adressé le même appel au dévouement patriotique des Brugeois; elle
leur avait fait connaître qu'une assemblée des députés des trois
bonnes villes et du Franc se tiendrait à Bruges, le lundi 20 août,
vers le soir, et le but qu'elle devait atteindre était de veiller à la
fois à la défense du pays et au maintien de ses franchises. Trois
députés du duc devaient y présenter en son nom la justification de ses
conseillers, que l'on accusait d'avoir favorisé les Anglais devant
Calais et au passage de l'Aa.
Les mêmes promesses avaient été faites à Gand, et elles avaient été
accueillies favorablement dans les deux grandes cités flamandes, quand
de nouveaux griefs vinrent ranimer l'irritation populaire. La duchesse
de Bourgogne avait obtenu des bourgeois et des corps de métiers
qu'indépendamment des milices qui s'étaient avancées jusqu'à
Oostbourg, six hommes seraient choisis dans chaque tente pour se
rendre à bord de la flotte si honteusement abandonnée par son amiral
Jean de Hornes; mais lorsqu'ils se présentèrent devant l'Ecluse,
Roland d'Uutkerke qui y commandait ne consentit à recevoir que messire
Jean de Steenhuyse et quarante des siens, tandis que les autres
étaient réduits à passer toute la nuit au pied des remparts, transis
par la pluie qui tombait à torrents. Le lendemain, Roland d'Uutkerke
répondit à toutes leurs remontrances qu'il n'y avait point de
vaisseaux préparés pour combattre les Anglais, et qu'il ne leur
restait qu'à retourner à Bruges. Il les appelait des traîtres et des
mutins, ordonna même de tirer le canon contre eux, et fit jeter par
les fenêtres ceux de leurs compagnons introduits la veille dans la
ville, qui voulaient faire ouvrir les portes. Trois jours après on
publia, par ses ordres, une ordonnance qui prescrivait à tous les
bourgeois de Bruges résidant dans la ville de l'Ecluse de s'en
éloigner immédiatement sous peine de mort.
Que devint, dans cette situation de plus en plus grave, l'assemblée du
20 août? L'influence des ducs de Bourgogne a si profondément pénétré
les sources historiques de cette époque qu'il est presque impossible
d'éclaircir les questions relatives aux mouvements des communes
flamandes; mais il est vraisemblable qu'on y conclut, à l'exemple de
ce qui s'était passé en 1405, un acte de confédération dont nous
verrons bientôt les conséquences.
Aussitôt que les Brugeois réunis à Oostbourg eurent vu la flotte
anglaise s'éloigner chargée de butin sans être inquiétée par celle du
duc, ils rentrèrent à Bruges pleins d'indignation et de haine, et le
cœur avide de vengeance. Leurs cris répétaient tumultueusement: «Nous
ne quitterons point la place du marché avant d'avoir châtié
l'insolence de Roland d'Uutkerke; nous voulons savoir quels sont les
magistrats qui, au mépris de nos franchises, ont permis qu'on
fortifiât l'Ecluse, et nous voulons désormais garder nous-mêmes nos
priviléges et les clefs de la ville.» Les magistrats cherchèrent
vainement à les en dissuader: il fallut les conduire à la maison de
Dolin de Thielt, clerc de la trésorerie et receveur du septième
denier, où les clefs étaient déposées. L'irritation populaire
s'accroissait d'heure en heure: le sire de la Gruuthuse, capitaine de
la ville, et le bailli Jean Uutenhove ne purent la calmer; l'écoutète
Eustache Bricx, plus imprudent, osa recourir aux menaces en cherchant
à saisir sur la place du Marché la bannière du duc qui, d'après la
charte de 1407, ne pouvait en être enlevée sans que l'assemblée du
peuple se rendît coupable du délit de sédition. On se souvenait
qu'avant le départ de l'expédition de Calais il avait contesté à la
commune le droit de s'armer dans les rues de Bruges, et la foule se
précipitant sur lui l'immola sans pitié (26 août 1436). Bien que la
nuit fût arrivée, on accourait de toutes parts sous les bannières, et
les échevins se virent réduits à remettre, avec les clefs de la ville,
celles de la _boîte_ aux priviléges. On lut alors du haut des halles
toutes les chartes de priviléges, notamment celle du 9 avril 1323 (v.
st.), confirmée par Philippe le Hardi le 26 avril 1384, qui plaçait
les habitants de l'Ecluse sous l'autorité de ceux de Bruges, et l'on
somma tous les anciens magistrats de rendre compte des infractions à
ce privilége qu'ils avaient encouragées ou tolérées. Quelques
magistrats n'osèrent point obéir: on pilla leurs maisons, et l'on
apprit bientôt au milieu de ces scènes de désordre que le peuple,
sourd aux cris du jeune comte de Charolais, avait arraché de la
litière de la duchesse de Bourgogne, qui se préparait à rejoindre à
Gand le duc Philippe, deux femmes qu'il voulait conserver comme
otages: le nom qu'elles portaient était tout leur crime: l'une était
la femme de Roland d'Uutkerke; l'autre, la veuve de Jean de Hornes.
La duchesse Isabelle retrouva à Gand les mêmes troubles et les mêmes
périls. L'alliance des bonnes villes de Flandre n'était plus ignorée,
et une lettre de cinquante-deux doyens de la ville de Bruges avait été
adressée aux cinquante-deux doyens de la ville de Gand pour que
ceux-ci les soutinssent dans toutes leurs réclamations, en intervenant
en leur faveur; mais le duc avait repoussé leur médiation; il ne leur
avait même pas caché que son premier soin serait de venger la mort de
son écoutète, et ce discours, répété par les doyens des métiers, avait
si vivement ému les Gantois assemblés en armes au marché du Vendredi,
que le duc avait jugé nécessaire d'accourir au milieu d'eux pour
chercher à détruire les funestes conséquences de ses propres paroles.
La réponse de Philippe avait été l'expression de son ressentiment; sa
démarche près des Gantois fut la révélation de sa faiblesse. Les
bourgeois auxquels il s'adressait humblement doutèrent moins que
jamais de la puissance de ces priviléges devant lesquels ils voyaient
s'incliner un prince si orgueilleux et si redouté: ils désarmèrent
d'abord les archers de sa garde, en disant qu'ils étaient assez forts
pour le défendre; ensuite, ils condamnèrent en sa présence à un exil
de cent années Roland d'Uutkerke, Colard de Commines et Gilles Van de
Woestyne, comme coupables de trahison, tandis qu'ils forçaient le duc
à proclamer le courage assez douteux dont ils avaient fait preuve
devant Calais: ils exigeaient aussi qu'ils pussent élire trois
capitaines pour gouverner leur ville, que les hommes d'armes étrangers
ne fussent point admis dans les cités flamandes et que l'on rétablît à
l'Ecluse la domination exclusive des Brugeois. Le duc de Bourgogne
promit tout, et reconnut qu'il fallait agir plus lentement et avec
plus de circonspection pour réveiller la jalousie rivale de Gand et de
Bruges.
Les cinquante-deux doyens des métiers de Gand étaient allés annoncer
aux Brugeois qu'ils avaient rempli leurs engagements. Ils assistèrent
à une cérémonie qui devait prouver au duc de Bourgogne que les bourgs
et les villages n'étaient pas hostiles aux grandes villes. Bruges
avait convoqué les milices de toutes les communes qui voulaient s'unir
à elle, en y acceptant le droit de _bourgeoisie foraine_, que les
chroniques flamandes nomment _haghe-poortery_. Un chaperon de roses
était destiné à celle qui arriverait la première; il fut décerné aux
habitants d'Oostcamp. Les communes de Damme, de Muenickereede, de
Houcke les suivirent de près, toutes rangées sous leurs bannières.
Trois jours après parurent celles d'Ardenbourg, de Blankenberghe, de
Thourout, et depuis ce moment il ne se passa point de jour que l'on ne
vît quelque bourg ou quelque village reproduire une adhésion
semblable. Une chevauchée, dirigée par Vincent de Schotelaere et Jean
Bonin, fit adopter le même acte de soumission aux communes moins
zélées d'Ostende, d'Oudenbourg, de Ghistelles, de Loo, de Lombardzyde,
de Dixmude, de Bergues, de Dunkerque, de Furnes et de Bourbourg.
Les Brugeois n'en protestaient pas moins de leur désir de se
réconcilier avec le duc de Bourgogne; mais leurs députés ne
réussissaient point à obtenir une audience, et leurs démarches
réitérées étaient demeurées sans fruit, lorsque le bourgmestre de
Bruges, Louis Van de Walle, retourna à Gand, accompagné de Jean de la
Gruuthuse. Ce fut seulement après sept jours d'attente qu'ils
parvinrent près du duc qui les reçut avec hauteur. Il était aisé de
reconnaître à son accueil qu'il s'était vu contraint malgré lui, par
les requêtes des trois bonnes villes, à maintenir le privilége auquel
le port de l'Ecluse était soumis. Il demanda toutefois que les
Brugeois abandonnassent sans délai la place du Marché, et annonça
l'intention de se rendre à Damme pour y faire droit à toutes leurs
plaintes.
En effet, Philippe ne tarda point à arriver à Damme et il y promit, le
4 octobre, de confirmer dans le délai de trois jours les priviléges
des Brugeois s'ils consentaient à quitter les armes. Les corps de
métiers étaient réunis depuis quarante jours: le moment de leur
séparation fut solennel; ils jurèrent tous, et cet engagement fut
scellé du sceau de la ville, qu'ils s'entr'aideraient à la vie et à la
mort, et il fut arrêté que deux hommes veilleraient près de chacune
des bannières qu'on allait déposer aux halles jusqu'à ce qu'on fût
assuré de la confirmation des priviléges.
Le 8 octobre, les corps de métiers et les communes _foraines_ avaient
commencé à évacuer la place du Marché. Le lendemain, d'autres corps de
métiers et d'autres communes s'éloignèrent, et le désarmement était
complet depuis trois jours sans qu'on eût reçu la ratification du duc,
quand on apprit tout à coup qu'il n'avait fixé les conférences à Damme
que pour s'emparer de ce point important, et qu'il venait d'y
introduire des hommes d'armes secrètement mandés de Lille et des
frontières de Hollande, sous les ordres des sires de l'Isle-Adam, de
Praet, de Lichtervelde et de Borssele: on ajoutait que déjà il faisait
établir un barrage dans la Reye pour ruiner le commerce des Brugeois.
A ce bruit, les corps de métiers se précipitèrent vers les halles pour
reprendre leurs bannières, et on les vit de nouveau se presser sur la
place du Marché, plus nombreux que jamais. Devant le beffroi
flottaient l'étendard de Flandre et celui de la ville: les six
_hooftmans_ s'y trouvaient chacun avec le drapeau de sa sextainerie.
De là jusqu'à la _Groenevoorde_ s'étaient placés les quatre grands
métiers, c'est-à-dire les tisserands, les foulons, les tondeurs, les
teinturiers; immédiatement après se tenaient les _bouchiers_ et les
poissonniers, et à côté de ceux-ci les _corduaniers_ (_cordewaniers_),
les _corroyeurs de noir cuir et blanc cuir_, les tanneurs, les
_adobeurs_ (_dobbeerders_), les _ouvriers de bourses_, les gantiers,
les _agneliers_. Près de l'hôtellerie _de la Lune_, on remarquait
sous leur bannière les _vieuwariers_ accompagnés des _queutepointiers_
(_culckstikers_), des chaussetiers, des _parmentiers_, des
_sauvaginiers_ (_wiltwerckers_), des _vieupeltiers_. La confrérie de
Saint-George s'était rangée près de la chapelle de Saint-Christophe;
de là jusqu'aux halles se déployaient les _afforeurs_ et les
_deschargeurs de vin_, les charpentiers, les maçons, les _couvreurs de
thuilles_, les _scyeurs_, les peintres, les selliers, les tonneliers,
les tourneurs, les _huchiers_, les _artilleurs_ (_boghemakers_), les
cordiers, les _couvreurs d'estuelle_ (_stroodeckers_), les
_plaqueurs_, les potiers de terre, les plombiers. Deux bannières
annonçaient les métiers non moins nombreux des _fèvres_, des orfèvres,
des _armoyeurs_, des potiers d'étain, des boulangers, des
_mouliniers_, des chapeliers, des tapissiers, des _telliers_
(_ticwevers_), des _gainiers_, des _bateurs de laine_, des barbiers,
des fruitiers, des _chandeleurs_, des _marroniers_, des _ouvriers
d'ambre_ (_paternoster-makers_) et des _courretiers_ (_makelaers_).
Plus loin s'étaient rangées en bon ordre les milices de soixante-deux
bourgs et villages.
On eût pu trouver dans ces préparatifs le symptôme d'une guerre prête
à éclater; mais, loin de rompre la paix, ils contribuèrent
momentanément à la rétablir. Le duc n'avait pas une armée assez
nombreuse pour lutter contre une résistance si vive; il voyait avec
étonnement un grand nombre de communes du Franc, sur lesquelles il
avait toujours compté, s'empresser de déserter sa cause, et des
intérêts importants réclamaient son attention hors des frontières de
Flandre. Quant aux Brugeois, ils ne souffraient pas moins de
l'interruption de toutes leurs relations commerciales, et les
marchands osterlings, écossais, espagnols et italiens qui résidaient
dans leur ville ne tardèrent point à prendre l'initiative de nouvelles
négociations. Ils se rendirent à Damme le 12 octobre: deux députés des
magistrats les accompagnaient. Le lendemain, l'archidiacre de Rouen,
le prévôt de Saint-Omer et les sires de Ternant, de Roubaix et de
Santen se présentèrent au milieu des bourgeois de Bruges pour les
engager à déposer les armes. Le duc les avait chargés de leur
soumettre le projet de la déclaration par laquelle il consentait à
confirmer leurs priviléges et à leur remettre une copie du _Calfvel_
de 1407, scellée du sceau de la ville de Bruges, que Jean sans Peur
avait conservé avec soin après que la charte originale eut été
déchirée en 1411; mais il exigeait que leurs députés vinssent
s'excuser humblement des violences et des désordres qui s'étaient mêlé
au mouvement de la commune. Ces conditions, qui, en 1436 aussi bien
qu'à toutes les autres époques, semblaient concilier le maintien des
priviléges avec le respect dû à l'autorité du prince, furent
acceptées; mais on craignait, dit un chroniqueur, que le duc ne fît
arrêter et décapiter ces députés, de même que Richilde avait fait
périr ceux des Yprois à la fin du onzième siècle. Il fallut pour les
rassurer que les envoyés du duc restassent eux-mêmes à Bruges comme
otages.
Une procession solennelle signale la conclusion de la paix; ne faut-il
toutefois pas répéter ce qu'écrivait le greffier du parlement de Paris
en 1408: _Pax, pax, et non est pax?_ Le même jour qu'on célébrait à
Bruges le rétablissement de la paix publique, on y cita, en vertu des
priviléges récemment renouvelés, Roland d'Uutkerke, Colard de Commines
et leurs amis: ils ne comparurent point et furent bannis; mais ils
conservaient l'Ecluse, sachant bien que le meilleur moyen de s'assurer
la faveur du duc Philippe était une désobéissance toute favorable à
ses intérêts. Les bourgeois de Bruges qui tombaient en leur pouvoir
étaient impitoyablement maltraités, et ils firent arrêter près de
Nieuport un navire qui portait des marchands brugeois. A ces attaques
succédèrent des représailles, de funestes scènes d'incendie et de
pillage, dirigées par des hommes, avides de crimes et de désordres,
qui menaçaient des mêmes violences les conseillers du prince et les
magistrats appelés à veiller à la fois sur la paix et sur les
priviléges de la cité.
Au milieu de cette agitation, un procès, dans lequel figurait un
chevalier de la Toison d'or, issu d'une illustre famille de Flandre et
l'un des conseillers du duc auxquels on reprochait le plus vivement
l'influence qu'ils exerçaient, vint accroître l'inquiétude des
esprits.
Plusieurs années s'étaient écoulées depuis qu'un prince de la maison
de Bourbon, Jacques des Préaux, qui était entré dans l'ordre des
Cordeliers après une vie fort aventureuse, périt victime d'un
assassinat, près de Plaisance, en Italie. On ignore par quelles
circonstances les auteurs en restèrent longtemps inconnus; mais en
1436, Charles, duc de Bourbon et d'Auvergne, déclara qu'il était de
son devoir, comme cousin de Jacques des Préaux, de les poursuivre et
de les faire condamner. Il paraît que vers cette époque il adressa une
plainte au parlement pour accuser Jean de Commines, souverain bailli
de Flandre, d'avoir fait périt perfidement son parent, et ce fut en
vertu de cette dénonciation que l'on arrêta, à Thuin et à
Gribeaumont-en-Ardennes, deux valets qui déclarèrent qu'ils avaient
commis le crime par l'ordre du sire de Commines, et l'un d'eux est
cité dans la procédure sous le nom de Pierre le Wantier, dit
_Comminaert_.
Jean de Commines était inscrit au nombre des bourgeois de Gand: il
crut devoir déférer le soin d'une justification devenue indispensable
aux échevins de cette ville, soumise à l'autorité du duc Philippe,
sans s'adresser au parlement où dominait l'influence du duc de
Bourbon, grand chambellan de France. Le 28 septembre 1436, il se
présenta lui-même devant les échevins de la keure et fit exposer que
le duc de Bourbon et le comte de Vendôme avaient répandu certaines
rumeurs qui tendaient à blesser son honneur, et que ne pouvant les
tolérer plus longtemps, il venait réclamer l'intervention des échevins
pour qu'ils y missent un terme, en citant le duc de Bourbon et le
comte de Vendôme à leur _vierschaere_. Selon les usages judiciaires de
Gand, le sire de Commines se constitua aussitôt prisonnier au
Châtelet; puis les échevins de la _keure_ fixèrent la _vierschaere_ au
15 novembre. On fit part de cette décision aux conseillers du
parlement, aux baillis d'Amiens et de Tournay, aux prévôts de
Beauquesne et de Montreuil, afin que s'ils le voulaient ils pussent
assister à la procédure, et des messagers spéciaux furent envoyés dans
le Bourbonnais et dans le comté de Vendôme pour inviter les
accusateurs à développer leurs griefs.
Le duc de Bourbon n'hésita point à répondre qu'il se confiait dans la
justice et dans l'impartialité des échevins de Gand, et qu'il
enverrait ses procureurs à leur _vierschaere_; mais ils y trouvèrent
le sire de Commines protégé par le duc et par une foule de seigneurs
dont les maisons étaient alliées à la sienne et leurs efforts
offraient si peu de chances de succès, qu'ils jugèrent utile de
demander un délai en donnant à entendre que si le duc de Bourbon
n'obtenait justice, le roi pourrait bien supprimer les priviléges de
la ville de Gand.
Le lendemain la _vierschaere_ s'assembla. Jean de Commines y demanda
de nouveau que les échevins de la _keure_ prononçassent sur toutes les
accusations articulées par ses ennemis. «Je suis, dit-il, un loyal
chevalier et je m'efforçai toujours de vivre selon les règles de
l'honneur. J'ai servi fidèlement en France et dans d'autres pays tous
mes princes, c'est-à-dire en premier lieu le duc Philippe, fils du roi
Jean de France, puis le duc Jean son fils, et ensuite le duc Philippe
qui règne aujourd'hui. Je les ai accompagnés dans beaucoup
d'expéditions périlleuses; j'ai reçu de nombreuses blessures en
combattant pour eux; partout l'on m'a cité comme un bon et fidèle
chevalier, d'une réputation sans tache, et je me confie encore
aujourd'hui dans la justice du Dieu du ciel qui sait la vérité de mes
paroles, et dans l'estime de tous ceux qui me connaissent.» Les
procureurs du duc de Bourbon ne s'étaient pas présentés à la
_vierschaere_, et elle fut remise à _quatorze nuits_ de là,
c'est-à-dire au 29 novembre; puis du 29 novembre au 13 décembre. Tous
les délais fixés par la loi s'étaient écoulés sans que les accusateurs
eussent paru, et les échevins de la _keure_ déclarèrent le sire de
Commines légalement purgé des accusations portées contre lui, en lui
réservant son recours contre tous ceux qui avaient diffamé son
honneur.
Le duc de Bourgogne écrivit peu après au duc de Bourbon pour le prier
de faire cesser toutes les poursuites déférées au parlement et de
faire remettre au sire de Commines des lettres de réhabilitation. Le
duc de Bourbon céda sur le premier point, mais on ne put rien obtenir
de lui sur le second, «car véritablement, écrivait-il, ledit de
Commines se treuve autant ou plus chargié d'estre cause de la mort de
mondit cousin que nul des autres accusez dont justice a esté faite
d'aucuns.» Peut-être cette procédure, quelque éclatante qu'en fût la
conclusion en faveur du sire de Commines, avait-elle même en Flandre
porté quelque atteinte à sa considération, car nous savons que, le 6
avril 1437, le duc de Bourgogne pria les échevins de la _keure_ de
vouloir lui accorder toute assistance en son office. La maison du
souverain bailli de Flandre conserva la puissance qu'elle avait
méritée par ses services belliqueux: un neveu de Jean de Commines
devait bientôt immortaliser son nom dans la carrière des lettres.
Avant que le procès du sire de Commines se fût terminé et quoique les
promesses du duc n'eussent pas été exécutées, les députés des bonnes
villes s'assemblèrent à Bruges et reprirent les négociations
précédemment entamées avec ses conseillers. Elles se poursuivaient
depuis trois semaines, lorsque le 13 décembre Philippe arriva lui-même
à Bruges où personne ne l'attendait. Le capitaine Vincent de
Schotelaere, les bourgmestres Maurice de Varssenare et Louis Van de
Walle eurent à peine le temps de se rendre au devant de lui pour le
recevoir. Il protesta de son désir de ramener dans la ville l'ordre
et le calme si nécessaires aux intérêts de son industrie, et chargea
l'un de ses conseillers d'exprimer ses intentions. Si les Brugeois s'y
fussent conformés, ils eussent abdiqué leurs priviléges de
souveraineté sur l'Ecluse et l'autorité judiciaire qui en était la
conséquence. Tout ce qu'on put obtenir d'eux ce fut de soumettre leurs
franchises, sur cette question, à un examen ultérieur, et de ne point
s'opposer à ce que ceux qu'ils avaient bannis rentrassent en Flandre,
pourvu qu'ils ne se présentassent point dans leur ville; cette grâce
spéciale était d'ailleurs mentionnée comme accordée à l'instante
prière du duc et sans qu'elle pût être invoquée à l'avenir. Le duc eût
aussi ajouté un grand prix à faire dissoudre l'alliance jurée
précédemment entre les bourgeois et les corps de métiers; mais tous
ses efforts pour atteindre ce but restèrent sans résultats. La
méfiance était profonde et réciproque. Les bourgeois s'alarmaient de
ce que le duc avait amené sept cents Picards avec lui. Philippe
accusait aussi les métiers de lui être hostiles, et il advint même,
dans la soirée du 21 décembre, que, troublé par de faux bruits, il
manda en toute hâte près de lui Vincent de Schotelaere pour réclamer
sa protection. Ce n'était qu'une fausse alerte; mais ses soupçons
s'accrurent, et on l'entendit s'écrier que les Brugeois apprendraient
bientôt à connaître sa puissance.
Bien que la paix eût été proclamée et que les communications fussent
affranchies de toute entrave, l'hiver s'écoula au milieu des plus
tristes préoccupations. Les Brugeois ne pouvaient oublier les
priviléges qui assuraient leur domination sur le port de l'Ecluse, et
ils se plaignaient vivement de la faveur que le duc montrait aux
habitants du Franc pour les séparer des bonnes villes. Depuis
longtemps leurs députés avaient pris part aux _parlements_ et à la
discussion des intérêts généraux de la Flandre. Les richesses des
populations du Franc, qui s'adonnaient principalement à l'agriculture,
justifiaient la dénomination de quatrième membre qui lui avait été
déjà attribuée dans quelques documents antérieurs, mais elle ne
reposait sur aucun titre écrit et n'était même sanctionnée par l'usage
que depuis le règne de Jean sans Peur. Dès le 11 février, le duc,
terminant les pourparlers qui touchaient aux rapports de Bruges et du
Franc, avait déclaré que le Franc formerait définitivement à l'avenir
le quatrième membre du pays, et qu'il ne permettrait jamais que ses
habitants pussent se faire admettre parmi les bourgeois de Bruges; par
une autre charte du 11 mars, il confirma de nouveau, malgré les
réclamations des Brugeois, les droits du Franc à une organisation
complètement indépendante. En ce moment, Maurice de Varssenare se
trouvait à Lille, et son absence suffit pour que les hommes qui
avaient répandu le sang d'Eustache Bricx le condamnassent sans
l'entendre. Vincent de Schotelaere lui-même, que la commune avait
naguère appelé avec enthousiasme aux fonctions de capitaine de la
ville, se vit accusé de trahison par une multitude égarée.
Le duc de Bourgogne ne favorisa-t-il pas secrètement ces désordres qui
devaient déshonorer et affaiblir à la fois les communes flamandes?
Jean sans Peur avait adopté le même système, lorsque trente années
auparavant il se préparait à imposer le _Calfvel_ aux Brugeois.