Celui que le duc choisit entre eux, et à qui il se proposa lui-même

comme juge du tournoi, était un jeune écuyer de vingt-quatre ans,

Jacques de Lalaing. Son père appartenait à l'une des plus illustres

maisons du Hainaut: sa mère était fille du sire de Créquy. Le

chroniqueur qui écrivit sa vie retrace longuement les soins dont on

entoura les premières années du jeune banneret, qui mérita plus tard

d'être surnommé «le bon chevalier.» Jusqu'à l'âge de sept ans on le

laissa aux mains des femmes, mais lorsque «le père, qui estoit sage et

prudent, regarda qu'il estoit en bon âge pour l'endoctriner et faire

apprendre, l'enfant fut baillé à un clerc pour l'enseigner, lequel, en

assez bref terme, le rendit expert et habile de bien sçavoir parler,

entendre et écrire en latin et en françois; de sçavoir deviser de

chasses et de voleries, nul ne l'en passoit; de jeux d'échecs, de

tables et de tous autres ébattements que noble homme devoit savoir, il

estoit instruit et appris plus que nul homme de son âge; car, à la

vérité dire, Dieu et nature à le former n'avoient rien oublié.» A la

cour du duc, tout le monde aimait Jacques de Lalaing. Les chevaliers

vantaient son adresse à manier les armes; les dames admiraient sa

beauté, et «assez y en avoit d'elles qui eussent bien voulu que leurs

maris ou amis eussent été semblables à lui.»

La lice était préparée sur le marché de la Poissonnerie, près de

l'ancien château des comtes de Flandre. Devant la halle des fripiers

on avait élevé un vaste échafaud, orné avec une rare magnificence, où

le duc Philippe s'assit avec le duc d'Orléans, le comte de Charolais

et toute sa cour. Le sire de Bonifazio avait fait tendre son pavillon

de soie verte et blanche du côté de la Lys. Jacques de Lalaing arriva

du côté opposé. Le premier jour était consacré aux armes à cheval:

elles durèrent jusqu'à la nuit, «et à la vérité tous ceux qui les

virent disoient que jamais n'avoient vu de plus belles et dures

atteintes.»

Le lendemain fut le jour du combat à pied. Jean de Bonifazio sortit de

son pavillon, vêtu de sa cotte d'armes et couvert de son bassinet dont

la visière était fermée. Sa main gauche soutenait, au-dessus de sa

longue dague, une hache et un bouclier d'acier; sa main droite agitait

un dard léger, selon l'usage d'Espagne. Jacques de Lalaing portait à

sa ceinture l'épée avec laquelle il venait d'être armé chevalier par

le duc Philippe; de la même main à laquelle était attaché son

bouclier, il soutenait également une longue hache terminée en pointe

aux deux extrémités; il tenait de l'autre une de ces lourdes épées

connues sous le nom d'estoc; mais il avait fait ôter son bassinet et

marchait le front découvert.

La lutte s'engagea. Les deux chevaliers lancèrent leurs dards et, se

débarrassant aussitôt de leurs boucliers désormais inutiles, se les

jetèrent l'un vers l'autre en s'armant de leurs haches. Bonifazio

cherchait à frapper son adversaire au visage. Jacques de Lalaing

profitait de l'avantage de sa haute taille pour rabattre, du bâton de

sa hache, les coups qui lui étaient portés; deux fois celle du sire de

Lalaing tenta sans succès de briser sa visière. Bonifazio avait

remarqué le sang-froid du jeune chevalier, on le vit tout à coup

laisser tomber sa hache et saisir de la main gauche celle du sire de

Lalaing: au même moment il tira son épée et voulut l'en frapper, mais

déjà celui-ci avait dégagé sa hache et pressait plus vivement

Bonifazio, dont les forces s'épuisaient. Le duc de Bourgogne, sur les

instances du duc d'Orléans, jeta alors sa baguette pour faire cesser

le combat, et les deux adversaires se retirèrent ensemble, se donnant

des témoignages de mutuelle amitié et comblés de louanges par tous les

chevaliers.

A cette joute succéda un combat d'une nature toute différente: on

amena dans l'arène un taureau et un lion, et les bourgeois de Gand qui

étaient restés étrangers aux passes d'armes s'empressèrent à ce

spectacle. Tous leurs vœux appelaient le triomphe du lion; mais à

leur grand étonnement, le taureau le perça de ses cornes et le lança

mort aux pieds des spectateurs: triste présage, dit un historien,

parce que les Gantois purent y lire le sort qui les attendait dans

cette longue et sanglante guerre contre le duc de Bourgogne, où ils ne

devaient succomber qu'après avoir versé le sang de ce jeune sire de

Lalaing, si beau, si loyal et si plein de courage.

Si la maison de Bourgogne se trouvait à l'apogée de sa puissance,

celle de la ville de Gand était également plus grande que jamais.

Jacques d'Artevelde lui-même ne l'avait pas portée si haut, et il

semblait, depuis l'abaissement de Bruges, qu'elle représentât toute la

Flandre: «La ville de Gand, dit Olivier de la Marche, florissoit en

abondances de biens, de richesse et de peuple, et l'on ne parloit en

Flandre que du pouvoir de messieurs de Gand.»

Le duc voyait avec jalousie le développement rapide de cette cité si

indépendante et si fière, qui, la première, l'avait abandonné au siége

de Calais, et qui, plus tard, n'avait consenti à trahir la cause des

Brugeois qu'en le forçant à s'humilier devant elle.

En 1445, le duc avait enlevé à Gand le grand conseil de Flandre pour

le fixer à Courtray, mais les violents murmures des Gantois, qu'il

devait encore ménager à cette époque, l'avaient réduit à l'y rétablir;

plus puissant en 1445, il l'avait transféré à Ypres et de là à

Termonde.

Cependant la pénurie du trésor, épuisé chaque jour par de nouvelles

dépenses, obligea deux ans plus tard le duc à se rapprocher des

Gantois. Il avait formé le projet d'introduire dans toute la Flandre

la gabelle du sel, qui n'existait en France que depuis le règne

calamiteux de Philippe de Valois. Bruges, désarmée par les malheurs de

ses dissensions civiles, l'avait silencieusement acceptée en 1439; les

Yprois semblaient disposés à la subir. Il ne restait plus qu'à décider

les bourgeois de Gand à imiter leur exemple. Le duc convoqua

l'assemblée de la _collace_ et s'y rendit lui-même, espérant que par

de douces paroles il obtiendrait tout ce qu'il désirait des bourgeois:

«Mes bons et fidèles amis, leur dit-il, vous savez tous que dès mon

enfance j'ai été nourri et élevé au milieu de vous; c'est pourquoi je

vous ai toujours aimés plus que les habitants de toutes mes autres

villes, et je vous l'ai souvent témoigné en m'empressant de vous

accorder toutes les demandes que vous m'avez faites: je crois donc

pouvoir espérer que vous aussi vous ne m'abandonnerez point

aujourd'hui que j'ai besoin de votre appui. Vous n'ignorez point sans

doute dans quelle situation se trouvait le trésor de mon père à

l'époque de sa mort; la plupart de ses domaines avaient été vendus;

ses joyaux avaient été mis en gage, et toutefois le soin d'une

vengeance légitime m'ordonnait d'entreprendre une longue et sanglante

guerre, pendant laquelle la défense de mes forteresses et de mes

villes et la solde de mes armées ont été la source de dépenses si

considérables qu'il est impossible de se les figurer. Vous savez aussi

qu'au moment même où les combats se poursuivaient le plus vivement en

France, j'ai dû, pour assurer la protection de mon pays de Flandre,

prendre les armes contre les Anglais en Hainaut, en Zélande et en

Frise, ce qui me coûta plus de dix mille saluts d'or que j'eus

grand'peine à trouver. N'ai-je pas dû également défendre contre les

habitants de Liége mon comté de Namur, qui est sorti du sein de la

Flandre? Ne faut-il pas ajouter à tous ces frais ceux que je m'impose

chaque jour pour le soutien des chrétiens de Jérusalem et l'entretien

du Saint Sépulcre? Il est vrai que, cédant aux exhortations du pape et

du concile, j'ai consenti à mettre un terme aux calamités que

multiplie la guerre, pour oublier la mort de mon père et me

réconcilier avec le roi, et dès que ce traité fut conclu, je

considérai que bien que j'eusse réussi à conserver à mes sujets,

pendant la guerre, les biens de l'industrie et de la paix, ils avaient

subi de grandes charges en taxes et en dons volontaires, et qu'il

était urgent de rétablir l'ordre de la justice dans l'administration;

mais les choses se sont passées comme si la guerre n'avait point

cessé; toutes mes frontières ont continué à être menacées, et je me

suis trouvé de plus obligé de faire valoir mes droits sur le pays de

Luxembourg, si utile à la défense de mes autres pays, notamment à

celle du Brabant et de la Flandre.

«C'est ainsi que de jour en jour toutes mes dépenses se sont accrues;

toutes mes ressources sont épuisées, et ce qui est plus triste, c'est

que les bonnes villes et les communes de la Flandre, et surtout mon

pauvre peuple du plat pays, sont au bout de leurs sacrifices: je vois

avec douleur beaucoup de mes sujets réduits à ne pouvoir payer les

taxes et à s'émigrer dans d'autres pays, et néanmoins les recettes

sont si difficiles et si rares que j'en recueille peu d'avantage; et

je ne trouve pas plus de secours dans les terres qui me sont advenues

par héritage, car toutes sont également appauvries.

«Il faut donc à la fois chercher à soulager le pauvre peuple et

pourvoir à ce que personne ne puisse venir insulter mon bon pays de

Flandre, pour lequel je suis prêt à exposer et aventurer ma propre

personne, quoique pour y parvenir des secours importants soient

devenus indispensables.»

Le duc Philippe ajouta qu'un impôt sur le sel lui paraissait le

meilleur moyen d'atteindre le but qu'on se devait proposer, et demanda

instamment qu'un droit de trois sous fût établi sur chaque mesure de

sel pendant douze années. Il s'engageait, moyennant cette taxe, à

supprimer toutes les subventions qui lui avaient été accordées et à

jurer et à faire jurer par son fils qu'il n'en serait plus réclamé

tant que durerait la gabelle du sel. «Sachez, dit-il en terminant, que

lors même que vous y consentiriez, il suffirait que d'autres pays

fussent d'un avis différent pour que je m'empressasse d'y renoncer,

car je ne veux point que les communes de Flandre supportent plus de

charges qu'aucun autre de mes pays.»

Comme on pouvait s'y attendre, les bourgeois de Gand repoussèrent la

gabelle sur le sel. Philippe, irrité, sortit de cette ville de Gand

qu'il avait autrefois comblée de ses bienfaits pour l'opposer à la

cité rivale de Bruges, et pendant longtemps il n'y reparut plus. Il

croyait que son absence serait une leçon pour la commune mécontente,

et que son autorité, vue de loin à travers l'horizon d'une forêt de

lances, paraîtrait plus redoutable et plus menaçante; mais les Gantois

ne demandaient pas mieux que de l'oublier: ils crurent volontiers que

le duc Philippe était mort le jour où il avait quitté la Flandre, et

le sentiment de leurs droits et de leurs priviléges se fortifia de

tout ce que semblait leur abandonner l'autorité du prince.

Trois années s'étaient écoulées depuis que le duc avait déclaré qu'il

ne rentrerait point à Gand tant qu'on lui refuserait la gabelle du

sel. Philippe, après avoir introduit des réformes importantes dans

l'administration de son duché de Bourgogne, était retourné à Bruges,

et ses courtisans lui avaient aisément persuadé que cette résistance à

ce qui paraissait odieux et illégal était moins due aux sentiments

énergiques de la population qu'aux efforts de quelques hommes dont

elle subissait l'influence. Les Mahieu tenaient le même langage à

Louis de Male, en accusant Jean Yoens.

Parmi ces courtisans se trouvaient deux bourgeois de Gand qui ne

voyaient dans les malheurs de leur patrie et dans les discordes de

leurs concitoyens qu'un moyen de satisfaire leur ambition. Sortis

d'une condition obscure, mais soutenus dans leur hostilité contre les

communes par la protection des sires de Croy, ils étaient parvenus, en

flattant le duc et en affectant un zèle sans limites pour ses

intérêts, à s'assurer une déplorable autorité sur son esprit. L'un,

Pierre Baudins, avait été autrefois emprisonné pour avoir volé des

livres à Paris, et ne connaissait que trop bien la _Ghuetelinghe_,

c'est-à-dire la tour où l'on enfermait les malfaiteurs; il était,

disait-on, si pauvre au moment où il entra au service de la ville de

Gand, qu'il n'avait pas de quoi s'habiller selon l'usage. L'autre,

Georges Debul, paraît avoir été le frère d'un secrétaire du duc, qui

avait reçu, en 1437, une part de l'amende imposée aux Brugeois.

Philippe, trompé par leurs discours, n'hésita pas à entrer dans la

voie funeste où des mesures iniques et violentes devaient l'entraîner

à ruiner par la guerre les populations qui étaient les plus riches et

les plus florissantes de tous ses Etats. Il croyait qu'il ne

s'agissait pour dominer la commune de Gand que de lui imposer des

magistrats dont il connaîtrait l'obéissance et le dévouement.

L'élection municipale devait avoir lieu trois jours avant les fêtes de

l'Assomption, conformément au privilége de Philippe le Bel, du mois de

novembre 1301. Le duc de Bourgogne avait choisi pour la diriger deux

hommes appelés à des titres différents à se prêter un mutuel appui:

l'un était Philippe de Longpré, chevalier de noble maison, qui avait,

disait-on, trahi les communes du pays de Cassel avant d'escarmoucher

contre les bourgeois de Bruges, et qui devait en cette occasion être

soutenu par l'ancien bailli de Grammont, Ghislain d'Halewyn, depuis

vingt ans l'ennemi des communes. Le second n'était qu'un simple clerc

qui à la lourde épée d'acier préférait la plume, cette puissance

nouvelle dont la révélation inspira Guttemberg: c'était Pierre

Baudins. Arrivant à Grand avec une escorte d'hommes d'armes

bourguignons pour y solliciter les suffrages nécessaires à l'élection,

ils ne pouvaient point espérer de cacher quelle était leur mission, et

ce fut ce qui la fit échouer. Le bruit se répandit que d'autres

troupes d'hommes d'armes étaient cachées dans la ville pour seconder

cette tentative destinée à substituer à la liberté de l'élection

l'intimidation et la menace. La commune s'assembla: elle proclama bien

haut ses craintes et ses murmures, les porta même à l'hôtel de ville

où les électeurs devaient, d'après les anciens usages, siéger sans

conserver aucune communication avec le dehors, et obtint les

magistrats qu'elle désirait. Pierre Baudins et le sire de Longpré

n'avaient pu s'y opposer. Le clerc s'était enfui, mais le chevalier,

croyant réhabiliter son courage en ne cédant pas au péril, était resté

sans qu'il consentît à sanctionner la nouvelle élection. Le duc de

Bourgogne, instruit par ses envoyés de ce qui s'était passé à Gand,

alléguait de nombreux motifs pour en faire ressortir l'irrégularité.

L'un était le développement de l'autorité des doyens; l'autre, la

violation du privilége de 1301 qui ne traçait aucune règle fixe à

l'élection, enfreint par la coutume depuis longtemps établie de

choisir six échevins dans la _poortery_, c'est-à-dire dans la

bourgeoisie des _viri hæreditati_, ou «hommes héritavles;» dix dans le

métier des tisserands et dix dans les cinquante-deux petits métiers:

l'objection la plus sérieuse, la plus grave à ses yeux était

évidemment la part qui y avait été prise, disait-on, par Daniel

Sersanders, l'un de ceux qui lui avaient fait refuser la gabelle du

sel. Or, Daniel Sersanders avait été élu lui-même échevin avec Liévin

Sneevoet, Jean Vander Zype, Daniel Vanden Bossche, Louis Rym et Gérard

de Masmines.

Simon Borluut et huit autres députés se rendirent à Bruges pour

engager le duc à ratifier l'élection des nouveaux magistrats. Leurs

démarches restèrent infructueuses; mais le duc de Bourgogne consentit

à mander près de lui l'abbé de Saint-Bavon, l'abbé de Tronchiennes et

le prieur de la Chartreuse de Gand. Dans une assemblée à laquelle

avaient été également appelés les députés de Bruges, d'Ypres et du

Franc, le chancelier Nicolas Rolin donna lecture d'un long mémoire où

se trouvaient successivement énumérés tous les griefs du duc contre

les Gantois. Aussitôt après, Philippe fit signe aux deux abbés et au

prieur de la Chartreuse de se lever, et tandis qu'il leur parlait en

flamand, il fronçait vivement les sourcils qu'il avait longs et épais:

ce qui était chez lui le signe de la colère.

«Ce que mon chancelier vient de vous dire, il vous l'a dit par mon

ordre; les choses sont réellement ainsi et l'on ne saurait en douter.

Les ancêtres de Daniel Sersanders ont été des hommes loyaux, mais ils

n'auraient jamais fait ce qu'il a fait, car il se montre faux,

mauvais, traître et parjure contre moi qui suis son prince. Je le

connais pour tel et je le considère comme mauvais et faux vis-à-vis de

moi. Je sais bien qu'il en est qui le conseillent et le favorisent: il

n'est pas seul, et ce qu'il fait, il ne le fait pas de lui-même.

N'est-ce pas toutefois une grande fausseté que d'avoir dit et répandu

parmi le peuple que je voulais le faire assassiner? Certes, si je le

voulais, ni lui, ni les plus grands de ce pays ne pourraient l'en

défendre; mais, Dieu soit loué! je n'ai pas jusqu'à ce moment passé

pour un assassin: non que je parle ainsi pour me disculper et que je

pense devoir me justifier; mais sachez-le bien, avant que je consente

à ce que lui ou les siens reçoivent ou conservent un siége au banc des

échevins dans ma ville de Gand, je me laisserai plutôt couper en

morceaux. Je ne crois pas qu'en termes de justice et de droit il soit

possible ou licite de soutenir quelqu'un qui m'est contraire,

puisqu'il est tel que je vous l'ai dit. Aussi, dès que j'ai connu la

situation des choses, j'ai rappelé mon bailli de Gand, je l'ai révoqué

de son office et je lui ai fait connaître qu'il ne pouvait plus m'y

servir, et je rappellerai de même tous les officiers que j'ai à Gand.

Daniel et les siens rempliront aisément les fonctions de bailli,

d'échevins et de doyens, et toutes celles qui seront vacantes plus

tard. Daniel, si on le laisse faire, s'établira seigneur de la ville,

comme d'autres ont autrefois cherché à l'être, et mes gens et mes

officiers n'y auront plus que faire, ce me semble. Je vous avertis

volontiers de toutes ces choses qui sont vraies, afin que vous les

conserviez dans votre mémoire et que chacun de vous en avertisse ceux

que cela regarde, et spécialement ceux que vous entendrez discourir de

ces affaires, car ledit Daniel et les siens excitent chaque jour le

peuple et sèment une foule de mensonges contre moi et mes serviteurs.

Je m'étonnerais fort toutefois de voir mes gens de Gand soutenir et

appuyer un homme tel qu'est ledit Daniel contre moi, qui leur ai

toujours été bon prince, car je leur ai généreusement pardonné tous

leurs méfaits à cause de ma grande affection pour eux, ce que je n'ai

jamais fait pour mes autres sujets.»

Puis, se tournant vers les députés de Bruges, d'Ypres et du Franc, il

leur proposa de voir les lettres séditieuses de Daniel Sersanders;

mais ceux-ci s'en excusèrent respectueusement, et les trois

dignitaires ecclésiastiques, chargés de porter à leurs concitoyens ces

paroles menaçantes, prirent congé du duc pour retourner à Gand.

Philippe s'était retiré à Bruxelles: ne cachant plus son hostilité

contre les Gantois, il avait fait frapper d'un impôt tous les grains

qu'ils venaient chercher dans le Brabant, et peu de jours après, le 26

novembre 1449, nous le voyons ordonner que personne ne reconnaisse

désormais l'autorité dont continuent à rester investis, à Gand, des

hommes qu'il hait ou qu'il redoute.

Cependant les Etats de Flandre s'assemblèrent le 6 décembre à Malines

pour interposer leur médiation: l'évêque de Tournay y joignit la

sienne, et après de longues négociations, on obtint que les Gantois

éliraient d'autres échevins. Il est toutefois à remarquer que le duc

avait consenti à ce que l'on se conformât à ce qui avait eu lieu

précédemment pour la triple représentation de la bourgeoisie, de la

corporation des tisserands et des petits métiers dans le corps des

échevins; les députés que les Gantois avaient envoyés près du duc

avaient également annoncé à leur retour qu'une nouvelle élection

apaiserait le prince, et la cité de Gand devait y trouver d'autant

moins de danger pour ses priviléges, ses coutumes ou ses usages que,

par un acte d'appel du 7 mars, ils venaient de les placer sous la

protection du roi de France. L'élection eut lieu le 10 mars: à côté

des noms illustres des Uutenhove, des Uutendale, des Sersimoens, elle

plaça d'autres noms que le quinzième siècle allait voir s'élever,

briller et s'éteindre, celui de Seyssone, celui de Thierry de

Schoonbrouck. Néanmoins, le duc s'applaudissait de cette élection

comme d'un premier succès, et ses conseillers n'hésitèrent pas a

poursuivre la lutte en produisant d'autres griefs. Quelque longue

qu'en fût l'énumération, le plus grave était toujours la puissance de

Gand, la tendance ambitieuse vers la domination qu'on lui reprochait.

On prétendait que la ville cherchait sans cesse à augmenter sa

population par l'admission de nouveaux bourgeois, et chaque métier,

dans la mesure de ses forces, imitait le mouvement centralisateur de

la cité. Pour obtenir le titre de _bourgeois_ de Gand, ce titre que ne

dédaignaient pas les plus nobles seigneurs, il suffisait d'occuper une

maison ou une chambre meublée, et même parfois d'être l'hôte d'un

_bourgeois_: or, pour entrer dans la plupart des métiers, il suffisait

d'être bourgeois. Bourgeois ou membre des métiers, on était protégé en

quelque lieu que ce fût, dans les châteaux des princes aussi bien que

dans les foires étrangères, par des immunités personnelles que

garantissait l'autorité de toute la commune. Modifier ces immunités,

en régler l'origine, l'usage, la déchéance était une question grave

dans ces temps où la commune des bourgeois, où l'association

industrielle ne se maintenaient qu'au milieu de mille périls: on le

comprenait si bien à Gand, qu'à toutes les plaintes du prince l'on se

contentait de répondre: «Nous voulons conserver tous nos droits, tous

nos priviléges, toutes nos libertés.»

Pendant quelques mois, le mécontentement du duc ne se manifeste que

par des actes isolés. C'est d'abord une tentative pour diviser la

corporation des francs-bateliers, à laquelle avait appartenu Gilbert

Mahieu. Peu après, le bailli et les autres officiers du duc bannissent

un ancien échevin de la keure, deux anciens doyens des tisserands et

d'autres membres influents des corps de métiers; mais leur sentence ne

s'exécute point et ils quittent eux-mêmes les murs de Gand, y laissant

pendant quelques jours le cours de la justice interrompu. Enfin, au

commencement du mois de juin 1451, le duc charge quatre bourgeois de

Gand du parti bourguignon, Pierre Tincke, Louis Dhamere, Eloi

Coolbrant et Liévin Wicke d'exposer ses griefs près de leurs

concitoyens, et dès qu'il voit que leurs efforts ne réussissent point,

il publie un manifeste conçu dans les termes les plus violents, où il

accuse, en les rendant responsables de son absence, Daniel Sersanders,

Liévin Potter et Liévin Sneevoet.

Le duc de Bourgogne s'était rendu à Termonde. Il y répéta lui-même en

flamand aux députés de Gand qu'il ne rentrerait point dans leur ville

tant qu'il pourrait y rencontrer Sersanders, Potter et Sneevoet. Il

leur fit aussi remettre un nouvel exposé de ses griefs où l'on

engageait les Gantois, en leur citant l'exemple de Thèbes, d'Athènes

et de Rome, à ne pas se laisser entraîner aux discordes civiles par

quelques voix ambitieuses, et à se souvenir que si le commerce avait

fait la gloire de Bruges, Gand devait sa célébrité à la sagesse de

ses lois et de son administration; mais les députés de Gand ne

pouvaient rien sans consulter les magistrats, les métiers et les

bourgeois dont ils tenaient leurs pouvoirs.

Histoire de Flandre (T. 3/4) · 第 17 / 25 段