Une suspension d'armes avait été conclue: elle devait durer jusqu'au

25 juillet à midi. Dès le point du jour, l'assemblée du peuple fut

convoquée. Le bâtard de Blanc-Estrain et les compagnons de la

Verte-Tente se rangèrent du côté de ceux qui voulaient continuer la

guerre; mais la plupart des bourgeois jugeaient que le moment était

arrivé de fermer les plaies de ces longues guerres civiles. On

racontait d'ailleurs que, par exception à une sentence commune,

quelques-uns des plus notables bourgeois de Gand, tombés au pouvoir

des Picards, avaient été épargnés, parce que les Picards en

attendaient de riches rançons: rejeter toute négociation, c'était les

condamner à la mort.

Parmi les députés de Gand, on remarquait l'abbé de Tronchiennes, le

prieur des Chartreux, Baudouin de Fosseux, religieux de Saint-Bavon,

Jean Rym, Simon Borluut et Antoine Sersanders. Ce fut en vain qu'ils

s'adressèrent au comte de Charolais pour que l'on adoucît les

conditions de la paix. Ils ne pouvaient guère espérer qu'on modifiât,

après leurs revers, les propositions qui leur avaient été faites au

temps de leur puissance, et on se contenta de leur répondre «que

seurement on ne leur changeroit ung _a_ pour ung _b_.»

Le traité de Gavre fut conclu le lendemain.

Il portait que le doyen des métiers et le doyen des tisserands

n'auraient plus de part à l'élection des échevins;

Que les usages qui réglaient la concession du droit de bourgeoisie

seraient abrogés;

Que les sentences de bannissement ne pourraient être prononcées par

les échevins qu'avec l'intervention du bailli du duc;

Que les échevins de Gand ne pourraient plus faire publier des édits,

ordonnances ou statuts sans l'autorisation du bailli, et qu'il ne leur

serait plus permis dorénavant de placer leurs titres au haut des

lettres qu'ils écriraient aux officiers du duc;

Que les Gantois livreraient leurs bannières au duc «en signe de la

réparacion de l'offense que ceulx de Gand ont commise en eslevant et

portant contre luy icelles bannières;»

Qu'ils supprimeraient les chaperons blancs établis «soubz couleur

d'exécuter leurs sentences et commandements;»

Qu'ils ne connaîtraient plus des appels interjetés dans le pays des

Quatre-Métiers, dans le pays de Waes ou dans les châtellenies d'Alost,

d'Audenarde et de Courtray;

Qu'ils payeraient une amende de deux cent mille ridders d'or et

cinquante mille ridders pour relever les croix et les églises;

Que les _hooftmans_, les échevins et les doyens, accompagnés de deux

mille bourgeois de Gand, feraient amende honorable au duc «à demie

lieue hors d'icelle ville, à tel jour qu'il plaira à mondit seigneur

ordonner et déclarer, à savoir les dix _hoofmans_ tous nudz en leurs

chemises et petits draps, et tous les autres deschaus et nues testes,

et tous se mettront à genoulx devant mondit seigneur, et eulx estans

en l'estat dessus dit, diront, _en langage françois_, que faulsement

et mauvaisement et comme rebelles et désobéissans, et en entreprenant

grandement à l'encontre de mondit seigneur et de son autorité et

seigneurie, il se sont mis sus en armes, ont créé _hooftmans_ et couru

sus à mondit seigneur et ses gens; qu'ilz s'en repentent et en

requièrent en toute humilité mercy et pardon à mondit seigneur. Et ce

fait, tous ensemble et à une voix crieront mercy.»

On y lisait de plus que les portes de la ville par lesquelles les

Gantois étaient sortis pour attaquer Audenarde seraient fermées le

jeudi de chaque semaine, et que celle qui s'ouvrit à leur armée se

préparant à combattre le duc lui-même à Rupelmonde serait «murée et à

toujours comdempnée.»

Pour reproduire toute la physionomie de ce traité, il faut y ajouter

cette phrase latine de Jean de Schoonhove qui dressa l'acte public de

la soumission des Gantois: _Acta fuerunt hæc in campis in exercitu

prope castrum de Gavre in domuncula portabili illustrissimi domini

ducis_. Le notaire s'inquiétait peu de l'élégance du style dans la

rédaction de ce parchemin où le duc de Bourgogne pouvait imprimer

pour sceau la pointe sanglante de son épée.

Cependant, quelle que soit la forme de la soumission, toujours si

humble dans les usages, quoique les mœurs fussent si fières, il faut

remarquer dans ce traité une tendance à donner sur plusieurs points

satisfaction aux réclamations des Gantois.

Leurs priviléges furent maintenus par une charte spéciale où le duc

déclara vouloir «qu'ils restassent entiers en leurs franchises.»

La liberté des personnes fut garantie, et Gand ne déposa les armes

qu'en trouvant dans la paix même une protection suffisante pour les

capitaines et les magistrats qui avaient combattu pour ses droits.

Il fut aussi expressément entendu que si le bailli refusait de

soutenir les échevins dans l'exercice de la justice, ou cherchait à

étendre son autorité criminelle et civile au delà des termes du

privilége de Gui de Dampierre du 8 avril 1296 (v. st.), il serait

privé de son office, et de plus «puni et corrigé selon l'exigence du

cas.» Les bourgeois de Gand devaient continuer à ne relever que du

jugement de leurs échevins, s'ils commettaient quelque délit «hors

franches villes de loy,» c'est-à-dire dans un lieu où leur

manqueraient les garanties protectrices des institutions communales.

Enfin le duc de Bourgogne abandonna, quoiqu'il eût été vainqueur, le

projet de rétablir la gabelle du sel, cet impôt odieux qui avait été

la source de toutes les divisions, et l'un de ses premiers actes,

après la pacification de Gand, fut de faire enfermer au château de

Rupelmonde Pierre Baudins, dont les intrigues avaient profité de ces

discordes pour allumer la guerre.

Ajoutons qu'en 1454 le duc remit aux Gantois une partie de l'amende

qui leur avait été imposée, et qu'en 1456 il leur accorda quelques

nouveaux priviléges afin que le retour de leur prospérité les consolât

de leur abaissement et de leur humiliation. Moins généreux à l'égard

des villes qui étaient restées étrangères à l'insurrection, il avait

résolu, à l'exemple de Louis de Male après la bataille de Roosebeke,

de les obliger à venir remettre entre ses mains toutes leurs anciennes

chartes de priviléges, pour qu'elles fussent revues et scellées de

nouveau: leur fidélité lui avait uniquement appris qu'il n'avait rien

à redouter de leur puissance.

Deux jours après son triomphe, le 25 juillet 1453, le duc de Bourgogne

en avait adressé, de son camp de Gavre, une pompeuse relation au roi

de France: «Lesquelles choses, disait-il en terminant, je vous

signifie, pour ce que je sçay de certain que serez bien joieux

desdites nouvelles et de la grâce que Dieu m'a fait présentement.»

Cette lettre parvint à Charles VII le 9 août; la nouvelle du combat de

Castillon, où Talbot avait péri, ne le consola peut-être pas du

résultat de la bataille de Gavre: la soumission de la Guyenne était

désormais inutile à l'accomplissement de ses desseins sur la Flandre.

Il ne restait plus à Philippe qu'à recevoir solennellement «en sa

grâce» ces bourgeois de Gand qui l'avaient en 1443 retenu captif

pendant quelques jours. Le 30 juillet, vers midi, à Ledeberg, assez

près de la porte Saint-Liévin, il se plaça au milieu de son armée

rangée en ordre de bataille: il était lui-même armé de toutes pièces,

et montait le cheval qui avait été blessé sous lui dans le pré de

Semmersaeke. Le maréchal de Bourgogne conduisit successivement près du

duc les magistrats et les bourgeois de Gand, les uns «en leurs

chemises et petits draps,» les autres vêtus de deuil, sans ceinture et

sans chaperon. Baudouin de Fosseux, moine de Saint-Bavon, prit la

parole en leur nom et demanda, par trois fois, merci pour le peuple de

Gand. Philippe répondit en français: «Soyez-nous doresnavant bons

sujets, nous vous serons bon et loyal seigneur.» Puis, sans entrer à

Gand, il reprit la route d'Audenarde. On portait devant lui, comme des

trophées de sa victoire, les bannières des métiers qu'il s'était fait

remettre, et ce fut par son ordre qu'on les déposa, partie à

Notre-Dame de Halle, partie à Notre-Dame de Boulogne. Depuis ce jour,

dans les fréquents pèlerinages qui se dirigèrent de Gand vers ces

sanctuaires vénérés, les souvenirs de la patrie puissante et libre se

mêlèrent à toutes les prières, se retrouvèrent dans tous les voeux.

L'année 1453 fut la plus triste du quinzième siècle; elle vit aux deux

extrémités de l'Europe le triomphe de la force sur la civilisation,

représentée ici par les traditions expirantes des lettres, là par les

progrès sans cesse croissants de l'industrie et des arts. Les Ottomans

de Mahomet II envahissaient Constantinople, héritière d'Athènes et de

Rome, au moment où les Picards de Philippe effrayaient par leurs

violences ce peuple et ces cités que l'éloquent historiographe de la

maison de Bourgogne appelle lui-même «très-grave peuple, et villes de

grant pollicie, lesquelz il convient régir «en justice et en droit.»

TABLE.

Pages.

LIVRE QUATORZIÈME.--Marguerite de Male et Philippe le Hardi.

Nouvelle invasion de Charles VI.--Pacification de la

Flandre.--Croisade de Nicopoli. 1

LIVRE QUINZIÈME.--Jean sans Peur.--Tendance des communes à

reconstituer la nationalité flamande.--Combats, crimes et

intrigues. 55

LIVRE SEIZIÈME.--Philippe l'Assuré ou le Bon.--Continuation

des guerres en France.--Troubles de Bruges.--Splendeur de

la cour du duc de Bourgogne. 98

LIVRE DIX-SEPTIÈME.--Insurrection des Gantois.--Combats de

Lokeren, de Nevele, de Basele.--Bataille de Gavre. 166

FIN DE LA TABLE DU TOME TROISIÈME.

Histoire de Flandre (T. 3/4) · 第 25 / 25 段