à de graves périls, et le peuple met à mort Gilbert Patteet et Jacques
Dezaghere: on leur reproche d'avoir les premiers, devant Calais, donné
l'exemple de la retraite. Les griefs du prince ont converti en crime
l'influence qu'ils exercèrent sur ceux-là même qui la leur font
sévèrement expier.
Trois jours après, le 18 avril, la même sédition se reproduit à
Bruges. Le bourgmestre Maurice de Varssenare ne réussit point à la
calmer, et mille voix s'unissent pour le menacer. C'est inutilement
que Jacques de Varssenare, capitaine du quartier de Saint-Jean,
cherche à le défendre et se dévoue à la fureur populaire pour le
sauver; Maurice de Varssenare, découvert dans la _Groenevoorde_ où il
s'est réfugié, est conduit devant les halles et frappé à son tour sur
le corps sanglant de son frère.
Au bruit de ce crime, les échevins et les capitaines quittèrent la
ville; mais la tranquillité y fut bientôt rétablie, et une députation
des principaux bourgeois et des plus riches marchands se rendit à
Arras près du duc pour protester de leur espérance de voir la paix
raffermie: Philippe, qui avait déjà pardonné aux Gantois, se contenta
de répondre aux députés de Bruges que des devoirs impérieux
réclamaient avant tout autre soin sa présence en Hollande.
En effet, une armée s'était assemblée à Lille pour aller étouffer les
dernières traces des discordes que Jacqueline, expirant à la Haye,
avait léguées à ses adversaires comme à ses amis. On comptait dans
cette armée quatre mille Picards, soldats toujours avides de pillage
et depuis longtemps l'objet de la haine des Flamands. Plusieurs
nobles chevaliers les avaient rejoints. Ils n'attendirent pas
longtemps l'ordre de se mettre en marche, et le 21 mai ils
atteignirent Roulers. Le duc de Bourgogne les accompagnait; cependant
en ce moment même où il se voyait entouré de ses hommes d'armes, il
évitait avec soin tout ce qui eût pu inquiéter les Brugeois: il leur
avait écrit pour leur annoncer l'intention de ne traverser leur ville
qu'avec un petit nombre de ses serviteurs; il avait même promis que
pas un Picard n'y entrerait avec lui, et des approvisionnements
considérables avaient été réunis au château de Male pour l'armée
bourguignonne, qui devait s'y arrêter en se portant vers la Zélande.
Le lendemain, mercredi 22 mai 1437, vers trois heures, Philippe arrive
au village de Saint-Michel: son armée le dépasse, soit par erreur,
soit pour obéir à un ordre secret, et s'avance vers la porte de la
Bouverie. Le bourgmestre Louis Vande Walle, les échevins, les
capitaines, les doyens des métiers, accourus au devant du duc pour le
féliciter, le trouvent entouré des sires d'Uutkerke, de Commines, de
l'Isle-Adam et n'hésitent pas à lui exprimer leur étonnement de ce
qu'il a oublié les promesses qu'il leur a faites: ils en réclament
l'exécution. Le duc insiste et parlemente pendant deux heures jusqu'à
ce que, instruit que le bâtard de Dampierre et le sire de Rochefort se
sont emparés de la barrière, il réponde à haute voix aux magistrats:
«Je ne me séparerai point de mes hommes d'armes.» Puis se tournant
vers les siens, il ajoute: «Voilà la Hollande que je veux soumettre!»
Les chevaliers et les archers picards ont répondu par leurs
acclamations; protestant seule contre cette trahison, une troupe de
sergents de la commune de Malines refuse de combattre les Brugeois et
se dirige vers le château de Male.
«Le duc est déjà entré dans la ville, dit une vieille romance
populaire consacrée au _terrible mercredi de la Pentecôte_, et les
processions viennent au devant de lui; mais voici que la croix se
brise en quatre morceaux et tombe aux pieds du prince. O noble
seigneur de Flandre! daignez penser à Dieu; car Dieu ne vous permettra
point de livrer au pillage l'illustre cité de Bruges.» Le duc de
Bourgogne refuse d'écouter les discours que le clergé lui adresse; il
est impatient d'exécuter son projet, et toutefois il hésite et n'ose
pas s'avancer jusqu'à la place du Marché sans qu'on se soit assuré
qu'il peut l'occuper sans combat. Le sire de Lichtervelde, chargé de
ce soin, la trouve déserte. «Allons à monseigneur de Bourgogne,
dit-il à ceux qui l'accompagnent, il aura le Marchiet à sa volonté.
Bruges est gaingnié; on tuera les rebelles de Bruges.» Mais un
bourgeois qui entend ces mots se hâte de lui répondre: «Sire,
savez-vous combien d'hommes peut contenir l'enceinte des halles?»
Le sire de Lichtervelde revient, rencontre les Picards à deux cents
pas de l'église de Saint-Sauveur et rapporte l'avis qu'il a reçu. Pour
éviter toute surprise, le bâtard de Saint-Pol propose de retourner
jusqu'au marché du Vendredi et de s'y ranger en ordre de bataille; à
peine ce conseil a-t-il été suivi qu'on voit déborder par toutes les
rues les flots agités de la foule. Le duc ordonne aux archers de
bander leurs arcs. Une grêle de traits vole dans les airs et va
frapper ici les femmes groupées aux fenêtres, plus loin des enfants ou
des vieillards. Philippe lui-même a tiré l'épée et il a frappé un
bourgeois qui se trouvait près de lui.
Aux cris qui s'élèvent et auxquels répond le tocsin, tous les
habitants de Bruges ont reconnu le péril; les uns réussissent à fermer
les barrières de la porte de la Bouverie pour que les hommes d'armes
restés au dehors de la ville ne puissent pas soutenir les quatorze
cents Picards qui s'y sont déjà introduits; d'autres amènent de
l'artillerie, c'est-à-dire des veuglaires et des ribaudequins, sur les
deux ponts qui formaient autrefois la limite de la ville, à l'est du
marché du Vendredi. Les Picards reculaient et cherchaient à regagner
la barrière; leur retraite enhardit les bourgeois. Ils renversaient à
leurs pieds les archers et brisaient leurs piques sur les corselets
d'acier des chevaliers. Ainsi succomba, près de la chapelle de
Saint-Julien, Jean de Villiers, sire de l'Isle-Adam, dont l'aïeul
portait l'oriflamme à la bataille de Roosebeke. Chaque instant voyait
tomber autour du duc quelques-uns de ses défenseurs; il se trouvait
serré entre les bourgeois furieux et les larges fossés qui baignaient
les remparts, lorsque le bourgmestre Louis Vande Walle se précipita au
milieu de la mêlée: «Advisez ce que vous allez faire, s'écrie-t-il,
c'est notre seigneur.» Mais on ne veut point l'écouter, et il ne lui
reste d'autre moyen d'éviter l'effusion d'un sang bien plus illustre
que celui du sire de l'Isle-Adam que de s'efforcer d'ouvrir la
barrière. Suivi du capitaine des _Scaerwetters_, Jacques Neyts, il
court chercher un pauvre ouvrier dont le marteau et les tenailles
brisent enfin les verrous de la porte et le duc lui doit sa
délivrance.
Philippe se retira aussitôt à Roulers. Il y amenait avec lui quelques
chevaliers et quelques archers de plus que Louis de Male après la
déroute du Beverhoutsveld; mais il ne lui eût pas été plus aisé de
rallier une armée prête à réparer ses revers.
Tandis que des ordres sévères défendaient de porter des vivres à
Bruges, cent soixante et dix serviteurs du duc de Bourgogne, qui
n'avaient point réussi à fuir avec leur maître, s'y voyaient retenus
prisonniers. Parmi ceux-ci se trouvaient le confesseur de la duchesse
et deux chantres de sa chapelle; on les traita honorablement, et la
plupart de leurs compagnons durent la vie aux prières du clergé et des
marchands étrangers; mais rien ne put sauver vingt-deux Picards, que
le peuple accusait plus vivement d'avoir rêvé la destruction et le
pillage de la ville.
Les Brugeois avaient commencé par ajouter de nouvelles fortifications
à leurs remparts; mais ils ne tardèrent pas à reconnaître qu'il était
peu vraisemblable que le duc, réduit quelques jours auparavant à
dissimuler ses projets, fût devenu tout à coup assez puissant pour
tenter un siége long et difficile. Rassurés à cet égard, ils
s'enhardirent peu à peu à sortir de la ville. Leur première expédition
fut dirigée vers Ardenbourg, d'où ils ramenèrent des chariots de blé
et de vin; enfin, le 1er juillet, ils se demandèrent s'ils ne
pourraient point rétablir eux-mêmes la liberté des eaux du Zwyn, et
cinq mille hommes allèrent attaquer l'Ecluse. La garnison, placée sous
les ordres de Roland d'Uutkerke et de Simon de Lalaing, était
nombreuse; mais les Brugeois disposaient d'une formidable artillerie.
L'une des portes était déjà détruite quand une députation des échevins
de Gand vint supplier les Brugeois de suspendre les assauts. A les
entendre, le duc était prêt à traiter de la paix, et la continuation
des hostilités semait l'effroi parmi tous les marchands étrangers. Les
milices de Bruges consentirent à se retirer: elles cherchaient à
s'assurer, à tout prix, l'alliance des Gantois.
Lever le siége de l'Ecluse, c'était livrer la campagnes aux chevaliers
bourguignons, qui, à toute occasion favorable, se tenaient prêts à y
déployer leur pennon. Les bourgs de Mude, d'Heyst, de Blankenberghe,
de Ramscapelle, de Moerkerke, de Maldeghem furent pillés; leurs
habitants, emmenés chargés de chaînes. Les excursions des Bourguignons
s'étendaient si loin, qu'on démolit jusque sous les remparts de Bruges
les châteaux où ils auraient pu trouver un abri. Le capitaine de
Nieuport, Jean d'Uutkerke, osa même défier les Brugeois, en insultant
leurs murailles avec cent trente hommes d'armes, qu'il rangea en bon
ordre devant la porte des Maréchaux. Il s'était emparé des bœufs et
des moutons que les laboureurs conduisaient au marché, quand douze
cents Brugeois accoururent et le poursuivirent jusqu'à Couckelaere.
Jean d'Uutkerke leur échappa à grand'peine; mais ils firent
prisonniers plusieurs autres chevaliers, notamment Philippe de
Longpré, l'un de ceux que les communes haïssaient le plus depuis le
combat de Looberghe.
Ce triomphe des bourgeois de Bruges, obtenu en pleine campagne sur les
écuyers et les sergents bourguignons, mit un terme à l'hésitation des
Gantois. Le doyen des maréchaux, Pierre Huereblock, fit porter au
marché du Vendredi soixante-sept bannières des corps de métiers, en
s'écriant qu'il était temps d'arrêter les excursions de la garnison de
l'Ecluse, et de faire une chevauchée pour rétablir dans toute la
Flandre la paix et l'industrie. Le lendemain, les Gantois plaçaient
leurs tentes à Mariakerke, et appelaient à les rejoindre toutes les
milices des châtellenies soumises à leur autorité.
Les Gantois passèrent seize jours au camp de Mariakerke; dans la
première ardeur de leur zèle, ils arrêtèrent Gilles Declercq, qui
avait été naguère l'orateur du duc à l'assemblée de Gand, et
décapitèrent même huit sergents de l'Ecluse qu'on avait surpris
pillant à Benthille; ils ne demandaient qu'un chef pour marcher au
combat, quand un bourgeois nommé Rasse Onredene, qui était
d'intelligence avec le duc de Bourgogne, s'offrit à eux et se fit
élire leur capitaine. Pour tromper leur patriotisme, il le flatta et
ce fut ainsi qu'il parvint à leur persuader qu'ils devaient moins
chercher à défendre la Flandre contre les hommes d'armes de l'Ecluse
et de Nieuport qu'à faire prévaloir une médiation dont la première
condition serait leur neutralité. Les Gantois le crurent; sortis du
camp de Mariakerke pour aller briser les entraves apportées à la
navigation du Zwyn, il s'arrêtèrent à Eecloo, afin d'y présider à des
conférences. Les députés de Bruges y accoururent, ignorant que leurs
alliés n'étaient plus que des médiateurs. Dès les premiers
pourparlers, ces médiateurs, guidés par les conseils de Rasse
Onredene, se déclarèrent leurs ennemis, et leur imposèrent, par leurs
menaces, une adhésion complète aux volontés du duc.
Les députés de Bruges rentrèrent tristement dans leur ville où vingt
mille bourgeois, assemblés devant l'hôtel des échevins, attendaient
impatiemment leur retour. Lorsqu'ils eurent rendu compte de leur
mission, un banni de Gand, qui s'appelait Jacques Messemaker, bien
qu'il fût plus connu du peuple sous le nom de Coppin Mesken, prit la
parole: «Tout va mal, s'écria-t-il, comment êtes-vous si couards que
vous craigniez les Gantois?» Jean Welghereedt et Adrien Van Zeebrouck,
l'un doyen des maréchaux, l'autre doyen des teinturiers, insistent
comme lui pour faire rejeter la convention qui a été conclue, et les
bourgeois s'empressent de déclarer qu'ils ne la ratifieront pas. Cette
résolution est suivie de l'arrestation immédiate du doyen des
bateliers et de cinq autres doyens qui ont pris part aux conférences
d'Eecloo.
Cependant Rasse Onredene profita de l'opposition même des Brugeois
pour augmenter l'irritation contre eux. Il fit publier à Gand le
mandement du duc qui défendait de leur porter des vivres, et ordonna
que partout où ils se présenteraient on sonnerait le tocsin pour les
combattre. L'influence de Rasse Onredene était si grande que si la
saison ne fût devenue contraire, on eût peut-être vu les Gantois aller
camper aux portes de Bruges, et venger eux-mêmes, dans les plaines du
Beverhoutsveld, la honte de Louis de Male et de ses successeurs.
Ce fut le 29 novembre que Rasse Onredene rentra à Gand. Dès les
premiers jours de décembre, il rendit à la liberté maître Gilles
Declercq; puis il fit révoquer, dans une assemblée générale, la
sentence de bannissement qui avait été autrefois portée contre Roland
d'Uutkerke et Colard de Commines. L'autorité du duc était complètement
rétablie à Gand, et tous ses officiers reprirent leurs fonctions des
mains mêmes de celui que la commune insurgée s'était donné pour
capitaine.
Un profonde stupeur régnait dans la ville de Bruges, depuis si
longtemps privée de ses relations commerciales, et tout à coup isolée
de toute alliance et de tout appui. L'absence des approvisionnements
qu'on attendait des pays éloignés et la dévastation des campagnes
voisines avaient engendré une disette affreuse. L'hiver commença fort
tôt et fut excessivement rigoureux: pendant onze semaines, la gelée ne
cessa point. A ces fléaux vint se joindre une peste qui emporta, à
Bruges, vingt-quatre mille habitants. La misère favorisait également
le développement de la lèpre, et l'on entendait à chaque pas dans les
rues la sonnette de quelque pauvre _ladre_ ou _mésel_, qui errait
lentement tenant à la main une écuelle de bois, où il déposait ce
qu'il recevait à la pointe de sa pique ou à l'aide d'un croc de fer.
Dans tous les quartiers de Bruges, de l'humble asile de l'ouvrier
affaibli par la famine aussi bien que de la couche brûlante des
pestiférés ou de la cellule grillée du lépreux, s'élevait un seul cri,
poignant comme les nécessités qui le dictaient: «La paix! la paix!»
Des députés se rendirent à Arras pour implorer humblement la médiation
de la duchesse de Bourgogne. Pour que leur mission réussît plus
aisément, les Brugeois accordèrent la liberté aux doyens qui avaient
approuvé la convention d'Eecloo, et abandonnèrent aux supplices Jean
Welghereedt, Adrien Van Zeebrouck et Coppin Mesken qui l'avaient fait
rejeter; puis ils donnèrent aux serviteurs du duc, retenus prisonniers
depuis près de huit mois, de l'argent, un habit vert et un chapeau
gris, en leur permettant de quitter la ville: si le sire de
l'Isle-Adam avait survécu à ses blessures, ils eussent sans doute
réclamé sa protection.
Le duc semblait prendre plaisir à jouir de l'humiliation des Brugeois.
Pendant trois mois, il retint à sa cour leurs envoyés suppliants. Ce
fut à grand'peine qu'ils obtinrent, au prix de la cession de leur
autorité sur le port de l'Ecluse, quelques garanties pour le maintien
de l'étape des marchands étrangers à Bruges, et l'amnistie même qu'il
leur accorda était si peu complète qu'il se réservait le droit d'en
excepter quarante-deux bourgeois: il fallut tout accepter, tout subir.
Le 13 février, les députés de Bruges avaient rédigé un acte de
soumission; quatre jours après ils allèrent, accompagnés des délégués
des marchands étrangers, demander merci au duc: les abbés de Ter
Doost, de Saint-André, d'Oudenbourg et d'Eeckhout unirent à leurs
prières leur voix pacifique; tout le clergé d'Arras imita leur
exemple. Le duc feignait de vouloir rester inflexible et gardait le
silence en lançant un regard de mépris sur les bourgeois de Bruges,
prosternés et tremblants devant lui. Enfin, Jean de Clèves, neveu du
duc, et la duchesse Isabelle elle-même se jetèrent à ses genoux en
invoquant sa clémence; en 1385, on avait vu aussi Marguerite de Male
s'agenouiller devant Philippe le Hardi pour qu'il pardonnât aux
Gantois, mais les députés de Gand étaient du moins restés debout. En
1437, le duc de Bourgogne eût rejeté avec orgueil les conditions du
traité de Tournay: il ne consentait à se réconcilier avec les Brugeois
qu'en leur imposant toutes ses volontés.
La sentence de Philippe est du 4 mars 1437 (v. st.). Dès les premières
lignes de ce document important il rappelle, dans un langage irrité,
tous les méfaits des Brugeois, et, après avoir déclaré que sa
puissance était assez grande pour détruire la ville de Bruges et «la
mettre à toute misère et povreté,» il ajoute qu'il ne l'épargne
qu'afin d'éviter la désertion qui par «ladicte rigueur porroit
s'ensuivre en nostre dicte ville, laquelle a esté, devant lesdictes
choses advenues, renommée une des notables en faict de marchandise en
toute chrétienté, et par qui tous nos pays et seigneuries de par dechà
et autres voisins sont principalement fondés, nourris et soutenus en
fait de marchandise, au bien de la chose publique.»
Voici quelles sont les conditions de cette amnistie annoncée en des
termes si sévères:
La première fois que le duc ira à Bruges, les bourgmestres, échevins,
conseillers, trésoriers, _hooftmans_, doyens et jurés de la ville,
accompagnés de dix personnes de chaque métier, se rendront tête et
pieds nus à une lieue de la ville et s'y agenouilleront devant le duc;
ils imploreront son pardon et sa miséricorde et l'inviteront à entrer
dans leur ville, lui en offrant les clefs avec leurs corps et leurs
biens. A l'avenir, toutes les fois que le duc se rendra à Bruges, les
magistrats seront tenus de lui présenter les clefs, et il sera libre
de les rendre ou de les garder comme il le jugera convenable.
On érigera au lieu où les bourgeois se seront agenouillés une croix de
pierre où cet événement sera rappelé.
On exécutera à la porte de la Bouverie les travaux nécessaires pour
qu'on ne puisse jamais plus y passer. Il y sera bâti une chapelle,
pourvue d'un revenu de soixante livres, dans laquelle une messe sera
dite chaque jour.
Tous les ans, le 22 mai, on célébrera à l'église de Saint-Donat un
service solennel, auquel assisteront tous les magistrats, _hooftmans_
et doyens.
Comme le duc a l'intention d'envoyer à Bruges un commissaire avant
qu'il y paraisse lui-même, il exige que les magistrats et les doyens
se rendent au devant de lui et protestent à genoux de leur obéissance
au duc.
Afin de réparer les grands dommages que les Brugeois ont causés au
prince, ils sont condamnés à lui payer une amende de deux cent mille
philippus d'or.
Le duc se réservait de fixer lui-même ce que la commune de Bruges
payerait du chef du meurtre du sire de l'Isle-Adam, d'Eustache Bricx,
de Maurice et de Jacques de Varssenare, et les indemnités que
pourraient réclamer les habitants de l'Ecluse.
La peine de confiscation était rétablie pour les délits d'offense
envers la personne du prince.
La réception des _haghe-poorters_ dans la bourgeoisie de Bruges était
soumise à des règles plus rigoureuses.
Les priviléges accordés à la ville de l'Ecluse au mois de septembre
1437 n'eussent jamais permis de relever la prospérité commerciale de
Bruges, que le duc de Bourgogne était, moins que personne, intéressé à
anéantir. En les modifiant le 4 mars 1437 (v. st.), il conservait
toutefois aux habitants de l'Ecluse le droit de décharger dans leur
port les charbons destinés aux forgerons et les bois de la Suède et du
Danemark, et, de plus, il les maintenait dans leur affranchissement de
tout lien d'obéissance vis-à-vis des Brugeois aussi bien pendant la
paix qu'en temps de guerre.
Ajoutons que le _Calfvel_ de 1407, déchiré en 1411 par la commune
puissante et redoutée, se retrouvait tout entier dans la sentence
prononcée en 1437 contre la commune vaincue.
Le duc annonçait ouvertement son intention de reconstituer
l'organisation arbitraire que Jean sans Peur avait vainement essayé de
fonder. Il maintenait la levée du septième denier, autorisait
l'incarcération des bourgeois avant qu'ils eussent été condamnés, et
établissait de nouveau que si l'on voyait sur les places de la ville
élever quelque bannière sans que la sienne eût été arborée la
première, «à celui qui de ce seroit convaincu, l'on couperoit la teste
devant la halle.» Les métiers qui auraient concouru à de semblables
manifestations étaient menacés de voir leur bannière à jamais
confisquée. On leur enlevait immédiatement le _maendgheld_, qui était
prélevé chaque mois sur les revenus de la ville. Le _ledigganck_, ou
suspension des travaux, était un autre délit qui devait être puni de
la confiscation de leurs franchises.
Le duc avait réussi à replacer la Flandre sous le joug de son autorité
absolue. Afin que désormais elle dominât seule, il voulait, par une
flétrissable conséquence de sa politique, imiter l'ingratitude de
Philippe le Hardi vis-à-vis des médiateurs de la paix de Tournay, et
s'empressait de renverser toutes les influences dont il craignait la
rivalité, sans en excepter celles qui lui avaient été utiles et
favorables.
Aussitôt que Rasse Onredene avait rétabli dans leurs prérogatives les
officiers du duc, le premier usage qu'ils en avaient fait avait été de
le condamner à l'exil.
Quand le supplice de Jean Welghereedt et d'Adrien Van Zeebrouck est
devenu le triste gage de la soumission prochaine des Brugeois, le duc
fait arrêter et conduire à Vilvorde Vincent de Schotelaere, dont il
réclama la protection le 21 décembre 1436, et Louis Vande Walle, qui
le sauva le 22 mai 1437, alors qu'il ne lui restait plus aucun secours
qu'il pût invoquer.
Enfin, après la conclusion de la paix, dans cette liste fatale qui
dévoue au dernier supplice quarante-deux citoyens d'une cité décimée
par la peste et la famine, le nom de Vincent de Schotelaere est cité
le douzième: avant le sien figure celui de Louis Vande Walle, et comme
si de plus grands services méritaient un plus affreux châtiment, Louis
Vande Walle, qui exposa sa vie pour sauver celle du duc Philippe, est
condamné à voir périr avec lui sa femme et son fils. Le même arrêt
atteint le capitaine des _Scaerwetters_, Jacques Neyts, complice de
son dévouement.
Ce n'était point ainsi que la Flandre s'était représenté, dans ses
espérances, les bienfaits de la paix succédant à une si cruelle
désolation. Un sentiment profond d'inquiétude se manifestait et
présageait dans l'avenir de nouvelles vengeances. Beaucoup de
bourgeois résolurent de quitter leurs foyers, sous le prétexte de
faire des pèlerinages, les uns à Notre-Dame de Walsingham, les autres
aux Trois-Rois de Cologne, ceux-ci à Saint-Martin de Tours, ceux-là à
la Sainte-Baume de Provence, ou aux Saintes-Larmes de Vendôme: ils
n'eussent pas même reculé devant le grand pèlerinage de Saint-Thomas
dans les Indes, placé par les géographes de ce temps à trois journées
au delà du Cathay. Le duc l'apprit, et, par son ordre, quelques
pèlerins furent arrêtés et mis à mort: étrange moyen de rendre la
confiance à ceux que la crainte des supplices éloignait de leur
patrie!