cultivateurs s'introduisit à Audenarde sous le prétexte du jour du
marché, avec des armes cachées sous leurs vêtements. A leurs cris,
quelques bourgeois se soulevèrent; mais l'intrépidité du sire de
Lalaing arrêta l'insurrection avant qu'elle eût pu se développer et la
rejeta hors de la ville (13 avril 1452).
Cette tentative, aussi bien que celle qui avait été précédemment
dirigée contre le château de Gavre, avait eu lieu de concert avec les
trois capitaines de Gand. Dans la soirée de la veille, ils avaient
reçu un message des habitants de la châtellenie d'Audenarde qui
favorisaient leurs projets, et ils avaient immédiatement convoqué tous
leurs amis pour leur représenter que la châtellenie d'Audenarde
relevait de Gand et qu'il fallait la secourir et la délivrer. A les
entendre, il ne leur devait pas être moins aisé, dès qu'ils auraient
défait le sire de Lalaing, d'aller attaquer le duc de Bourgogne, et
déjà ils répétaient; «Allons, allons à Philippin aux grandes jambes!»
Liévin Boone décida le mouvement en montrant une besace pleine de
grandes clefs qu'il prétendait être celles de la forteresse
d'Audenarde, et il partagea avec Jean Willaey l'honneur de commander
tous ceux qu'il avait séduits par ses astucieux discours.
Il était près de midi quand Boone et Willaey parurent devant
Audenarde. Apprenant que leur complot avait échoué, ils se
contentèrent d'annoncer aux habitants que, loin d'être guidés par des
desseins hostiles, ils venaient uniquement les aider à repousser les
étrangers qui voudraient s'introduire dans leur ville, et qu'ils
espéraient être reçus en amis; mais Simon de Lalaing leur fit répondre
qu'il était faux que des étrangers menaçassent Audenarde, et que si
les Gantois croyaient, par leur présence, exciter quelque nouvelle
sédition, ils seraient déçus dans leur attente.
Lorsqu'on sut à Gand que les capitaines étaient sortis de la ville
avec un petit nombre de bourgeois, moins hardis que présomptueux, pour
combattre l'un des plus braves chevaliers bourguignons, qui pouvait
appeler des renforts soit des garnisons du Hainaut, soit de l'armée
que le comte d'Etampes réunissait à Seclin, l'inquiétude fut vive,
l'alarme universelle. On pouvait craindre que la renommée de la cité
de Gand ne fût compromise et que l'opprobre d'une défaite n'affaiblît
la puissance de son droit. L'agitation s'accrut au moment où l'on
apprit la réponse énergique du sire de Lalaing, et les bourgeois, quel
que fût leur sentiment sur le caractère de l'expédition, crurent
devoir faire proclamer sans délai la _wapening_ pour s'associer à un
armement que leur prudence eût désavoué si, avant de l'entreprendre,
on eût jugé utile de la consulter. Liévin Boone, Jean Willaey et
Everard Van Botelaere triomphaient: ils avaient réussi, par une
démarche téméraire, à engager l'honneur, le repos et la prospérité de
leurs concitoyens dans une guerre acharnée. Ils espéraient qu'elle
confondrait désormais dans une même cause les intérêts sacrés des
libertés publiques et les intérêts ambitieux de leur dictature.
Au son de la cloche du beffroi, toute la commune de Gand s'assembla.
Dix-huit ou vingt mille combattants, choisis dans les _connétablies_,
prirent les armes et sortirent des remparts de Gand, suivis d'une
artillerie si nombreuse qu'il n'était en Europe pas de roi qui n'en
eût été jaloux. De village en village des renforts importants venaient
les rejoindre, et leur premier soin en arrivant devant Audenarde fut
de se diviser en deux corps: l'un campait sur les bords de l'Escaut,
que l'on y traversait sur un pont construit à la hâte, l'autre
occupait la route d'Alost; le blocus établi autour de la ville ne
permettait aux assiégés de recevoir ni secours, ni approvisionnements,
et l'artillerie des Gantois vomissait sans relâche au milieu d'eux, de
ses mille bouches tonnantes, une grêle de projectiles incendiaires.
Simon de Lalaing se préparait toutefois à une vaillante résistance:
par son ordre, on avait détruit les faubourgs, et dans toutes les rues
on avait placé de grandes cuves remplies d'eau où l'on jetait avec des
pelles les boulets, rougis au feu, des bombardes gantoises.
Le 15 avril, un messager du sire de Lalaing, qui avait réussi à
grand'peine à traverser l'armée des assiégeants, arriva à Bruxelles.
Le duc Philippe comprit toute la gravité de la situation qui attachait
de nouveau aux murs d'Audenarde le maintien de l'autorité du prince ou
le triomphe des communes insurgées. Il congédia les députés de la
Flandre dont les pacifiques tentatives étaient restées stériles, et
tandis qu'il adressait en toute hâte au comte d'Etampes l'ordre de se
porter en avant avec les milices picardes et bourguignonnes campées à
Seclin, il monta lui-même à cheval, avec ses conseillers et ses
chambellans, pour se diriger vers les frontières de la Flandre et du
Hainaut. Il arriva le même soir à Ath, plein d'agitation et
d'inquiétude. Tous les récits lui représentaient la grande puissance
des Gantois, et il avait appris en passant à Enghien que six cents
paysans de Sotteghem, conduits par Gauthier Leenknecht, Samson Van den
Bossche et Galiot Van Leys, avaient escaladé les murs de Grammont; on
y attendait, ajoutait-on, des renforts que Gauthier Leenknecht s'était
empressé d'aller chercher à Gand. Le duc de Bourgogne n'avait en ce
moment avec lui qu'un petit nombre d'hommes d'armes; mais, trois cents
chevaliers s'avancèrent aussitôt, sous les ordres de Jean de Croy,
pour rétablir sa bannière sur les remparts de Grammont. Samson Van den
Bossche et Galiot Van Leys opposèrent une vive résistance: leur mort
livra la ville aux chevaliers bourguignons, et elle avait été
abandonnée pendant deux heures au pillage des Picards, quand Jean de
Croy, craignant le retour inopiné de Gauthier Leenknecht et d'un corps
gantois, donna l'ordre de charger le butin sur des chariots et de
reprendre la route du Hainaut.
Cependant le comte d'Etampes avait vu l'armée réunie à Seclin
atteindre le nombre de dix ou douze mille combattants, parmi lesquels
on remarquait un grand nombre d'illustres chevaliers, tels que les
sires de Hornes, de Wavrin, de Lannoy, de Montmorency, de Harnes, de
Dreuil, de Dampierre. Dès qu'il apprit la tentative de Liévain Boone,
il se dirigea vers le pont d'Espierres, que les Gantois avaient
fortifié pour défendre le passage de l'Escaut. Les Picards se jetèrent
aussitôt à l'eau pour forcer leurs retranchements; ils étaient guidés
par Jacques de Lalaing, qui avait voulu faire partie de cette
expédition pour être le premier à secourir Simon de Lalaing, dont il
était le neveu. Les Gantois, inférieurs en nombre, cédèrent: les uns
battirent en retraite sous les ordres de Jean Boterman; les autres se
réfugièrent dans l'église d'Espierres et y soutinrent un assaut où
furent blessés le sire de Roye et Antoine de Rochefort (21 avril
1452).
Le comte d'Etampes poursuivit sa marche vers Helchin, dont il
reconquit le château, ancien domaine des évêques de Tournay. Quelques
lances et quelques archers, qu'il avait envoyés en avant sous la
conduite de Jacques de Lalaing, pour reconnaître la position des
Gantois devant les murs d'Audenarde, l'avaient à peine rejoint lorsque
des lettres du duc lui furent remises; Philippe l'invitait à venir
unir ses forces à celles qu'il avait lui-même rassemblées à Grammont,
jugeant qu'il était imprudent de songer à aller, avec des ressources
trop peu considérables, attaquer les Gantois dont on évaluait le
nombre à trente mille hommes.
L'habileté du duc calculait les chances d'une bataille: pour des
chevaliers, plus le combat était inégal, plus il était glorieux. Le
comte d'Etampes convoqua le conseil. Quelques-uns prétendaient qu'il
fallait obéir au duc, mais le plus grand nombre s'écriaient que ce
serait une grande honte que de s'être approché des Gantois sans les
attaquer, et d'abandonner ainsi sans secours les chevaliers enfermés à
Audenarde. Leur avis fut adopté, et dès ce moment on commença à tout
préparer pour le combat. Deux hommes, qui connaissaient bien les
chemins et la langue du pays, avaient été choisis pour avertir Simon
de Lalaing de la tentative qu'on allait faire pour le délivrer; en
effet, ils réussirent à traverser l'Escaut, et Simon de Lalaing
ordonna que pendant toute la nuit on travaillât à démurer les portes
de la ville, afin qu'il pût assaillir les Gantois au premier moment
favorable.
Le lendemain, dès l'aube du jour, le comte d'Etampes se mit en marche,
précédé du bâtard de Bourgogne qui commandait l'avant-garde: aussitôt
qu'il apprit qu'on n'était plus loin d'Audenarde, il pria le bâtard de
Saint-Pol de l'armer chevalier; puis il donna lui-même l'accolade au
bâtard de Bourgogne, à Philippe de Hornes, aux sires de Rubempré, de
Crèvecœur, d'Aymeries, de Miraumont, et à un grand nombre d'autres
écuyers. Jacques de Lalaing les exhorta à bien combattre. «Voilà leur
dit-il, l'heure de gagner honorablement vos éperons dorés.» Il
racontait qu'il avait remarqué un endroit où le retranchement des
ennemis était peu élevé et leur fossé peu profond, et il ajoutait
qu'il serait fier de s'avancer avec eux pour disperser la multitude
des Gantois. A sa voix, ils se dirigèrent vers une troupe de milices
communales qui s'était rangée en bataille dans un champ labouré,
protégée par quelques fortifications qui coupaient la grande route
d'Audenarde à Courtray. Bien que les Gantois leur présentassent
bravement la pointe de leurs piques, les chevaliers, d'un effort
vigoureux, rompirent leurs premiers rangs; mais ils se ralliaient et
se mettaient déjà en bon ordre, quand Jacques de Lalaing,
aiguillonnant son cheval de l'éperon, se précipita plus avant: tous
les chevaliers suivirent son exemple. Ils combattaient entourés
d'ennemis qui les séparaient sans pouvoir se secourir les uns les
autres. Enfin d'autres chevaliers parvinrent à les rejoindre et
forcèrent les Gantois à se retirer. Le comte d'Etampes, avec le gros
de l'armée, paraissait déjà. Les archers picards décochaient sur les
Gantois une nuée de flèches qui traversaient leurs hauberts et les
atteignaient de loin sans qu'ils pussent se défendre. Dès ce moment,
le désordre se mit dans leurs rangs, et ils se replièrent
précipitamment vers Gand sans être poursuivis (24 avril).
Le comte d'Etampes laissa son armée à Heyne et entra à Audenarde; de
là, il envoya un héraut à Grammont annoncer sa victoire au duc.
Philippe fit aussitôt sonner les trompettes et ordonna qu'on se hâtât
de prendre les armes pour couper la retraite des Gantois. Le comte de
Saint-Pol et Jean de Croy s'armèrent les premiers et galopèrent
jusqu'à l'entrée des maladreries de Gand, près de Merlebeke: là, sur
le tertre d'un moulin, sept ou huit cents tisserands s'étaient ralliés
sous la bannière de Notre-Dame. A mesure que les archers picards
arrivaient, les chevaliers les rangeaient en bon ordre; mais dès le
premier mouvement qu'ils firent pour attaquer les Gantois, ceux-ci se
retirèrent dans les faubourgs, poursuivis et harcelés de toutes parts.
Au milieu de cette confusion et de ce désordre, on remarqua le courage
d'un bourgeois, nommé Seyssone, qui portait leur étendard. Couvert de
blessures, il combattait à genoux et continuait à se défendre: bientôt
il ne put plus se soutenir et tomba étendu sur le sol; mais, lorsqu'on
l'acheva, sa main n'avait pas quitté la bannière qui lui était
confiée.
Le duc de Bourgogne et le comte de Charolais s'étaient avancés
jusqu'aux faubourgs de Gand. Toutes les cloches de la ville sonnaient
à pleines volées, et le peuple, s'armant au son du tocsin, se
précipitait vers les portes et sur les remparts. Dans cette situation,
le duc de Bourgogne n'osa pas, avec le petit nombre de chevaliers qui
l'entouraient, livrer sa fortune aux chances incertaines d'une lutte
décisive. Le même soir, il effectua sa retraite du côté du château de
Gavre, dont il espérait intimider la garnison; mais elle refusa de
parlementer, et pendant toute la nuit ses canons ne cessèrent de tirer
sur les sergents d'armes picards qui campaient dans les champs et au
milieu des jardins. Le lendemain, Philippe se retira à Grammont, après
avoir chargé le sire de Miraumont d'observer les mouvements des
Gantois.
Tout retraçait dans la première ville de la Flandre le spectacle
ordinaire des peuples livrés aux orages des révolutions, que frappe un
désastre subit et imprévu. Une accusation de trahison avait retenti
contre les capitaines de Gand: peut-être leur incapacité et leur
défaite étaient-elles leur plus grand crime aux yeux de la multitude;
mais ils resteront toujours coupables, devant l'histoire et devant la
postérité, d'avoir excité l'anarchie qui avait préparé la guerre, et
d'avoir plus tard provoqué la guerre pour éterniser l'anarchie. L'épée
que leurs mains débiles, ambitieuses de gloire et de puissance,
avaient essayé de soulever, était devenue l'instrument de leur honte;
la hache du bourreau, que pendant longtemps ils avaient promenée sur
les places publiques rougie du sang des victimes, retomba sur leur
tête. Il n'y avait rien, ni dans les souvenirs de leur pouvoir, ni
dans les accidents de leurs revers, qui pût les justifier ou atténuer
leurs fautes. Arrêtés le 25 avril, peu d'heures après le combat de
Merlebeke, ils périrent cinq jours après: ils léguaient à leurs juges,
comme une fatale nécessité, le soin de venger ceux qu'ils avaient
conduits à la déplorable expédition d'Audenarde, et dans les derniers
jours d'avril, après une revue de tous les habitants en état de porter
les armes, les bourgeois élurent pour capitaines Pierre Van den
Bossche, que Jean de Vos remplaça bientôt après, Jacques Meussone,
Jean de Melle, Pierre Van den Ackere et Guillaume de Vaernewyck. En
1199, Marc de Vaernewyck était déjà l'un des plus riches bourgeois de
la cité de Gand. Yvain et Thomas de Vaernewyck accompagnèrent Gui de
Dampierre au château de Compiègne; Simon de Vaernewyck combattit à la
journée de Courtray. Peu d'années plus tard, Guillaume de Vaernewyck
fut tour à tour l'un des témoins qui signèrent l'acte d'appel de Louis
de Nevers contre Philippe le Bel, et l'un des échevins qui résistèrent
à Louis de Male, devenu l'allié de Philippe de Valois. L'un de ses
fils était Philippe d'Artevelde au siége d'Audenarde. Il ne faut point
s'étonner de la perpétuité des noms dans ces grandes communes, où les
libertés dont ils servaient la cause étaient si anciennes qu'elles
semblaient avoir toujours existé.
Sous l'influence de cette élection qui retrempait toutes les forces de
la commune aux sources les plus pures de sa gloire et de ses
franchises, une énergie admirable succéda à l'abattement le plus
profond. Quelques vives escarmouches attestèrent combien il faudrait
verser de sang pour la vaincre et la dompter. Le sire de Lalaing fut
repoussé devant la porte de Saint-Pierre. Une attaque, que le comte
d'Etampes dirigea contre le château de Malte, situé près du village de
Saint-Denis, qui appartenait à messire Baudouin Rym, ne fut guère plus
heureuse. Il ne parvint à s'en rendre maître qu'avec de grandes
pertes, et vit succomber dans cet assaut l'un des plus vaillants
chevaliers de l'armée, messire Jean de Miraumont, qui fut atteint d'un
trait dans la poitrine; enfin, au moment où il croyait, après de longs
efforts, s'être assuré de l'honneur de la journée en détruisant les
faibles murailles qui l'avaient arrêté, il apprit que le capitaine des
chaperons blancs avait enlevé Deynze et le château de Peteghem (mai
1452).
Lorsque le duc connut la résistance opiniâtre des Gantois et la mort
de Jean de Miraumont, il ordonna qu'on tranchât la tête à tous les
prisonniers qui étaient en son pouvoir, et promit un marc d'argent à
quiconque lui en amènerait. Ces supplices ne pouvaient toutefois lui
tenir lieu de victoires. On reconnut, dans un conseil tenu à
Audenarde, que puisqu'il était impossible de s'emparer immédiatement
de Gand, il fallait affaiblir les ressources de ses habitants en
interceptant toutes leurs communications. Le comte d'Etampes resta à
Audenarde; les sires de Saint-Pol et de Croy se rendirent à Alost; les
sires d'Halewyn et de Commines à Courtray.
Le duc de Bourgogne et le comte de Charolais s'étaient réservé le soin
d'occuper Termonde, point fort important par sa position sur l'Escaut,
près de la Zélande et du Brabant. Philippe s'empressa d'y construire
un pont fortifié, afin que son armée pût à son gré faire des
excursions sur la rive gauche du fleuve. Ces expéditions avaient lieu
le plus souvent la nuit; mais la garnison de Termonde ne réussissait
point à surprendre les Gantois qui défendaient le pays de Waes.
Partout où elle se présentait, ses projets étaient connus et leur
accomplissement semblait devenu impossible, quand le hasard fit
remarquer au haut du clocher de Termonde une petite lumière qui
servait de signal. Deux espions des Gantois y furent découverts et
bientôt après décapités. Les tentatives des Bourguignons continuaient
toutefois à être couronnées de peu de succès. Les bandes armées que
Philippe avait envoyé piller le pays jusqu'aux portes de Gand furent
surprises à Lembeke et à Melle: tout le butin qu'elles avaient réuni
leur fut enlevé, et par de justes mais cruelles représailles, les
prisonniers furent mis à mort. Peu de jours après elles échouèrent de
nouveau lorsqu'elles voulurent disperser les ouvriers qui
travaillaient aux fossés de la ville, près de la porte Saint-Liévin.
Jacques Meussone les repoussa, et une décharge de coulevrines, placées
au haut d'une maison qui avait appartenu à Galiot Van Leys, l'un des
capitaines gantois tués à Grammont, acheva de mettre le désordre dans
leurs rangs.
La puissance des Gantois ne résidait pas uniquement dans les
retranchements qu'ils avaient élevés autour de leur ville au bord des
canaux, à la jonction des routes, à l'entrée des villages. Ce n'était
pas seulement en Flandre que les Gantois comptaient des alliés secrets
dans les villes inquiètes pour leurs priviléges et parmi les
populations des campagnes que le duc de Bourgogne avait, disait-on,
menacées d'un impôt sur le blé, aussi onéreux pour elles que la
gabelle du sel pour les bourgeois des villes. Hors des frontières de
Flandre, le souvenir des mémorables confédérations du quatorzième
siècle s'était également conservé dans tous les esprits, et le
sentiment des mêmes intérêts et des mêmes périls pouvait produire de
nouvelles alliances, fatales à l'ambition du duc de Bourgogne. Les
Gantois avaient réclamé le secours des Liégeois et entretenaient avec
eux des relations suivies. La ville de Tournay les favorisait, et
pendant toute la guerre les biens qui appartenaient à ses habitants
furent respectés des Gantois. A Mons, on avait doublé la garde des
portes. Les échevins de Gand écrivaient à ceux de Dordrecht comme à
des amis dont l'appui leur était assuré, et l'on venait de trancher la
tête à Simon Uutenhove, qui avait été arrêté près de Biervliet porteur
d'un message des bourgeois de Gand «pour séduire et à eux attraire
ceulx de Hollande.»
Au moment où le duc de Bourgogne se préparait à tenter un nouvel
effort contre la commune de Gand dont la résistance attirait
l'attention et sans doute aussi les sympathies et les vœux de tant
d'autres communes, il se trouvait placé entre la nécessité de ne pas
laisser se développer une insurrection formidable et la crainte de
s'exposer à une défaite qui eût pu être le signal d'un semblable
mouvement dans toutes les provinces voisines: il résolut donc de
recommencer la guerre avec ordre et avec prudence en enlevant
successivement aux Gantois toutes les barrières qui les protégeaient.
Le duc chargea le comte d'Etampes de diriger l'attaque du côté de
Nevele; il se réserva le soin d'envahir le pays de Waes. Dès le 13
mai, on découvrit une conspiration formée pour lui livrer cette riche
et importante contrée. Le duc de Bourgogne ne se découragea point
toutefois; il ne devait se consoler du mauvais succès de ce complot
qu'en en préparant d'autres plus menaçants et plus terribles.
En 1337, Philippe de Valois avait choisi la plus vénérable de toutes
les solennités de la grande semaine des chrétiens pour surprendre les
bourgeois de Gand livrés à l'exercice des saints et paisibles devoirs
de la religion. En 1452, son arrière-petit-fils Philippe, troisième
duc de Bourgogne de la maison de Valois, résout une attaque générale
contre Gand, et le jour qu'il fixe pour exécuter avec la même ruse de
semblables desseins est celui de la fête de l'Ascension (18 mai 1452).
En 1337, Jacques d'Artevelde s'armait avec la commune entière pour
repousser l'agression, et son génie faisait sortir de la victoire la
puissance, la grandeur, l'ordre et la paix même du pays. En 1452, l'on
retrouve chez les bourgeois, dans chaque acte isolé de leur vie, ou le
même courage, ou le même dévouement; mais ils ne voient apparaître au
milieu d'eux aucun de ces hommes qui s'élèvent au sein des difficultés
et des périls pour les dominer de tout l'éclat de leur gloire; cette
stérilité des peuples à produire à l'heure venue les intelligences
supérieures qui manquent à leurs destinées n'est que trop souvent le
signe certain de leur décadence.
Les sires de Lannoy, d'Humières, de Lalaing commandaient l'armée qui
sortit de Termonde. La plupart des archers du duc les avaient suivis
sous les ordres du bâtard de Renty. Ils s'emparèrent sans résistance
des premiers retranchements qui s'offrirent à eux. Mais avant de se
retirer, l'un des capitaines gantois mit le feu au bourg de Zele pour
que les Bourguignons ne pussent ni le piller ni s'y établir. De Zele,
les hommes d'armes bourguignons se dirigèrent vers Lokeren. Là comme
ailleurs, les Gantois ne s'attendaient point à être attaqués. Les uns
cherchèrent à la hâte un asile dans l'église, les autres s'enfuirent
au delà de la Durme. Heureusement, ils avaient depuis longtemps, par
mesure de précaution, rompu le pont qui conduisait au pays de Waes
pour le remplacer par une planche étroite où l'on ne pouvait passer,
même à pied, qu'avec peine.
Les hommes d'armes du duc s'étaient divisés: la plupart entouraient
l'église; d'autres, sous les ordres du sire de Lalaing, se
précipitèrent vers la Durme. Un écuyer breton fut le premier qui
cherchât à en forcer le passage, mais il avait peu d'espoir d'y
parvenir, lorsqu'on vint annoncer qu'on avait découvert, un peu plus
loin, un gué facile à franchir. Jacques de Lalaing s'y porta aussitôt,
accompagné d'une centaine d'hommes, et poursuivit les Gantois jusque
dans les bois.
Pendant ces escarmouches, le bâtard de Renty s'était arrêté au milieu
du bourg, dans un carrefour dont les principales rues se dirigeaient
vers l'église et vers la rivière. Ce fut de là que, durant deux
heures, les Picards se répandirent de maison en maison pour piller et
chercher du butin. Cependant les sons du tocsin descendaient, à
travers les campagnes, des clochers de tous les villages environnants.
Les fugitifs semaient au loin le récit des dévastations dont ils
avaient été les témoins. Les paysans s'armaient: les uns s'avançaient
vers Lokeren parles grands chemins, les autres se glissaient à travers
les champs couverts de moissons ou le long des haies pour surprendre
leurs ennemis.
Le sire de Lalaing était allé rallier ceux de ses hommes d'armes qui
étaient restés au delà de la Durme, afin d'aider le sire d'Humières à
attaquer les Gantois retranchés dans l'église de Lokeren: à peine
s'était-il éloigné que le bâtard de Renty, cédant à un sentiment subit
d'effroi, abandonna ses archers sous le prétexte d'aller s'aboucher
lui-même avec le sire d'Humières. Son départ fut le signal d'une
terreur panique. Tous fuyaient au plus vite: la plupart abandonnaient
même leurs chevaux pour franchir plus aisément les obstacles qui
s'offraient devant eux. A mesure qu'ils pénétraient plus avant dans un
pays qu'ils ne connaissaient point, séparés les uns des autres par de
larges fossés et par les arbres dont les Gantois avaient jonché les
chemins, leur déroute devenait plus complète. Il suffisait qu'on leur
criât: Voilà les Gantois! pour qu'ils fussent si épouvantés «que les
vaillants ne les povoient «rassurer.»