d'armes. Il avait traversé la Durme avec sept des siens seulement,
laissant à quelque distance le reste de ses gens, lorsqu'un héraut
d'armes lui annonça que les Gantois avaient reparu pour lui couper la
retraite, et que le bâtard de Renty s'était enfui sans l'attendre. Le
danger était grand. Jacques de Lalaing mit pied à terre et déploya
tant de courage qu'il parvint à arrêter presque seul la multitude des
assaillants, jusqu'à ce que les hommes d'armes bourguignons eussent pu
se retirer vers les portes de Termonde. Sans la valeur héroïque du
jeune sire de Lalaing, pas un seul de ceux qui étaient entrés à
Lokeren n'en serait sorti (18 mai 1452).
Le duc s'irrita de ce revers: il assembla aussitôt son conseil. On y
résolut d'appeler de nouveaux renforts de Picardie et de promettre un
mois de solde à quiconque prendrait les armes. En même temps il fut
arrêté qu'on tenterait une autre expédition pour laquelle on
réunirait toutes les forces dont on pouvait disposer. Antoine de Croy
et Jacques de Lalaing étaient les chefs de l'avant-garde; à leur suite
marchaient un grand nombre d'ouvriers munis de cognées, de pelles et
de scies pour enlever les arbres des routes et combler les fossés. Les
sires de Lannoy et de Hornes étaient chargés du soin de les soutenir.
Morelet de Renty avait conservé le commandement des archers. Le comte
de Saint-Pol conduisait le corps de bataille; l'arrière-garde devait
obéir à Jean de Croy.
Cependant quatre ou cinq cents archers et quelques hommes d'armes
avaient à peine traversé le pont de Termonde lorsqu'il se rompit; mais
le duc se rendit lui-même sur les lieux, et fit si bien qu'en moins
d'une heure il fut rétabli. L'armée bourguignonne put continuer sa
marche en se dirigeant vers le bourg d'Overmeire, d'où elle devait se
rendre à Lokeren pour y venger sa première défaite. Elle était encore
à quelque distance des retranchements des Gantois quand des
chevaucheurs accoururent pour annoncer que ceux-ci se portaient en
avant en faisant sonner leurs trompettes. Le premier héraut d'armes du
duc, qu'on nommait Toison d'or, alla avertir l'armée: «S'il est,
s'écria-t-il, quelque écuyer qui veuille devenir chevalier, je le
conduirai devant les ennemis.» Selon l'usage de ces temps, on croyait
qu'après un semblable honneur on ne pouvait jamais prouver trop tôt
que l'on en était digne. Le sire de Croy arma donc plusieurs
chevaliers, qui à leur tour conférèrent à leurs compagnons l'ordre de
chevalerie: c'étaient, entre autres, Adolphe de Clèves, le bâtard
Corneille de Bourgogne, les sires de la Viefville, de Wavrin,
d'Oignies, d'Humbercourt, de Châlons, de la Trémouille. Ils
rivalisèrent de courage dans la lutte qui s'engagea, lutte opiniâtre
et acharnée. Jacques de Lalaing combattit de nouveau au premier rang
jusqu'à ce que toute l'armée, guidée par le comte de Saint-Pol, eût
rejoint l'avant-garde. La supériorité du nombre décida la victoire, et
bientôt les Gantois se virent réduits à regagner leurs retranchements,
dont les fossés arrêtèrent assez longtemps les ennemis pour qu'ils
pussent se retirer sans être inquiétés. Les hommes d'armes du duc les
poursuivirent inutilement jusqu'aux villages d'Overmeire et de Calcken
qu'ils livrèrent aux flammes (23 mai 1452).
Ce succès semblait devoir les conduire à Lokeren, quand ils virent se
présenter à leurs regards un corps de Gantois qui, non moins nombreux
que celui qu'ils avaient déjà combattu, marchait aussi au devant
d'eux en bon ordre et bannières déployées. On se trouvait dans de
vastes bruyères coupées de fossés. Les hommes d'armes bourguignons y
cherchèrent longtemps la route qu'ils devaient suivre. Au centre, les
fossés étaient absolument inabordables: à gauche, on ne pouvait les
franchir qu'à pied; mais vers la droite, Jacques de Lalaing, le sire
d'Aumont, et les deux sires de Vaudrey parvinrent à faire passer leurs
chevaux et les lancèrent au milieu des Gantois, tandis que les hommes
d'armes du sire de Croy, qui revenaient du sac d'Overmeire, les
attaquaient par derrière. Les difficultés du terrain facilitèrent la
retraite des Gantois. S'ils laissaient quatre ou cinq cents de leurs
compagnons sur le champ du combat, leur mort intrépide égala du moins
leur résistance à une victoire, car l'armée du duc, affaiblie par ses
pertes, effrayée des tintements du tocsin qui résonnaient au loin,
s'arrêta et retourna à Termonde livrer au bourreau quelques
prisonniers qu'elle emmenait avec elle (23 mai 1452).
Que se passait-il au même moment au sud de Gand? Qu'était devenue
l'expédition du comte d'Étampes, entreprise simultanément avec celle
du duc de Bourgogne? Avait-elle obtenu, grâce à cette tactique habile,
un succès plus décisif? L'ordre du récit nous conduit à de nouveaux
combats, et quels qu'en doivent être les résultats, il est trop aisé
de prévoir que nous verrons s'y associer d'autres scènes de pillage et
de dévastation.
Le comte d'Etampes s'était dirigé d'Audenarde vers Harlebeke pour
faire lever le siége du château d'Ingelmunster que bloquaient quelques
Gantois. Il y réussit aisément, et ce fut en chassant devant lui
toutes les troupes gantoises qui étendaient leurs excursions jusqu'à
Courtray, qu'il poursuivit sa marche vers Nevele.
Nevele était un gros bourg entouré de fossés. Les Gantois, commandés
par Jean de Vos y avaient élevé un fort retranchement, et, comme si
ces précautions ne leur eussent pas suffi, ils avaient fait couper
toutes les routes environnantes et avaient placé dans les blés des
pieux destinés à arrêter les chevaux. Le comte d'Etampes s'inquiéta
peu de ces préparatifs. Son armée était fort nombreuse, puisque les
chroniques flamandes l'évaluent à huit mille chevaux; il avait
d'ailleurs avec lui la plupart de ses intrépides chevaliers qui
avaient délivré Audenarde. Le bâtard Antoine de Bourgogne commandait
l'avant-garde; le sire de Saveuse éclairait la marche de l'armée. Elle
se porta immédiatement en avant pour assaillir les Gantois, qui
s'attendaient peu à cette attaque, et les hommes d'armes bourguignons,
protégés par les traits des archers, s'emparèrent facilement des
retranchements qu'ils rencontrèrent. A peine les Gantois eurent-ils le
temps de se replier au delà de Nevele, se défendant toutefois si
courageusement que la chevalerie bourguignonne ne put les entamer.
Nous retrouvons à la prise de Nevele toutes les circonstances de la
prise de Lokeren. Le comte d'Etampes, qui était resté hors du bourg de
Nevele, avait donné l'ordre de poursuivre les Gantois. Les plus braves
chevaliers de l'armée et la plupart des hommes d'armes s'empressèrent
d'obéir et s'éloignèrent pour les atteindre. Ceux qui ne les avaient
pas suivis ne songeaient qu'à piller, lorsque des renforts importants
arrivèrent de Gand sous les ordres de Pierre Van den Nieuwenhuus: au
même moment, quatre ou cinq cents paysans, avertis de ce qui se
passait, se réunirent au son du tocsin et marchèrent vers Nevele en
poussant de grands cris. Le sire de Hérimès, qui occupait le bourg,
les entendit, et rassemblant quelques archers, il se fit ouvrir les
barrières et s'avança imprudemment pour combattre. Les Gantois, un
instant ébranlés par le choc des Picards, les forcèrent bientôt à
reculer jusqu'au pont, et là toute résistance cessa. Le sire de
Hérimès, que l'on citait comme l'un des plus vaillants chevaliers de
l'armée du duc, tomba sous leurs coups; avec lui périrent des
chevaliers de la Bourgogne, du Dauphiné, de la Picardie, qui étaient
venus chercher la mort sous la massue ou sous les pieux ferrés de
quelques obscurs laboureurs. Les Gantois pénétraient déjà dans Nevele
et frappaient tous les hommes d'armes qui s'offraient à leurs regards.
Le comte d'Etampes pâlit en apprenant ce désastre. Il fit appeler
Simon de Lalaing, à qui il avait confié sa bannière, et lui demanda
conseil. «Monseigneur, lui répondit le sire de Lalaing, il convient
sans plus tarder que tantôt et incontinent cette ville soit reconquise
sur ces vilains; car si on attend à les assaillir, je fais doute que
tantôt qu'il sera sçu par le pays, les paysans s'élèveront de tous
côtés et viendront secourir leurs gens.» Le comte d'Etampes approuva
cet avis et ordonna que chacun mît pied à terre pour attaquer les
Gantois. Le combat s'engagea avec une nouvelle fureur: le désir de
réparer une défaite encourageait les uns; celui de conserver leur
avantage soutenait les autres. Par un hasard favorable aux
Bourguignons, le bâtard de Bourgogne et ses compagnons, renonçant à
une poursuite infructueuse, revenaient déjà vers Nevele. Ils
tardèrent peu à reconnaître, au bruit de l'assaut, que les Gantois
avaient reconquis le bourg, et joignirent leurs efforts à ceux que le
comte d'Etampes faisait du côté opposé. Enfin l'enceinte de Nevele fut
forcée. Les Gantois que les vainqueurs purent saisir furent
impitoyablement mis à mort. Quelques-uns s'étaient réfugiés dans une
petite île: on les entoura, et pas un seul n'échappa à la vengeance
des hommes d'armes bourguignons. C'était aussi à Nevele que, soixante
et onze années auparavant, Rasse d'Herzeele avait péri avec un grand
nombre des siens en combattant Louis de Male.
Cependant, dès que l'avant-garde eut rejoint le corps d'armée, le
comte d'Etampes fit mettre le feu au bourg de Nevele et ordonna la
retraite. Il en était temps. Le tocsin des villages voisins n'avait
pas cessé de retentir, et de toutes parts les laboureurs
s'assemblaient, les uns pour combattre, les autres pour fermer par des
abatis d'arbres la route qu'avait suivie l'armée du comte d'Etampes.
Le péril était plus grand que jamais, et sans la prudence des chefs de
cette expédition, elle eût enveloppé dans un désastre commun tous ceux
qui y avaient pris part. De nouveaux obstacles arrêtaient à chaque pas
la marche et accroissaient le désordre, lorsque le capitaine du
château de Poucke assaillit impétueusement l'arrière-garde avec sept
ou huit cents combattants. L'alarme gagna le corps principal: le
désordre d'une retraite précipitée succéda aux chances égales d'une
bataille. Ce fut à grand'peine que les chevaliers rallièrent leurs
hommes d'armes autour de l'étendard du comte d'Etampes. A chaque pas,
la mort éclaircissait leurs rangs, et cette brillante armée, épuisée
de fatigues et de privations, ne parvint à atteindre Harlebeke que
vers le milieu de la nuit (24 mai 1452).
La guerre était devenue si acharnée et si cruelle que, dans l'armée
des Gantois aussi bien que dans celle du duc, les prisonniers
offraient en vain les plus fortes rançons: ils n'évitaient la mort sur
les champs de bataille que pour périr le lendemain noyés, pendus ou
décapités. La fureur des combattants ne respectait pas davantage les
priviléges du rang le plus élevé ou des noms les plus illustres, et
plusieurs chevaliers bourguignons jugèrent prudent de chercher à
éloigner le comte de Charolais «d'icelle mortelle guerre, pour doubte
de male fortune et que dolereuse aventure n'avenist au père et au fils
ensamble, qui eust esté la totale destruction de tous les pays du duc
de Bourgogne.» Le duc Philippe partagea leur avis et chargea le sire
de Ternant de conduire son fils à Bruxelles, près de sa mère; mais la
duchesse de Bourgogne, instruite des motifs de ce voyage, ne témoigna
aucune joie de voir l'unique héritier de Philippe le Hardi s'abriter
dans le sein maternel comme dans un pacifique asile. Elle garda le
silence et se contenta d'inviter à un banquet «les chevaliers,
escuyers, dames et damoiselles.» Déjà la fête s'achevait, lorsque la
fière princesse portugaise, élevant la voix, s'adressa en ces mots au
comte de Charolais: «O mon fils, pour l'amour de vous, j'ay assemblé
ceste belle compaignie pour vous festoyer, car vous estes la créature
du monde, après monseigneur vostre père, que je ayme le mieulx.... Or
doncques, puisque monseigneur vostre père est en la guerre à
l'encontre de ses rebelles et désobéissans subjetz, pour son honneur,
haulteur et seigneurie garder, je vous prye que demain au matin vous
retournez devers lui, et gardez bien que en quelconque lieu qu'il
soit, pour doubte de mort ne autre chose en ce monde qui vous puist
advenir, vous n'eslongiez sa personne et soyés toujours au plus près
de luy.» Le comte de Charolais revint à Termonde; mais le duc de
Bourgogne, en le revoyant dans son camp, se sentit plus disposé aux
négociations, et peu de jours après le retour du comte de Charolais,
les marchands d'Espagne, d'Aragon, de Portugal, d'Ecosse, de Venise,
de Florence, de Milan, de Gênes et de Lucques, résidant à Bruges, se
rendirent à Gand pour s'efforcer de rétablir la paix.
La cité de Gand restait puissante et redoutée. De quelque côté que se
portassent ses regards, l'horizon moins sombre semblait s'éclairer de
quelques rayons. Le roi de France se montrait disposé à abjurer le
système hostile de Philippe le Bel et de Philippe de Valois, tandis
qu'à Londres rien n'avait affaibli les sympathies séculaires qui
unissaient la patrie de Jacques d'Artevelde au royaume d'Edouard III.
Le 24 mai 1452, les capitaines, les échevins et les doyens des métiers
adressaient à Charles VII une longue lettre pour lui faire connaître
leurs griefs et leurs plaintes. Ils y exposaient que le duc de
Bourgogne avait mandé des hommes d'armes pour les combattre et qu'il
s'efforçait de les livrer à la famine, protestant toutefois que bien
que la guerre fût «moult dure, griefve et déplaisante,» ils étaient
résolus à maintenir leurs droits, leurs priviléges, franchises,
coutumes et usages, dont le roi, comme leur souverain seigneur, était
«le gardien et conservateur.»
Deux jours après, des ambassadeurs anglais arrivaient à Gand, chargés
par Henri VI d'offrir un secours de sept mille hommes.
Enfin, peu d'heures avant que les représentants des marchands
étrangers, des _nations_, comme on avait coutume de les nommer,
eussent salué les bords de l'Escaut, six mille Gantois, sous les
ordres de Jean de Vos, quittaient Gand par la route de Nevele pour se
diriger vers Bruges. Ils avaient pour mission de rappeler à leurs
anciens alliés leur serment de sacrifier d'étroites rivalités aux
intérêts d'une patrie commune, de les soutenir s'ils tentaient quelque
mouvement favorable, de les menacer peut-être dans le cas où
l'influence du duc y étoufferait tous les efforts de leurs amis. En
effet, ils apprirent bientôt que Louis de la Gruuthuse et Pierre
Bladelin avaient fait fermer les portes, et d'un commun accord ils
s'arrêtèrent à Moerbrugge, assez près du Beverhoutsveld. Un de leurs
trompettes se présenta à la porte de Sainte-Catherine avec plusieurs
lettres adressées aux divers métiers de Bruges: «S'il vous plaît,
écrivaient-ils aux Brugeois, nous faire assistence pour nous aidier à
entretenir nos droits et franchises, lesquels nous en nulle manière ne
pensons délaissier ne souffrir estre amendris à l'aide de Dieu et de
nos bons amis, nous vous promettons que nous vous ferons samblable
assistence à l'entretenement de vos droits et franchises, et que nous,
pour plus grand sureté de ces choses, jamais ne ferons paix sans vous;
car vous et nous ne porions mieulx entretenir iceulx nos droits et
franchises, se non par bonne union.» Ces lettres ne furent point
remises. Louis de la Gruuthuse et Pierre Bladelin, étant sortis par un
guichet pour parlementer, réussirent à persuader aux Gantois que les
magistrats de Bruges étaient disposés à appuyer leurs réclamations, et
que le but de leur voyage était atteint par la démarche des _nations_.
Les Gantois se retirèrent vers Oedelem et Knesselaere; ils acceptaient
comme un succès complet ces vagues et douteuses espérances.
Les marchands des _nations_ avaient déjà été admis à Gand dans la
_collace_. Dans un discours rédigé avec habileté, ils représentèrent
vivement les désastres qui menaçaient une contrée célèbre entre
toutes celles du monde par les richesses qu'elles devaient à son
commerce. Ils ajoutaient que les Gantois agiraient sagement en
cessant de rappeler à tout propos leurs franchises et leurs priviléges
et qu'il serait agréable au duc de leur voir supprimer leurs
«_chievetaineries_.» Les Gantois eussent craint de paraître, par leur
silence, renoncer à leurs priviléges: quant à la mission de leurs
capitaines, ils déclaraient qu'elle n'avait d'autre but que de
maintenir au milieu des agitations de la guerre la sécurité et l'ordre
intérieur, et l'on eût tout au plus consenti à leur donner un autre
nom. Cependant la médiation des _nations_ fut acceptée et quatre
religieux furent choisis pour seconder leurs efforts: c'étaient l'abbé
de Tronchiennes, le prieur des Chartreux, le prieur de Saint-Bavon et
un moine de la même abbaye, nommé Baudouin de Fosseux, dont la sœur
avait épousé Jean de Montmorency, grand chambellan de France. Ils
trouvèrent le duc à Termonde. Le prieur des Chartreux parla le
premier, puis l'un des marchands étrangers lut une cédule où ils
exposaient qu'ils se trouveraient, si la guerre ne se calmait point,
bientôt réduits à quitter la Flandre, «car, comme chascun peult
savoir, les marchands et les marchandises requièrent paix et pays de
paix, et nullement ne pevent soustenir la guerre.» Les conseillers du
duc délibérèrent et se plaignirent de ce que les Gantois étaient pires
que les Juifs, «car se les Juifs eussent véritablement sceu que nostre
benoit Sauveur Jésus-Christ eust esté Dieu, ils ne l'eussent point mis
à mort: mais les Gantois ne pouvoient et ne pevent ignorer que
monseigneur le duc ne fust et soit leur seigneur naturel.» Les Gantois
étaient si fiers, le duc si irrité qu'il était bien difficile de
concilier des prétentions tout opposées.
Les négociations se poursuivaient depuis quelques jours lorsque des
nouvelles importantes vinrent modifier profondément la situation des
choses. On avait appris en même temps à Gand et à Termonde que Charles
VII, cédant aux prières des députés flamands, voulait intervenir comme
médiateur dans les querelles du duc et de ses sujets et l'on savait
déjà que ses ambassadeurs étaient arrivés le 11 juin à Saint-Amand;
c'étaient: Louis de Beaumont, sénéchal de Poitou; Gui Bernard,
archidiacre de Tours, et maître Jean Dauvet, procureur général au
parlement; mais il leur avait été ordonné de placer à la tête de leur
ambassade le comte de Saint-Pol, l'un des plus illustres feudataires
du royaume qui, en ce moment même, combattait sous les drapeaux du duc
de Bourgogne et semblait, par l'étendue et la situation de ses
domaines, investi d'un droit d'arbitrage qui devait un jour lui
devenir fatal.
Les instructions destinées aux ambassadeurs français leur avaient été
remises à Bourges, le 5 juin; elles comprenaient deux points
principaux, deux réclamations également importantes pour la puissance
de la monarchie. La première s'appuyait bien moins sur l'équité que
sur le sentiment national de la France, blessé par le honteux traité
d'Arras et prêt à saisir avec empressement la première occasion
favorable pour le déchirer. Il s'agissait de la restitution des villes
de la Somme, sans rachat, sous le simple prétexte que la cession
n'avait eu lieu que pour protéger les pays du duc contre les
excursions des Anglais, et qu'elle était devenue sans objet par la
conquête de la Normandie et l'existence des trêves. Le sire de Croy
avait dit vrai, lors des conférences d'Arras, que le duc de Bourgogne
renoncerait volontiers aux avantages qui lui avaient été faits si
Charles VII acceptait les conditions mises à la paix par les Anglais,
et il suffit de rappeler, pour s'expliquer cette déclaration, que le
duc Philippe craignait en traitant séparément d'exciter à la fois les
murmures de la Flandre et la colère de l'Angleterre; mais on n'avait
rédigé aucun acte de cette promesse, essentiellement vague et sans
doute limitée aux négociations de cette époque. Le second point,
c'était la médiation du roi dans les affaires de Flandre, l'exercice
complet et entier de son droit de souveraineté dans ces provinces qui
formaient le plus riche héritage de la maison de Bourgogne, et les
envoyés de Charles VII se trouvaient chargés de travailler en son nom
au rétablissement de la paix.
Pour atteindre ce but, les ambassadeurs français tiendront au duc et
aux Gantois un langage tout différent. Ils diront au duc que le roi,
arbitre légitime de toutes les dissensions de ce genre, peut, à
l'exemple de ses prédécesseurs, les terminer, soit par sa sentence,
soit en recourant, contre ceux qui ne s'y soumettraient point, à la
force des armes. Ils exposeront, au contraire, aux Gantois que le roi,
qui décide seul dans toute l'étendue du royaume de la paix ou de la
guerre, est disposé à les préserver de toute oppression comme ses bons
et loyaux sujet. Dans le même système, ils devaient ou ajourner les
négociations relatives à la Flandre pour assurer le succès de celles
qui se rapporteraient à la restitution de villes de la Somme, ou bien,
si elle était contestée, présenter à la Flandre l'appui du roi contre
le duc de Bourgogne.
A Gand on lut publiquement, dans la journée du 14 juin, les lettres
qui annonçaient l'intervention du roi de France, et dès le lendemain
le capitaine de Saint-Nicolas, Jean de Vos, prit le commandement d'une
expédition dirigée contre le Hainaut.
Le duc de Bourgogne n'était pas moins impatient de renouveler la
guerre. Si les Gantois sentaient leur zèle se ranimer par l'espoir de
l'appui de Charles VII, il était important à ses yeux que leur défaite
immédiate rendît cet appui inutile ou superflu: le 13 juin il congédia
les députés des _nations_, rejetant avec dédain la trêve de six mois
qu'ils avaient demandée et leur proposition de remplacer désormais le
nom que portaient les capitaines (_hooftmans_) par celui de
_gouverneurs_, _recteurs_, ou _deffendeurs_. L'armée bourguignonne
avait reçu d'importants renforts et était prête à envahir le pays de
Waes. Le duc le déclara lui-même aux députés des _nations_. Quelques
heures plus tard il eût pu, pour les en convaincre, leur montrer les
flammes qui s'élevaient à l'horizon au-dessus de ces heureuses
campagnes enrichies par les bienfaits d'une longue paix.
Le sire de Contay et trois cents hommes d'armes avaient passé
l'Escaut, près du bourg de Rupelmonde, dont les Bourguignons avaient
depuis longtemps incendié les habitations. Ces ruines leur offrirent
un abri où ils se fortifièrent avec quelques coulevrines. La nuit
s'écoula dans une grande inquiétude: deux mille Gantois occupaient
Tamise; ils étaient au nombre de quatre mille à Basele: on craignait
qu'ils ne se réunissent à Rupelmonde pour repousser le sire de Contay
et ses compagnons.
Cependant l'aurore se leva: les Gantois n'avaient fait aucun
mouvement, soit qu'ils ignorassent la tentative des Bourguignons, soit
qu'ils crussent leur troupe plus nombreuse, et d'autres chevaliers ne
tardèrent pas à rejoindre le sire de Contay. Le comte de Saint-Pol et
le sire de Chimay traversèrent les premiers le fleuve avec
l'avant-garde, composée de mille archers et de trois cents lances:
toutes les enseignes furent aussitôt déployées et guidèrent les
combattants vers Basele. Les Gantois, surpris et chassés de leurs
retranchements par les archers, se réfugiaient précipitamment dans
l'église et dans une maison fortifiée qui en était voisine. On les y
assiégea. Les archers décochaient leurs traits sur tous ceux qui se
montraient aux fenêtres, et la plupart des hommes d'armes, entraînés
par leur exemple, abandonnaient leurs rangs et accouraient en désordre
pour prendre part à l'assaut, lorsqu'une troupe nombreuse de Gantois
qui avait quitté Tamise les attaqua inopinément. Un cri d'effroi avait
retenti parmi les hommes d'armes bourguignons et une sanglante mêlée
s'engagea aussitôt autour de la bannière du comte de Saint-Pol.