L'inquiétude des habitants s'était un peu calmée, quand une troupe de

cultivateurs s'introduisit à Audenarde sous le prétexte du jour du

marché, avec des armes cachées sous leurs vêtements. A leurs cris,

quelques bourgeois se soulevèrent; mais l'intrépidité du sire de

Lalaing arrêta l'insurrection avant qu'elle eût pu se développer et la

rejeta hors de la ville (13 avril 1452).

Cette tentative, aussi bien que celle qui avait été précédemment

dirigée contre le château de Gavre, avait eu lieu de concert avec les

trois capitaines de Gand. Dans la soirée de la veille, ils avaient

reçu un message des habitants de la châtellenie d'Audenarde qui

favorisaient leurs projets, et ils avaient immédiatement convoqué tous

leurs amis pour leur représenter que la châtellenie d'Audenarde

relevait de Gand et qu'il fallait la secourir et la délivrer. A les

entendre, il ne leur devait pas être moins aisé, dès qu'ils auraient

défait le sire de Lalaing, d'aller attaquer le duc de Bourgogne, et

déjà ils répétaient; «Allons, allons à Philippin aux grandes jambes!»

Liévin Boone décida le mouvement en montrant une besace pleine de

grandes clefs qu'il prétendait être celles de la forteresse

d'Audenarde, et il partagea avec Jean Willaey l'honneur de commander

tous ceux qu'il avait séduits par ses astucieux discours.

Il était près de midi quand Boone et Willaey parurent devant

Audenarde. Apprenant que leur complot avait échoué, ils se

contentèrent d'annoncer aux habitants que, loin d'être guidés par des

desseins hostiles, ils venaient uniquement les aider à repousser les

étrangers qui voudraient s'introduire dans leur ville, et qu'ils

espéraient être reçus en amis; mais Simon de Lalaing leur fit répondre

qu'il était faux que des étrangers menaçassent Audenarde, et que si

les Gantois croyaient, par leur présence, exciter quelque nouvelle

sédition, ils seraient déçus dans leur attente.

Lorsqu'on sut à Gand que les capitaines étaient sortis de la ville

avec un petit nombre de bourgeois, moins hardis que présomptueux, pour

combattre l'un des plus braves chevaliers bourguignons, qui pouvait

appeler des renforts soit des garnisons du Hainaut, soit de l'armée

que le comte d'Etampes réunissait à Seclin, l'inquiétude fut vive,

l'alarme universelle. On pouvait craindre que la renommée de la cité

de Gand ne fût compromise et que l'opprobre d'une défaite n'affaiblît

la puissance de son droit. L'agitation s'accrut au moment où l'on

apprit la réponse énergique du sire de Lalaing, et les bourgeois, quel

que fût leur sentiment sur le caractère de l'expédition, crurent

devoir faire proclamer sans délai la _wapening_ pour s'associer à un

armement que leur prudence eût désavoué si, avant de l'entreprendre,

on eût jugé utile de la consulter. Liévin Boone, Jean Willaey et

Everard Van Botelaere triomphaient: ils avaient réussi, par une

démarche téméraire, à engager l'honneur, le repos et la prospérité de

leurs concitoyens dans une guerre acharnée. Ils espéraient qu'elle

confondrait désormais dans une même cause les intérêts sacrés des

libertés publiques et les intérêts ambitieux de leur dictature.

Au son de la cloche du beffroi, toute la commune de Gand s'assembla.

Dix-huit ou vingt mille combattants, choisis dans les _connétablies_,

prirent les armes et sortirent des remparts de Gand, suivis d'une

artillerie si nombreuse qu'il n'était en Europe pas de roi qui n'en

eût été jaloux. De village en village des renforts importants venaient

les rejoindre, et leur premier soin en arrivant devant Audenarde fut

de se diviser en deux corps: l'un campait sur les bords de l'Escaut,

que l'on y traversait sur un pont construit à la hâte, l'autre

occupait la route d'Alost; le blocus établi autour de la ville ne

permettait aux assiégés de recevoir ni secours, ni approvisionnements,

et l'artillerie des Gantois vomissait sans relâche au milieu d'eux, de

ses mille bouches tonnantes, une grêle de projectiles incendiaires.

Simon de Lalaing se préparait toutefois à une vaillante résistance:

par son ordre, on avait détruit les faubourgs, et dans toutes les rues

on avait placé de grandes cuves remplies d'eau où l'on jetait avec des

pelles les boulets, rougis au feu, des bombardes gantoises.

Le 15 avril, un messager du sire de Lalaing, qui avait réussi à

grand'peine à traverser l'armée des assiégeants, arriva à Bruxelles.

Le duc Philippe comprit toute la gravité de la situation qui attachait

de nouveau aux murs d'Audenarde le maintien de l'autorité du prince ou

le triomphe des communes insurgées. Il congédia les députés de la

Flandre dont les pacifiques tentatives étaient restées stériles, et

tandis qu'il adressait en toute hâte au comte d'Etampes l'ordre de se

porter en avant avec les milices picardes et bourguignonnes campées à

Seclin, il monta lui-même à cheval, avec ses conseillers et ses

chambellans, pour se diriger vers les frontières de la Flandre et du

Hainaut. Il arriva le même soir à Ath, plein d'agitation et

d'inquiétude. Tous les récits lui représentaient la grande puissance

des Gantois, et il avait appris en passant à Enghien que six cents

paysans de Sotteghem, conduits par Gauthier Leenknecht, Samson Van den

Bossche et Galiot Van Leys, avaient escaladé les murs de Grammont; on

y attendait, ajoutait-on, des renforts que Gauthier Leenknecht s'était

empressé d'aller chercher à Gand. Le duc de Bourgogne n'avait en ce

moment avec lui qu'un petit nombre d'hommes d'armes; mais, trois cents

chevaliers s'avancèrent aussitôt, sous les ordres de Jean de Croy,

pour rétablir sa bannière sur les remparts de Grammont. Samson Van den

Bossche et Galiot Van Leys opposèrent une vive résistance: leur mort

livra la ville aux chevaliers bourguignons, et elle avait été

abandonnée pendant deux heures au pillage des Picards, quand Jean de

Croy, craignant le retour inopiné de Gauthier Leenknecht et d'un corps

gantois, donna l'ordre de charger le butin sur des chariots et de

reprendre la route du Hainaut.

Cependant le comte d'Etampes avait vu l'armée réunie à Seclin

atteindre le nombre de dix ou douze mille combattants, parmi lesquels

on remarquait un grand nombre d'illustres chevaliers, tels que les

sires de Hornes, de Wavrin, de Lannoy, de Montmorency, de Harnes, de

Dreuil, de Dampierre. Dès qu'il apprit la tentative de Liévain Boone,

il se dirigea vers le pont d'Espierres, que les Gantois avaient

fortifié pour défendre le passage de l'Escaut. Les Picards se jetèrent

aussitôt à l'eau pour forcer leurs retranchements; ils étaient guidés

par Jacques de Lalaing, qui avait voulu faire partie de cette

expédition pour être le premier à secourir Simon de Lalaing, dont il

était le neveu. Les Gantois, inférieurs en nombre, cédèrent: les uns

battirent en retraite sous les ordres de Jean Boterman; les autres se

réfugièrent dans l'église d'Espierres et y soutinrent un assaut où

furent blessés le sire de Roye et Antoine de Rochefort (21 avril

1452).

Le comte d'Etampes poursuivit sa marche vers Helchin, dont il

reconquit le château, ancien domaine des évêques de Tournay. Quelques

lances et quelques archers, qu'il avait envoyés en avant sous la

conduite de Jacques de Lalaing, pour reconnaître la position des

Gantois devant les murs d'Audenarde, l'avaient à peine rejoint lorsque

des lettres du duc lui furent remises; Philippe l'invitait à venir

unir ses forces à celles qu'il avait lui-même rassemblées à Grammont,

jugeant qu'il était imprudent de songer à aller, avec des ressources

trop peu considérables, attaquer les Gantois dont on évaluait le

nombre à trente mille hommes.

L'habileté du duc calculait les chances d'une bataille: pour des

chevaliers, plus le combat était inégal, plus il était glorieux. Le

comte d'Etampes convoqua le conseil. Quelques-uns prétendaient qu'il

fallait obéir au duc, mais le plus grand nombre s'écriaient que ce

serait une grande honte que de s'être approché des Gantois sans les

attaquer, et d'abandonner ainsi sans secours les chevaliers enfermés à

Audenarde. Leur avis fut adopté, et dès ce moment on commença à tout

préparer pour le combat. Deux hommes, qui connaissaient bien les

chemins et la langue du pays, avaient été choisis pour avertir Simon

de Lalaing de la tentative qu'on allait faire pour le délivrer; en

effet, ils réussirent à traverser l'Escaut, et Simon de Lalaing

ordonna que pendant toute la nuit on travaillât à démurer les portes

de la ville, afin qu'il pût assaillir les Gantois au premier moment

favorable.

Le lendemain, dès l'aube du jour, le comte d'Etampes se mit en marche,

précédé du bâtard de Bourgogne qui commandait l'avant-garde: aussitôt

qu'il apprit qu'on n'était plus loin d'Audenarde, il pria le bâtard de

Saint-Pol de l'armer chevalier; puis il donna lui-même l'accolade au

bâtard de Bourgogne, à Philippe de Hornes, aux sires de Rubempré, de

Crèvecœur, d'Aymeries, de Miraumont, et à un grand nombre d'autres

écuyers. Jacques de Lalaing les exhorta à bien combattre. «Voilà leur

dit-il, l'heure de gagner honorablement vos éperons dorés.» Il

racontait qu'il avait remarqué un endroit où le retranchement des

ennemis était peu élevé et leur fossé peu profond, et il ajoutait

qu'il serait fier de s'avancer avec eux pour disperser la multitude

des Gantois. A sa voix, ils se dirigèrent vers une troupe de milices

communales qui s'était rangée en bataille dans un champ labouré,

protégée par quelques fortifications qui coupaient la grande route

d'Audenarde à Courtray. Bien que les Gantois leur présentassent

bravement la pointe de leurs piques, les chevaliers, d'un effort

vigoureux, rompirent leurs premiers rangs; mais ils se ralliaient et

se mettaient déjà en bon ordre, quand Jacques de Lalaing,

aiguillonnant son cheval de l'éperon, se précipita plus avant: tous

les chevaliers suivirent son exemple. Ils combattaient entourés

d'ennemis qui les séparaient sans pouvoir se secourir les uns les

autres. Enfin d'autres chevaliers parvinrent à les rejoindre et

forcèrent les Gantois à se retirer. Le comte d'Etampes, avec le gros

de l'armée, paraissait déjà. Les archers picards décochaient sur les

Gantois une nuée de flèches qui traversaient leurs hauberts et les

atteignaient de loin sans qu'ils pussent se défendre. Dès ce moment,

le désordre se mit dans leurs rangs, et ils se replièrent

précipitamment vers Gand sans être poursuivis (24 avril).

Le comte d'Etampes laissa son armée à Heyne et entra à Audenarde; de

là, il envoya un héraut à Grammont annoncer sa victoire au duc.

Philippe fit aussitôt sonner les trompettes et ordonna qu'on se hâtât

de prendre les armes pour couper la retraite des Gantois. Le comte de

Saint-Pol et Jean de Croy s'armèrent les premiers et galopèrent

jusqu'à l'entrée des maladreries de Gand, près de Merlebeke: là, sur

le tertre d'un moulin, sept ou huit cents tisserands s'étaient ralliés

sous la bannière de Notre-Dame. A mesure que les archers picards

arrivaient, les chevaliers les rangeaient en bon ordre; mais dès le

premier mouvement qu'ils firent pour attaquer les Gantois, ceux-ci se

retirèrent dans les faubourgs, poursuivis et harcelés de toutes parts.

Au milieu de cette confusion et de ce désordre, on remarqua le courage

d'un bourgeois, nommé Seyssone, qui portait leur étendard. Couvert de

blessures, il combattait à genoux et continuait à se défendre: bientôt

il ne put plus se soutenir et tomba étendu sur le sol; mais, lorsqu'on

l'acheva, sa main n'avait pas quitté la bannière qui lui était

confiée.

Le duc de Bourgogne et le comte de Charolais s'étaient avancés

jusqu'aux faubourgs de Gand. Toutes les cloches de la ville sonnaient

à pleines volées, et le peuple, s'armant au son du tocsin, se

précipitait vers les portes et sur les remparts. Dans cette situation,

le duc de Bourgogne n'osa pas, avec le petit nombre de chevaliers qui

l'entouraient, livrer sa fortune aux chances incertaines d'une lutte

décisive. Le même soir, il effectua sa retraite du côté du château de

Gavre, dont il espérait intimider la garnison; mais elle refusa de

parlementer, et pendant toute la nuit ses canons ne cessèrent de tirer

sur les sergents d'armes picards qui campaient dans les champs et au

milieu des jardins. Le lendemain, Philippe se retira à Grammont, après

avoir chargé le sire de Miraumont d'observer les mouvements des

Gantois.

Tout retraçait dans la première ville de la Flandre le spectacle

ordinaire des peuples livrés aux orages des révolutions, que frappe un

désastre subit et imprévu. Une accusation de trahison avait retenti

contre les capitaines de Gand: peut-être leur incapacité et leur

défaite étaient-elles leur plus grand crime aux yeux de la multitude;

mais ils resteront toujours coupables, devant l'histoire et devant la

postérité, d'avoir excité l'anarchie qui avait préparé la guerre, et

d'avoir plus tard provoqué la guerre pour éterniser l'anarchie. L'épée

que leurs mains débiles, ambitieuses de gloire et de puissance,

avaient essayé de soulever, était devenue l'instrument de leur honte;

la hache du bourreau, que pendant longtemps ils avaient promenée sur

les places publiques rougie du sang des victimes, retomba sur leur

tête. Il n'y avait rien, ni dans les souvenirs de leur pouvoir, ni

dans les accidents de leurs revers, qui pût les justifier ou atténuer

leurs fautes. Arrêtés le 25 avril, peu d'heures après le combat de

Merlebeke, ils périrent cinq jours après: ils léguaient à leurs juges,

comme une fatale nécessité, le soin de venger ceux qu'ils avaient

conduits à la déplorable expédition d'Audenarde, et dans les derniers

jours d'avril, après une revue de tous les habitants en état de porter

les armes, les bourgeois élurent pour capitaines Pierre Van den

Bossche, que Jean de Vos remplaça bientôt après, Jacques Meussone,

Jean de Melle, Pierre Van den Ackere et Guillaume de Vaernewyck. En

1199, Marc de Vaernewyck était déjà l'un des plus riches bourgeois de

la cité de Gand. Yvain et Thomas de Vaernewyck accompagnèrent Gui de

Dampierre au château de Compiègne; Simon de Vaernewyck combattit à la

journée de Courtray. Peu d'années plus tard, Guillaume de Vaernewyck

fut tour à tour l'un des témoins qui signèrent l'acte d'appel de Louis

de Nevers contre Philippe le Bel, et l'un des échevins qui résistèrent

à Louis de Male, devenu l'allié de Philippe de Valois. L'un de ses

fils était Philippe d'Artevelde au siége d'Audenarde. Il ne faut point

s'étonner de la perpétuité des noms dans ces grandes communes, où les

libertés dont ils servaient la cause étaient si anciennes qu'elles

semblaient avoir toujours existé.

Sous l'influence de cette élection qui retrempait toutes les forces de

la commune aux sources les plus pures de sa gloire et de ses

franchises, une énergie admirable succéda à l'abattement le plus

profond. Quelques vives escarmouches attestèrent combien il faudrait

verser de sang pour la vaincre et la dompter. Le sire de Lalaing fut

repoussé devant la porte de Saint-Pierre. Une attaque, que le comte

d'Etampes dirigea contre le château de Malte, situé près du village de

Saint-Denis, qui appartenait à messire Baudouin Rym, ne fut guère plus

heureuse. Il ne parvint à s'en rendre maître qu'avec de grandes

pertes, et vit succomber dans cet assaut l'un des plus vaillants

chevaliers de l'armée, messire Jean de Miraumont, qui fut atteint d'un

trait dans la poitrine; enfin, au moment où il croyait, après de longs

efforts, s'être assuré de l'honneur de la journée en détruisant les

faibles murailles qui l'avaient arrêté, il apprit que le capitaine des

chaperons blancs avait enlevé Deynze et le château de Peteghem (mai

1452).

Lorsque le duc connut la résistance opiniâtre des Gantois et la mort

de Jean de Miraumont, il ordonna qu'on tranchât la tête à tous les

prisonniers qui étaient en son pouvoir, et promit un marc d'argent à

quiconque lui en amènerait. Ces supplices ne pouvaient toutefois lui

tenir lieu de victoires. On reconnut, dans un conseil tenu à

Audenarde, que puisqu'il était impossible de s'emparer immédiatement

de Gand, il fallait affaiblir les ressources de ses habitants en

interceptant toutes leurs communications. Le comte d'Etampes resta à

Audenarde; les sires de Saint-Pol et de Croy se rendirent à Alost; les

sires d'Halewyn et de Commines à Courtray.

Le duc de Bourgogne et le comte de Charolais s'étaient réservé le soin

d'occuper Termonde, point fort important par sa position sur l'Escaut,

près de la Zélande et du Brabant. Philippe s'empressa d'y construire

un pont fortifié, afin que son armée pût à son gré faire des

excursions sur la rive gauche du fleuve. Ces expéditions avaient lieu

le plus souvent la nuit; mais la garnison de Termonde ne réussissait

point à surprendre les Gantois qui défendaient le pays de Waes.

Partout où elle se présentait, ses projets étaient connus et leur

accomplissement semblait devenu impossible, quand le hasard fit

remarquer au haut du clocher de Termonde une petite lumière qui

servait de signal. Deux espions des Gantois y furent découverts et

bientôt après décapités. Les tentatives des Bourguignons continuaient

toutefois à être couronnées de peu de succès. Les bandes armées que

Philippe avait envoyé piller le pays jusqu'aux portes de Gand furent

surprises à Lembeke et à Melle: tout le butin qu'elles avaient réuni

leur fut enlevé, et par de justes mais cruelles représailles, les

prisonniers furent mis à mort. Peu de jours après elles échouèrent de

nouveau lorsqu'elles voulurent disperser les ouvriers qui

travaillaient aux fossés de la ville, près de la porte Saint-Liévin.

Jacques Meussone les repoussa, et une décharge de coulevrines, placées

au haut d'une maison qui avait appartenu à Galiot Van Leys, l'un des

capitaines gantois tués à Grammont, acheva de mettre le désordre dans

leurs rangs.

La puissance des Gantois ne résidait pas uniquement dans les

retranchements qu'ils avaient élevés autour de leur ville au bord des

canaux, à la jonction des routes, à l'entrée des villages. Ce n'était

pas seulement en Flandre que les Gantois comptaient des alliés secrets

dans les villes inquiètes pour leurs priviléges et parmi les

populations des campagnes que le duc de Bourgogne avait, disait-on,

menacées d'un impôt sur le blé, aussi onéreux pour elles que la

gabelle du sel pour les bourgeois des villes. Hors des frontières de

Flandre, le souvenir des mémorables confédérations du quatorzième

siècle s'était également conservé dans tous les esprits, et le

sentiment des mêmes intérêts et des mêmes périls pouvait produire de

nouvelles alliances, fatales à l'ambition du duc de Bourgogne. Les

Gantois avaient réclamé le secours des Liégeois et entretenaient avec

eux des relations suivies. La ville de Tournay les favorisait, et

pendant toute la guerre les biens qui appartenaient à ses habitants

furent respectés des Gantois. A Mons, on avait doublé la garde des

portes. Les échevins de Gand écrivaient à ceux de Dordrecht comme à

des amis dont l'appui leur était assuré, et l'on venait de trancher la

tête à Simon Uutenhove, qui avait été arrêté près de Biervliet porteur

d'un message des bourgeois de Gand «pour séduire et à eux attraire

ceulx de Hollande.»

Au moment où le duc de Bourgogne se préparait à tenter un nouvel

effort contre la commune de Gand dont la résistance attirait

l'attention et sans doute aussi les sympathies et les vœux de tant

d'autres communes, il se trouvait placé entre la nécessité de ne pas

laisser se développer une insurrection formidable et la crainte de

s'exposer à une défaite qui eût pu être le signal d'un semblable

mouvement dans toutes les provinces voisines: il résolut donc de

recommencer la guerre avec ordre et avec prudence en enlevant

successivement aux Gantois toutes les barrières qui les protégeaient.

Le duc chargea le comte d'Etampes de diriger l'attaque du côté de

Nevele; il se réserva le soin d'envahir le pays de Waes. Dès le 13

mai, on découvrit une conspiration formée pour lui livrer cette riche

et importante contrée. Le duc de Bourgogne ne se découragea point

toutefois; il ne devait se consoler du mauvais succès de ce complot

qu'en en préparant d'autres plus menaçants et plus terribles.

En 1337, Philippe de Valois avait choisi la plus vénérable de toutes

les solennités de la grande semaine des chrétiens pour surprendre les

bourgeois de Gand livrés à l'exercice des saints et paisibles devoirs

de la religion. En 1452, son arrière-petit-fils Philippe, troisième

duc de Bourgogne de la maison de Valois, résout une attaque générale

contre Gand, et le jour qu'il fixe pour exécuter avec la même ruse de

semblables desseins est celui de la fête de l'Ascension (18 mai 1452).

En 1337, Jacques d'Artevelde s'armait avec la commune entière pour

repousser l'agression, et son génie faisait sortir de la victoire la

puissance, la grandeur, l'ordre et la paix même du pays. En 1452, l'on

retrouve chez les bourgeois, dans chaque acte isolé de leur vie, ou le

même courage, ou le même dévouement; mais ils ne voient apparaître au

milieu d'eux aucun de ces hommes qui s'élèvent au sein des difficultés

et des périls pour les dominer de tout l'éclat de leur gloire; cette

stérilité des peuples à produire à l'heure venue les intelligences

supérieures qui manquent à leurs destinées n'est que trop souvent le

signe certain de leur décadence.

Les sires de Lannoy, d'Humières, de Lalaing commandaient l'armée qui

sortit de Termonde. La plupart des archers du duc les avaient suivis

sous les ordres du bâtard de Renty. Ils s'emparèrent sans résistance

des premiers retranchements qui s'offrirent à eux. Mais avant de se

retirer, l'un des capitaines gantois mit le feu au bourg de Zele pour

que les Bourguignons ne pussent ni le piller ni s'y établir. De Zele,

les hommes d'armes bourguignons se dirigèrent vers Lokeren. Là comme

ailleurs, les Gantois ne s'attendaient point à être attaqués. Les uns

cherchèrent à la hâte un asile dans l'église, les autres s'enfuirent

au delà de la Durme. Heureusement, ils avaient depuis longtemps, par

mesure de précaution, rompu le pont qui conduisait au pays de Waes

pour le remplacer par une planche étroite où l'on ne pouvait passer,

même à pied, qu'avec peine.

Les hommes d'armes du duc s'étaient divisés: la plupart entouraient

l'église; d'autres, sous les ordres du sire de Lalaing, se

précipitèrent vers la Durme. Un écuyer breton fut le premier qui

cherchât à en forcer le passage, mais il avait peu d'espoir d'y

parvenir, lorsqu'on vint annoncer qu'on avait découvert, un peu plus

loin, un gué facile à franchir. Jacques de Lalaing s'y porta aussitôt,

accompagné d'une centaine d'hommes, et poursuivit les Gantois jusque

dans les bois.

Pendant ces escarmouches, le bâtard de Renty s'était arrêté au milieu

du bourg, dans un carrefour dont les principales rues se dirigeaient

vers l'église et vers la rivière. Ce fut de là que, durant deux

heures, les Picards se répandirent de maison en maison pour piller et

chercher du butin. Cependant les sons du tocsin descendaient, à

travers les campagnes, des clochers de tous les villages environnants.

Les fugitifs semaient au loin le récit des dévastations dont ils

avaient été les témoins. Les paysans s'armaient: les uns s'avançaient

vers Lokeren parles grands chemins, les autres se glissaient à travers

les champs couverts de moissons ou le long des haies pour surprendre

leurs ennemis.

Le sire de Lalaing était allé rallier ceux de ses hommes d'armes qui

étaient restés au delà de la Durme, afin d'aider le sire d'Humières à

attaquer les Gantois retranchés dans l'église de Lokeren: à peine

s'était-il éloigné que le bâtard de Renty, cédant à un sentiment subit

d'effroi, abandonna ses archers sous le prétexte d'aller s'aboucher

lui-même avec le sire d'Humières. Son départ fut le signal d'une

terreur panique. Tous fuyaient au plus vite: la plupart abandonnaient

même leurs chevaux pour franchir plus aisément les obstacles qui

s'offraient devant eux. A mesure qu'ils pénétraient plus avant dans un

pays qu'ils ne connaissaient point, séparés les uns des autres par de

larges fossés et par les arbres dont les Gantois avaient jonché les

chemins, leur déroute devenait plus complète. Il suffisait qu'on leur

criât: Voilà les Gantois! pour qu'ils fussent si épouvantés «que les

vaillants ne les povoient «rassurer.»

Histoire de Flandre (T. 3/4) · 第 19 / 25 段