Arras. Le 11 mars, Jean de Clèves se présenta, comme commissaire du
duc, aux portes de la ville de Bruges. Les magistrats et les doyens
des métiers l'attendaient près du couvent de la Madeleine. Dès qu'ils
l'aperçurent, ils s'agenouillèrent, puis ils le conduisirent
solennellement jusqu'au palais du duc. La paix fut proclamée du haut
des halles, et tandis qu'on conviait la joie publique à saluer de ses
acclamations la réouverture du Zwyn, de sombres images de deuil
vinrent la troubler: un immense échafaud s'élevait sur la place du
Marché, et les bourgeois prisonniers sortaient du Steen pour être
livrés à la torture, en présence des conseillers du duc, investis, au
mépris des priviléges, de l'autorité attribuée légitimement aux
échevins. Jacques Neyts fut le premier qui la subit; une femme qui,
selon quelques chroniqueurs, avait entretenu pendant longtemps des
intelligences secrètes avec le duc pour faire triompher ses intérêts,
fut soumise aux mêmes douleurs par la main du bourreau. C'était la
femme de Louis Vande Walle, la sœur de Vincent de Schotelaere.
Les supplices succédèrent bientôt aux tortures. Le premier jour
périrent Josse Vande Walle, fils de l'ancien bourgmestre de Bruges,
Corneille Van der Saerten, Lampsin Mettengelde, et avec eux le doyen
des charpentiers, des membres des corps de métiers et un pauvre
religieux de l'ordre de Saint-François: Jacques Neyts était le
dernier. Déjà il s'était agenouillé, les yeux bandés, dépouillé de ses
vêtements, prêt à offrir à Dieu son dernier souffle et sa dernière
prière, quand Jean de Clèves fit signe qu'il lui accordait la vie, et
Colard de Commines jeta son manteau sur les épaules du malheureux que
le glaive allait frapper.
Le 2 mai, Vincent de Schotelaere expia sur l'échafaud sa généreuse
médiation entre l'ambition de Philippe, soutenu par les pillards de
l'Ecluse et les fureurs de la multitude encore toute souillée du sang
d'Eustache Bricx. Louis Vande Walle et sa femme Gertrude de
Schotelaere allaient partager son sort, lorsque le son de toutes les
cloches annonça aux habitants de Bruges que la duchesse de Bourgogne
venait d'entrer dans leur ville, où elle devait assister le lendemain
à la célèbre procession du Saint Sang; sa présence fit cesser les
supplices. Louis Vande Walle survivait à son fils et Gertrude de
Schotelaere à son frère. On les enferma au château de Winendale.
N'oublions pas que parmi les victimes que s'était réservées la
vengeance de Philippe se trouvait le porte-étendard d'Oostcamp; sa
tête sanglante fut exposée aux regards, ornée du chaperon de roses que
la commune de ce village avait obtenue le 8 septembre 1436, pour être
accourue la première à l'appel des Brugeois.
Cependant les marchands étrangers qui résidaient à Bruges déclaraient
qu'ils quitteraient la Flandre si la paix n'y ramenait point la
prospérité et l'industrie. Ils insistaient surtout pour obtenir le
rétablissement des relations commerciales entre la Flandre et
l'Angleterre. Philippe, cédant à leurs représentations, permit à la
duchesse Isabelle, nièce du roi Henri IV, de prendre l'initiative d'un
rapprochement. Des conférences eurent lieu entre Calais et Gravelines;
elles durèrent longtemps. La duchesse de Bourgogne s'y rendit
elle-même avec des députés de la Flandre et du Brabant. Enfin, dans
les premiers jours d'octobre 1439, après de longues discussions, on
convint d'une trêve. Elle proclama la liberté de la pêche à partir du
5 octobre; celle des échanges commerciaux, à partir du 1er novembre.
Cette trêve devait durer trois ans; le 24 décembre de l'année
suivante, elle fut de nouveau prorogée pour cinq ans.
D'autres négociations, dont l'ambition personnelle du duc se réservait
tous les avantages, s'étaient mêlées à celles de la trêve: il
s'agissait de la délivrance du duc d'Orléans, depuis vingt-quatre ans
prisonnier des Anglais. Le malheureux prince avait cherché à se
consoler de ses ennuis en composant des ballades, des caroles et des
chansons: sa muse, trop portée peut-être à oublier, à flatter et à ne
voir dans la vie que des illusions et des rêves (c'est le défaut de
toutes les muses), jetait un voile de fleurs poétiques sur un passé
plein de sang; et c'était la générosité de l'héritier de Jean sans
Peur qu'elle invoquait en lui disant en vers élégants:
Tout Bourgongnon suy vrayement
De cueur, de corps et de puissance.
Philippe, alarmé du développement rapide de la royauté de Charles VII,
songeait à réunir, pour les lui opposer, les anciennes factions des
Bourguignons et des Armagnacs. Il avait, dit-on, fait promettre à
l'illustre poète que s'il lui devait le terme de sa longue captivité,
il deviendrait son allié le plus fidèle et épouserait une princesse de
sa maison. Toutes ces intrigues se retrouvent dans ces deux vers du
captif d'Azincourt:
Peu de nombre fault que manye
Noz faiz secrez por bien céler.
Il ne restait qu'à trouver l'argent nécessaire pour payer la rançon.
Le duc d'Orléans le disait lui-même:
Il ne me fauct plus riens qu'argent
Pour avancer tost mon passaige,
Et pour en avoir prestement
Mettroye corps et ame en gaige:
Qui m'ostera de ce tourment
Il m'achetera plainement...
Tout sien serai sans changement.
Philippe recourut à la générosité des bonnes villes de Flandre en leur
laissant entrevoir la préoccupation d'un grand intérêt politique, et
elles consentirent, à sa prière, à offrir un subside pécuniaire à ce
prince que les conseillers du duc de Bourgogne avaient autrefois
accusé de vouloir livrer la Flandre à la torche des incendiaires.
Charles VII n'ignora pas les négociations dirigées contre lui, et,
avant qu'elles fussent terminées, sa résolution de donner de nouveaux
capitaines aux compagnies d'hommes d'armes fit éclater ce complot
avorté qu'on nomma la Praguerie. Le duc de Bourbon y entraîna si
imprudemment le duc d'Alençon, les comtes de Vendôme et de Dunois et
le Dauphin lui-même, que Philippe fut obligé de désavouer cette folle
tentative d'un prince allié à sa maison.
Le duc d'Orléans avait quitté Londres vers les premiers jours de
novembre 1440. La duchesse de Bourgogne l'attendait à Gravelines; le
duc Philippe s'y rendit également et lui fit grand accueil. De
Gravelines, ils allèrent ensemble à Saint-Omer où ils logèrent à
l'abbaye de Saint-Bertin. Deux jours après leur arrivée, le duc
d'Orléans jura solennellement, en présence d'une nombreuse assemblée,
d'observer le traité d'Arras. Le comte de Dunois prêta le même
serment, quoiqu'au souvenir de ces conditions si humiliantes pour la
France il semblât d'abord hésiter. Aussitôt après l'archevêque de
Narbonne fiança le duc d'Orléans à Mademoiselle de Clèves: mais la
célébration du mariage fut remise au samedi avant la Saint-André. Le
duc Philippe voulait que la cérémonie eût lieu avec pompe. Il
conduisit lui-même sa nièce à l'autel. Le duc d'Orléans accompagnait
la duchesse Isabelle; à leur suite marchaient les comtes d'Eu, de
Nevers, d'Etampes, de Saint-Pol, de Dunois et d'autres puissants
seigneurs. Après la cérémonie, il y eut des banquets et des joutes.
Les deux princes rivalisaient de générosité, et, selon la coutume,
les hérauts d'armes qui en avaient reçu des témoignages les
proclamaient à haute voix en criant: «Largesse! largesse!»
Le mardi suivant, le duc tint le chapitre de la Toison d'or. Le duc de
Bourgogne remit le collier de l'ordre au duc d'Orléans en signe «de
fraternel amour,» et afin que rien ne manquât à l'alliance politique
qui se cachait sous les apparences de la fraternité chevaleresque, les
nouveaux chevaliers que l'on élut aussitôt après furent les ducs de
Bretagne et d'Alençon, ces autres chefs de la conjuration une fois
étouffée, mais prête à renaître, qui menaçait la royauté française.
Pendant ces fêtes, les députés de Bruges vinrent presser le duc de
calmer son ressentiment et de se rendre dans leur ville. Le duc
d'Orléans appuya leurs prières. Philippe, qui dans ces circonstances
importantes désirait plus que jamais la paix de la Flandre, résolut de
se montrer clément et leur promit d'accéder à leurs désirs: en effet,
il partit peu de jours après pour Damme avec le duc d'Orléans et toute
sa cour.
Le 11 décembre, les magistrats, les doyens des métiers et les plus
notables bourgeois s'avancèrent hors la porte de Sainte-Croix
jusqu'aux limites du Franc. Aussitôt que le duc parut, ils
s'agenouillèrent sans ceinture, sans chaussure et sans chaperon, et
crièrent merci les mains jointes. Le duc garda un moment le silence:
cependant la duchesse d'Orléans l'ayant supplié d'oublier toutes leurs
anciennes offenses, il leur permit doucement de se lever; mais on
remarqua qu'il accepta les clefs de la ville et qu'il les remit au
sire de Commines. Philippe se souvenait peut-être du 22 mai 1437. Il
déclara néanmoins qu'il pardonnait aux Brugeois tout ce dont ils
s'étaient jamais rendus coupables vis-à-vis de lui et qu'il se
reposait en leur fidélité: un peu plus loin, les abbés de Ter Doest,
d'Eeckhout et de Zoetendale l'attendaient en chantant le _Te Deum
laudamus_. Quatre-vingts trompettes d'argent retentirent lorsqu'il
passa sous la porte de Sainte-Croix. Ce fut là que le bailli Jean de
Baenst lui présenta les nobles de la ville: mais il aima mieux se
placer au milieu des marchands étrangers qui étalaient de magnifiques
costumes de satin, de damas et d'écarlate. Ici l'aigle impériale
annonçait les cent trente-six marchands de la hanse allemande; plus
loin paraissaient les riches marchands de Milan, de Venise, de
Florence, de Gênes ou de Lucques, ou bien ceux du Portugal, de la
Catalogne, de l'Aragon, dont un More soutenait l'éclatant écusson.
Toutes les maisons étaient tendues de somptueuses tapisseries et
d'étoffes précieuses. A chaque pas on rencontrait des arcs de triomphe
et des échafauds où des personnages muets figuraient quelque
allégorie. A la porte de Sainte-Croix on voyait une forêt, et saint
Jean-Baptiste qui portait ces mots écrits sur sa poitrine: _Ego vox
clamantis in deserto: parate viam Domini_. «Je suis la voix qui
retentit dans le désert; préparez la voie du Seigneur!» ce qui était
une allusion à l'entrée du duc Philippe. Plus loin la représentation
des misères de Job reproduisait les calamités qui avaient affligé les
Brugeois; plus loin encore se trouvaient les quatre prophètes. Le
premier disait: «Ton peuple se réjouira en toi!» le second: «Le prince
de Dieu est au milieu de nous;» le troisième: «Venons et retournons
vers notre Seigneur;» le quatrième ajoutait: «Il faut faire tout ce
que le Seigneur nous a dit.» Le dévouement des Brugeois n'était pas
moins grand que leur disposition à l'obéissance, s'il faut en juger
par le sacrifice d'Abraham qu'on avait choisi pour le figurer.
L'histoire d'Esther et d'Assuérus retraçait la médiation de la
duchesse en faveur des Brugeois. Cent autres emblèmes exprimaient les
mêmes sentiments.
Vers le soir on alluma des feux sur toutes les tours de la ville, et
le duc, à cheval, portant la duchesse d'Orléans en croupe, parcourut
les rues à la lueur des torches. Toutes les cloches étaient en branle;
on n'entendait que des joueurs de luth ou de harpe, et de joyeuses
chansons entonnées par les ménestrels. La cité, qui appelait le duc de
Bourgogne tantôt le Dieu sauveur de l'Evangile, tantôt le Dieu
d'Abraham à qui elle offrait tout son peuple en sacrifice,
pouvait-elle oublier qu'il y avait des traces du sang versé par le
bourreau sous les fleurs dont ses places publiques étaient émaillées?
N'y avait-il pas aussi une voix secrète qui rappelait au duc
d'Orléans, dans les salles du palais de Bruges, que sous ces mêmes
lambris Jean sans Peur avait résolu l'attentat de la Vieille rue du
Temple?
La nuit était arrivée depuis longtemps avant que ces fêtes, prolongées
à la clarté des flambeaux, touchassent à leur terme. Le lendemain dès
l'aube du jour retentit le cri des hérauts d'armes qui préparaient
l'arène des joutes. Philippe remit lui-même la lance à Adolphe de
Clèves et applaudit fort à son courage. On remarqua aussi l'adresse du
sire de Wavrin. Le jour suivant, après le tournoi où Perceval
d'Halewyn et un chevalier des Ardennes méritèrent le prix, les
magistrats offrirent au duc un pompeux banquet à l'hôtel des échevins.
Peu de jours après, le comte et la comtesse de Charolais arrivèrent de
Bruxelles, et leur venue fut l'occasion de nouveaux tournois et
d'autres fêtes non moins splendides.
Le 17 décembre, les deux ducs quittèrent Bruges. Le duc d'Orléans prit
à Gand congé de Philippe et se dirigea vers Tournay. L'espoir de
s'associer aux succès qui lui semblaient réservés avait engagé un
grand nombre de personnes à lui offrir leurs services, et bientôt il
eut des pages, des archers et trois cents chevaux à sa suite. Ce fut
ainsi qu'il traversa Cambray, Saint-Quentin, Noyon, Senlis, accueilli
avec autant de respect que s'il eût été le Dauphin, et cherchant à
peine à justifier cet armement par la crainte d'être exposé aux
attaques de quelques barons qui n'avaient jamais adhéré à la paix
d'Arras; il ne tarda pas à se rendre dans ses terres sans être allé
saluer le roi. Charles VII lui avait vainement ordonné de congédier
ses gens, et il était aisé de prévoir l'explosion prochaine d'une
nouvelle Praguerie.
Au mois d'avril 1441, la duchesse de Bourgogne se rendit près de
Charles VII, à Laon, pour se plaindre de l'inexécution de quelques
articles de la paix d'Arras, et la mésintelligence du roi et du duc
parut plus évidente que jamais. On l'accueillit avec courtoisie, mais
toutes ses réclamations furent écartées. Le duc, mécontent, songea dès
ce moment à rassembler ses hommes d'armes. Ses forteresses reçurent
des approvisionnements, et le duc d'Orléans arriva à Hesdin vers les
fêtes de la Toussaint pour avoir une nouvelle entrevue avec lui. Il y
fut résolu qu'on convoquerait à Nevers une assemblée générale des
princes qui adresserait ses remontrances au roi. Là se trouvèrent les
ducs de Bourgogne, d'Orléans, de Bourbon et d'Alençon, les comtes
d'Angoulême, d'Etampes, de Dunois et de Vendôme. Charles VII y envoya
le chancelier de France, et ce fut entre ses mains qu'ils remirent
l'exposé de leurs griefs. Ils demandaient tous qu'à l'avenir le roi
n'adoptât aucune résolution dans les affaires importantes sans avoir
pris l'avis des princes du sang. Le roi leur répondit que jamais il
n'avait songé a enfreindre leurs droits ni leurs prérogatives. Il se
plaignait lui-même des assemblées que les princes du sang tenaient à
son insu, et de leurs efforts pour attirer dans leur parti tantôt les
nobles et les gens d'église, tantôt les communes auxquelles on
promettait de rétablir l'autorité des trois états; et bien qu'il ne
pût croire que ces princes, et notamment le duc de Bourgogne,
voulussent manquer à leurs serments, il déclarait qu'il était prêt, si
cela devenait nécessaire, «à laisser toutes autres besognes pour leur
courre sus.» La sagesse et la prudence du roi de France détachèrent du
parti des princes tous ceux sur lesquels ils comptaient le plus. Le
duc d'Orléans s'arrêta devant le déshonneur d'une rébellion déclarée,
et le duc de Bourgogne, voyant que l'autorité de Charles VII était de
nouveau affermie, quitta Nevers pour retourner dans ses Etats.
Un repos profond régnait en Flandre, et cette paix se prolongea
pendant dix ans. «Souvenez-vous de Bruges!» avait dit le duc Philippe
aux habitants d'Ypres qui s'agitaient. D'autres succès accrurent sa
puissance au dehors. On le vit tout à tour apaiser les troubles de
Middelbourg et punir au fond des Ardennes l'orgueilleux défi du sire
de Lamarck. Enfin, en 1443, il soumit à son obéissance le duché de
Luxembourg, qui fut réuni aux Etats de la maison de Bourgogne, comme
l'avait été le comté de Namur en 1429, le Brabant en 1430, le Hainaut,
la Zélande, la Hollande et la Frise à d'autres époques.
La puissance de Philippe, du grand duc d'Occident, comme l'appelaient
les peuples de l'Orient, était si grande qu'il semblait qu'en Europe
il n'y eût plus qu'un roi, et que ce fût précisément celui qui n'en
portait point le titre. Ses richesses étaient immenses. On évaluait à
deux ou trois millions celles que renfermait son château d'Hesdin; on
n'osait pas déterminer la valeur de celles qui se trouvaient dans le
palais de Bruges. Les tributs de tous les peuples dont les vaisseaux
abordaient dans les ports de Flandre remplissaient ses trésors. On
pouvait lui appliquer, et avec une plus grande vérité, ce qu'un
archevêque de Reims écrivait à Baudouin le Pieux au onzième siècle:
«Tout ce que le soleil voit naître dans quelque région ou sur quelque
mer que ce soit, vous est aussitôt offert: il n'est point de princes
dont l'opulence puisse être comparée à la vôtre.»
Il faut d'ailleurs reconnaître que les richesses presque fabuleuses
dont disposait la maison de Bourgogne servirent constamment aux
progrès de la science et de l'art. Elle les seconda non-seulement de
ce qu'elle possédait de goût éclairé et de nobles instincts, mais même
de ses vices, de sa prodigalité et de son luxe: considérée au point
de vue de la protection qu'elle accorda à toutes les branches de
l'intelligence qui s'élançaient, vigoureuses et fortes, d'un tronc
sans cesse fécondé par ses bienfaits, elle n'eut, elle n'aura
peut-être jamais d'égale dans les annales des nations. Cette cour, si
splendide et si généreuse, était devenue un centre de civilisation qui
rayonnait sur toute l'Europe. Elle attirait à soi toutes les lumières
pour les répandre de nouveau autour d'elle plus éclatantes et plus
vives. Les fictions allégoriques où l'on célébrait sa puissance
pâlissaient à côté de la vérité, et à peine apercevons-nous ses
poètes, tels que le pannetier Jean Regnier, Pierre Michaut, l'auteur
du _Doctrinal de la cour_, Martin Franc, auteur du _Champion des
dames_ et de l'_Estrif de fortune et de vertu_, et leurs nombreux
émules dans l'art des mensonges harmonieux, lorsqu'on trouve parmi ses
_indiciaires_ les George Chastelain, les Philippe de Commines, les
Olivier de la Marche, les Jacques du Clercq, les Lefebvre Saint-Remi,
les Enguerrand de Monstrelet. Le duc de Bourgogne avait pris soin de
recueillir les trésors littéraires du passé dans cette vaste
_librairie_ dont les précieux débris sont parvenus jusqu'à nous en
perpétuant la gloire de son nom: il laissait, comme le dit Chastelain,
le soin de raconter les événements de son temps à des historiens
«aussi hauts que ses hautes fortunes, escripvans en loenge où ils
exaltent les esvanuis du siècle et les coronnent en renommée.»
Les arts ont leur place marquée près de celle des lettres dans les
fastes de l'histoire de la maison de Bourgogne. Jean Van Eyck et Hans
Memling marchent les égaux des George Chastelain et des Philippe de
Commines. Les uns racontaient avec le pinceau, les autres peignaient
avec la plume, et la postérité a recueilli avec admiration des
chefs-d'œuvre qu'inspira la même influence et qui rappellent la même
civilisation.
Froissart avait décrit le commencement de la puissance des ducs de
Bourgogne avant que d'autres en retraçassent l'apogée; mais personne
n'avait devancé Jean Van Eyck dans la carrière où il se plaça au
premier rang par l'invention des procédés nouveaux et par
l'inspiration non moins féconde qui ouvrit tout un avenir à l'art
transformé et agrandi.
Jean Van Eyck devait son nom à la ville de Maeseyck, où il était né;
il porta plus tard celui de Jean de Bruges, en souvenir de la ville
qui était devenue sa seconde patrie. Le nom de sa famille est le seul
qu'il ne nous ait pas fait connaître. Jean Van Eyck, aussi bien que
Jean Memling, s'isola dans sa supériorité. Van Eyck et Memling, sans
ancêtres, sans postérité connue, semblent n'avoir existé que par
eux-mêmes, et n'avoir vécu que dans les œuvres qu'ils nous ont
laissées: caractère commun dans tous les temps à la plupart des grands
hommes. Moins on aperçoit les liens qui les attachent à la terre, plus
ils s'élèvent vers ces régions sacrées du ciel que devine l'œil de
leur génie.
Jean Van Eyck quitta probablement assez jeune le toit natal pour aller
se fixer dans la grande cité de Liége, dont Maeseyck relevait. Les
pompes sacerdotales de la métropole ecclésiastique des Pays-Bas, fille
aînée de Rome, furent l'école où il puisa ses inspirations; ce fut
dans les riches églises élevées par l'évêque Notger dans la vallée de
la Legia, aux lieux mêmes où saint Lambert tomba frappé par le frère
d'Alpaïde, que s'essaya le pinceau qui devait reproduire un jour
l'_Adoration de l'Agneau mystique_. La renommée de Jean Van Eyck était
devenue si grande, que l'évêque de Liége le choisit pour son peintre.
Cet évêque était un prince de la maison de Bavière, associé à toutes
les luttes sanglantes du quinzième siècle, le célèbre Jean sans Pitié.
Il oublia pendant sa vie les saintes basiliques et le sublime artiste
qui les ornait de ses mains, et la consacra tout entière à soutenir
les ducs de Bourgogne de la hache et de l'épée; mais il répara ses
torts en leur léguant, avant de mourir, avec tous ses droits
héréditaires, le soin de protéger Jean Van Eyck. Dès ce moment l'art,
placé sur un théâtre plus élevé, partagea, vis-à-vis de toutes les
nations de l'Europe, la domination et l'influence que la maison de
Bourgogne exerçait sans contestation dans l'ordre politique.
Si Memling, venu quelques années plus tard, eut le malheur
d'apparaître à une époque d'anarchie et de désorganisation; si toute
sa biographie se réduit à une fabuleuse légende qui le montre confondu
parmi les obscurs mercenaires de Nancy et les malades non moins
obscurs d'un hôpital qui, en offrant un asile à sa misère, mérita de
devenir le dépositaire de ses titres à la gloire, la carrière de Jean
Van Eyck fut toute différente: comblé des bienfaits du duc Philippe,
et surtout de ceux de l'infortunée duchesse de Bourgogne Michelle de
France, consulté, peut-être en 1436, par le bon et savant roi René de
Provence, alors prisonnier à Lille, il fut le père, non-seulement de
l'école flamande, mais aussi de toutes les écoles fameuses qui
rivalisèrent avec elle en Allemagne, en Espagne et en Italie. Ses
élèves se retrouvent en Castille, en Catalogne, en Aragon; Martin
Schœngauer porte ses secrets aux bords du Rhin; Antonello de Messine
les révèle au roi Alphonse de Naples et aux Vénitiens étonnés, qui
écrivent sur son tombeau: _Splendorem et perpetuitatem primus Italicæ
picturæ contulit_.
Au bruit des merveilles qui se sont accomplies dans les ateliers de
Jean de Bruges, des artistes flamands sont reçus avec enthousiasme à
Gênes et à Florence; Juste de Gand est préféré à tous ses émules dans
une ville d'Italie, distinguée par le culte des arts, où un prince et
un poète s'unissent dans leur hommage au génie de Jean Van Eyck: le
prince, en faisant venir de Flandre, à grands frais, un de ses
tableaux; le poète, en célébrant l'éclat de son pinceau dans ses vers:
A Brugia, fu tra gli altri più lodato
Il gran Joannes...
Della cui arte e sommo magistero
Di colorire furno si excellenti
Che han superato spesse volte il vero.
«A Bruges, le plus célèbre de tous fut le grand Jean, qui excellait à
un tel point par son art et sa haute connaissance du coloris, que
souvent il s'éleva même au-dessus de la vérité.»
Cette ville était Urbin; ce prince s'appelait Frédéric, et appartenait
à la famille des Ubaldini; ce poète se nommait Giovanni Santi. Il ne
faut plus s'étonner de trouver à Urbin, dans la maison même de
Giovanni Santi, le berceau de Raphaël: le sacerdoce de l'art ne devait
pas s'interrompre.
LIVRE DIX-SEPTIÈME.
1445-1453.
Insurrection des Gantois.
Combats de Lokeren, de Nevele, de Basele.
Bataille de Gavre.
Le duc de Bourgogne venait de tenir à Gand, au mois de décembre 1445,
le septième chapitre de la Toison d'or, où le duc d'Orléans s'était
rendu, quand on apprit que l'un des plus illustres jouteurs de
l'Europe, Jean de Bonifazio, chevalier aragonais, était arrivé en
Flandre pour y chercher des aventures. Il portait à la jambe gauche un
petit cercle de fer, soutenu par une chaîne d'or. Sous l'écusson de
ses armes on lisait: «Qui a belle dame, la garde bien.» Les chevaliers
de la cour du duc remarquèrent aussitôt ces signes d'un amour
mystérieux qui recherchait la gloire des armes et tous réclamèrent
l'honneur de le défier.