Le 15 avril 1437 une sédition éclate à Gand; les échevins sont exposés

à de graves périls, et le peuple met à mort Gilbert Patteet et Jacques

Dezaghere: on leur reproche d'avoir les premiers, devant Calais, donné

l'exemple de la retraite. Les griefs du prince ont converti en crime

l'influence qu'ils exercèrent sur ceux-là même qui la leur font

sévèrement expier.

Trois jours après, le 18 avril, la même sédition se reproduit à

Bruges. Le bourgmestre Maurice de Varssenare ne réussit point à la

calmer, et mille voix s'unissent pour le menacer. C'est inutilement

que Jacques de Varssenare, capitaine du quartier de Saint-Jean,

cherche à le défendre et se dévoue à la fureur populaire pour le

sauver; Maurice de Varssenare, découvert dans la _Groenevoorde_ où il

s'est réfugié, est conduit devant les halles et frappé à son tour sur

le corps sanglant de son frère.

Au bruit de ce crime, les échevins et les capitaines quittèrent la

ville; mais la tranquillité y fut bientôt rétablie, et une députation

des principaux bourgeois et des plus riches marchands se rendit à

Arras près du duc pour protester de leur espérance de voir la paix

raffermie: Philippe, qui avait déjà pardonné aux Gantois, se contenta

de répondre aux députés de Bruges que des devoirs impérieux

réclamaient avant tout autre soin sa présence en Hollande.

En effet, une armée s'était assemblée à Lille pour aller étouffer les

dernières traces des discordes que Jacqueline, expirant à la Haye,

avait léguées à ses adversaires comme à ses amis. On comptait dans

cette armée quatre mille Picards, soldats toujours avides de pillage

et depuis longtemps l'objet de la haine des Flamands. Plusieurs

nobles chevaliers les avaient rejoints. Ils n'attendirent pas

longtemps l'ordre de se mettre en marche, et le 21 mai ils

atteignirent Roulers. Le duc de Bourgogne les accompagnait; cependant

en ce moment même où il se voyait entouré de ses hommes d'armes, il

évitait avec soin tout ce qui eût pu inquiéter les Brugeois: il leur

avait écrit pour leur annoncer l'intention de ne traverser leur ville

qu'avec un petit nombre de ses serviteurs; il avait même promis que

pas un Picard n'y entrerait avec lui, et des approvisionnements

considérables avaient été réunis au château de Male pour l'armée

bourguignonne, qui devait s'y arrêter en se portant vers la Zélande.

Le lendemain, mercredi 22 mai 1437, vers trois heures, Philippe arrive

au village de Saint-Michel: son armée le dépasse, soit par erreur,

soit pour obéir à un ordre secret, et s'avance vers la porte de la

Bouverie. Le bourgmestre Louis Vande Walle, les échevins, les

capitaines, les doyens des métiers, accourus au devant du duc pour le

féliciter, le trouvent entouré des sires d'Uutkerke, de Commines, de

l'Isle-Adam et n'hésitent pas à lui exprimer leur étonnement de ce

qu'il a oublié les promesses qu'il leur a faites: ils en réclament

l'exécution. Le duc insiste et parlemente pendant deux heures jusqu'à

ce que, instruit que le bâtard de Dampierre et le sire de Rochefort se

sont emparés de la barrière, il réponde à haute voix aux magistrats:

«Je ne me séparerai point de mes hommes d'armes.» Puis se tournant

vers les siens, il ajoute: «Voilà la Hollande que je veux soumettre!»

Les chevaliers et les archers picards ont répondu par leurs

acclamations; protestant seule contre cette trahison, une troupe de

sergents de la commune de Malines refuse de combattre les Brugeois et

se dirige vers le château de Male.

«Le duc est déjà entré dans la ville, dit une vieille romance

populaire consacrée au _terrible mercredi de la Pentecôte_, et les

processions viennent au devant de lui; mais voici que la croix se

brise en quatre morceaux et tombe aux pieds du prince. O noble

seigneur de Flandre! daignez penser à Dieu; car Dieu ne vous permettra

point de livrer au pillage l'illustre cité de Bruges.» Le duc de

Bourgogne refuse d'écouter les discours que le clergé lui adresse; il

est impatient d'exécuter son projet, et toutefois il hésite et n'ose

pas s'avancer jusqu'à la place du Marché sans qu'on se soit assuré

qu'il peut l'occuper sans combat. Le sire de Lichtervelde, chargé de

ce soin, la trouve déserte. «Allons à monseigneur de Bourgogne,

dit-il à ceux qui l'accompagnent, il aura le Marchiet à sa volonté.

Bruges est gaingnié; on tuera les rebelles de Bruges.» Mais un

bourgeois qui entend ces mots se hâte de lui répondre: «Sire,

savez-vous combien d'hommes peut contenir l'enceinte des halles?»

Le sire de Lichtervelde revient, rencontre les Picards à deux cents

pas de l'église de Saint-Sauveur et rapporte l'avis qu'il a reçu. Pour

éviter toute surprise, le bâtard de Saint-Pol propose de retourner

jusqu'au marché du Vendredi et de s'y ranger en ordre de bataille; à

peine ce conseil a-t-il été suivi qu'on voit déborder par toutes les

rues les flots agités de la foule. Le duc ordonne aux archers de

bander leurs arcs. Une grêle de traits vole dans les airs et va

frapper ici les femmes groupées aux fenêtres, plus loin des enfants ou

des vieillards. Philippe lui-même a tiré l'épée et il a frappé un

bourgeois qui se trouvait près de lui.

Aux cris qui s'élèvent et auxquels répond le tocsin, tous les

habitants de Bruges ont reconnu le péril; les uns réussissent à fermer

les barrières de la porte de la Bouverie pour que les hommes d'armes

restés au dehors de la ville ne puissent pas soutenir les quatorze

cents Picards qui s'y sont déjà introduits; d'autres amènent de

l'artillerie, c'est-à-dire des veuglaires et des ribaudequins, sur les

deux ponts qui formaient autrefois la limite de la ville, à l'est du

marché du Vendredi. Les Picards reculaient et cherchaient à regagner

la barrière; leur retraite enhardit les bourgeois. Ils renversaient à

leurs pieds les archers et brisaient leurs piques sur les corselets

d'acier des chevaliers. Ainsi succomba, près de la chapelle de

Saint-Julien, Jean de Villiers, sire de l'Isle-Adam, dont l'aïeul

portait l'oriflamme à la bataille de Roosebeke. Chaque instant voyait

tomber autour du duc quelques-uns de ses défenseurs; il se trouvait

serré entre les bourgeois furieux et les larges fossés qui baignaient

les remparts, lorsque le bourgmestre Louis Vande Walle se précipita au

milieu de la mêlée: «Advisez ce que vous allez faire, s'écrie-t-il,

c'est notre seigneur.» Mais on ne veut point l'écouter, et il ne lui

reste d'autre moyen d'éviter l'effusion d'un sang bien plus illustre

que celui du sire de l'Isle-Adam que de s'efforcer d'ouvrir la

barrière. Suivi du capitaine des _Scaerwetters_, Jacques Neyts, il

court chercher un pauvre ouvrier dont le marteau et les tenailles

brisent enfin les verrous de la porte et le duc lui doit sa

délivrance.

Philippe se retira aussitôt à Roulers. Il y amenait avec lui quelques

chevaliers et quelques archers de plus que Louis de Male après la

déroute du Beverhoutsveld; mais il ne lui eût pas été plus aisé de

rallier une armée prête à réparer ses revers.

Tandis que des ordres sévères défendaient de porter des vivres à

Bruges, cent soixante et dix serviteurs du duc de Bourgogne, qui

n'avaient point réussi à fuir avec leur maître, s'y voyaient retenus

prisonniers. Parmi ceux-ci se trouvaient le confesseur de la duchesse

et deux chantres de sa chapelle; on les traita honorablement, et la

plupart de leurs compagnons durent la vie aux prières du clergé et des

marchands étrangers; mais rien ne put sauver vingt-deux Picards, que

le peuple accusait plus vivement d'avoir rêvé la destruction et le

pillage de la ville.

Les Brugeois avaient commencé par ajouter de nouvelles fortifications

à leurs remparts; mais ils ne tardèrent pas à reconnaître qu'il était

peu vraisemblable que le duc, réduit quelques jours auparavant à

dissimuler ses projets, fût devenu tout à coup assez puissant pour

tenter un siége long et difficile. Rassurés à cet égard, ils

s'enhardirent peu à peu à sortir de la ville. Leur première expédition

fut dirigée vers Ardenbourg, d'où ils ramenèrent des chariots de blé

et de vin; enfin, le 1er juillet, ils se demandèrent s'ils ne

pourraient point rétablir eux-mêmes la liberté des eaux du Zwyn, et

cinq mille hommes allèrent attaquer l'Ecluse. La garnison, placée sous

les ordres de Roland d'Uutkerke et de Simon de Lalaing, était

nombreuse; mais les Brugeois disposaient d'une formidable artillerie.

L'une des portes était déjà détruite quand une députation des échevins

de Gand vint supplier les Brugeois de suspendre les assauts. A les

entendre, le duc était prêt à traiter de la paix, et la continuation

des hostilités semait l'effroi parmi tous les marchands étrangers. Les

milices de Bruges consentirent à se retirer: elles cherchaient à

s'assurer, à tout prix, l'alliance des Gantois.

Lever le siége de l'Ecluse, c'était livrer la campagnes aux chevaliers

bourguignons, qui, à toute occasion favorable, se tenaient prêts à y

déployer leur pennon. Les bourgs de Mude, d'Heyst, de Blankenberghe,

de Ramscapelle, de Moerkerke, de Maldeghem furent pillés; leurs

habitants, emmenés chargés de chaînes. Les excursions des Bourguignons

s'étendaient si loin, qu'on démolit jusque sous les remparts de Bruges

les châteaux où ils auraient pu trouver un abri. Le capitaine de

Nieuport, Jean d'Uutkerke, osa même défier les Brugeois, en insultant

leurs murailles avec cent trente hommes d'armes, qu'il rangea en bon

ordre devant la porte des Maréchaux. Il s'était emparé des bœufs et

des moutons que les laboureurs conduisaient au marché, quand douze

cents Brugeois accoururent et le poursuivirent jusqu'à Couckelaere.

Jean d'Uutkerke leur échappa à grand'peine; mais ils firent

prisonniers plusieurs autres chevaliers, notamment Philippe de

Longpré, l'un de ceux que les communes haïssaient le plus depuis le

combat de Looberghe.

Ce triomphe des bourgeois de Bruges, obtenu en pleine campagne sur les

écuyers et les sergents bourguignons, mit un terme à l'hésitation des

Gantois. Le doyen des maréchaux, Pierre Huereblock, fit porter au

marché du Vendredi soixante-sept bannières des corps de métiers, en

s'écriant qu'il était temps d'arrêter les excursions de la garnison de

l'Ecluse, et de faire une chevauchée pour rétablir dans toute la

Flandre la paix et l'industrie. Le lendemain, les Gantois plaçaient

leurs tentes à Mariakerke, et appelaient à les rejoindre toutes les

milices des châtellenies soumises à leur autorité.

Les Gantois passèrent seize jours au camp de Mariakerke; dans la

première ardeur de leur zèle, ils arrêtèrent Gilles Declercq, qui

avait été naguère l'orateur du duc à l'assemblée de Gand, et

décapitèrent même huit sergents de l'Ecluse qu'on avait surpris

pillant à Benthille; ils ne demandaient qu'un chef pour marcher au

combat, quand un bourgeois nommé Rasse Onredene, qui était

d'intelligence avec le duc de Bourgogne, s'offrit à eux et se fit

élire leur capitaine. Pour tromper leur patriotisme, il le flatta et

ce fut ainsi qu'il parvint à leur persuader qu'ils devaient moins

chercher à défendre la Flandre contre les hommes d'armes de l'Ecluse

et de Nieuport qu'à faire prévaloir une médiation dont la première

condition serait leur neutralité. Les Gantois le crurent; sortis du

camp de Mariakerke pour aller briser les entraves apportées à la

navigation du Zwyn, il s'arrêtèrent à Eecloo, afin d'y présider à des

conférences. Les députés de Bruges y accoururent, ignorant que leurs

alliés n'étaient plus que des médiateurs. Dès les premiers

pourparlers, ces médiateurs, guidés par les conseils de Rasse

Onredene, se déclarèrent leurs ennemis, et leur imposèrent, par leurs

menaces, une adhésion complète aux volontés du duc.

Les députés de Bruges rentrèrent tristement dans leur ville où vingt

mille bourgeois, assemblés devant l'hôtel des échevins, attendaient

impatiemment leur retour. Lorsqu'ils eurent rendu compte de leur

mission, un banni de Gand, qui s'appelait Jacques Messemaker, bien

qu'il fût plus connu du peuple sous le nom de Coppin Mesken, prit la

parole: «Tout va mal, s'écria-t-il, comment êtes-vous si couards que

vous craigniez les Gantois?» Jean Welghereedt et Adrien Van Zeebrouck,

l'un doyen des maréchaux, l'autre doyen des teinturiers, insistent

comme lui pour faire rejeter la convention qui a été conclue, et les

bourgeois s'empressent de déclarer qu'ils ne la ratifieront pas. Cette

résolution est suivie de l'arrestation immédiate du doyen des

bateliers et de cinq autres doyens qui ont pris part aux conférences

d'Eecloo.

Cependant Rasse Onredene profita de l'opposition même des Brugeois

pour augmenter l'irritation contre eux. Il fit publier à Gand le

mandement du duc qui défendait de leur porter des vivres, et ordonna

que partout où ils se présenteraient on sonnerait le tocsin pour les

combattre. L'influence de Rasse Onredene était si grande que si la

saison ne fût devenue contraire, on eût peut-être vu les Gantois aller

camper aux portes de Bruges, et venger eux-mêmes, dans les plaines du

Beverhoutsveld, la honte de Louis de Male et de ses successeurs.

Ce fut le 29 novembre que Rasse Onredene rentra à Gand. Dès les

premiers jours de décembre, il rendit à la liberté maître Gilles

Declercq; puis il fit révoquer, dans une assemblée générale, la

sentence de bannissement qui avait été autrefois portée contre Roland

d'Uutkerke et Colard de Commines. L'autorité du duc était complètement

rétablie à Gand, et tous ses officiers reprirent leurs fonctions des

mains mêmes de celui que la commune insurgée s'était donné pour

capitaine.

Un profonde stupeur régnait dans la ville de Bruges, depuis si

longtemps privée de ses relations commerciales, et tout à coup isolée

de toute alliance et de tout appui. L'absence des approvisionnements

qu'on attendait des pays éloignés et la dévastation des campagnes

voisines avaient engendré une disette affreuse. L'hiver commença fort

tôt et fut excessivement rigoureux: pendant onze semaines, la gelée ne

cessa point. A ces fléaux vint se joindre une peste qui emporta, à

Bruges, vingt-quatre mille habitants. La misère favorisait également

le développement de la lèpre, et l'on entendait à chaque pas dans les

rues la sonnette de quelque pauvre _ladre_ ou _mésel_, qui errait

lentement tenant à la main une écuelle de bois, où il déposait ce

qu'il recevait à la pointe de sa pique ou à l'aide d'un croc de fer.

Dans tous les quartiers de Bruges, de l'humble asile de l'ouvrier

affaibli par la famine aussi bien que de la couche brûlante des

pestiférés ou de la cellule grillée du lépreux, s'élevait un seul cri,

poignant comme les nécessités qui le dictaient: «La paix! la paix!»

Des députés se rendirent à Arras pour implorer humblement la médiation

de la duchesse de Bourgogne. Pour que leur mission réussît plus

aisément, les Brugeois accordèrent la liberté aux doyens qui avaient

approuvé la convention d'Eecloo, et abandonnèrent aux supplices Jean

Welghereedt, Adrien Van Zeebrouck et Coppin Mesken qui l'avaient fait

rejeter; puis ils donnèrent aux serviteurs du duc, retenus prisonniers

depuis près de huit mois, de l'argent, un habit vert et un chapeau

gris, en leur permettant de quitter la ville: si le sire de

l'Isle-Adam avait survécu à ses blessures, ils eussent sans doute

réclamé sa protection.

Le duc semblait prendre plaisir à jouir de l'humiliation des Brugeois.

Pendant trois mois, il retint à sa cour leurs envoyés suppliants. Ce

fut à grand'peine qu'ils obtinrent, au prix de la cession de leur

autorité sur le port de l'Ecluse, quelques garanties pour le maintien

de l'étape des marchands étrangers à Bruges, et l'amnistie même qu'il

leur accorda était si peu complète qu'il se réservait le droit d'en

excepter quarante-deux bourgeois: il fallut tout accepter, tout subir.

Le 13 février, les députés de Bruges avaient rédigé un acte de

soumission; quatre jours après ils allèrent, accompagnés des délégués

des marchands étrangers, demander merci au duc: les abbés de Ter

Doost, de Saint-André, d'Oudenbourg et d'Eeckhout unirent à leurs

prières leur voix pacifique; tout le clergé d'Arras imita leur

exemple. Le duc feignait de vouloir rester inflexible et gardait le

silence en lançant un regard de mépris sur les bourgeois de Bruges,

prosternés et tremblants devant lui. Enfin, Jean de Clèves, neveu du

duc, et la duchesse Isabelle elle-même se jetèrent à ses genoux en

invoquant sa clémence; en 1385, on avait vu aussi Marguerite de Male

s'agenouiller devant Philippe le Hardi pour qu'il pardonnât aux

Gantois, mais les députés de Gand étaient du moins restés debout. En

1437, le duc de Bourgogne eût rejeté avec orgueil les conditions du

traité de Tournay: il ne consentait à se réconcilier avec les Brugeois

qu'en leur imposant toutes ses volontés.

La sentence de Philippe est du 4 mars 1437 (v. st.). Dès les premières

lignes de ce document important il rappelle, dans un langage irrité,

tous les méfaits des Brugeois, et, après avoir déclaré que sa

puissance était assez grande pour détruire la ville de Bruges et «la

mettre à toute misère et povreté,» il ajoute qu'il ne l'épargne

qu'afin d'éviter la désertion qui par «ladicte rigueur porroit

s'ensuivre en nostre dicte ville, laquelle a esté, devant lesdictes

choses advenues, renommée une des notables en faict de marchandise en

toute chrétienté, et par qui tous nos pays et seigneuries de par dechà

et autres voisins sont principalement fondés, nourris et soutenus en

fait de marchandise, au bien de la chose publique.»

Voici quelles sont les conditions de cette amnistie annoncée en des

termes si sévères:

La première fois que le duc ira à Bruges, les bourgmestres, échevins,

conseillers, trésoriers, _hooftmans_, doyens et jurés de la ville,

accompagnés de dix personnes de chaque métier, se rendront tête et

pieds nus à une lieue de la ville et s'y agenouilleront devant le duc;

ils imploreront son pardon et sa miséricorde et l'inviteront à entrer

dans leur ville, lui en offrant les clefs avec leurs corps et leurs

biens. A l'avenir, toutes les fois que le duc se rendra à Bruges, les

magistrats seront tenus de lui présenter les clefs, et il sera libre

de les rendre ou de les garder comme il le jugera convenable.

On érigera au lieu où les bourgeois se seront agenouillés une croix de

pierre où cet événement sera rappelé.

On exécutera à la porte de la Bouverie les travaux nécessaires pour

qu'on ne puisse jamais plus y passer. Il y sera bâti une chapelle,

pourvue d'un revenu de soixante livres, dans laquelle une messe sera

dite chaque jour.

Tous les ans, le 22 mai, on célébrera à l'église de Saint-Donat un

service solennel, auquel assisteront tous les magistrats, _hooftmans_

et doyens.

Comme le duc a l'intention d'envoyer à Bruges un commissaire avant

qu'il y paraisse lui-même, il exige que les magistrats et les doyens

se rendent au devant de lui et protestent à genoux de leur obéissance

au duc.

Afin de réparer les grands dommages que les Brugeois ont causés au

prince, ils sont condamnés à lui payer une amende de deux cent mille

philippus d'or.

Le duc se réservait de fixer lui-même ce que la commune de Bruges

payerait du chef du meurtre du sire de l'Isle-Adam, d'Eustache Bricx,

de Maurice et de Jacques de Varssenare, et les indemnités que

pourraient réclamer les habitants de l'Ecluse.

La peine de confiscation était rétablie pour les délits d'offense

envers la personne du prince.

La réception des _haghe-poorters_ dans la bourgeoisie de Bruges était

soumise à des règles plus rigoureuses.

Les priviléges accordés à la ville de l'Ecluse au mois de septembre

1437 n'eussent jamais permis de relever la prospérité commerciale de

Bruges, que le duc de Bourgogne était, moins que personne, intéressé à

anéantir. En les modifiant le 4 mars 1437 (v. st.), il conservait

toutefois aux habitants de l'Ecluse le droit de décharger dans leur

port les charbons destinés aux forgerons et les bois de la Suède et du

Danemark, et, de plus, il les maintenait dans leur affranchissement de

tout lien d'obéissance vis-à-vis des Brugeois aussi bien pendant la

paix qu'en temps de guerre.

Ajoutons que le _Calfvel_ de 1407, déchiré en 1411 par la commune

puissante et redoutée, se retrouvait tout entier dans la sentence

prononcée en 1437 contre la commune vaincue.

Le duc annonçait ouvertement son intention de reconstituer

l'organisation arbitraire que Jean sans Peur avait vainement essayé de

fonder. Il maintenait la levée du septième denier, autorisait

l'incarcération des bourgeois avant qu'ils eussent été condamnés, et

établissait de nouveau que si l'on voyait sur les places de la ville

élever quelque bannière sans que la sienne eût été arborée la

première, «à celui qui de ce seroit convaincu, l'on couperoit la teste

devant la halle.» Les métiers qui auraient concouru à de semblables

manifestations étaient menacés de voir leur bannière à jamais

confisquée. On leur enlevait immédiatement le _maendgheld_, qui était

prélevé chaque mois sur les revenus de la ville. Le _ledigganck_, ou

suspension des travaux, était un autre délit qui devait être puni de

la confiscation de leurs franchises.

Le duc avait réussi à replacer la Flandre sous le joug de son autorité

absolue. Afin que désormais elle dominât seule, il voulait, par une

flétrissable conséquence de sa politique, imiter l'ingratitude de

Philippe le Hardi vis-à-vis des médiateurs de la paix de Tournay, et

s'empressait de renverser toutes les influences dont il craignait la

rivalité, sans en excepter celles qui lui avaient été utiles et

favorables.

Aussitôt que Rasse Onredene avait rétabli dans leurs prérogatives les

officiers du duc, le premier usage qu'ils en avaient fait avait été de

le condamner à l'exil.

Quand le supplice de Jean Welghereedt et d'Adrien Van Zeebrouck est

devenu le triste gage de la soumission prochaine des Brugeois, le duc

fait arrêter et conduire à Vilvorde Vincent de Schotelaere, dont il

réclama la protection le 21 décembre 1436, et Louis Vande Walle, qui

le sauva le 22 mai 1437, alors qu'il ne lui restait plus aucun secours

qu'il pût invoquer.

Enfin, après la conclusion de la paix, dans cette liste fatale qui

dévoue au dernier supplice quarante-deux citoyens d'une cité décimée

par la peste et la famine, le nom de Vincent de Schotelaere est cité

le douzième: avant le sien figure celui de Louis Vande Walle, et comme

si de plus grands services méritaient un plus affreux châtiment, Louis

Vande Walle, qui exposa sa vie pour sauver celle du duc Philippe, est

condamné à voir périr avec lui sa femme et son fils. Le même arrêt

atteint le capitaine des _Scaerwetters_, Jacques Neyts, complice de

son dévouement.

Ce n'était point ainsi que la Flandre s'était représenté, dans ses

espérances, les bienfaits de la paix succédant à une si cruelle

désolation. Un sentiment profond d'inquiétude se manifestait et

présageait dans l'avenir de nouvelles vengeances. Beaucoup de

bourgeois résolurent de quitter leurs foyers, sous le prétexte de

faire des pèlerinages, les uns à Notre-Dame de Walsingham, les autres

aux Trois-Rois de Cologne, ceux-ci à Saint-Martin de Tours, ceux-là à

la Sainte-Baume de Provence, ou aux Saintes-Larmes de Vendôme: ils

n'eussent pas même reculé devant le grand pèlerinage de Saint-Thomas

dans les Indes, placé par les géographes de ce temps à trois journées

au delà du Cathay. Le duc l'apprit, et, par son ordre, quelques

pèlerins furent arrêtés et mis à mort: étrange moyen de rendre la

confiance à ceux que la crainte des supplices éloignait de leur

patrie!

Histoire de Flandre (T. 3/4) · 第 15 / 25 段