Philippe n'avait point assez de forces pour songer à assiéger une

grande et populeuse cité comme celle de Gand, qui pouvait armer chaque

jour, disait-on, quarante mille défenseurs et en porter même le nombre

à cent mille, si le péril l'exigeait. Cette fois, du moins, il avait

compté inutilement sur l'inexpérience et l'imprudente témérité de ses

ennemis, et il ne lui restait plus qu'à opter entre une retraite

honteuse et une inaction qui épuiserait ses ressources sans moins

dissimuler son impuissance. Dans cette situation, il n'hésita pas à

subir la nécessité d'un trêve, et le 15 juillet, sans consulter ni son

chancelier ni les membres de son conseil, il annonça son intention à

Jean Vander Eecken, secrétaire des échevins des _parchons_, qui se

trouvait depuis plusieurs jours à Wetteren avec les ambassadeurs du

roi. Cette suspension d'armes devait durer six semaines depuis le 21

juillet jusqu'au 1er septembre.

Le duc licencia aussitôt son armée. Il se contenta de laisser de

fortes garnisons à Courtray, à Audenarde, à Alost, à Termonde et à

Biervliet; mais il n'osa point en envoyer à Bruges, de peur de

mécontenter les habitants de cette ville, à qui il avait donné pour

capitaine un de leurs concitoyens, qui jouissait d'une grande autorité

parmi eux, messire Louis de la Gruuthuse. Les Gantois s'étaient déjà

empressés d'écrire au roi de France pour placer leurs droits sous la

protection de sa suzeraineté. Le duc lui-même lui adressa de Termonde,

le 29 juillet, une lettre écrite dans les termes les plus humbles,

pour le supplier d'entendre ses ambassadeurs, Guillaume de Vaudrey et

Pierre de Goux, avant d'accorder à ses adversaires «aucuns mandements

ou provisions à l'encontre de luy.»

Philippe avait désigné la ville de Lille pour les conférences

relatives à la paix. Louis de Beaumont et ses collègues s'y rendirent

immédiatement. La commune de Gand, qui en ce moment même voyait

s'associer à sa magistrature les noms influents des Rym, des

Sersanders, des Vanden Bossche, des Steelant, des Everwin, avait

choisi, pour la représenter, Simon Borluut, Oste de Gruutere, Jean

Vander Moere et d'autres bourgeois, auxquels les historiens

bourguignons n'hésitent pas à donner le titre encore si recherché et

si rare de chevaliers.

Les députés flamands avaient réclamé les conseils d'un avocat du

parlement de Paris, nommé maître Jean de Popincourt. Le mémoire qu'ils

présentèrent indique, par son titre, le but dans lequel il avait été

rédigé: «C'est le régiment et gouvernement qui longtemps a esté au

pays de Flandres contre les anciens droitz d'icelluy pays, et contre

raison et justice en grant grief de la chose publique et de la

marchandise sur laquelle le dit pays est principalement fondé.» On y

lisait successivement que les impôts prélevés par le duc dépassaient

ceux que ses prédécesseurs avaient recueillis pendant un siècle, que

les transactions commerciales avaient été soumises à des impôts

illégaux dont l'exclusion des marchends osterlings avait été le

résultat, que le commandement des forteresses de Flandre avait été

confié à des étrangers. On y rappelait le complot tramé par George

Debul pour l'extermination des bourgeois de Gand, puis les préparatifs

belliqueux du duc auxquels s'étaient jointes d'autres mesures prises

pour les affamer. Enfin sur chacun des points qui avaient été l'objet

des différends du prince et de la commune, on y trouvait citées

quelques-unes de ces nombreuses chartes de priviléges octroyées à la

ville de Gand depuis Philippe d'Alsace jusqu'à Jean sans Peur. Toutes

ces plaintes se résumaient dans ce texte de la keure de Gand de 1192:

_Gandenses fideles debent esse principi quamdiu juste et

rationabiliter eos tractare voluerit_.

La réponse du duc n'embrasse pas un moins grand nombre de griefs. Si

dans le système des Gantois le maintien de leurs priviléges est la

condition de leurs serments et la base de leurs devoirs, les

conseillers bourguignons n'y voient que le prix d'une obéissance

humble et complète. A les entendre, les chefs de la commune insurgée

«avoient intention de prendre et tenir le pays de Flandre, de s'en

dire et porter contes et de le départir entre eulx et leurs

complices,» et pour les punir, le duc pouvait à son gré ou enlever à

la ville de Gand ses priviléges, ou même la détruire et la raser

_usque ad aratrum_.

Le duc de Bourgogne avait, en quittant Wetteren, annoncé aux

ambassadeurs du roi qu'il les suivrait de près à Lille: il y arriva

peu de jours après eux. Sa présence sembla devoir imprimer

immédiatement une nouvelle marche aux négociations, car, dès le 21

août, les envoyés de Charles VII abordèrent l'exposé du second point

de leur mission, ce qu'ils n'avaient osé faire ni à Wetteren, ni à

Waesmunster. Ne sachant trop comment entrer en matière pour présenter

une réclamation si étrange et, il faut le dire, si peu justifiée, ils

commencèrent par rappeler qu'il y avait eu «aucunes paroles et

ouvertures à cause d'aucunes terres et seigneuries du roi» entre le

comte de Saint-Pol et les sires de Croy, à qui Charles VII attribuait

la promesse verbale, si malencontreusement omise dans le traité

d'Arras. Il fallait, à leurs avis, supposer que ces terres et

seigneuries qui n'avaient point été désignées, source fortuite et

éventuelle de contestations, étaient les villes de la Somme, et que le

duc, en protestant de son désir de complaire au roi en toutes choses,

avait annoncé le dessein de les lui restituer. A ce langage si

inattendu et si nouveau, Philippe ne put retenir sa surprise. «Je me

donne merveilles, dit-il au sénéchal de Poitou et à ses collègues, de

ce que vous me distes touchant la restitution des terres, veu que

jamais je n'en ai parlé à messires de Croy, et s'ils se sont advancés

d'en parler, je les désavoue, et ils en paieront la lamproye.» Antoine

et Jean de Croy assistaient à cette audience; ils se hâtèrent de

démentir ce qu'on leur avait attribué. Les ambassadeurs français,

s'étant retirés pour délibérer sur ce qu'ils avaient à répondre,

jugèrent qu'il ne fallait pas insister davantage sur les paroles et

ouvertures des sires de Croy, et ils cherchèrent seulement à établir

que la cession des villes de la Somme n'avait été qu'une cession

provisoire, destinée à protéger contre les Anglais les frontières des

Etats du duc de Bourgogne, et que cela avait été expressément convenu,

quoiqu'il n'en eût point été fait mention dans le traité d'Arras. Bien

que Philippe se montrât peu disposé à céder, son langage s'était

adouci, et il congédia les ambassadeurs en leur déclarant «que la

matière estoit grande et qu'il y eschéoyt bien penser.»

Evidemment le duc de Bourgogne ne pouvait consentir à la restitution

de ces villes, dont le rachat avait été fixé à la somme énorme de

quatre cent mille écus d'or: si elles avaient cessé d'être une

barrière contre les Anglais chassés de la Normandie, elles restaient,

pour le duc Philippe, ce qu'elles étaient avant tout à ses yeux, une

ligne importante de défense contre les rois de France, qui avaient si

fréquemment envahi, sans obstacle, les plaines fertiles de l'Artois et

de la Flandre. La puissance du duc de Bourgogne reposait sur le traité

d'Arras; il ne pouvait, sans en abdiquer les fruits, en déchirer le

texte dans l'une des clauses qui lui étaient les plus avantageuses.

Cependant il n'ignorait pas que Charles VII, triomphant à la fois du

Dauphin réduit à s'humilier et des Anglais expulsés de la Guyenne,

réunissait à ses frontières du nord tous ses chevaliers et tous ses

hommes d'armes pour le combattre. Il temporisait et attendait son

salut de l'Angleterre. Une guerre civile, fomentée par le duc d'York,

avait été étouffée par la fortune victorieuse de la maison de

Lancastre, à laquelle la duchesse de Bourgogne appartenait par sa

mère, et le gouvernement était de nouveau dirigé par le duc de

Somerset, si favorable au duc Philippe qu'il avait été accusé au

parlement de l'année précédente de vouloir lui livrer Calais. Il n'est

guère permis de douter que des agents bourguignons n'aient suivi à

Londres le cours des événements, prêts à en profiter dans l'intérêt de

leur maître, et s'appuyant sans cesse sur tout ce que les passions

nationales conservaient d'hostile contre les Français; l'histoire ne

nous a conservé ni leurs noms, ni les traces de leurs négociations;

mais nous en connaissons le résultat: le choix de Jean Talbot, le

fameux comte de Shrewsbury, pour commander une expédition qui allait

aborder dans la Gironde.

C'était le 21 août que les ambassadeurs français avaient réclamé du

duc Philippe la restitution des villes de la Somme, «ayant charge de

s'adresser à sa personne et non à autre, privément et rondement, sans

entrer en grans argumens,» car il suffit d'être fort et redoutable

pour avoir le droit de parler haut et bref. L'invasion imminente des

Anglais, en appelant de nouveau dans les provinces du midi les forces

de Charles VII, qui s'était trop confié dans la trêve, modifia tout à

coup leur position. L'ambassadeur mandataire de la colère et des

vengeances du seigneur suzerain s'effaça: il ne resta que l'homme

timide et faible, entouré des séductions d'un vassal plus riche que le

roi lui-même.

Le 30 août, les envoyés du roi de France adressèrent aux échevins de

Gand une lettre où ils avouaient que jusqu'à ce jour ils n'avaient

rien obtenu du duc de Bourgogne, et toutefois, d'après leur propre

aveu, le moment approchait où la fin des trêves nécessiterait

l'adoption d'un «appointement.» Quel qu'il dût être, ils leur

défendaient, au nom du roi, «qui a bien le vouloir de donner remise à

leurs griefs,» de chercher à s'y opposer «en procédant par armes ne

par voie de fait.»

Les craintes que fit naître cette déclaration, si ambiguë dans ses

termes et si menaçante dans ce qu'elle laissait entrevoir, ne devaient

pas tarder à se confirmer. Le 3 septembre, vers le soir, les députés

flamands qui avaient pris part aux conférences de Lille rentrèrent

tristement à Gand. Leur mission avait été terminée par le rejet de

toutes leurs demandes, et dès le lendemain on publia à Lille, au

cloître de Saint-Pierre, la sentence arbitrale des ambassadeurs

français, toute favorable aux prétentions du duc. Elle ordonnait que

les portes par lesquelles les Gantois étaient sortis pour attaquer

Audenarde seraient fermées le jeudi de chaque semaine; que celle par

laquelle ils s'étaient dirigés vers Basele le serait perpétuellement;

qu'ils payeraient une amende de deux cent mille écus d'or; que toutes

leurs bannières leur seraient enlevées; que les chaperons blancs

seraient supprimés; qu'il n'y aurait plus d'assemblées générales des

métiers; que les magistrats de Gand n'exerceraient aucune autorité

supérieure sur les châtellenies voisines, et ne pourraient prendre

aucune décision sans l'assentiment du bailli du duc; que ces mêmes

magistrats se rendraient, en chemise et tête nue, au devant du duc,

suivis de deux mille bourgeois sans ceinture, pour s'excuser en toute

humilité de leur rébellion et en demander pardon, grâce et

miséricorde.

Quelques jours s'écoulèrent. Un héraut chargé par les ambassadeurs

français d'interpeller les Gantois sur leur adhésion à la sentence du

4 septembre, quitta Lille et se rendit à Gand. Dès qu'il fut descendu

dans une hôtellerie, il s'informa de quelle manière il pourrait

remplir son message. «Gardez-vous bien, s'écria l'hôte prenant pitié

de lui, gardez-vous bien de faire connaître quel motif vous amène, car

si on le savait, vous seriez perdu.» Et il cacha le héraut dans sa

maison afin qu'il pût attendre un moment plus favorable pour

s'acquitter de sa mission. Cependant l'agitation ne se calmait point.

La _collace_, convoquée le 8 septembre, avait rejeté tout d'une voix

le traité de Lille comme contraire aux priviléges de la commune, et il

ne resta au héraut qu'à tourner sa robe ornée de fleurs de lis et à

feindre qu'il était un marchand français revenant d'Anvers. Il y

réussit, se fit ouvrir les portes de la ville et frappa son cheval de

l'éperon jusqu'à ce qu'il fût rentré à Lille.

Il nous reste à raconter ce qu'était devenue la négociation relative

aux villes de la Somme. Le 9 septembre, c'est-à-dire, selon toute

apparence, le jour même du retour du messager français envoyé à Gand,

le duc Philippe, ne tenant aucun compte de la sentence rendue en sa

faveur par les envoyés de Charles VII, repoussa tout ce qu'ils avaient

allégué sur l'origine de la cession de 1435, en se contentant de

répondre que les causes en étaient assez connues, mais «qu'il ne le

vouloit point dire pour l'honneur du roy.» C'était rappeler l'attentat

de Montereau, l'alliance du duc Jean et des Anglais, et l'humiliation

du roi qui, pour ne pas subir la loi des étrangers, l'avait acceptée

d'un vassal. Cette réponse était un défi au moment où le duc se

félicitait de voir les Anglais menacer de nouveau la Guyenne et

peut-être même se préparer à reconquérir la Normandie.

Du reste, Philippe ne méconnaissait point les bons services des

ambassadeurs français qui avaient condamné les Gantois. Comme s'il

prévoyait qu'ils pourraient être mal accueillis à leur retour à Paris,

il leur promit d'écrire au roi en leur faveur, puis il leur fit donner

six mille ridders «pour leur travail.»

Les Gantois avaient déjà chargé un religieux cordelier de porter à

Charles VII une protestation contre la sentence de ses ambassadeurs,

protestation où ils mentionnaient toutes les promesses qui leur

avaient été faites et les réserves admises dans ses négociations pour

leurs priviléges et leurs franchises: «néanmoins,» ajoutaient-ils dans

leur lettre au roi, «vos ambassadeurs ont fait tout au contraire,

mettant arrière et délaissant leurs susdites promesses; car après le

partement de nos députés de Lille et sans la présence d'aucun

d'iceulx, ont prononcé un très-rigoureux et malvais appointement

contre nous, contre nos droits et nos priviléges, franchises,

libertés, coutumes et usaiges, et sur nos doléances ne ont-ils baillé

quelque provision, ne appointement pour nous.» Puis, arrivant à la

défense qui leur avait été faite de poursuivre la guerre, ils en

rejetaient la responsabilité sur le duc de Bourgogne qui avait

continué «à tenir clos les passages par lesquels vivres et

marchandises sont accoutumés estre amenés, ce qui est plus grande et

griefve voie de fait que faire nous peut.» Ils cherchaient aussi à

établir la légitimité de leur résistance par les dangers qui les

entouraient, «veu qu'autrement ils seroient enclos en grande angoisse

et nécessité, sans avoir vivres, et destruits et ruinés, ce qui n'est

à souffrir.» Cette énergique protestation se terminait en ces termes:

«Pour ce, très-chier seigneur, que toutes ces choses sont

très-malvaises et frauduleuses, contre votre vraye intention et le

contenu de vos lettres, et aussi contre nos droits, privilégées,

franchises, libertés, coutumes et usaiges et por ce à rebouter de

toutes nos forces, desquelles nous nous complaignons très

rigoureusement à Vostre Royale Majesté, comme raison est, nous vous

supplions en toute humilité qu'il vous plaise les délinquans corriger

et ès dites fautes remédier et pourveoir.»

Les Gantois abordaient déjà cette nouvelle lutte dont leur lettre à

Charles VII offrait l'apologie: de toutes parts, ils recommençaient la

guerre. Le 17 septembre, le bâtard de Blanc-Estrain quitta Gand

pendant la nuit avec les compagnons de la _Verte-Tente_ et se dirigea

vers Hulst. Tandis qu'il faisait allumer des torches près des remparts

afin de tromper les Bourguignons dans ces mêmes lieux où une ruse

semblable avait été fatale aux Gantois, il y pénétrait du côté opposé

sans trouver de résistance, et passait la garnison au fil de l'épée.

Il enleva tous les canons et les ramena à Gand, après avoir fait

mettre le feu à la ville de Hulst pour que les ennemis ne pussent plus

s'y établir. Peu de jours après, il sortit de nouveau de Gand,

s'empara du bourg d'Axel et détruisit le château d'Adrien de Vorholt,

chevalier du parti du duc. Le 24 septembre, le bâtard de Blanc-Estrain

alla attaquer Alost; mais le sire de Wissocq se tenait sur ses gardes,

et il ne parvint qu'à en brûler les faubourgs: le même jour, une autre

expédition s'éloignait de Gand sous les ordres de Jean de Vos; elle

incendia Harlebeke et menaça Courtray sans rencontrer d'obstacle dans

sa marche.

La situation du duc était fort embarrassante. Ses trésors

s'épuisaient, et la continuation de la guerre l'obligeait à de

nouveaux emprunts. Le Luxembourg se révoltait. Il avait d'autres

sujets d'inquiétude pour ses Etats de Bourgogne. Mais il était loin de

pouvoir songer à étouffer avec vigueur les désordres du Luxembourg, et

ce fut de la Bourgogne même qu'il se vit réduit à appeler en Flandre

le maréchal de Blamont. Il lui confia le commandement supérieur de

l'armée dont le centre était à Courtray. Courtray avait été aussi,

sous Philippe le Hardi, la résidence du sire de Jumont, si fameux par

sa cruauté. Le sire de Blamont, né dans le même pays que lui, devait

au même titre atteindre la même célébrité. «Le marescal de Bourgongne,

qui estoit homme boiteux et contrefait, commanda, porte une ancienne

chronique, que tous les villages et maisons estant à cinq lieues

entour de la ville de Gand feussent mis en feu et flambe, pour lequel

commandement furent en une sepmaine arses et anéanties plus de huit

mille maisons, et ne furent, comme on disoit, oncques gens d'armes

veus faire tant de desrisions que ceulx dudit marescal faisoient, car

ils prenoient hommes, femmes et enfans et les menoient à Courtray et à

Audenarde, liez comme bestes et les vendoient ès marchiés, et ceulx

que ils ne povoient vendre estoient par eulx noiez, penduz ou

esgeullez.» Le sire de la Gruuthuse, ce noble chevalier qui retenait,

par l'affection dont il était l'objet, toute la commune de Bruges sous

les bannières bourguignonnes, avait seul osé protester contre ces

barbares dévastations.

Le sire de Blamont avait également ordonné que tous ceux qui

habitaient dans le pays de Gand se retirassent dans quelque

forteresse: sa protection inspirait peu de confiance, et malgré ses

proclamations, les populations préférèrent chercher un refuge à Gand.

On n'exécuta pas davantage une ordonnance du duc qui prescrivait de

prendre la croix de Saint-André, en annonçant qu'il considérerait

comme ennemis tous ceux qui ne la porteraient point.

Le sire de Blamont, irrité, ne se montra que plus terrible dans ses

vengeances. Il se rendait de village en village, ne laissant derrière

lui que des ruines. Tantôt il brûlait les églises, afin qu'on n'y

sonnât plus le tocsin à son approche; tantôt il renversait les

châteaux des nobles ou les fermes des laboureurs, pour que les Gantois

n'y trouvassent point un asile. Le pillage et le butin remplissaient

son trésor.

Le 27 octobre, un corps de Bourguignons parut devant Gand. Ils avaient

quitté Alost sous les ordres du bâtard de Bourgogne. Pleins de

confiance dans leurs forces, ils espéraient pouvoir exciter les

Gantois à venir les attaquer, et se croyaient trop assurés de vaincre

s'il leur était donné de combattre. A peine étaient-ils arrivés à une

demi-lieue de la ville que les Gantois s'avancèrent en grand nombre,

précédés de quelques Anglais à cheval. Le bâtard de Bourgogne ordonna

aussitôt que chacun mît pied à terre; mais cet ordre ne fut point

exécuté: dès le premier choc la confusion se mit parmi ses gens, et

ils se débandèrent sans que ses prières ni ses menaces les pussent

arrêter. Il eut lui-même à grand'peine le temps de remonter à cheval

avec son gouverneur, messire François l'Aragonais, et suivit, avec une

vingtaine d'hommes d'armes, la route où les fuyards avaient jeté leurs

lances, leurs arcs et leurs harnois. Cette retraite rapide, qui les

couvrit de honte, assura du moins leur salut. Quatre mille Gantois

étaient sortis par une autre porte de la ville pour leur couper la

retraite; mais lorsqu'ils parvinrent au but de leur marche, les

Bourguignons s'étaient déjà cachés dans les murs d'Alost.

Le maréchal de Bourgogne chercha à réparer cet échec par de nouvelles

vengeances. Ses archers chassèrent les Gantois d'Eecloo et

incendièrent cette ville; le même sort était réservé au bourg de

Thielt. Le 3 novembre, ce sont les moulins d'Assenede qui sont livrés

aux flammes; deux jours après, c'est le bourg de Waerschoot. Peut-être

les Picards se souviennent-ils que les communes flamandes, à leur

retour de Montdidier, ont saccagé leurs campagnes comme ils ravagent

eux-mêmes celles de la Flandre.

Gand s'émeut de ces dévastations. Une levée de cinq hommes par

_connétablie_ est ordonnée: on leur confie le terrible soin des

représailles. Tandis que les Picards dévastent Ruysselede, Aeltre et

Sleydinghe, les milices de Gand brûlent Oostbourg et Ardenbourg,

menacent l'Ecluse et réunissent deux cents chariots de butin. Les

Picards s'en inquiètent peu; ils s'avancent, le 19 novembre, près de

Gand, jusqu'à l'abbaye de Tronchiennes. Le lendemain, les Gantois,

prenant de nouveau les armes, se dirigent, au nombre de dix mille,

vers Alost. Mais leur marche est retardée par des tourbillons de neige

et de pluie, et ils se retirent en apprenant que le sire de Wissocq,

prévenu de leurs desseins, a mandé des renforts de Termonde. Peu de

jours s'étaient toutefois écoulés quand les compagnons de la

_Verte-Tente_ vengèrent cet échec par une autre excursion dans le

pays d'Alost. Triste spectacle qui n'appartient qu'aux guerres

civiles! Pendant qu'à l'est de la ville de bruyantes acclamations

saluaient le butin conquis dans une riche et fertile contrée qui était

aussi une terre flamande, des gémissements et des larmes répondaient,

sur les remparts opposés, à ces cris de joie. Les habitants de

Somerghem, réfugiés à Gand, voyaient à l'horizon se dessiner les

lueurs de l'incendie qui dévorait leurs maisons, et maudissaient les

Picards comme d'autres maudissaient les Gantois.

Un combat plus important eut lieu le 2 décembre. Mille Gantois étaient

allés protéger les habitants de Merlebeke menacés par Philippe de

Lalaing. Un instant repoussés, ils reçurent des renforts et

poursuivirent les Bourguignons jusqu'à une lieue d'Audenarde. Là,

Jacques de Lalaing accourut au secours de son frère et la lutte

recommença; déjà un corps de quatre mille Gantois, hâtant sa marche,

se préparait à envelopper les ennemis, quand il cherchèrent dans les

murailles d'Audenarde un refuge contre les Gantois, qui passèrent la

nuit à l'abbaye d'Eenhaem. Depuis ce jour, les escarmouches devinrent

de plus en plus fréquentes; les Bourguignons se voyaient réduits à

laisser des garnisons dans les principales forteresses; les

intempéries de l'hiver gênaient leurs communications, et les

chevaliers n'osaient guère s'aventurer hors des châteaux, de crainte

de voir leurs destriers s'enfoncer dans un terrain trempé par les

pluies ou les inondations.

Le bruit des succès des Gantois arriva jusqu'en France. Charles VII,

apprenant d'une part le rétablissement de l'influence du parti d'York

en Angleterre, d'autre part, rassuré sur l'invasion des Anglais dans

la Guyenne, se souvient tardivement de la protestation des Gantois, et

le 10 décembre 1452, il charge à Moulins son chambellan, Guillaume de

Menipeny, Guillaume de Vic et Jean de Saint-Romain, l'un conseiller au

parlement, l'autre membre de la cour des aides, d'une mission presque

semblable à celle de Louis de Beaumont. Le roi de France sait que les

Gantois accusent ses premiers ambassadeurs d'avoir excédé les limites

de leur droit d'arbitrage; en sa qualité de leur souverain seigneur,

il ne peut refuser d'entendre leurs plaintes; il est même tenu, s'ils

le demandent, de leur accorder provision en cas d'appel; mais il

désire surtout de voir la paix rétablie dans leur pays. Ses

ambassadeurs porteront aussi au duc de Bourgogne les plaintes du roi

sur les excursions de ses hommes d'armes dans le Tournésis et sur

l'asile qu'ont trouvé dans ses Etats des maraudeurs anglais. Tel est

le texte des instructions qui nous ont été conservées; mais, s'il faut

en croire les chroniques flamandes, les Gantois avaient reçu vers la

même époque des lettres royales bien plus explicites dans lesquelles

Charles VII désavouait la sentence prononcée par ses députés comme

obtenue par fraude contrairement à sa volonté.

Histoire de Flandre (T. 3/4) · 第 22 / 25 段