milices de cette ville et celles de Damme, de l'Ecluse, d'Oostbourg,
d'Ardenbourg, de Thourout, d'Ostende, de Mude, de Muenickereede,
d'Houcke, de Blankenberghe, de Ghistelles, de Dixmude et d'Oudenbourg.
Depuis longtemps ces milices suivaient celle de Bruges dans toutes les
guerres. Les habitants de Dixmude se vantaient d'avoir lutté sous les
mêmes bannières aux glorieuses journées de Courtray et de
Mont-en-Pévèle; ceux de Damme faisaient remonter cette association de
périls et de gloire jusqu'à la bataille de Bavichove, où le comte
Robert le Frison avait vaincu, trois cent soixante-cinq années
auparavant, le roi de France Philippe Ier. La commune de l'Ecluse
avait aussi combattu fréquemment avec les Brugeois; mais au quinzième
siècle comme au quatorzième, depuis que Philippe le Hardi avait
construit la tour de Bourgogne aussi bien qu'à l'époque où Jean de
Namur se faisait investir par Louis de Nevers du bailliage des eaux du
Zwyn, les Brugeois portaient une haine profonde aux habitants de
l'Ecluse, la plupart bourgeois du parti _leliaert_ ou bourguignon, qui
ne devaient qu'à la faveur des princes le droit de garder les
barrières sous lesquelles gémissait l'industrie flamande. Ces
dissentiments éclatèrent dès le premier jour. La milice de l'Ecluse
refusait de se mettre en marche à la suite des Brugeois, et le duc eut
grand'peine à l'y engager par de douces paroles et de belles
promesses. Enfin elle y consentit et alla se mêler aux autres communes
qui l'attendaient près du couvent de la Madelaine, et elles
s'éloignèrent ensemble en se portant vers Oudenbourg. Ce fut là que
les rejoignirent les milices du Franc, commandées par les sires de
Moerkerke et de Merkem, qui avaient un instant réclamé l'honneur de
précéder la commune d'Ypres dans l'ordre de marche de l'armée. Elles
rappelaient que, par une charte du 7 août 1411, Jean sans Peur leur
avait permis de former un corps distinct dans l'expédition de
Montdidier. Si la ville de l'Ecluse avait été soumise par des
concessions solennelles à la tutelle des Brugeois, les communes du
Franc, profondément séparées des villes par leurs mœurs, pouvaient du
moins revendiquer une juridiction spéciale qui remontait, dans les
traditions populaires, plus loin que Jeanne de Constantinople, plus
loin même que Thierri d'Alsace. L'étendue de leur territoire, le
nombre de leurs habitants les avaient depuis longtemps élevées au même
rang que les trois bonnes villes, et c'était par une conséquence toute
naturelle de la situation des choses que s'était établi l'usage de
considérer le Franc comme le quatrième membre du pays. Il était
toutefois incontestable que le Franc relevait de Bruges par des liens
politiques, et que l'obligation de combattre sous la bannière de cette
ville en était le signe public. En 1436 ces liens étaient brisés, et
les milices du Franc se consolèrent aisément d'être placées après
celles des trois grandes cités flamandes, en obtenant «d'avoir et
porter bannière aux armes de Flandre, comme font et ont ceux et chacun
des trois autres membres.» Les milices communales d'Ypres et de
Courtray, commandées par Gérard du Chastel et Jean de Commines,
s'étaient également mises en marche.
Le duc Philippe était sorti de Bruges en chargeant messire Jean de la
Gruuthuse et les bourgmestres Metteneye et Ruebs d'apaiser le
mécontentement qui y régnait. Il rejoignit les Gantois à Drinkham, où
il trouva le comte de Richemont, connétable de France, et lui offrit
une collation dans la tente de Gand. Enfin il s'avança vers la ville
de Gravelines, choisie comme point de ralliement pour les milices de
Gand, de Bruges et du Franc. Lorsque toute cette armée, qui ne
comprenait pas moins de trente mille combattants, eut dressé ses
tentes par ordre de ville et de châtellenie, elle présentait un aspect
magnifique: on eût pris son camp pour une réunion de plusieurs grandes
cités. Les Flamands avaient conduit avec eux un grand nombre de
ribaudequins chargés de canons, de coulevrines et de grosses
arbalètes. Leurs chariots et leurs charrettes se comptaient par
milliers, «et sur chacun chariot, dit Monstrelet, avoit un coq pour
chanter les heures de la nuit et du jour.»
Dans ce camp comme dans toute la Flandre, l'énergie des Gantois
dominait celle des autres communes. Le duc avait si grand besoin de
leur aide qu'il n'était rien qu'il ne fît pour leur plaire. Dès les
premiers jours de son arrivée, il s'était vu obligé de les laisser
piller, sous ses yeux, le domaine d'un noble nommé George de Wez, dont
ils associaient le nom à celui de Thierri d'Hazebrouck. Lorsque le
connétable lui avait offert de lui envoyer deux ou trois mille hommes
d'armes français sous les ordres du maréchal de Rieux, la crainte
d'exciter la jalousie des Gantois l'avait empêché d'accepter ces
renforts; elle était si vive, d'après le récit des chroniqueurs,
qu'ils forcèrent le duc à congédier la plus grande partie de ses
hommes d'armes bourguignons; ce dont plusieurs de ses conseillers
l'avaient fortement blâmé, parce qu'ils comprenaient bien que les
communes flamandes ne persisteraient pas longtemps dans une guerre
fatale à leurs intérêts et à leur industrie, et qu'elles feraient
moins pour la soutenir que la plus petite armée de nobles et
d'écuyers.
De même que dans l'expédition de Vermandois sous Jean sans Peur, en
1411, expédition que celle-ci devait rappeler sous tant de rapports,
c'était surtout contre les Picards que se dirigeait la colère des
Flamands. Quelle que fût l'ardeur des Picards à piller, elle ne leur
servait de rien; il leur était impossible d'emporter ce qu'ils
enlevaient, encore plus de le conserver, car, pour rappeler la vieille
orthographe de Monstrelet, «Hennequin, Winequin, Pietre, Liévin et
autres ne l'eussent jamais souffert ni laissé passer.» Les Picards se
voyaient réduits à se taire et à fléchir devant «la grande puissance
qu'avoient les Flamands.»
Les milices communales de Flandre, après avoir défilé sous les murs de
Tournehem, allèrent mettre le siége devant le château d'Oye qui était
au pouvoir des Anglais. La garnison, trop faible pour leur résister,
se rendit et se remit à la volonté du duc de Bourgogne et de ceux de
la ville de Gand. La volonté des Gantois fut que tous les Anglais
fussent pendus. Le duc de Bourgogne parvint seulement, par ses
prières, à en sauver trois ou quatre. Les châteaux de Sandgate et de
Baillinghen ouvrirent leurs portes. Celui de Marcq fit une meilleure
défense; enfin les Anglais qui s'y trouvaient capitulèrent en obtenant
la vie sauve, et ils furent envoyés à Gand afin d'être échangés plus
tard contre quelques Flamands prisonniers à Calais.
Les Flamands formèrent bientôt le siége de Calais (9 juillet 1436).
Ils occupaient les mêmes lieux où leurs pères avaient campé lorsqu'ils
aidèrent Edouard III à conquérir cette ville qu'ils voulaient
aujourd'hui enlever à ses héritiers. Leur confiance dans le succès de
leurs efforts était extrême, et ils croyaient voir les Anglais fuir
dans leur île dès qu'ils apprendraient que «messeigneurs de Gand
étoient armés et à puissance pour venir contr'eux.» Les Anglais
appréciaient mieux l'importance de la forteresse de Calais; placée
dans le passage le plus resserré du détroit qui sépare l'Angleterre du
continent et par là facile à secourir, elle menaçait les ducs de
Bourgogne dans leurs Etats les plus florissants et les rois de France
au cœur même de leur royaume. Mieux eût valu sacrifier toutes les
conquêtes des Chandos et des Talbot vers la Seine ou la Loire que ces
remparts dont la perte fera expirer de douleur, au seizième siècle,
l'une des reines filles de Henri VIII.
Dès le 18 juin, le comte d'Huntingdon avait reçu l'ordre de réunir des
renforts. Le 3 juillet, lorsque la nouvelle de la prise du château
d'Oye arriva en Angleterre, on pressa tous les préparatifs, et le duc
de Glocester, qui en ce moment gouvernait l'Angleterre comme régent,
résolut de passer lui-même la mer pour vider ses vieilles querelles
avec le duc Philippe.
Le siége de Calais semblait devoir se prolonger. Les Anglais se
montraient décidés à se bien défendre. Leurs sorties étaient
fréquentes et acharnées. A plusieurs reprises les Flamands éprouvèrent
des pertes, et ce fut au milieu d'eux que fut blessé l'un des
capitaines de Charles VII, le fameux la Hire, qui était venu les voir
combattre. Le duc de Bourgogne lui-même fut exposé à de grands
dangers: un jour qu'il cherchait à reconnaître la ville, un coup de
canon renversa à ses pieds un trompette et trois chevaux; un autre
jour, il était allé sans armes et en simple robe, pour ne pas être
remarqué, examiner le port du haut des dunes, lorsque plusieurs
Anglais, qui s'étaient placés en embuscade, s'élancèrent vers lui, et
il eût été pris, sans le dévouement d'un chevalier flamand nommé
messire Jean Plateel, qui les arrêta vaillamment, s'inquiétant peu
d'être le prisonnier des Anglais, pourvu que son maître ne le fût
point.
Cependant les Flamands voyaient chaque jour entrer dans le havre des
navires qui venaient d'Angleterre, chargés de renforts et de vivres.
La flotte que Jean de Homes devait amener pour bloquer Calais du côté
de la mer ne paraissait point. Les Flamands commençaient à murmurer
contre les conseillers du duc de Bourgogne: mais Philippe cherchait à
les apaiser en leur disant qu'elle était retenue par les vents
contraires, et qu'il avait reçu l'avis qu'elle ne tarderait point à
arriver.
Ces retards étaient déplorables: ils laissaient aux Anglais le temps
de secourir Calais. L'armée qu'ils équipaient était déjà toute prête à
passer la mer, et bientôt après, un de leurs hérauts d'armes nommé
Pembroke se présenta au duc Philippe, chargé par le duc de Glocester
de lui annoncer que dans un bref délai, s'il osait l'attendre, il
viendrait le combattre avec toutes ses forces, sinon qu'il irait le
chercher dans ses Etats. Le duc de Bourgogne se contenta de répondre
que ce dernier soin lui serait inutile, et que si Dieu le permettait,
le duc de Glocester le trouverait devant Calais.
A mesure que ces nouvelles se répandaient, le mécontentement
augmentait. Les plaintes des Flamands, qui voyaient s'éloigner chaque
jour les résultats promis à leur expédition, devenaient de plus en
plus vives, et le 24 juillet, les membres de l'un des corps de
métiers, campés devant Calais, adressaient cette lettre à leurs
compagnons restés à Bruges: «Si tout le monde croyait comme nous qu'il
vaut mieux rentrer dans nos foyers, nous ne demeurerions pas longtemps
ici.» Philippe, alarmé par ces manifestations, crut devoir se rendre
dans la tente de Gand, où il avait réuni les nobles et les capitaines
de l'armée. Il leur fit exposer par maître Gilles Van de Woestyne le
défi du duc de Glocester et la réponse qu'il y avait faite, et les
pria instamment de rester avec lui afin de l'aider à garder son
honneur. Puis il se dirigea vers le quartier occupé par les milices
des bourgs et des villages de la châtellenie du Franc, et par une
charte du 25 juillet, il lui accorda de nouveaux priviléges en
confirmant l'indépendance de sa juridiction comme quatrième membre de
Flandre. D'autres démarches semblables furent tentées près des
Brugeois: on cachait sans doute les priviléges accordés à des rivaux
dont ils auraient pu être jaloux. Les communes flamandes, quoique
inquiètes et agitées, cédèrent à ces prières: elles se laissèrent
persuader que le moment où elles pourraient tenter l'assaut de Calais
était proche, et se préparèrent à de nouveaux combats. Sur une
montagne voisine de Calais s'éleva une bastille de bois d'où l'on
pouvait observer tous les mouvements des Anglais. On y plaça des
canons et notamment trois bombardes dont l'une était si grande qu'il
avait fallu cinquante chevaux pour la faire venir de Bourgogne. Les
Anglais firent une sortie et vinrent en grand nombre assaillir la
bastille; mais ils furent vaillamment repoussés par les Flamands qui
la gardaient, et contraints à se retirer. Le jeudi suivant (26
juillet) on signala, vers le levant, une flotte qui déployait ses
voiles: c'était celle de Hollande, si longtemps et si impatiemment
attendue. Le duc monta à cheval et se rendit sur le rivage. Une
chaloupe y aborda bientôt, chargée d'un message du sire de Hornes qui
annonçait son arrivée. L'armée manifestait bruyamment sa joie, et la
plupart des hommes d'armes s'élançaient sur les dunes pour saluer les
vaisseaux qui devaient seconder leurs efforts.
Le même jour, vers le soir, quatre navires chargés de pierres
profitèrent de la marée, sans que l'artillerie des assiégés pût les en
empêcher, pour aller s'échouer à l'entrée du port. Ils devaient fermer
tout passage aux navires anglais. Cependant, dès que les eaux de la
mer se retirèrent, ils se trouvèrent à peu près à découvert sur le
sable, et les Anglais, hommes, femmes, vieillards et enfants,
accoururent en grand nombre pour les briser; le bois fut transporté
dans la ville; la mer emporta les pierres comme des jouets opposés par
l'impuissance de l'homme à l'éternelle furie de ses flots.
Lorsque les Flamands furent témoins de l'inutilité de ces tentatives
pour fermer l'entrée du port, leurs murmures recommencèrent; mais
quand le lendemain on vint leur apprendre que les vaisseaux du sire de
Hornes s'éloignaient et cinglaient vers la Hollande de peur d'être
attaqués par les galères du duc de Glocester, leur indignation passa
aux dernières limites de la colère. Ils rappelaient toutes les
promesses que le duc leur avait faites en leur assurant le concours de
sa flotte. Ils accusaient de trahison les conseillers qui
l'entouraient. Au même moment on leur annonça que les Anglais avaient
surpris leur bastille et en avaient massacré toute la garnison; leurs
cris redoublèrent alors. Ils se montraient résolus à lever le siége,
et quelques-uns voulaient même mettre à mort les conseillers du duc,
notamment les sires de Croy, de Noyelles et de Brimeu, qui jugèrent
prudent de fuir. Le duc en fut instruit tandis qu'il faisait examiner
le champ de bataille où il combattrait le duc de Glocester. Il se
rendit aussitôt à la tente de Gand, où il assembla une seconde fois
les capitaines flamands. Il les conjura de ne pas le quitter et
d'attendre l'arrivée des Anglais qui était prochaine; il ajoutait que
s'ils se retiraient sans les avoir combattus, ils le couvriraient d'un
déshonneur plus grand que jamais prince n'en avait reçu. Quelques
capitaines flamands s'excusaient avec courtoisie. La plupart,
persistant invariablement dans leur détermination, refusaient de
l'écouter. Il reconnut bientôt que tous ses efforts pour les retenir,
même pendant quelques jours, seraient sans fruit, et de l'avis de ses
conseillers il les pria de lever le siége le lendemain en bon ordre,
et leur fit part de son intention de les accompagner avec ses hommes
d'armes pour assurer leur retraite. Ils lui répondirent qu'ils étaient
assez forts pour ne pas avoir besoin de sa protection. Pendant la
nuit, ils ployèrent leurs tentes, chargèrent leurs bagages sur leurs
chariots et percèrent les barils de vin qu'ils ne pouvaient emporter.
Déjà retentissait le vieux cri de Montdidier: «_Go, go, wy zyn al
verraden!_» «Allons, allons, nous sommes tous trahis!» Le duc les
suivit jusqu'à Gravelines et les engagea vainement à s'arrêter dans
cette ville pour la défendre contre les Anglais: toute remontrance
était inutile.
«Le duc de Bourgogne, dit Monstrelet, prit conseil avec les seigneurs
et nobles hommes sur les affaires, en lui complaignant de la honte que
lui faisoient ses communes de Flandre. Lesquels lui remontrèrent
amiablement qu'il prist en gré et patiemment ceste aventure, et que
c'estoit des fortunes du monde... Il ne fait point à demander s'il
avoit au cœur grand desplaisance, car jusqu'à ce toutes ses
entreprises lui estoient venues assez à son plaisir, et icelle qui
estoit la plus grande de toutes les autres de son règne lui venoit au
contraire.»
Lorsque la nouvelle de la retraite de l'armée flamande parvint en
Angleterre, le duc de Glocester se hâta de s'embarquer: sa flotte,
composée de trois cent soixante vaisseaux, portait vingt-quatre mille
hommes, et afin que rien ne manquât à l'éclat de son triomphe, Henri
VI fit publier dans toutes les villes soumises à son autorité les
lettres suivantes:
«Le roi à tous ceux qui ces présentes verront, salut.
«Les lois canoniques et divines, aussi bien que les lois humaines,
attestent combien est grand le crime de rébellion, et quelle peine
mérite le vassal qui s'insurge traîtreusement contre son seigneur
lige: car ce crime sacrilége, qui entraîne celui de lèse-majesté, fait
peser sur les enfants les fautes de leurs pères, et les exclut à juste
titre de leur héritage pour faire retourner au prince, comme forfaits
et légitimement confisqués, tous les biens et tous les fiefs du
coupable.
«Or, le perfide Philippe, vulgairement nommé duc de Bourgogne, nous
avait reconnu pour son souverain seigneur depuis notre enfance,
c'est-à-dire dès le temps où nous avons recueilli à titre héréditaire
la couronne de France selon le traité de paix conclu entre le roi
Charles, notre aïeul, et le roi Henri V, notre père, traité accepté et
juré par lui-même sur les saints Evangiles, mais il ne craint pas de
nous outrager aujourd'hui par la plus détestable rébellion, en
renonçant faussement, méchamment et traîtreusement à la foi et à la
sujétion qu'il nous doit, pour jurer fidélité à notre adversaire et
principal ennemi, l'usurpateur du royaume de France; de plus,
accumulant crime sur crime et maux sur maux, il a usurpé des villes,
des bourgs et des châteaux relevant notoirement de notre couronne de
France, et il vient même, afin de rendre son manque de foi et sa
rébellion plus manifestes, de détruire violemment et par la force de
la guerre plusieurs de nos châteaux situés vers les marches de Calais,
mettant à mort ceux de nos hommes qui s'y trouvaient et cherchant à
s'emparer de notre ville de Calais, tentative dans laquelle notre
Créateur, auquel nous rendons d'humbles actions de grâces, a daigné
confondre sa malice pour la honte éternelle de ce traître rebelle et
perfide, et de tous les siens.
«Nous déclarons donc que tous les biens, possessions et seigneuries
que le susdit traître tient de la couronne ont de plein droit fait
retour à nous comme au véritable roi de France, et voulant en disposer
comme il convient en droit et en justice, nous avons résolu de nous
occuper d'abord du comté de Flandre, qui relève directement de nous,
et c'est afin de témoigner notre juste reconnaissance à illustre
prince Humphroi, duc de Glocester, notre oncle, qui nous a toujours
servi et nous sert encore fidèlement, que nous lui faisons don du
susdit comté, ordonnant que ledit duc Humphroi le tiendra de nous et
de nos successeurs tant qu'il vivra, et le possédera avec les
priviléges les plus étendus que les comtes de Flandre aient autrefois
reçus des rois de France, réservant seulement en tout et pour tout
notre souveraineté et les droits de notre royauté (30 juillet 1435).»
Une violente agitation régnait dans toute la Flandre. Les Gantois, qui
s'étaient montrés devant Calais les plus sourds aux exhortations et
aux prières du duc Philippe, réclamaient le don d'une robe neuve,
récompense ordinaire de ceux qui revenaient de la guerre: on la leur
avait refusée, et ils s'en plaignaient vivement. Le mécontentement des
Brugeois n'était pas moins redoutable. Ils s'étaient arrêtés, au
retour de leur expédition, près du hameau de Saint-Bavon, aux mêmes
lieux qu'en 1411, déclarant qu'ils ne déposeraient point les armes
tant que l'on n'aurait pas puni la commune de l'Ecluse qui avait
contesté leur suprématie, et, malgré les efforts qui avaient été faits
pour les calmer, ils rejetaient tout ce qui eût pu conduire à une
réconciliation et au maintien de la paix.
Le duc de Glocester, profitant de ces divisions et de l'absence du duc
de Bourgogne qui s'était retiré à Lille, avait quitté Calais pour
envahir la West-Flandre. Aucune résistance ne s'opposa à cette
agression et aux représailles qui la signalèrent. Le pillage et
l'incendie s'étendirent des portes de Tournehem aux rives de l'Yzer.
Les Anglais s'emparèrent tour à tour de Bourbourg, de Dunkerque, de
Bergues, de Poperinghe. Le bourg opulent de Commines, celui de
Wervicq, non moins fameux par la fabrication des draps, et si
important qu'un seul incendie y consuma mille maisons au quinzième
siècle, furent pillés et saccagés, et les bourgeois d'Ypres, assemblés
sur leurs remparts, purent entendre à la fois les cris des vainqueurs
et les gémissements des malheureux chassés de leurs chaumières. A
Poperinghe, le duc de Glocester se fit reconnaître solennellement
comme comte de Flandre, et arma chevalier un banni qui depuis
longtemps combattait sous les bannières anglaises. Puis il se dirigea
vers Bailleul, où l'on chargea deux mille chariots de butin, et rentra
à Calais après avoir traversé l'Aa, près d'Arques. Les habitants des
vallées de Cassel et de Bourbourg avaient formé le dessein de
l'attaquer au passage de la rivière: mais Colard de Commines s'y
opposa au nom du duc: la crainte de les exposer à de désastreux revers
expliquait cette défense; mais, pour un grand nombre d'entre eux, ce
fut un motif de plus d'accuser les principaux conseillers du duc de
Bourgogne de les trahir et de les abandonner.
D'autres hommes d'armes anglais se portèrent vers Furnes et vers
Nieuport; le monastère des Dunes était désert; l'abbé et les moines
avaient fui à Bruges. Les Anglais respectèrent toutefois la belle
église de cette abbaye, célèbre par ses stalles élégantes dont un
artiste flamand reproduisit les sculptures à Melrose, sa bibliothèque
où l'on comptait plus de mille manuscrits précieux, ses vastes
bâtiments où deux cents frères convers se livraient habituellement aux
travaux des métiers; mais ils dévastèrent les fermes voisines et les
champs, qu'une admirable persévérance avait fertilisés avec tant de
succès, au milieu même des sables de la mer, que l'abbé Nicolas de
Bailleul avait coutume de dire que les Dunes étaient devenues une
montagne d'argent.
Enfin toute la flotte anglaise sortit du port de Calais, où elle avait
conduit l'armée du duc de Glocester; on la vit suivre lentement le
rivage de la mer. Ostende fut menacée; mais les navires ennemis
poursuivirent leur navigation vers les eaux du Zwyn, où la flotte
bourguignonne avait jeté l'ancre. Un combat naval semblait inévitable:
Jean de Hornes avait son honneur à réhabiliter; mais il l'abdiqua par
un second acte de faiblesse ou de terreur: une troupe de laboureurs du
Fleanderland, qui s'était réunie pour s'opposer au débarquement des
Anglais, l'aperçut au bord du rivage de la mer, fuyant loin de ses
navires et de ses hommes d'armes, et elle l'accabla de tant d'outrages
que quatorze jours après il expira à Ostende.
Le 9 août 1436, les Anglais pillèrent Gaternesse, Schoendyke et
Nieukerke. Le lendemain, ils dévastèrent Wulpen et Cadzand, d'où ils
menaçaient à la fois les environs de Bruges et le pays des
Quatre-Métiers, à peine défendu par quelques milices communales du
pays de Waes.
Pour engager la Flandre à se protéger elle-même plus efficacement que
ne l'avait fait Jean de Hornes, il ne restait au duc de Bourgogne qu'à
lui persuader que ses intérêts et ceux du pays même étaient intimement
unis. Les bourgeois de Gand furent convoqués le 14 août. Gilles
Declercq, «procureur du duc en la chambre des échevins,» reçut la
mission de les haranguer. Né à Gand et y exerçant la profession
«d'advocat publicq,» il paraît y avoir joui à ce titre de quelque
influence, et personne n'ignorait qu'il avait été chargé du soin de
parler au nom du duc de Bourgogne, soin confié habituellement aux
nobles les plus illustres, «pour ce que, porte l'instruction qui lui
fut envoyée, plusieurs des conseillers de mondit seigneur, qui
sçavoient le langage flameng, obstant les grandes menaces et charges
que aucuns hayneux leur ont volu baillier, n'oseroient dire, ne
exposer lesdites charges.»
Gilles Declercq annonça d'abord aux bourgeois de Gand que le duc avait
mandé ses hommes d'armes à Ypres le 16 août, et qu'il avait résolu de
venger l'échec de Calais. Il réclama leur concours et les exhorta à
défendre vaillamment leurs libertés, leurs biens, leurs enfants «et
l'honneur et bonne renommée de leur postérité.» Puis il rappela
combien il était important qu'ils se choisissent de bons capitaines,
«car sans obéissance et ordre n'est nul peuple à conduire,» et il les
supplia de prendre les armes sans retard; attendu, disait-il, que les
ennemis sont jà profondément entrez «oudit pays et font non-seulement
en icellui dommage irréparable, mais aussi une perpétuelle blasme et
déshonneur à mondit seigneur, qui est prince si grant et puissant que
chacun scet, et aussi à sondit pays de Flandres, _qui a toudis esté
ung pays honnouré et renommé par tout le monde, et qui oncques ne
souffri si grant honte, ne attendi ses ennemis estre, ne se tourner si
longuement en icellui_.»