Le duc de Bourgogne se lassa de ces retards. Le 26 juillet 1451,

poursuivant ouvertement ses desseins, il cita devant son conseil

Sersanders, Potter et Sneevoet et avec eux tous les échevins de la

keure de l'année précédente, et cet ajournement leur fut signifié par

un huissier de la chambre du conseil, nommé Jean Vanden Driessche, que

les magistrats de Gand avaient condamné en 1446 à un exil de cinquante

ans. Les bourgeois de Gand firent entendre de vifs murmures. Ils

avaient reconnu que le duc cherchait à substituer une procédure

illégale à l'autorité des échevins des autres membres de Flandre,

seuls compétents pour statuer sur la gestion de leurs pairs. Trois

citations successives avaient été inutilement portées à Gand lorsque

messire Colard de Commines, souverain bailli de Flandre, et Gérard de

Ghistelles, haut bailli de Gand, parurent le 3 août 1451 à l'hôtel des

échevins, où les trois membres de la ville s'étaient réunis pour

délibérer sur la gravité de la situation. Après avoir fait connaître

les lettres de créance qui leur étaient confiées, ils déclarèrent

qu'ils étaient autorisés à annoncer que le duc avait pardonné aux

anciens échevins de la keure et se contentait d'exiger que Daniel

Sersanders, Liévin Sneevoet et Liévin Potter vinssent s'excuser, en sa

présence, de leurs rébellions, promettant sur leur foi, sur leur

honneur et sur leur parole de chevalier, que le duc de Bourgogne

serait satisfait de cette démarche.

Sersanders, Sneevoet et Potter n'hésitent plus, et, après avoir signé

une protestation contre la violation des priviléges de la commune, ils

quittent Gand espérant qu'ils y rétabliront la paix en se soumettant à

l'autorité du duc, qui préside lui-même son conseil à Termonde. Les

échevins de Gand et les doyens les accompagnent. Cependant plusieurs

heures s'écoulent avant que le duc consente à les recevoir. Il exige

que les trois bourgeois de Gand paraissent devant lui, comme des

suppliants, la tête découverte, les pieds nus; de plus, il les

condamne à quitter la Flandre dans le délai de trois jours, tous

frappés d'une sentence d'exil, l'un pour vingt ans, l'autre pour

quinze ans, le troisième pour dix ans, et de peur que, rentrés à Gand,

ils ne trouvent un asile dans leurs propres foyers, des sergents

d'armes les emmènent pour exécuter sans retard les ordres qui leur

ont été donnés.

Le lendemain matin, Philippe s'éloigna de Termonde pour se retirer à

Bruxelles. Le sire de Commines et le sire de Ghistelles n'avaient

point osé retourner à Gand. En effet, une vive agitation se manifesta

dans le peuple assemblé sur les places publiques lorsque les

magistrats et les doyens annoncèrent que le duc, au mépris d'une

promesse solennelle, avait violé le privilége des bourgeois de Gand de

ne connaître d'autre juridiction que celle de leurs magistrats. Les

bourgeois, en ne voyant pas reparaître avec eux Sersanders et ses

amis, les croyaient déjà morts, et il fallut pour les rassurer que les

femmes éplorées des bannis vinssent elles-mêmes déclarer qu'ils

vivaient encore. Quoi qu'il en fût, l'inquiétude s'accroissait de jour

en jour, et l'on trouva près de l'hôtel des échevins des lettres où

l'on invoquait comme un libérateur un autre Jacques d'Artevelde.

Cependant, les amis du duc jugèrent urgent de tenter un effort pour

assurer leur triomphe. Pierre Tincke se rendit à Mons près de Pierre

Baudins et de Georges Debul, qui à cette époque continuaient à jouir

d'une funeste influence dans toutes les questions relatives aux

affaires de Flandre. Il y fut résolu qu'on essayerait de soulever le

peuple au vieux cri de Jean de Heyle: «La paix et nos métiers, et le

seigneur dans sa ville de Gand!» Tout le parti bourguignon devait se

rallier à ce signal. Le duc avait approuvé lui-même ce projet en

disant à Pierre Tincke et à Louis Dhamere: «Fort bien, mes enfants.»

Le jour fixé pour l'accomplissement de ce complot arriva. Pierre

Baudins attendait hors de la ville le moment favorable pour s'élancer

au secours des conspirateurs; mais Pierre Tincke et Louis Dhamere ne

furent pas plus habiles que Gilbert Mahieu, qui s'appuyait, comme eux,

sur le métier des francs-bateliers. Au premier bruit, les tisserands

accoururent: sans rencontrer une grande résistance, ils saisirent et

enfermèrent au Châtelet Pierre Tincke et Louis Dhamere, comme

coupables d'avoir excité des troubles dans la ville.

Le 26 octobre toutes les corporations s'assemblent, et tandis que les

officiers du duc s'éloignent de Gand, elles déclarent qu'elles ne

déposeront point les armes tant que l'on n'aura pas fait justice des

prisonniers enfermés au Châtelet. Une ordonnance prévient tous les

bourgeois absents qu'ils aient à rentrer immédiatement à Gand; une

autre ordonnance suspend le cours de toutes les querelles

particulières et de toutes les haines privées. Pendant les jours

suivants se succèdent d'autres événements importants: la formation

d'un conseil d'enquête composé de douze membres choisis parmi les

bourgeois, les tisserands et les membres des petits métiers;

l'interrogatoire des prisonniers du Châtelet qui avouent, selon les

uns, le projet, désapprouvé par le duc, mais conçu par ses

conseillers, d'assassiner à coups de hache Sersanders, Potter et

Sneevoet à Bruxelles, au pied des autels de Saint-Michel, selon

d'autres, celui d'incendier la ville; l'arrestation des magistrats du

parti bourguignon et entre autres celle d'un ancien échevin, Baudouin

de Vos, reconnu près de la porte de Termonde au moment où il se

prépare à fuir dans son château de Laerne; le bannissement du sire de

Ghistelles et de tous les autres officiers du duc qui ont quitté la

ville. Enfin, le 11 novembre 1451, un échafaud s'élève sur

l'_Hooftbrugge_, et par l'ordre des doyens, Pierre Tincke et Louis

Dhamere y subissent le dernier supplice.

Tous les travaux avaient cessé: la cloche qui chaque jour en donnait

le signal ne se faisait plus entendre; les bannières des métiers ne

quittaient plus la place du Marché, afin que nuit et jour elles

servissent de point de ralliement aux bourgeois constamment armés, et

peu de jours après les trois membres, agissant conformément à leurs

priviléges qui avaient prévu le cas où quinze jours se passeraient

sans que le prince amendât la faute de son bailli, créaient Liévin

Willemets _justicier de la ville de Gand_.

Le 15 novembre, les doyens et les échevins des deux bancs adressèrent

au duc de Bourgogne une longue lettre pour chercher à justifier ce qui

avait eu lieu. Une seule phrase nous frappe vivement dans cette

apologie: c'est celle où ils se vantent d'avoir agi comme de loyaux et

fidèles sujets, parce que dans le jugement des deux suppliciés ils

n'ont point eu recours à la suzeraineté du roi de France. C'est à la

fois une menace pour l'avenir et l'indice presque certain de

négociations secrètes déjà entamées et accueillies avec faveur à

Paris. En effet, une ambassade solennelle, composée de l'archevêque de

Reims, du sire de Gaucourt et de deux clercs nommés Gui Bernard et

Jean Dauvet, se rendit à la cour du duc Philippe, et on lit dans les

instructions qui leur furent données qu'ils étaient chargés «de

besoigner et de remontrer à monsieur de Bourgogne sur le fait de

Flandres.» Charles VII chargeait vers la même époque trois conseillers

du parlement de commencer une enquête sur la validité de la cession

des villes de la Somme.

Si les Gantois comptaient sur l'appui de Charles VII, qui ne pouvait

pardonner à Philippe les complots ourdis avec le duc d'Orléans, la

position du duc de Bourgogne, réduit, à défaut d'armée, à recourir

sans fruit à d'obscures intrigues, ne les encourageait pas moins dans

leur résistance. Les abbés de Saint-Pierre, de Saint-Bavon, de

Baudeloo, de Ninove, de Grammont, de Tronchiennes s'étaient rendus

près de lui, accompagnés des sires de Praet, d'Escornay et de Boulers

et des députés de plusieurs châtellenies, pour l'engager à écouter les

plaintes des Gantois; mais leur médiation fut désavouée par ceux-là

mêmes dont ils plaidaient la cause. Ce fut en vain que le duc de

Bourgogne rappela de la proscription Daniel Sersanders, Liévin Potter

et Liévin Sneevoet, en leur donnant un sauf-conduit pour qu'ils

allassent engager leurs concitoyens à la paix: fidèles à leur serment,

ils portèrent à Gand le message qui leur était confié, et dès qu'il

eut été rejeté, quittant les foyers paternels où ils s'étaient à

peine, tels que des étrangers, reposés pendant quelques heures, ils

s'éloignèrent de nouveau pour rentrer dans l'exil.

Ni les pieuses démarches des abbés, ni les exhortations des nobles

aimés du peuple, ni la présence de Daniel Sersanders n'avaient pu

calmer l'irritation des Gantois. On y retrouvait à la fois un

ressentiment aveugle contre leurs ennemis, une confiance illimitée en

eux-mêmes. En même temps, au sein des populations industrielles,

arrachées à leurs travaux et placées au-dessus des lois et des

institutions par la mission même qu'elles s'étaient donnée de les

protéger, grandissait un parti, redoutable par une audace dont les

fureurs et les excès rejetaient le frein de toute autorité. C'était la

faction des suppôts de l'anarchie qui, après s'être élevés en

s'appuyant sur les libertés communales, invoquaient le salut public

pour les étouffer sous une tyrannie non moins odieuse que celle du duc

de Bourgogne. Leur influence se manifesta, le 3 décembre 1451, par

l'élection de trois capitaines, Jean Willaey, Liévin Boone et Everard

Van Botelaere, hommes peu respectés et peu dignes de l'être, auxquels

ils adjoignirent toutefois par méfiance un conseil de six personnes,

supérieur à celui des échevins.

Les capitaines inaugurèrent dès le lendemain leur autorité en allant

attaquer le château de Biervliet. Ils espéraient, en imitant

servilement l'exemple de Jacques d'Artevelde et de François Ackerman,

rappeler leur dévouement et leur gloire; mais ils échouèrent dans

leur première expédition, et cette tentative ne révéla que leur

impuissance et leur faiblesse.

Cependant, on poursuivait à Gand l'enquête dirigée contre les anciens

magistrats qu'on accusait d'exactions et de fraudes. Parmi ceux-ci se

trouvaient Jacques Uutenhove, Etienne de Fourmelles, Laurent de Wale;

mais le plus important était Baudouin de Vos, seigneur de Laerne et de

Somerghem, chevalier et ancien échevin de la cité de Gand où son aïeul

avait été _rewaert_ en 1348. Deux fois il monta sur l'échafaud, deux

fois il réussit par ses prières et par ses promesses à obtenir un

nouveau délai; l'évêque de Liége et le comte d'Etampes contribuèrent

puissamment à le sauver; le premier parlait au nom d'une commune

puissante où les Gantois étaient fiers de compter des frères et des

amis; le second, prince égoïste et ambitieux, petit-fils de Philippe

le Hardi aussi bien que le duc de Bourgogne, quoiqu'il affectât une

grande soumission à Charles VII pour conserver tous ses domaines

héréditaires situés sur les frontières du royaume, pouvait être utile

au parti des Gantois par l'élévation de son rang et les vices mêmes de

son caractère.

Les bourgeois qui cherchaient à rétablir la paix avaient trouvé dans

cet acte de clémence de nombreux motifs de se réjouir. Ils espéraient

qu'il serait le présage d'une réconciliation entre le duc de Bourgogne

et ses sujets. Malgré l'hiver, de nouveaux pourparlers eurent lieu.

Les députés des trois membres de Flandre les poursuivirent à

Bruxelles. Le comte de Saint-Pol appuyait leurs démarches; mais il fut

bientôt aisé de voir que rien ne se déciderait avant le printemps et

que toutes les chances seraient alors pour la guerre. A Gand, on

représenta publiquement dans les rues un mystère imité du beau poëme

de Baudouin Van der Lore, où une noble vierge, en butte à l'injuste

colère de son père, voyait inutilement ses sœurs intercéder pour elle

et ne trouvait d'autre remède à ses maux que l'appui «du lion de

perles couronné d'or.» Il semblait à beaucoup de bourgeois que ces

allusions, en annonçant de nouvelles luttes, devaient en hâter

l'explosion: des nouvelles reçues du Brabant confirmèrent bientôt

leurs craintes. Le 15 mars, vers midi, l'amman s'était présenté à

l'hôtel de ville de Bruxelles: aucun des échevins ne l'accompagnait,

car il venait donner lecture de la condamnation de la plus puissante

commune de Flandre. Le duc, rassuré sur les intentions du roi de

France par le rapport des ambassadeurs qu'il avait envoyés à Paris,

déclarait dans ce manifeste que les rébellions réitérées des Gantois

ayant lassé son indulgence, il voulait qu'à l'avenir on ne leur portât

plus de blé, et qu'on chargeât de fers tous ceux d'entre eux dont on

pourrait s'emparer. En même temps le sire de la Vere recevait le

commandement de l'Ecluse, où il remplaça le sire de Lalaing qui

s'était rendu à Audenarde. On ajoutait que messire Jean de Bonifazio,

qui était presque aussi pauvre que courageux, avait offert son épée au

duc pour chercher fortune en combattant les riches bourgeois de Gand.

Huit jours après la déclaration du duc, les capitaines, échevins et

conseillers de Gand écrivirent aux villes de Termonde, d'Alost, de

Ninove, de Grammont, d'Audenarde, de Courtray, qui relevaient de la

châtellenie de Gand, pour exposer les dangers dont ils étaient

menacés. Ils les priaient de ne pas recevoir d'hommes d'armes

étrangers et de ne pas exécuter les mandements qui tendraient à

suspendre les relations industrielles, notamment le commerce des blés,

les assurant que nuit et jour ils seraient toujours prêts à leur venir

en aide dans leur résistance à des mesures illégales et oppressives.

Les bourgeois de Ninove, quoique voisins des frontières du Hainaut et

du Brabant, osèrent seuls annoncer leur intention formelle de fermer,

avec le secours des Gantois, les portes de leur ville aux hommes

d'armes bourguignons. Ailleurs, de vaines protestations voilaient une

neutralité qu'inspirait l'attente des événements. Ce n'est qu'à Bruges

que l'on voit, en réponse à de semblables lettres, les magistrats

influencés par le comte d'Etampes, désormais hostile aux Gantois,

repousser l'appel qui était adressé à l'union et à la solidarité des

communes flamandes.

Pour effacer ces dissentiments et rallier en un faisceau toutes les

villes que réunissaient les mêmes intérêts, il eût fallu aux Gantois

une modération qui ne se retrouve guère dans les situations critiques,

une prudence presque toujours étrangère aux délibérations de la

multitude inquiète et agitée. Rien n'eût été plus sage que d'accepter

la médiation des bonnes villes et des châtellenies de Flandre; agréée

par le duc, elle ne pouvait évidemment jamais conduire à la

destruction de priviléges qui leur étaient communs; repoussée, elle

devenait aussitôt la base d'une vaste confédération nationale. On ne

le comprit pas à Gand: les moyens violents y dominaient de nouveau. On

venait de décapiter, devant le Châtelet, un bailli du pays de Waes,

nommé Geoffroi Braem, et depuis les premiers jours de mars, les

remparts étaient gardés comme si l'on eût redouté quelque agression.

L'autorité des magistrats était si peu respectée que Gui Schouteet

avait été réduit à fuir hors de la ville avec Etienne de Liedekerke,

Gérard de Masmines, Jean de la Kéthulle, Jacques Uutenhove, Pierre Van

der Zickele et Roger Everwyn. La dictature anarchique restait seule

debout: c'était celle des trois capitaines, Jean Willaey, Liévin Boone

et Everard Van Botelaere.

Les circonstances devenaient de plus en plus graves. Le 31 mars, le

duc de Bourgogne avait publié à Bruxelles un nouveau manifeste où il

annonçait son intention de dompter par la force des armes l'opposition

des Gantois. Reprenant ses griefs depuis le refus de la gabelle du

sel, il rappelait l'influence prépondérante exercée par les deux

grands doyens, l'accroissement des métiers par l'adjonction d'ouvriers

_forains_, les sentences criminelles prononcées sans l'intervention du

bailli, «et encore, ajoutait-il, lesdits de Gand, non contens de ce,

accumulans mal sur mal, demonstrans de plus en plus mauvais courraige,

obstination, pertinacité, rebellion et désobéissance envers nous, et

pour mieulx accomplir et mettre à effet et execution leur mauvaise,

dampnable et détestable voulenté, et afin de troubler et esmouvoir,

comme il est à présumer, tout le pays à l'encontre de nous, ont fait

et ordonné trois _hoftmans_, lesquelz se font seigneurs de la ville,

exercent le fait de la justice, font éditz, et sont obeiz en tout, et

tiennent le peuple en telle cremeur que nul n'ose autrement faire, ne

dire que à la voulenté desdits _hooftmans_ et de leurs satellites,

complices et adhérens; font aussi faire ou plat pays, bollevars, et

fortifier passaiges et chemins, ordonnent de par eulx capitaines,

dizeniers et chiefs ès villaiges, envoient ou pays, quérir, prendre et

amener prisonniers audit lieu de Gand nos officiers, et meismement ont

nagaires envoyé quérir nostre bailli de nostre terroir de Waize,

lequel ilz trouvèrent tenant viescare de par nous et en nostre nom, la

verge à la main et néanmoins le prindrent et l'ont fait morir, contre

Dieu et raison; mandent, commandent et deffendent de par eulx et par

leurs lettres où ils se inscripvent dessus comme princes ce qu'il leur

plaist et meismement deffendent que, aux commandements de nous qui

sommes prince et seigneur d'eulx et du pays, ne soit aulcunement obéy,

ce qui est chose bien estrainge et de mauvaise conséquence... Quelle

chose donques doit l'en dire des fais desdits de Gand, qui ainsi se

gouvernent, et encores, comme conspirateurs, contendent, par leurs

mensonges, esmouvoir et soubztraire nostre bon peuple, et le pays

mettre en division et rebellion à l'encontre de nous? Certes, il faut

dire qu'ilz font comme gens qui point ne recognoissent de Dieu en

ciel, ne de prince en terre, mais vuellent par eulx et d'eulx-meismes

régner, seignourier et gouverner à leurs plaisirs et voulentez; et se

ces choses sont très-grièves, amères, desplaisans et intolérables à

nous qui sommes leur prince et seigneur, et qui en sommes esmeuz et

courrouciez contre eulx, ce n'est point merveille, et en avons bien

cause, car ce sont euvres qui aussi doibvent estre bien desplaisans et

abominables à toutes gens de bon couraige et qui craignent Dieu; et

combien que deussions piéça y avoir pourveu, toutes voyes, pour

compassion que avons eu de nostre bon peuple de Flandre et espérans

toujours que lesdits de Gand se deussent raviser et mettre en leur

devoir envers nous, nous avons différé de y procéder jusques à ores;

mais pour ce que, par honneur et serment, veu l'obstination et

continuation mauvaise d'icenlx de Gand, ne povons, ne devons, comme

aussi ne voulons plus avant dissimuler, ne tolérer leurs tirannies,

cruautez et inhumanitez, ne les injures, vilenie, blasme et

mesprisement qu'ilz nous ont fait et montré, qui sommes leur prince,

et chascun jour, de plus en plus, font et montrent, nous avons fait

notre mandement pour réduire lesditz de Gand à congnoissance,

obéissance et humilité envers nous.»

La mémoire de quelques vieillards conservait encore à Gand le souvenir

des guerres qu'avait terminées la paix de Tournay. En les voyant

prêtes à se renouveler sous un prince dont la puissance était bien

plus redoutable que celle de Philippe le Hardi, ils s'effrayaient des

désastres qui en devaient être la suite inévitable, soit que les

Gantois expiassent une insurrection imprudente par la perte de leurs

libertés, soit qu'ils réussissent, après de longs et cruels

sacrifices, à obtenir, au prix de leur sang et de leur prospérité, la

confirmation de leurs lois et de leurs priviléges. La plupart des

bourgeois partageaient leur opinion, et huit jours après le supplice

de Geoffroi Braem, le parti des hommes sages se ranima à la lecture du

manifeste du duc qui leur annonçait un péril si imminent. Leur

influence, leur autorité, leurs richesses, leurs lumières favorisèrent

leur intervention spontanée en faveur de la paix, et le 4 avril on

porta en procession solennelle la châsse de saint Liévin pour obtenir

du ciel le rétablissement de la concorde et de l'union.

Le même jour, six abbés et trois chevaliers, accompagnés des

mandataires de toutes les villes de la châtellenie de Gand, quittèrent

l'église de Saint-Bavon, où l'on avait célébré la messe du

Saint-Esprit, pour se rendre à Bruxelles. Les députés des trois Etats

de Flandre s'empressèrent de s'associer à leurs efforts, et, s'étant

également assuré l'appui de la duchesse Isabelle et du comte de

Charolais, ils profitèrent de la solennité du vendredi saint pour

supplier le duc de se montrer généreux et clément en souvenir de

Jésus-Christ, léguant du haut de la croix, comme un divin témoignage

de son amour, sa paix aux hommes.

Philippe qui, peu de jours auparavant, s'était contenté de répondre à

d'autres députés des villes flamandes qu'il ne pouvait que recommander

à ses hommes d'armes de ne pas piller les biens de ceux qui le

soutiendraient, regrettait déjà que des dissensions intérieures

l'empêchassent de prendre une part active au mouvement des ambitions

féodales en France. Un message venait de lui apprendre que le Dauphin,

son allié secret, devenu l'époux d'une princesse de Savoie,

petite-fille de Philippe le Hardi, réclamait son appui contre les

troupes de Charles VII qui s'avançaient vers le Lyonnais. Dans ces

circonstances, Philippe, changeant de langage, accueillit avec douceur

les députés de Gand. Il les assura que, malgré tous les méfaits de

leurs concitoyens, il était aussi disposé que jamais à tout oublier et

qu'il désirait vivement voir la paix rétablie. Il ajouta qu'il

consentait volontiers à ce qu'aussitôt après les solennités de la

semaine sainte ils entamassent des négociations avec les gens de son

conseil. «Et dissimuloit le duc leur malice, ajoute Olivier de la

Marche, attendant son point et qu'il eust assuré son faict devers le

roy françois avec lequel il avoit toujours quelque chose à remettre.»

Les capitaines de Gand, Boone, Willaey et Van Botelaere, s'alarmèrent

d'un rapprochement si inespéré: ils sentaient bien, avec tous ceux qui

s'étaient élevés par l'anarchie, qu'entre eux et le duc de Bourgogne,

entre l'agitation de la veille et la réconciliation du lendemain, il y

avait le souvenir du sang qu'ils avaient répandu. Au mois de décembre,

ils avaient refusé de sceller des lettres pacifiques des échevins

adressées à la duchesse de Bourgogne et au comte d'Etampes, et leur

avaient défendu, ainsi qu'aux doyens, d'écrire ou de recevoir

désormais d'autres lettres sans qu'ils en prissent préalablement

connaissance, puis ils s'étaient attribué le droit de porter le même

costume que les échevins et de marcher dans les rues suivis de douze

serviteurs. Ils s'étaient crus bientôt assez puissants pour faire

arrêter un secrétaire des échevins de la keure, nommé Engelram Hauweel

et pour le faire décapiter sans avoir consulté l'assemblée du peuple.

Le supplice de Geoffroi Braem était un autre attentat présent à tous

les esprits. Leur sécurité personnelle, troublée sans doute par le

remords, était désormais liée au maintien de leur autorité: pour la

perpétuer, ils résolurent de lui donner, comme base nouvelle, d'autres

désordres, n'ignorant pas que le seul moyen de sauver leur

responsabilité, c'était de l'étendre de plus en plus à tous les

bourgeois de Gand, et au moment même où les députés de la Flandre

s'acquittaient de leur message près du duc de Bourgogne, sans respect

pour la sainteté de ce jour consacré par toutes les nations

chrétiennes à la pénitence et à la prière, ils envoyèrent quelques-uns

de leurs amis surprendre le château de Gavre qui appartenait au sire

de Laval, comme si les mêmes lieux, deux fois célèbres dans cette

guerre, devaient, à un sanglant intervalle, en voir l'imprudent signal

et le fatal dénoûment.

Peu de jours après, un autre complot se forma: il s'agissait cette

fois de s'assurer aux bords de l'Escaut une conquête qui, à la fin du

quatorzième siècle, avait manqué aussi bien à la gloire qu'à la

fortune de Philippe d'Artevelde. Les deux capitaines de la forteresse

d'Audenarde étaient absents. Le sire d'Escornay se trouvait dans sa

terre; le sire de la Gruuthuse s'était rendu à Bruges, mais nous

savons déjà que Simon de Lalaing avait été chargé par le duc de les

remplacer. Sa prudence était extrême. Il remarqua que les magistrats

d'Audenarde avaient ordonné à tous les habitants des faubourgs de

rentrer dans la ville, et prévit que cette retraite motivée par la

crainte des Picards permettrait aisément de renouveler aux portes

d'Audenarde, avec quelques chariots chargés des biens des fugitifs, la

ruse qui avait si bien réussi en 1384 à Philippe le Hardi. Simon de

Lalaing soupçonna bientôt quelque trahison: il déclara que le duc ne

songeait point à envoyer à Audenarde ces Picards si fameux par leurs

maraudages et que, bien que capitaine de l'Ecluse, il resterait à

Audenarde pour veiller lui-même à l'exécution de sa promesse. En

effet, il manda aussitôt à sa femme et à son fils aîné qu'ils vinssent

l'y rejoindre.

Histoire de Flandre (T. 3/4) · 第 18 / 25 段