la cause des communes de Flandre eût probablement été sauvée.

Philippe, après s'être arrêté à Harlebeke pour y présider à d'autres

supplices, s'était rendu devant le château de Poucke.

Le château de Poucke avait été bâti, à une époque reculée, près des

bruyères d'Axpoele, où Thierri d'Alsace fut vaincu par Guillaume de

Normandie. Au quinzième siècle, il était devenu l'asile des milices

communales, qui avaient attaqué le comte d'Etampes à son retour de

Nevele, et qui depuis lors n'avaient cessé de parcourir tout le pays

depuis Bruges jusqu'à Roulers. Dès le mois de juillet de l'année

précédente, le sire de Praet, qui n'avait pas quitté Gand, avait

consenti, comme tuteur de Roland de Poucke, à ce que l'on en détruisît

les ponts pour en rendre la défense plus aisée. Au mois de septembre,

le sire de Blamont avait vainement cherché à s'en emparer et n'avait

réussi qu'à brûler les bâtiments extérieurs.

Les ressources dont disposait le duc de Bourgogne lui permettaient

d'espérer un succès plus complet: son artillerie était formidable;

elle avait à peine été placée vis-à-vis des murailles qui paraissaient

les plus favorables à l'attaque, lorsque Jacques de Lalaing arriva de

l'abbaye d'Eenhaem, abandonnée par les Gantois, que le duc lui avait

ordonné de livrer aux flammes. Son premier soin fut d'examiner les

préparatifs du siége; il avait quitté le parapet construit par les

Bourguignons et regardait, avec le sire de Savense et le bâtard de

Bourgogne, par l'ouverture d'une palissade, quand une pierre, lancée

par une machine de guerre, l'atteignit au front; il tomba, essaya de

parler, joignit les mains et mourut. Ce même jour, il s'était

dévotement confessé à un docte frère prêcheur de l'incendie de

l'abbaye d'Eenhaem; il ne l'avait toutefois exécuté qu'à grand regret

et par la volonté expresse du duc, et la renommée de ses vertus était

si grande que pendant les trêves de 1452 les Gantois avaient résolu,

par une délibération solennelle de la _collace_, de concourir à ses

efforts pour délivrer le pays des meurtriers et des maraudeurs. «Il

fust, dit son chroniqueur, chevalier doux, amiable et courtois, large

aumosnier et pitoyable; tout son temps aida les pauvres, veuves et

orphelins. De Dieu avoit été doué de cinq dons: et premièrement,

c'estoit la fleur des chevaliers, il fust beau comme Paris, il fust

pieux comme Enée, il fust sage comme Ulysse le Grec. Quand il se

trouvoit en bataille contre ses ennemis, il avoit l'ire d'Hector le

Troyen, mais quand il se véoit au-dessus de ses ennemis, jamais on ne

trouva homme plus débonnaire ni plus humble.... Quand mort le prit, il

n'avoit qu'environ trente-deux ans d'âge.»

Jacques de Lalaing, succombant dans tout l'éclat de la jeunesse et de

la gloire, rappelle l'infortuné Gauthier d'Enghien, également frappé

par la mort lorsqu'un long avenir semblait réservé à ses exploits.

Tous deux périrent en combattant les communes flamandes; le premier

avait été pleuré par Louis de Male, le second fut si vivement regretté

de ses compagnons d'armes, qu'un lugubre silence succéda tout à coup

dans le camp de Philippe au tumulte et à l'agitation.

Le château de Poucke, protégé par une faible garnison et privé des

ressources de sa position par les chaleurs de l'été qui en avaient

desséché tous les fossés, résista pendant neuf jours. Le capitaine,

nommé Laurent Goethals, était célèbre par l'audace qu'il avait montrée

en dirigeant, l'année précédente, au début de la guerre, l'escalade du

château de Gavre; il avait épousé la fille de ce Jean de Lannoy qui

avait péri le même jour que le sire d'Herzeele en se précipitant du

haut de la tour de Nevele au milieu des piques ennemies. Son courage

ne fut pas plus heureux; contraint à capituler après une résistance

acharnée, il partagea avec les siens le sort du capitaine de

Schendelbeke; à peine épargna-t-on quelques prêtres, un lépreux et

deux ou trois enfants, et c'était toutefois l'un de ces enfants, fils

d'un pauvre aveugle, qui, en mettant le feu à une coulevrine, avait

enlevé à l'armée Bourguignonne et à toute la chevalerie chrétienne son

modèle et son héros.

L'énergie de la défense des Gantois à Poucke et à Schendelbeke avait

étonné le duc de Bourgogne; si son armée se trouvait ainsi arrêtée

devant tous les châteaux qu'occupaient ses ennemis, pouvait-il espérer

quelques résultats d'une tentative qui aurait pour but d'assaillir la

vaste enceinte de la puissante métropole des communes flamandes? Dès

le 20 juin, on avait publié à Gand que tout bourgeois qui voulait

sauver sa vie et celle de ses enfants était invité à ne plus déposer

les armes. A ces difficultés qui effrayaient le duc de Bourgogne, il

faut joindre les murmures de ses hommes d'armes, qui ne recevaient

plus de solde et qui avaient rasé jusque dans leurs fondements les

châteaux de Schendelbeke et de Poucke sans y recueillir le moindre

butin. On ne pouvait rien pour les apaiser, les finances étaient

épuisées; la Bourgogne était un pays pauvre qui produisait peu, et

l'on n'osait demander des subsides aux villes de Flandre, de peur de

les mécontenter et de se les rendre hostiles. Philippe se vit tout à

coup réduit, après une stérile campagne de vingt jours, à donner

l'ordre de charger l'artillerie sur des chariots et de reprendre la

route de Courtray. Dans une lettre écrite de cette ville le 13

juillet, il expliquait lui-même en ces termes les causes de sa

retraite à Antoine de Croy: «Nous avons fait faire tant de la place de

Poucke que des gens tout ainsi que de Schendelbeke, et, ce faict, nous

sommes retraiz en ceste nostre ville de Courtray où nous arrivasmes

samedi derrain passé, et n'avons depuis peu plus avant procéder au

fait de nostre guerre, pour ce que paiement ne s'est peu faire de

nouvel à noz gens d'armes, et nous a convenu jusques à présent

séjourner icy où nous sommes encoires de présent à nostre très-grand

dommaige et desplaisance. Toutevoies nostre chancellier est en nostre

pays de Brabant, pour illec recouvrer et faire finance, laquelle

espérons brief estre preste.»

Grâce à l'habileté du chancelier de Bourgogne, le duc ne tarda pas à

recevoir l'or qu'il attendait et il en fit aussitôt deux parts: l'une

servit à assurer, par le payement d'un mois de solde, l'obéissance et

la fidélité de l'armée; l'autre fut destinée à saper secrètement cette

formidable puissance des communes, qui ne reposait que sur la concorde

et sur l'union. Que fallait-il donc pour qu'elle fût renversée? Il

suffisait qu'un seul homme trahît, pourvu qu'il jouît de quelque

influence et sût la faire servir, sous de faux prétextes, à la ruine

de sa patrie. Cet homme se rencontra. C'était le doyen des maçons,

Arnould Vander Speeten. Ajoutons, à l'honneur de la Flandre, que loin

de compter un complice parmi ses concitoyens, il n'en trouva que parmi

les mercenaires étrangers. Quelques mois s'étaient écoulés depuis que

Jean Fallot avait fui à Termonde. Deux autres capitaines anglais, Jean

Fox et Jean Hunt, entraînés par l'exemple de l'alliance du duc d'York

et du duc de Bourgogne, s'associèrent cette fois à un complot dont les

résultats devaient être plus complets et plus désastreux.

Arnould Vander Speeten était devenu capitaine du château de Gavre.

L'Escaut, entourant de ses eaux profondes les murs de cette

forteresse, paraissait la défendre à la fois contre le tir des

bombardes et contre l'approche des hommes d'armes. Les murailles en

étaient hautes et épaisses, mais le regard du voyageur en chercherait

vainement aujourd'hui quelques traces parmi les herbes d'un pré

marécageux; il n'y existe pas même une ruine désolée pour rappeler

tous les souvenirs de deuil attachés au manoir, dont la fatale

destinée pesa encore au seizième siècle sur le comte d'Egmont.

Histoire de Flandre (T. 3/4) · 第 23 / 25 段