Le duc Philippe remarqua, de l'autre rive de l'Escaut, le péril qui

menaçait les siens. Il se jeta sans hésiter dans une petite nacelle

avec son fils, le duc de Clèves, et Corneille, bâtard de Bourgogne. A

mesure que ses hommes d'armes le suivaient sur la rive opposée, il les

rangeait lui-même en bon ordre et les envoyait là où le danger était

le plus pressant. Grâce aux secours qu'ils reçurent, le comte de

Saint-Pol et le sire de Chimay parvinrent à repousser les Gantois, qui

perdirent une partie de leurs chariots et de leur artillerie.

Ce succès permit à l'armée bourguignonne d'achever son mouvement sans

obstacle, et le lendemain vers le soir elle se trouvait tout entière

sur la rive gauche du fleuve.

Le 16 juin 1452, dès que le jour parut, les hommes d'armes qui

combattaient sous la bannière du duc de Bourgogne quittèrent leurs

tentes: Philippe avait ordonné qu'à l'exception d'un petit nombre de

chevaucheurs chargés de surveiller les mouvements de l'ennemi, ils

luttassent tous à pied. En ce moment, en y comprenant les sergents

qu'avait amenés le duc de Clèves, ils étaient trente ou quarante

mille: redoutable légion d'élite, que des chevaliers accourus de

toutes les provinces de France conduisaient à la destruction des

milices communales de Flandre. «Fière chose fust, dit Olivier de la

Marche, à voir telle assemblée et telle noblesse, dont seulement la

fierté de l'ordre, la resplendisseur des pompes et des armures, la

contenance des étendards et des enseignes estoient suffisans pour

ébahir et troubler le hardement et la folle emprise du plus hardi

peuple du monde.»

Une vaste plaine s'étend entre Rupelmonde et Basele; c'est là que le

duc attendait les Gantois. On apercevait près de lui le jeune comte de

Charolais qui, au milieu des hommes d'armes dociles à ses ordres, se

préparait à combattre pour la première fois. Déjà il savait se faire

craindre et obéir, et montrait bien «que le cœur lui disoit et

apprenoit qu'il estoit prince, né et élevé pour autres conduire et

gouverner.»

Les Gantois qui occupaient le pays de Waes se trouvaient sous les

ordres de Gauthier Leenknecht. Intrépide jusqu'à la témérité et déjà

fameux par la prise de Grammont, il avait un instant formé le projet

de percer les digues et d'engloutir dans les eaux le duc et toute son

armée, mais il en avait été empêché par l'arrivée de quelques archers

bourguignons; sa confiance dans le succès n'en avait toutefois pas

été ébranlée, et il croyait qu'à l'aide des renforts conduits de Gand

par le capitaine de Saint-Jean, Jacques Meussone, il pourrait rejeter

dans l'Escaut les Bourguignons, dont le nombre lui était inconnu. En

effet, dès que le sire de Masmines eut annoncé que l'on signalait au

loin la bannière où le lion de Notre-Dame semble, même pendant son

sommeil, chercher de sa griffe entr'ouverte la lutte et le combat, le

duc avait ordonné à son avant-garde de se retirer; ce mouvement simulé

devait tromper les Gantois et les entraîner au milieu de leurs

ennemis, tandis que le duc de Clèves, le comte d'Etampes et le bâtard

Corneille de Bourgogne veillaient à ce qu'aucune attaque ne fût

dirigée soit contre l'arrière-garde, soit contre l'aile gauche qui

s'étendait vers le village de Tamise.

Le comte de Saint-Pol exécuta habilement les instructions qui lui

avaient été données. Les Gantois, se disputant l'honneur de le

poursuivre, se livraient à l'enthousiasme de la victoire, quand ils

entendirent, comme un arrêt de deuil et de mort, retentir tout à coup

autour d'eux cent trompettes ennemies dont les lugubres fanfares

s'effacèrent dans la détonation de toute l'artillerie du duc. Aux

balles de pierres et de fer qui sillonnaient un nuage de fumée ardente

se mêlaient les flèches acérées des archers: c'était le signal que les

hommes d'armes bourguignons attendaient pour se porter en avant.

Les Gantois, en se voyant enveloppés par toute une armée, avaient

reconnu les embûches qui leur étaient préparées: ils ne cherchaient

plus qu'à s'inspirer de ces sentiments suprêmes d'abnégation et de

courage que le spectacle d'une mort inévitable ne rend que plus vifs

chez les âmes héroïques. Jacques de Luxembourg, s'étant élancé le

premier dans leurs rangs épais, y eut son cheval abattu sous lui, et

peu s'en fallut qu'il ne pérît. Jacques de Lalaing fut atteint à la

jambe d'un coup de faux, le sire de Chimay fut blessé au pied. Ce fut

en vain que les chevaliers bourguignons cherchèrent à conquérir la

grande bannière de Gand: un vieux bourgeois, à qui elle avait été

confiée, la défendait si vaillamment que jamais on ne put la lui

arracher. Les Gantois, pressés par le choc de la chevalerie ennemie,

reculaient en résistant à chaque pas, et leur dernière troupe, près de

succomber, ne s'arrêta que pour livrer un dernier combat où le bâtard

Corneille de Bourgogne tomba, frappé d'un coup de pique à la gorge.

C'était l'objet de l'affection la plus tendre du duc. Il fit aussitôt

pendre à un arbre Gauthier Leenknecht qu'on avait relevé parmi les

blessés, mais cette vengeance ne pouvait le consoler de la perte de

son fils; on disait que la mort de cent mille hommes des communes de

Flandre n'y eût point suffi. La duchesse de Bourgogne se chargea

elle-même du soin de lui faire célébrer de magnifiques obsèques dans

l'église de Sainte-Gudule de Bruxelles, et on l'ensevelit dans le

tombeau des descendants légitimes des princes de Brabant et de

Bourgogne, avec sa bannière, son étendard et son pennon, ce qui

n'appartenait qu'aux chevaliers morts les armes à la main.

Le lendemain, on aperçut une flotte nombreuse qui remontait l'Escaut,

étalant au soleil, au milieu de ses voiles blanches, mille écus aux

éclatantes couleurs; elle portait des hommes d'armes réunis en

Hollande par les sires de Borssele, de Brederode et d'autres puissants

bannerets.

Lorsque le duc Philippe vit, immédiatement après sa victoire, cette

nouvelle armée se joindre à une armée déjà si puissante, il s'avança

jusqu'à Waesmunster, espérant peut-être y trouver des députés de Gand

chargés d'implorer sa clémence; mais les Gantois se consolaient déjà

de la défaite de Gauthier Leenknecht par les heureux résultats de

l'expédition de Jean de Vos qui avait repris Grammont, dispersé la

garnison d'Ath, brûlé Acre et Lessines et semé la terreur jusqu'aux

portes de Mons, en recueillant partout sur son passage un immense

butin; Jean de Vos, rentré à Gand, fut proclamé _upperhooftman_ ou

premier capitaine de la ville.

A la même époque se forma, de l'appel d'un homme par connétablie, ce

corps si célèbre depuis sous les ordres du bâtard de Blanc-Estrain,

des compagnons de la _Verte Tente_, destinés à opposer aux Picards une

guerre non interrompue d'excursions inopinées et d'escarmouches

sanglantes: ils avaient juré, comme les vieux Suèves, de ne connaître

d'autre abri que le dôme des forêts et la voûte du ciel.

Le 13 juin, le duc de Bourgogne, averti du débarquement du sire de

Contay sur la rive gauche de l'Escaut, avait fait écrire aux

ambassadeurs du roi qu'il lui était impossible de les recevoir à

Termonde et qu'il les invitait à se rendre à Bruxelles. Il eût désiré

qu'ils négociassent avec ses conseillers loin du théâtre de la guerre,

sans la troubler par leur intervention; mais les instructions

formelles de Charles VII s'y opposaient. Ils ne devaient traiter

qu'avec le duc lui-même, et lorsqu'on eut réussi à les retenir trois

jours à Bruxelles, il fallut bien se résoudre à leur permettre de se

diriger vers le camp de Waesmunster.

Un héraut français, parti le 15 juin de Tournay, était déjà arrivé à

Gand, porteur d'une lettre par laquelle les envoyés de Charles VII

annonçaient qu'ils avaient reçu du roi pleine autorité pour faire

cesser la guerre et juger tous les démêlés qui en avaient été la

cause. Un grand enthousiasme accueillit à Gand cette déclaration, et

les magistrats répondirent immédiatement aux ambassadeurs français

«qu'ils ne desiroient que l'amiableté du roy et estre de lui préservez

et entretenuz en justice, laquelle leur avoit longhement esté

empeschiée.»

Il est aisé de comprendre qu'au camp de Waesmunster la médiation de

Charles VII était jugée avec un sentiment tout opposé. Bien que le

sénéchal de Poitou et ses collègues exposassent leur mission «au

mieulx et le plus doucement qu'ils pussent,» le duc leur répondit

vivement, «sans délibération de conseil,» que les Gantois «estoient

les chefs de toute rébellion, qu'ils lui avoient fait les plus grands

outrages du monde et qu'il estoit besoing d'en faire telle punition

que ce fust exemple à jamais.» Enfin, il ajouta que si le roi

connaissait la véritable situation des choses, «il seroit bien content

de lui laisser faire sans lui parler de paix,» et il pria les

ambassadeurs «qu'ils s'en voulsissent déporter.» Le lendemain (c'était

le 21 juin 1452), le duc paraissait plus calme: il avait laissé à son

chancelier le soin de parler en son nom, et les ambassadeurs firent

connaître leur intention d'aller eux-mêmes à Gand «pour le bien de la

besongne.» C'était soulever une nouvelle tempête. Le chancelier de

Bourgogne, Nicolas Rolin, objecta qu'il ne pouvait y avoir honneur, ni

sûreté à s'y rendre. La discussion s'était terminée sans résultats et

les envoyés de Charles VII s'étaient retirés à Termonde, quand ils y

reçurent une nouvelle lettre des magistrats de Gand qui les pressaient

de hâter leur arrivée dans cette ville, «afin qu'on les pust advertir

tout au long des affaires et besoingnes, car bon et playn

advertissement sont le bien et fondation de la conduicte d'une

matière.» Cette lettre légitimait leurs instances. Ils les maintinrent

énergiquement dans une conférence avec les conseillers bourguignons,

qui se prolongea jusqu'au soir, et bien qu'on leur opposât «plusieurs

grands arguments pour cuider rompre leur dite commission et empescher

leur alée audit lieu de Gand,» ils fixèrent au lendemain

l'accomplissement de leur résolution, après avoir décidé toutefois que

le comte de Saint-Pol ne les accompagnerait pas à Gand, puisqu'il se

trouvait en ce moment, à raison des fiefs qu'il possédait, tenu de

combattre sous les drapeaux du duc de Bourgogne. Les droits de

l'autorité royale exigeaient à leur avis qu'ils accueillissent les

plaintes de l'opprimé et ils n'y voyaient, disaient-ils, ni

déshonneur, ni sujet de crainte: ce qu'ils redoutaient bien davantage,

c'était de ne pouvoir se faire écouter ni par un prince obstiné dans

ses projets, ni par une population inquiète et accessible à toutes les

passions tumultueuses.

Les échevins de Gand et un grand nombre de bourgeois s'étaient rendus

solennellement à une lieue de la ville au devant des ambassadeurs du

roi. La remise des lettres closes sur lesquelles reposait leur mission

eut lieu le lendemain, et dans les conférences qui s'ouvrirent

aussitôt après, ils obtinrent que l'on enverrait près du duc l'abbé de

Tronchiennes, Simon Boorluut et d'autres députés, afin de tenter un

dernier effort pour rétablir la paix, ajoutant que si l'on ne pouvait

y parvenir par voies amiables, le roi de France était prêt à maintenir

le droit des Gantois par autorité de justice.

Pour juger ce que présentait de sérieux, le 25 juin, ce projet d'un

débat contradictoire entre les envoyés du duc et ceux de la commune

insurgée, il faut que nous reportions nos regards sur les événements

qui se sont accomplis dans le pays de Waes depuis que les ambassadeurs

français ont quitté Termonde.

Le 23 juin, Philippe, mécontent et irrité, avait consenti malgré lui à

ce que les ambassadeurs français allassent étaler les fleurs de lis

royales parsemées sur les cottes d'armes de leurs hérauts au milieu

des bannières gantoises. Le même jour, il fit appeler le comte

d'Etampes et lui ordonna de s'avancer vers le pays des Quatre-Métiers

en mettant tout à feu et à sang. Le comte d'Etampes obéit: la guerre

devint de plus en plus cruelle, de plus en plus acharnée; un grand

nombre de chaumières avaient été livrées aux flammes et plusieurs

retranchements avaient été enlevés d'assaut quand le comte d'Etampes,

arrivé près de Kemseke, s'arrêta dans son mouvement. La chaleur était

si étouffante, racontent les chroniqueurs bourguignons, qu'il se vit

réduit à retourner à Waesmunster: il est bien plus probable qu'il

avait appris que six mille Gantois occupaient depuis deux jours le

village de Moerbeke et qu'il avait jugé prudent d'ajourner le projet

de les y attaquer.

En effet, le 24 juin, l'armée du comte d'Etampes, à laquelle le comte

de Charolais avait conduit de puissants renforts, reprit la route

suivie par l'expédition de la veille; elle se rangea en bon ordre

entre Stekene et l'abbaye de Baudeloo, et l'on envoya des chevaucheurs

en avant pour examiner la position des Gantois. Elle était très-forte,

et malgré l'avis du sire de Créquy, qui voulait reconnaître de plus

près les ennemis, les chevaliers, auxquels était confié le soin de la

personne de l'unique héritier de la maison de Bourgogne, résolurent de

rentrer de nouveau à Waesmunster.

Lorsque Philippe apprit que son fils était revenu dans son camp, comme

le comte d'Etampes, sans que le moindre succès eût couronné ses armes,

il résolut, quelque sanglant qu'en dût être le prix, de conquérir sur

les Gantois les retranchements de Moerbeke. Les sires de Créquy, de

Ternant, d'Humières furent chargés de préparer le plan du combat. Le

duc de Bourgogne l'approuva aussitôt et fixa, à tous les hommes

d'armes réunis à Waesmunster, l'heure du départ et celle de l'assaut;

cependant, lorsque le son des trompettes appela l'armée sous les

armes, un mouvement d'hésitation se manifesta; des murmures se firent

entendre; ce fut presque une rébellion: les chevaliers eux-mêmes

craignaient de s'exposer aux dangers qu'ils prévoyaient. Philippe se

vit réduit à céder, mais sa colère éclata en présence des membres de

son conseil et on l'entendit donner l'ordre d'enlever l'étendard qui

flottait devant son hôtel.

Ceci se passait le jour même où la déclaration des magistrats relative

aux négociations était publiée à Gand: le lendemain, 26 juin, le duc

accordait une trêve de trois jours.

Si les chroniqueurs contemporains mentionnent à peine cette suspension

d'armes, il ne faut point s'en étonner. Le duc l'employa à de nouveaux

armements: à Gand, les discordes intérieures allaient devenir un fléau

de plus pour le peuple déjà épuisé par une longue guerre.

Henri VI et Charles VII poursuivaient en Guyenne la grande lutte de

Jeanne d'Arc contre Talbot: leurs ambassadeurs, portant en Flandre les

mêmes sentiments de rivalité, se disputaient l'appui des communes. Les

uns, accourus les premiers, sans pompe, sans éclat, et plutôt comme

des espions, s'étaient adressés aux souvenirs des temps les plus

glorieux et des hommes les plus illustres: les autres avaient essayé

de réhabiliter cette suzeraineté trop souvent invoquée par Philippe le

Bel et Philippe de Valois, et, en effet, ils avaient paru, entourés de

respect et d'honneurs, aussi bien au milieu des Gantois auxquels ils

promettaient un protecteur, qu'à la cour du duc qu'ils menaçaient d'un

juge.

De l'un et de l'autre côté il n'y avait que des promesses. Les Anglais

se persuadèrent assez aisément que le meilleur moyen de faire croire à

leur sincérité était de les exécuter sans délai et sans bruit; rien

n'était plus habile pour faire échouer les négociations entamées par

les ambassadeurs français. Tandis que le sénéchal de Poitou,

l'archidiacre de Tours et maître Jean Dauvet retournaient à

Waesmunster, on vit arriver à Gand quelques archers anglais venus

probablement de Calais. Dès ce moment, il y eut un parti français, ou

pour mieux dire, un parti de la paix qui favorisait la médiation des

ambassadeurs de Charles VII, et un parti de la guerre qu'encourageait

l'impuissance de l'armée bourguignonne devant les palissades

précipitamment élevées dans les marais de Moerbeke.

Le 29 juin, maître Jean Dauvet était revenu à Gand pour y annoncer

qu'on n'avait pu obtenir du duc une trêve d'un mois comme les Gantois

l'avaient demandé aux ambassadeurs français. Il était en même temps

chargé de rendre compte des premières négociations: les principes qui

y avaient présidé étaient, d'une part, le maintien de l'autorité du

duc si longtemps méconnue, de l'autre, la conservation des priviléges

menacés d'une sentence de confiscation, et avant tout le droit

d'arbitrage des envoyés du roi en n'y attachant d'autre sanction

légale que l'amende, dans le cas où les Gantois seraient reconnus

coupables de quelque délit. Cette déclaration, soumise à l'assemblée

de la commune pour qu'elle y adhérât, fut vivement combattue et

bientôt rejetée: la _collace_ n'accepta la médiation des ambassadeurs

qu'en repoussant leur arbitrage, et elle se réserva non-seulement ses

priviléges et le soin de se justifier des griefs du duc, mais aussi le

droit de ratifier toutes les conditions relatives au rétablissement de

la paix.

Une expédition s'était organisée sous l'influence de ce sentiment

hostile aux négociations. Les partisans des Anglais, se croyant

assurés de vaincre les Bourguignons parce qu'ils conduisaient avec eux

quelques archers de Henri VI, avaient formé le projet de s'emparer de

Hulst. Ils savaient qu'Antoine de Bourgogne, qu'on appelait le bâtard

de Bourgogne depuis la mort de son frère Corneille s'y tenait avec

Simon, Jacques et Sanche de Lalaing et une partie de l'armée

hollandaise: il avait même pillé et dévasté le pays jusqu'à Axel. A

l'approche des Gantois qui s'avançaient avec une nombreuse artillerie,

il recourut de nouveau à l'une de ces ruses que nos communes ne surent

jamais prévoir. Tandis qu'il multipliait sur les remparts de Hulst de

vains simulacres de défense, Jacques de Lalaing et Georges de

Rosimbos, cachés hors de la ville avec un grand nombre d'archers,

enveloppaient les Gantois, et presque au même moment le capitaine

d'Assenede, qui portait l'étendard de Gand, le jeta à ses pieds en

criant: Bourgogne! Cette attaque, cette trahison non moins funeste et

non moins imprévue, répandent la confusion et le désordre parmi les

milices communales. Jacques de Lalaing s'y précipite: cent glaives se

dirigent vers sa poitrine et trois chevaux tombent sous lui; mais il

triomphe, et les Gantois fuient jusqu'aux portes de Gand, où Jean de

Vos fait saisir et décapiter quelques-uns de ceux qui n'ont été ni

assez prudents pour traiter avec dignité, ni assez intrépides pour

combattre avec honneur.

La gloire de la Flandre eût reçu une tache indélébile dans cette

journée, si quelques bourgeois de Gand n'avaient continué à lutter

presque seuls contre la multitude de leurs ennemis, afin que leur

courage fît du moins oublier la honte de leurs compagnons. Leur

résistance se prolongea longtemps, et ceux d'entre eux qui survécurent

à un combat acharné refusèrent de recourir à la clémence du duc pour

se dérober à la hache du bourreau, aimant mieux perdre la vie que de

se montrer indignes de la conserver. «En vérité, raconte Jacques

Duclercq, je vous diray ung grand merveille, et à peu sembleroit-elle

croyable: c'est que les Gantois estoient tant obstinés à faire guerre

qu'ils respondirent qu'ils aimoient mieulx mourir que de prier mercy

au duc, et qu'ils mouroient à bonne querelle et comme martyrs (29 juin

1452).»

Cependant les vainqueurs, craignant quelque autre attaque des Gantois,

avaient envoyé des messagers à Waesmunster afin de réclamer des

renforts. Hulst n'est éloigné que de quatre lieues de Waesmunster. Le

duc ordonna le même soir à toute son armée de se réunir. En vain les

ambassadeurs du roi lui représentèrent-ils qu'un de leurs collègues

était resté à Gand et qu'il ne tarderait peut-être point à apporter

des nouvelles qui rendraient désormais inutile l'effusion du sang, le

duc se contenta de répondre que les mauvaises intentions des Gantois

lui étaient assez connues. L'avant-garde, le corps principal et

l'arrière-garde se mirent successivement en marche; les chariots

suivaient, afin que ceux qui viendraient à se briser ne formassent

point un obstacle sur le chemin. Le duc, ayant ainsi chevauché toute

la nuit, s'arrêta à une demi-lieue de Hulst. Il y fut rejoint par

quelques hommes d'armes hollandais commandés par le sire de Lannoy, et

donna aussitôt à Jacques et à Simon de Lalaing l'ordre d'aller

examiner de quel côté il serait plus aisé d'escalader les remparts

d'Axel, mal défendus par de larges fossés dont un soleil ardent avait

épuisé les eaux.

Ces précautions étaient inutiles. Les Gantois, avertis de la marche de

l'armée bourguignonne, s'étaient retirés pendant la nuit. Le duc fit

mettre le feu aux trois mille maisons qui formaient le bourg d'Axel,

et se rendit à Wachtebeke où il passa deux jours, attendant les vivres

que les sires de Masmines et de la Viefville étaient allés chercher à

l'Ecluse.

Pendant ces deux jours, les hommes d'armes du duc se dispersèrent pour

parcourir les champs. Ils découvrirent un petit fort où quelques

Gantois s'étaient retranchés. Ils les prirent et les mirent à mort.

Leur principal but, toutefois, était de piller. Les laboureurs, dans

leur fuite précipitée, avaient abandonné leurs troupeaux qui

paissaient dans les prairies. Ils étaient, disent les chroniqueurs, si

nombreux que l'on vendait au camp du duc une belle vache du pays de

Waes pour cinq sous: pour quatre écus on en avait cent.

Devant le village de Wachtebeke s'étendent de vastes marais qu'arrose

un bras de la Durme. Les sires de Poix et de Contay y avaient fait

établir un passage pour que l'armée bourguignonne pût les traverser;

mais dès qu'elle se fut mise en marche, le sol humide de la route céda

et elle devint impraticable. Il fallut reculer, et les hommes d'armes

du duc, à demi noyés dans la fange et dans la boue, rentrèrent à

Wachtebeke. Bien que leur départ fût fixé au lendemain, on avait

profité de ces retards pour incendier quelques villages. La chronique

de Jacques de Lalaing en nomme un seul: celui d'Artevelde.

Le 6 juillet, le duc quitta Wachtebeke qu'on livra aux flammes, et

passa la Durme près de Daknam. Le lendemain, il se rendit à Wetteren,

gros bourg situé sur l'Escaut, à deux lieues et demie de Gand, et y

plaça son camp. Les ambassadeurs du roi, qui étaient restés à

Termonde pendant ces combats, l'y suivirent et firent de nouvelles

instances pour qu'il suspendît la guerre par une trêve qui permettrait

de recommencer les négociations. Le moment de ces remontrances était

mal choisi: le duc refusa de les écouter, et le 10 juillet il ordonna

au duc de Clèves de prendre son étendard et de s'avancer jusqu'auprès

de Gand. Il espérait engager les bourgeois à sortir de leur ville et à

lui livrer bataille. Il avait même fait connaître, sans qu'on sonnât

les trompettes, que chacun scellât son cheval et se tînt prêt à

combattre. Toison d'or accompagnait le duc de Clèves et avait amené

avec lui tous les rois d'armes, hérauts et poursuivants de la cour du

duc, afin qu'ils lui apprissent de suite l'attaque des Gantois.

Cependant les Gantois instruits par les revers de Basele, trompèrent

ces espérances. Ils vinrent en grand nombre escarmoucher aux portes de

leur ville; mais lorsqu'ils se sentaient pressés de trop près, ils

reculaient et attiraient eux-mêmes les hommes d'armes du duc assez

loin pour qu'ils pussent les atteindre avec les arbalètes, les

coulevrines et les canons placés sur leurs remparts. Le combat se

prolongea pendant deux heures sans que les Gantois cessassent de

conserver l'avantage. Un grand nombre d'hommes d'armes du duc avaient

succombé, et tous leurs efforts n'avaient amené d'autre résultat que

l'incendie de quelques maisons des faubourgs.

Histoire de Flandre (T. 3/4) · 第 21 / 25 段