grande et populeuse cité comme celle de Gand, qui pouvait armer chaque
jour, disait-on, quarante mille défenseurs et en porter même le nombre
à cent mille, si le péril l'exigeait. Cette fois, du moins, il avait
compté inutilement sur l'inexpérience et l'imprudente témérité de ses
ennemis, et il ne lui restait plus qu'à opter entre une retraite
honteuse et une inaction qui épuiserait ses ressources sans moins
dissimuler son impuissance. Dans cette situation, il n'hésita pas à
subir la nécessité d'un trêve, et le 15 juillet, sans consulter ni son
chancelier ni les membres de son conseil, il annonça son intention à
Jean Vander Eecken, secrétaire des échevins des _parchons_, qui se
trouvait depuis plusieurs jours à Wetteren avec les ambassadeurs du
roi. Cette suspension d'armes devait durer six semaines depuis le 21
juillet jusqu'au 1er septembre.
Le duc licencia aussitôt son armée. Il se contenta de laisser de
fortes garnisons à Courtray, à Audenarde, à Alost, à Termonde et à
Biervliet; mais il n'osa point en envoyer à Bruges, de peur de
mécontenter les habitants de cette ville, à qui il avait donné pour
capitaine un de leurs concitoyens, qui jouissait d'une grande autorité
parmi eux, messire Louis de la Gruuthuse. Les Gantois s'étaient déjà
empressés d'écrire au roi de France pour placer leurs droits sous la
protection de sa suzeraineté. Le duc lui-même lui adressa de Termonde,
le 29 juillet, une lettre écrite dans les termes les plus humbles,
pour le supplier d'entendre ses ambassadeurs, Guillaume de Vaudrey et
Pierre de Goux, avant d'accorder à ses adversaires «aucuns mandements
ou provisions à l'encontre de luy.»
Philippe avait désigné la ville de Lille pour les conférences
relatives à la paix. Louis de Beaumont et ses collègues s'y rendirent
immédiatement. La commune de Gand, qui en ce moment même voyait
s'associer à sa magistrature les noms influents des Rym, des
Sersanders, des Vanden Bossche, des Steelant, des Everwin, avait
choisi, pour la représenter, Simon Borluut, Oste de Gruutere, Jean
Vander Moere et d'autres bourgeois, auxquels les historiens
bourguignons n'hésitent pas à donner le titre encore si recherché et
si rare de chevaliers.
Les députés flamands avaient réclamé les conseils d'un avocat du
parlement de Paris, nommé maître Jean de Popincourt. Le mémoire qu'ils
présentèrent indique, par son titre, le but dans lequel il avait été
rédigé: «C'est le régiment et gouvernement qui longtemps a esté au
pays de Flandres contre les anciens droitz d'icelluy pays, et contre
raison et justice en grant grief de la chose publique et de la
marchandise sur laquelle le dit pays est principalement fondé.» On y
lisait successivement que les impôts prélevés par le duc dépassaient
ceux que ses prédécesseurs avaient recueillis pendant un siècle, que
les transactions commerciales avaient été soumises à des impôts
illégaux dont l'exclusion des marchends osterlings avait été le
résultat, que le commandement des forteresses de Flandre avait été
confié à des étrangers. On y rappelait le complot tramé par George
Debul pour l'extermination des bourgeois de Gand, puis les préparatifs
belliqueux du duc auxquels s'étaient jointes d'autres mesures prises
pour les affamer. Enfin sur chacun des points qui avaient été l'objet
des différends du prince et de la commune, on y trouvait citées
quelques-unes de ces nombreuses chartes de priviléges octroyées à la
ville de Gand depuis Philippe d'Alsace jusqu'à Jean sans Peur. Toutes
ces plaintes se résumaient dans ce texte de la keure de Gand de 1192:
_Gandenses fideles debent esse principi quamdiu juste et
rationabiliter eos tractare voluerit_.
La réponse du duc n'embrasse pas un moins grand nombre de griefs. Si
dans le système des Gantois le maintien de leurs priviléges est la
condition de leurs serments et la base de leurs devoirs, les
conseillers bourguignons n'y voient que le prix d'une obéissance
humble et complète. A les entendre, les chefs de la commune insurgée
«avoient intention de prendre et tenir le pays de Flandre, de s'en
dire et porter contes et de le départir entre eulx et leurs
complices,» et pour les punir, le duc pouvait à son gré ou enlever à
la ville de Gand ses priviléges, ou même la détruire et la raser
_usque ad aratrum_.
Le duc de Bourgogne avait, en quittant Wetteren, annoncé aux
ambassadeurs du roi qu'il les suivrait de près à Lille: il y arriva
peu de jours après eux. Sa présence sembla devoir imprimer
immédiatement une nouvelle marche aux négociations, car, dès le 21
août, les envoyés de Charles VII abordèrent l'exposé du second point
de leur mission, ce qu'ils n'avaient osé faire ni à Wetteren, ni à
Waesmunster. Ne sachant trop comment entrer en matière pour présenter
une réclamation si étrange et, il faut le dire, si peu justifiée, ils
commencèrent par rappeler qu'il y avait eu «aucunes paroles et
ouvertures à cause d'aucunes terres et seigneuries du roi» entre le
comte de Saint-Pol et les sires de Croy, à qui Charles VII attribuait
la promesse verbale, si malencontreusement omise dans le traité
d'Arras. Il fallait, à leurs avis, supposer que ces terres et
seigneuries qui n'avaient point été désignées, source fortuite et
éventuelle de contestations, étaient les villes de la Somme, et que le
duc, en protestant de son désir de complaire au roi en toutes choses,
avait annoncé le dessein de les lui restituer. A ce langage si
inattendu et si nouveau, Philippe ne put retenir sa surprise. «Je me
donne merveilles, dit-il au sénéchal de Poitou et à ses collègues, de
ce que vous me distes touchant la restitution des terres, veu que
jamais je n'en ai parlé à messires de Croy, et s'ils se sont advancés
d'en parler, je les désavoue, et ils en paieront la lamproye.» Antoine
et Jean de Croy assistaient à cette audience; ils se hâtèrent de
démentir ce qu'on leur avait attribué. Les ambassadeurs français,
s'étant retirés pour délibérer sur ce qu'ils avaient à répondre,
jugèrent qu'il ne fallait pas insister davantage sur les paroles et
ouvertures des sires de Croy, et ils cherchèrent seulement à établir
que la cession des villes de la Somme n'avait été qu'une cession
provisoire, destinée à protéger contre les Anglais les frontières des
Etats du duc de Bourgogne, et que cela avait été expressément convenu,
quoiqu'il n'en eût point été fait mention dans le traité d'Arras. Bien
que Philippe se montrât peu disposé à céder, son langage s'était
adouci, et il congédia les ambassadeurs en leur déclarant «que la
matière estoit grande et qu'il y eschéoyt bien penser.»
Evidemment le duc de Bourgogne ne pouvait consentir à la restitution
de ces villes, dont le rachat avait été fixé à la somme énorme de
quatre cent mille écus d'or: si elles avaient cessé d'être une
barrière contre les Anglais chassés de la Normandie, elles restaient,
pour le duc Philippe, ce qu'elles étaient avant tout à ses yeux, une
ligne importante de défense contre les rois de France, qui avaient si
fréquemment envahi, sans obstacle, les plaines fertiles de l'Artois et
de la Flandre. La puissance du duc de Bourgogne reposait sur le traité
d'Arras; il ne pouvait, sans en abdiquer les fruits, en déchirer le
texte dans l'une des clauses qui lui étaient les plus avantageuses.
Cependant il n'ignorait pas que Charles VII, triomphant à la fois du
Dauphin réduit à s'humilier et des Anglais expulsés de la Guyenne,
réunissait à ses frontières du nord tous ses chevaliers et tous ses
hommes d'armes pour le combattre. Il temporisait et attendait son
salut de l'Angleterre. Une guerre civile, fomentée par le duc d'York,
avait été étouffée par la fortune victorieuse de la maison de
Lancastre, à laquelle la duchesse de Bourgogne appartenait par sa
mère, et le gouvernement était de nouveau dirigé par le duc de
Somerset, si favorable au duc Philippe qu'il avait été accusé au
parlement de l'année précédente de vouloir lui livrer Calais. Il n'est
guère permis de douter que des agents bourguignons n'aient suivi à
Londres le cours des événements, prêts à en profiter dans l'intérêt de
leur maître, et s'appuyant sans cesse sur tout ce que les passions
nationales conservaient d'hostile contre les Français; l'histoire ne
nous a conservé ni leurs noms, ni les traces de leurs négociations;
mais nous en connaissons le résultat: le choix de Jean Talbot, le
fameux comte de Shrewsbury, pour commander une expédition qui allait
aborder dans la Gironde.
C'était le 21 août que les ambassadeurs français avaient réclamé du
duc Philippe la restitution des villes de la Somme, «ayant charge de
s'adresser à sa personne et non à autre, privément et rondement, sans
entrer en grans argumens,» car il suffit d'être fort et redoutable
pour avoir le droit de parler haut et bref. L'invasion imminente des
Anglais, en appelant de nouveau dans les provinces du midi les forces
de Charles VII, qui s'était trop confié dans la trêve, modifia tout à
coup leur position. L'ambassadeur mandataire de la colère et des
vengeances du seigneur suzerain s'effaça: il ne resta que l'homme
timide et faible, entouré des séductions d'un vassal plus riche que le
roi lui-même.
Le 30 août, les envoyés du roi de France adressèrent aux échevins de
Gand une lettre où ils avouaient que jusqu'à ce jour ils n'avaient
rien obtenu du duc de Bourgogne, et toutefois, d'après leur propre
aveu, le moment approchait où la fin des trêves nécessiterait
l'adoption d'un «appointement.» Quel qu'il dût être, ils leur
défendaient, au nom du roi, «qui a bien le vouloir de donner remise à
leurs griefs,» de chercher à s'y opposer «en procédant par armes ne
par voie de fait.»
Les craintes que fit naître cette déclaration, si ambiguë dans ses
termes et si menaçante dans ce qu'elle laissait entrevoir, ne devaient
pas tarder à se confirmer. Le 3 septembre, vers le soir, les députés
flamands qui avaient pris part aux conférences de Lille rentrèrent
tristement à Gand. Leur mission avait été terminée par le rejet de
toutes leurs demandes, et dès le lendemain on publia à Lille, au
cloître de Saint-Pierre, la sentence arbitrale des ambassadeurs
français, toute favorable aux prétentions du duc. Elle ordonnait que
les portes par lesquelles les Gantois étaient sortis pour attaquer
Audenarde seraient fermées le jeudi de chaque semaine; que celle par
laquelle ils s'étaient dirigés vers Basele le serait perpétuellement;
qu'ils payeraient une amende de deux cent mille écus d'or; que toutes
leurs bannières leur seraient enlevées; que les chaperons blancs
seraient supprimés; qu'il n'y aurait plus d'assemblées générales des
métiers; que les magistrats de Gand n'exerceraient aucune autorité
supérieure sur les châtellenies voisines, et ne pourraient prendre
aucune décision sans l'assentiment du bailli du duc; que ces mêmes
magistrats se rendraient, en chemise et tête nue, au devant du duc,
suivis de deux mille bourgeois sans ceinture, pour s'excuser en toute
humilité de leur rébellion et en demander pardon, grâce et
miséricorde.
Quelques jours s'écoulèrent. Un héraut chargé par les ambassadeurs
français d'interpeller les Gantois sur leur adhésion à la sentence du
4 septembre, quitta Lille et se rendit à Gand. Dès qu'il fut descendu
dans une hôtellerie, il s'informa de quelle manière il pourrait
remplir son message. «Gardez-vous bien, s'écria l'hôte prenant pitié
de lui, gardez-vous bien de faire connaître quel motif vous amène, car
si on le savait, vous seriez perdu.» Et il cacha le héraut dans sa
maison afin qu'il pût attendre un moment plus favorable pour
s'acquitter de sa mission. Cependant l'agitation ne se calmait point.
La _collace_, convoquée le 8 septembre, avait rejeté tout d'une voix
le traité de Lille comme contraire aux priviléges de la commune, et il
ne resta au héraut qu'à tourner sa robe ornée de fleurs de lis et à
feindre qu'il était un marchand français revenant d'Anvers. Il y
réussit, se fit ouvrir les portes de la ville et frappa son cheval de
l'éperon jusqu'à ce qu'il fût rentré à Lille.
Il nous reste à raconter ce qu'était devenue la négociation relative
aux villes de la Somme. Le 9 septembre, c'est-à-dire, selon toute
apparence, le jour même du retour du messager français envoyé à Gand,
le duc Philippe, ne tenant aucun compte de la sentence rendue en sa
faveur par les envoyés de Charles VII, repoussa tout ce qu'ils avaient
allégué sur l'origine de la cession de 1435, en se contentant de
répondre que les causes en étaient assez connues, mais «qu'il ne le
vouloit point dire pour l'honneur du roy.» C'était rappeler l'attentat
de Montereau, l'alliance du duc Jean et des Anglais, et l'humiliation
du roi qui, pour ne pas subir la loi des étrangers, l'avait acceptée
d'un vassal. Cette réponse était un défi au moment où le duc se
félicitait de voir les Anglais menacer de nouveau la Guyenne et
peut-être même se préparer à reconquérir la Normandie.
Du reste, Philippe ne méconnaissait point les bons services des
ambassadeurs français qui avaient condamné les Gantois. Comme s'il
prévoyait qu'ils pourraient être mal accueillis à leur retour à Paris,
il leur promit d'écrire au roi en leur faveur, puis il leur fit donner
six mille ridders «pour leur travail.»
Les Gantois avaient déjà chargé un religieux cordelier de porter à
Charles VII une protestation contre la sentence de ses ambassadeurs,
protestation où ils mentionnaient toutes les promesses qui leur
avaient été faites et les réserves admises dans ses négociations pour
leurs priviléges et leurs franchises: «néanmoins,» ajoutaient-ils dans
leur lettre au roi, «vos ambassadeurs ont fait tout au contraire,
mettant arrière et délaissant leurs susdites promesses; car après le
partement de nos députés de Lille et sans la présence d'aucun
d'iceulx, ont prononcé un très-rigoureux et malvais appointement
contre nous, contre nos droits et nos priviléges, franchises,
libertés, coutumes et usaiges, et sur nos doléances ne ont-ils baillé
quelque provision, ne appointement pour nous.» Puis, arrivant à la
défense qui leur avait été faite de poursuivre la guerre, ils en
rejetaient la responsabilité sur le duc de Bourgogne qui avait
continué «à tenir clos les passages par lesquels vivres et
marchandises sont accoutumés estre amenés, ce qui est plus grande et
griefve voie de fait que faire nous peut.» Ils cherchaient aussi à
établir la légitimité de leur résistance par les dangers qui les
entouraient, «veu qu'autrement ils seroient enclos en grande angoisse
et nécessité, sans avoir vivres, et destruits et ruinés, ce qui n'est
à souffrir.» Cette énergique protestation se terminait en ces termes:
«Pour ce, très-chier seigneur, que toutes ces choses sont
très-malvaises et frauduleuses, contre votre vraye intention et le
contenu de vos lettres, et aussi contre nos droits, privilégées,
franchises, libertés, coutumes et usaiges et por ce à rebouter de
toutes nos forces, desquelles nous nous complaignons très
rigoureusement à Vostre Royale Majesté, comme raison est, nous vous
supplions en toute humilité qu'il vous plaise les délinquans corriger
et ès dites fautes remédier et pourveoir.»
Les Gantois abordaient déjà cette nouvelle lutte dont leur lettre à
Charles VII offrait l'apologie: de toutes parts, ils recommençaient la
guerre. Le 17 septembre, le bâtard de Blanc-Estrain quitta Gand
pendant la nuit avec les compagnons de la _Verte-Tente_ et se dirigea
vers Hulst. Tandis qu'il faisait allumer des torches près des remparts
afin de tromper les Bourguignons dans ces mêmes lieux où une ruse
semblable avait été fatale aux Gantois, il y pénétrait du côté opposé
sans trouver de résistance, et passait la garnison au fil de l'épée.
Il enleva tous les canons et les ramena à Gand, après avoir fait
mettre le feu à la ville de Hulst pour que les ennemis ne pussent plus
s'y établir. Peu de jours après, il sortit de nouveau de Gand,
s'empara du bourg d'Axel et détruisit le château d'Adrien de Vorholt,
chevalier du parti du duc. Le 24 septembre, le bâtard de Blanc-Estrain
alla attaquer Alost; mais le sire de Wissocq se tenait sur ses gardes,
et il ne parvint qu'à en brûler les faubourgs: le même jour, une autre
expédition s'éloignait de Gand sous les ordres de Jean de Vos; elle
incendia Harlebeke et menaça Courtray sans rencontrer d'obstacle dans
sa marche.
La situation du duc était fort embarrassante. Ses trésors
s'épuisaient, et la continuation de la guerre l'obligeait à de
nouveaux emprunts. Le Luxembourg se révoltait. Il avait d'autres
sujets d'inquiétude pour ses Etats de Bourgogne. Mais il était loin de
pouvoir songer à étouffer avec vigueur les désordres du Luxembourg, et
ce fut de la Bourgogne même qu'il se vit réduit à appeler en Flandre
le maréchal de Blamont. Il lui confia le commandement supérieur de
l'armée dont le centre était à Courtray. Courtray avait été aussi,
sous Philippe le Hardi, la résidence du sire de Jumont, si fameux par
sa cruauté. Le sire de Blamont, né dans le même pays que lui, devait
au même titre atteindre la même célébrité. «Le marescal de Bourgongne,
qui estoit homme boiteux et contrefait, commanda, porte une ancienne
chronique, que tous les villages et maisons estant à cinq lieues
entour de la ville de Gand feussent mis en feu et flambe, pour lequel
commandement furent en une sepmaine arses et anéanties plus de huit
mille maisons, et ne furent, comme on disoit, oncques gens d'armes
veus faire tant de desrisions que ceulx dudit marescal faisoient, car
ils prenoient hommes, femmes et enfans et les menoient à Courtray et à
Audenarde, liez comme bestes et les vendoient ès marchiés, et ceulx
que ils ne povoient vendre estoient par eulx noiez, penduz ou
esgeullez.» Le sire de la Gruuthuse, ce noble chevalier qui retenait,
par l'affection dont il était l'objet, toute la commune de Bruges sous
les bannières bourguignonnes, avait seul osé protester contre ces
barbares dévastations.
Le sire de Blamont avait également ordonné que tous ceux qui
habitaient dans le pays de Gand se retirassent dans quelque
forteresse: sa protection inspirait peu de confiance, et malgré ses
proclamations, les populations préférèrent chercher un refuge à Gand.
On n'exécuta pas davantage une ordonnance du duc qui prescrivait de
prendre la croix de Saint-André, en annonçant qu'il considérerait
comme ennemis tous ceux qui ne la porteraient point.
Le sire de Blamont, irrité, ne se montra que plus terrible dans ses
vengeances. Il se rendait de village en village, ne laissant derrière
lui que des ruines. Tantôt il brûlait les églises, afin qu'on n'y
sonnât plus le tocsin à son approche; tantôt il renversait les
châteaux des nobles ou les fermes des laboureurs, pour que les Gantois
n'y trouvassent point un asile. Le pillage et le butin remplissaient
son trésor.
Le 27 octobre, un corps de Bourguignons parut devant Gand. Ils avaient
quitté Alost sous les ordres du bâtard de Bourgogne. Pleins de
confiance dans leurs forces, ils espéraient pouvoir exciter les
Gantois à venir les attaquer, et se croyaient trop assurés de vaincre
s'il leur était donné de combattre. A peine étaient-ils arrivés à une
demi-lieue de la ville que les Gantois s'avancèrent en grand nombre,
précédés de quelques Anglais à cheval. Le bâtard de Bourgogne ordonna
aussitôt que chacun mît pied à terre; mais cet ordre ne fut point
exécuté: dès le premier choc la confusion se mit parmi ses gens, et
ils se débandèrent sans que ses prières ni ses menaces les pussent
arrêter. Il eut lui-même à grand'peine le temps de remonter à cheval
avec son gouverneur, messire François l'Aragonais, et suivit, avec une
vingtaine d'hommes d'armes, la route où les fuyards avaient jeté leurs
lances, leurs arcs et leurs harnois. Cette retraite rapide, qui les
couvrit de honte, assura du moins leur salut. Quatre mille Gantois
étaient sortis par une autre porte de la ville pour leur couper la
retraite; mais lorsqu'ils parvinrent au but de leur marche, les
Bourguignons s'étaient déjà cachés dans les murs d'Alost.
Le maréchal de Bourgogne chercha à réparer cet échec par de nouvelles
vengeances. Ses archers chassèrent les Gantois d'Eecloo et
incendièrent cette ville; le même sort était réservé au bourg de
Thielt. Le 3 novembre, ce sont les moulins d'Assenede qui sont livrés
aux flammes; deux jours après, c'est le bourg de Waerschoot. Peut-être
les Picards se souviennent-ils que les communes flamandes, à leur
retour de Montdidier, ont saccagé leurs campagnes comme ils ravagent
eux-mêmes celles de la Flandre.
Gand s'émeut de ces dévastations. Une levée de cinq hommes par
_connétablie_ est ordonnée: on leur confie le terrible soin des
représailles. Tandis que les Picards dévastent Ruysselede, Aeltre et
Sleydinghe, les milices de Gand brûlent Oostbourg et Ardenbourg,
menacent l'Ecluse et réunissent deux cents chariots de butin. Les
Picards s'en inquiètent peu; ils s'avancent, le 19 novembre, près de
Gand, jusqu'à l'abbaye de Tronchiennes. Le lendemain, les Gantois,
prenant de nouveau les armes, se dirigent, au nombre de dix mille,
vers Alost. Mais leur marche est retardée par des tourbillons de neige
et de pluie, et ils se retirent en apprenant que le sire de Wissocq,
prévenu de leurs desseins, a mandé des renforts de Termonde. Peu de
jours s'étaient toutefois écoulés quand les compagnons de la
_Verte-Tente_ vengèrent cet échec par une autre excursion dans le
pays d'Alost. Triste spectacle qui n'appartient qu'aux guerres
civiles! Pendant qu'à l'est de la ville de bruyantes acclamations
saluaient le butin conquis dans une riche et fertile contrée qui était
aussi une terre flamande, des gémissements et des larmes répondaient,
sur les remparts opposés, à ces cris de joie. Les habitants de
Somerghem, réfugiés à Gand, voyaient à l'horizon se dessiner les
lueurs de l'incendie qui dévorait leurs maisons, et maudissaient les
Picards comme d'autres maudissaient les Gantois.
Un combat plus important eut lieu le 2 décembre. Mille Gantois étaient
allés protéger les habitants de Merlebeke menacés par Philippe de
Lalaing. Un instant repoussés, ils reçurent des renforts et
poursuivirent les Bourguignons jusqu'à une lieue d'Audenarde. Là,
Jacques de Lalaing accourut au secours de son frère et la lutte
recommença; déjà un corps de quatre mille Gantois, hâtant sa marche,
se préparait à envelopper les ennemis, quand il cherchèrent dans les
murailles d'Audenarde un refuge contre les Gantois, qui passèrent la
nuit à l'abbaye d'Eenhaem. Depuis ce jour, les escarmouches devinrent
de plus en plus fréquentes; les Bourguignons se voyaient réduits à
laisser des garnisons dans les principales forteresses; les
intempéries de l'hiver gênaient leurs communications, et les
chevaliers n'osaient guère s'aventurer hors des châteaux, de crainte
de voir leurs destriers s'enfoncer dans un terrain trempé par les
pluies ou les inondations.
Le bruit des succès des Gantois arriva jusqu'en France. Charles VII,
apprenant d'une part le rétablissement de l'influence du parti d'York
en Angleterre, d'autre part, rassuré sur l'invasion des Anglais dans
la Guyenne, se souvient tardivement de la protestation des Gantois, et
le 10 décembre 1452, il charge à Moulins son chambellan, Guillaume de
Menipeny, Guillaume de Vic et Jean de Saint-Romain, l'un conseiller au
parlement, l'autre membre de la cour des aides, d'une mission presque
semblable à celle de Louis de Beaumont. Le roi de France sait que les
Gantois accusent ses premiers ambassadeurs d'avoir excédé les limites
de leur droit d'arbitrage; en sa qualité de leur souverain seigneur,
il ne peut refuser d'entendre leurs plaintes; il est même tenu, s'ils
le demandent, de leur accorder provision en cas d'appel; mais il
désire surtout de voir la paix rétablie dans leur pays. Ses
ambassadeurs porteront aussi au duc de Bourgogne les plaintes du roi
sur les excursions de ses hommes d'armes dans le Tournésis et sur
l'asile qu'ont trouvé dans ses Etats des maraudeurs anglais. Tel est
le texte des instructions qui nous ont été conservées; mais, s'il faut
en croire les chroniques flamandes, les Gantois avaient reçu vers la
même époque des lettres royales bien plus explicites dans lesquelles
Charles VII désavouait la sentence prononcée par ses députés comme
obtenue par fraude contrairement à sa volonté.