Guillaume de Flavy était capitaine de Compiègne. La Pucelle, apprenant

la marche du duc de Bourgogne, quitta aussitôt Crépy pour aller s'y

enfermer. Le jour même de son arrivée, elle exhorta la garnison à

faire une sortie, et attaqua à l'improviste, avec quelques mercenaires

italiens, le quartier du sire de Noyelles où se trouvait par hasard

Jean de Luxembourg. Le premier choc fut terrible, mais bientôt les

assiégeants se rallièrent: il leur suffit de se compter pour qu'ils

cessassent de craindre les Dauphinois. Deux fois, Jeanne les repoussa

jusqu'à leurs tentes; la troisième fois tous ses efforts échouèrent,

et bientôt elle aperçut derrière elle ses hommes d'armes qui fuyaient

de peur que leur retraite ne fût interceptée. Au même moment les

barrières de la ville se fermèrent, et longtemps on accusa de trahison

les plus puissants seigneurs armagnacs, jaloux de l'ascendant de la

Pucelle. Jeanne, entourée d'ennemis, s'illustrait par une résistance

sans espoir. Enfin, un archer picard la renversa de cheval et elle

remit son épée à Lionel de Vendôme. Dès le même soir (tant la prise

d'une femme était un événement important!), le duc de Bourgogne

adressa aux échevins de Gand une lettre où il leur annonçait que Dieu

«lui a fait telle grâce que icelle appelée la Pucelle a esté prinse,

de laquelle prinse seront grant nouvelles partout, et sera cogneu

l'erreur de tous ceulx qui ès fait d'icelle femme se sont rendus

enclins et favorables.»

Le duc de Bourgogne s'était rendu lui-même près de Jeanne d'Arc. La

prisonnière osa-t-elle reprocher à un prince «issu des fleurs de lis»

son alliance avec les Anglais? Cela paraît assez vraisemblable, si

l'on remarque avec quel soin mystérieux Monstrelet omet ce qui se

passa dans cette entrevue. Philippe ne se laissa toutefois pas

émouvoir par le spectacle d'une si éclatante infortune: il ne fit rien

pour défendre Jeanne d'un supplice dont il lui eût été aisé d'épargner

la honte à son siècle et à une cause qui lui était commune. Ce fut

inutilement que le sire de Luxembourg et sa femme, fille du sire de

Béthune, cherchèrent à intercéder en sa faveur: Jeanne entra dans les

prisons de Rouen dont elle ne devait sortir que pour disparaître dans

les flammes du bûcher, transformée, selon le bruit populaire, en une

blanche colombe qui s'éleva vers les cieux.

Le duc eût pu profiter de la consternation des serviteurs de Charles

VII pour les repousser jusqu'aux fameuses murailles d'Orléans: des

intérêts importants le rappelèrent dans ses Etats. Les Liégeois

avaient envahi le comté de Namur qu'il avait acheté en 1420 de Jean de

Flandre, dernier comte de Namur; mais rien ne devait s'opposer au

développement de sa puissance, et la mort presque simultanée du duc de

Brabant favorisa de nouveau son ambition en lui permettant de réunir à

son comté de Flandre les riches provinces que Louis de Male avait

vainement disputées à Wenceslas.

En ce même moment, les troubles avaient recommencé dans les

châtellenies voisines de Cassel. Le duc avait cru les étouffer en

faisant condamner à l'exil les chefs des mécontents, parmi lesquels se

trouvait un chevalier nommé Baudouin de Bavichove. Ces mesures de

rigueur accrurent l'agitation. Les bourgeois de Cassel, qu'avaient

rejoints des bannis gantois ou brugeois, envoyèrent des députés

redemander leurs concitoyens, puis, prenant les armes au nombre de

huit mille, ils arrêtèrent à Hazebrouck le bailli de Bailleul et

enlevèrent d'assaut le château de Ruwerschuere, qui appartenait à

Colard de Commines. A cette nouvelle, Philippe écrivit de Bruxelles à

ses officiers de Flandre et d'Artois pour que tous ses feudataires

fussent convoqués à Bergues le 6 janvier 1430 (v. st.). Il voulait

lui-même aller se placer à leur tête pour combattre les rebelles;

mais, arrivant à Gand le 4 janvier, il y trouva réunis les quatre

membres de Flandre qui le supplièrent de ne pas répandre le sang de

ses sujets. Ils offraient leur médiation: il fallut l'accepter. Les

bannerets bourguignons étaient retenus par la guerre dans les vallées

de l'Oise, et l'on pouvait craindre que les communes des bords de

l'Escaut et de la Lys ne consentissent pas à prendre les armes pour

combattre les communes des bords de l'Aa et de la Peene. La soumission

des rebelles, bien qu'obtenue par des voies pacifiques, fut aussi

humble que le duc eût pu la souhaiter. Quarante mille habitants du

pays de Cassel s'avancèrent, tête et pieds nus, au devant du duc

jusqu'à une lieue de Saint-Omer; dès qu'ils l'aperçurent, ils

s'agenouillèrent dans la boue, glacés par le froid de l'hiver et la

pluie qui tombait à torrents. Ils livrèrent toutes leurs armes et

payèrent une amende de six mille nobles d'or; mais Philippe ne pouvait

oublier qu'un pensionnaire de Gand, Henri Uutenhove, avait pris la

parole au nom des insurgés, et que les quatre membres de Flandre

s'étaient réservé le droit d'intervenir dans l'enquête relative aux

faits de la rébellion.

La politique bourguignonne redevient envieuse et jalouse: elle sème la

division et anime Gand contre Bruges, Ypres contre Gand. Tantôt elle

cherche à corrompre les magistrats pour qu'ils se prêtent à

l'accroissement des impôts et à la falsification des monnaies; tantôt

elle désarme leur autorité en modifiant les bases sur lesquelles elle

repose. Ce qu'elle fait en Flandre, elle le tente même à Tournay où

elle fomente une émeute contre l'évêque Jean d'Harcourt; mais cette

émeute ne réussit point, et si les séditions se multiplient dans les

cités flamandes, elles dépassent le but secret que le duc Philippe

s'est proposé. L'influence médiatrice des bourgeois sages et prudents

s'y est affaiblie, il est vrai; on a vu s'y effacer de jour en jour

les traces du gouvernement communal tel qu'il exista sous les Borluut,

sous les Vaernewyck, sous les Damman, sous les Artevelde; mais rien ne

justifie les prévisions du prince qui croit faire respecter ses

officiers par ce même peuple qu'il excite contre ses propres

magistrats.

Le 12 août 1432, les tisserands (ils étaient, dit-on, au nombre de

cinquante mille) faisaient périr à Gand le grand doyen des métiers et

l'un des échevins de la keure; beaucoup de bourgeois se dérobèrent par

la fuite à leurs fureurs: le bailli s'éloigna avec eux. A peine

était-il rentré à Gand que les foulons, imitant l'exemple des

tisserands, répandirent une nouvelle agitation dans la ville qu'on les

accusait de vouloir incendier. Les Gantois n'étaient que trop assurés

d'une amnistie immédiate et complète: le duc, pour se les attacher,

allait défendre une seconde fois la navigation des Yprois sur

l'Yperleet.

A Paris, la politique bourguignonne avait abouti aux mêmes résultats.

Le 16 décembre 1431, le peuple de Paris, insultant le parlement,

l'université, le prévôt des marchands et les échevins, accourait

tumultueusement au banquet du sacre de Henri VI, et inaugurait

l'anarchie siégeant face à face vis-à-vis de la royauté.

Le duc de Bourgogne ne voyait pas seulement à Paris et à Gand sa

domination ébranlée par des mouvements qui rappelaient les complots

des Gérard Denys et des Legoix: les hommes d'armes qu'il opposait aux

armées de Charles VII ne la soutenaient pas mieux sur cette vaste

ligne de frontières, qui se prolongeait des rivages de l'Océan

jusqu'au pied des Alpes, et chaque jour il recevait la nouvelle de

quelque revers. Il semblait d'ailleurs que le ciel, devenu contraire

aux projets du duc, lui refusait une prospérité qui perpétuât sa

dynastie. Il perdit, à peu de mois d'intervalle, les deux fils qu'il

avait eus d'Isabelle de Portugal, et on l'entendit s'écrier: «Plût à

Dieu que je fusse mort aussi jeune, je m'en tiendrois pour bien

heureux!» Enfin, quand la naissance de son troisième fils, Charles,

comte de Charolais, vint le consoler, il ignorait qu'à la vie de cet

enfant était attachée la ruine de sa puissance et de sa maison.

Cependant une épidémie venait d'enlever à Paris, le 14 novembre 1432,

la duchesse de Bedford, qui, par ses mœurs conciliantes, avait su

jusqu'alors maintenir l'alliance du duc et des Anglais. On comprit

bientôt qu'elle touchait à son terme. Le duc de Bedford passant par

Saint-Omer pour retourner en Angleterre, refusa d'aller au devant du

duc Philippe qui s'y était rendu. Le duc de Bourgogne montra le même

orgueil, et, après quelques démarches inutiles, les deux princes

s'éloignèrent, sans s'être vus, mécontents l'un de l'autre.

Ce dissentiment fortuit hâta la reprise des négociations entre le duc

de Bourgogne et Charles VII, et il fut arrêté, dans une entrevue que

Philippe eut à Nevers avec le duc de Bourbon, que des conférences pour

la paix s'ouvriraient à Arras le 1er juillet 1435. Ce fut en quelque

sorte l'assemblée des mandataires du monde chrétien; car l'on y vit

paraître tour à tour les cardinaux envoyés par le pape et le concile

de Bâle, pour offrir leur médiation, puis les ambassadeurs des rois

d'Angleterre, de France, de Sicile, de Navarre, de Portugal, de Chypre

et de Norwége, et ceux des ducs de Gueldre, de Bar, de Bretagne, de

Milan et de l'évêque de Liége, enfin les députés de Paris, que

rejoignirent successivement d'autres députés choisis par les communes

et les bonnes villes de Flandre, de Hainaut, de Hollande, de Zélande

et de Bourgogne. Le duc Philippe arriva lui-même à Arras le 28

juillet: le peuple le suivit jusqu'à son hôtel en le saluant de ses

acclamations. Peu de jours après, la duchesse de Bourgogne y fit

également son entrée, dans une riche litière, accompagnée de dames et

de damoiselles, montées sur leurs haquenées. De splendides joutes

eurent lieu en son honneur, et l'on remarqua, au milieu de toutes ces

fêtes, la tendance des Bourguignons et des Français à oublier leurs

dissensions. Les envoyés anglais s'en montraient peu satisfaits, et,

après quelques conférences, où tout confirma leurs prévisions, ils

quittèrent Arras le 6 septembre.

Quinze jours après leur départ, la paix fut signée entre le duc de

Bourgogne et les ambassadeurs de Charles VII.

Le roi de France, désavouant l'attentat de Montereau, en abandonnait

les auteurs aux recherches du duc Philippe, et promettait de faire

élever, au lieu même où succomba son père, une chapelle expiatoire.

Il lui cédait les comtés de Mâcon et d'Auxerre et la châtellenie de

Bar-sur-Seine, les villes et les châtellenies de Péronne, de Roye, de

Montdidier, de Saint-Quentin, de Corbie, d'Amiens, d'Abbeville, de

Doulens, de Saint-Riquier, de Crèvecœur, d'Arleux, de Mortagne, en ne

se réservant que le droit de les racheter pour quatre cent mille écus

d'or.

Il confirmait aussi les prétentions du duc Philippe sur le comté de

Boulogne et la seigneurie de Gien.

On y lisait, de plus, que le duc de Bourgogne serait, tant qu'il

vivrait, exempt de foi et d'hommage vis-à-vis du roi, et qu'aucun

traité ne serait conclu avec l'Angleterre sans qu'il en fût instruit.

Ainsi, après vingt ans de guerres, la dynastie des ducs de Bourgogne

se rapprochait de la maison royale de France où elle avait pris son

origine. La puissance qu'elle devait à son imprudente générosité

n'avait été dans ses mains qu'un instrument pour la précipiter dans

l'abîme des divisions et des guerres civiles. Lorsqu'elle consent à

lui tendre la main pour l'en retirer, sa puissance s'est de nouveau

accrue, et la réconciliation du feudataire avec son seigneur suzerain

n'est que son émancipation et la déclaration de son indépendance

vis-à-vis de tous.

Si la paix d'Arras fut accueillie avec joie par les Français et la

chevalerie bourguignonne jalouse des Anglais, les communes de Flandre

lui étaient moins favorables, parce qu'elles eussent désiré que cette

paix ne s'étendît pas seulement au roi de France et au duc de

Bourgogne, mais aussi au roi d'Angleterre: leur opinion, unanime à cet

égard, était si connue aux bords de la Tamise qu'on y avait cru

longtemps qu'elle suffirait pour éloigner le duc Philippe de tout

traité avec Charles VII. Dès le 14 février, le roi d'Angleterre avait

nommé des députés pour renouveler les traités avec la Flandre, et le

15 juillet, au moment où s'ouvraient les conférences d'Arras, il avait

chargé son oncle, l'évêque de Winton, de modifier les règlements de

l'étape des laines fixée à Calais, que les Flamands trouvaient trop

défavorables aux intérêts de leur commerce. Ces derniers efforts pour

ramener le duc de Bourgogne à ses engagements vis-à-vis des Anglais

devaient rester stériles: Philippe envoya un héraut à Henri VI pour

lui annoncer la paix d'Arras, et la nouvelle de sa défection causa une

grande sensation à Londres. Il n'était personne dans le conseil du roi

qui n'éclatât en injures contre lui. La même indignation régnait chez

le peuple, qui voulait massacrer tous les marchands flamands ou

brabançons, mais le roi donna des ordres pour qu'on les protégeât, et

permit au héraut du duc de se retirer.

Déjà les Anglais et les Bourguignons se considéraient comme ennemis.

Les Anglais arrêtaient sur mer les navires destinés aux Etats du duc

de Bourgogne. A leurs gros vaisseaux se mêlait une petite flotte

commandée par un banni de Gand; son nom était Yoens; ce nom-là était

déjà un défi: les historiens bourguignons l'accusent d'avoir déclaré

lui-même qu'il était «ami de Dieu et ennemi de tout le monde.» La

terreur qu'il inspirait s'accroissait de jour en jour, lorsqu'il périt

dans une tempête.

Les hostilités recommençaient en même temps sur les frontières de

l'Artois, où la garnison de Calais essaya d'escalader la forteresse

d'Ardres.

Ce fut dans ces circonstances que le duc de Bourgogne adressa à Henri

VI une longue lettre, dans laquelle il énumérait toutes les

entreprises dirigées contre ses sujets, notamment les tentatives des

Anglais, pour exciter en faveur de Jacqueline de Hainaut une révolte

en Hollande. Il avait résolu d'en tirer vengeance. Après une

discussion fort vive dans son conseil, le parti de la guerre l'avait

emporté et il avait été décidé qu'on assiégerait Calais.

C'était le meilleur moyen de changer le caractère de cette guerre aux

yeux de la Flandre et de l'y rendre populaire. En 1347, les communes

flamandes avaient cru détruire l'asile des pirates et la citadelle que

redoutaient les flottes commerciales de la Manche, en s'associant avec

zèle aux efforts d'Edouard III; mais elles avaient bientôt appris que

Calais, aux Anglais aussi bien qu'aux Français, resterait toujours une

position militaire menaçante pour leurs riches navires et les trésors

qu'elles confiaient aux vents et aux flots. Une vive jalousie n'avait

cessé de régner entre ce port et ceux de la Flandre: c'était ce

sentiment étroit, qui remontait par la tradition et par l'histoire

jusqu'aux souvenirs des batailles de Zierikzee et de l'Ecluse, qu'il

fallait opposer aux véritables besoins commerciaux du pays; pour y

parvenir plus aisément, Philippe adressa aux bourgeois de Gand,

toujours enclins aux résolutions impétueuses et passionnées, son

manifeste contre les Anglais de Calais.

Les échevins et les doyens avaient été convoqués. Le sire de Commines,

souverain bailli de Flandre, leur annonça d'abord que le duc de

Bourgogne s'était réconcilié avec Charles VII pour mettre un terme à

la misère et à la désolation qui régnaient dans tout le royaume,

désolation dont il avait été lui-même le témoin lorsque, revenant de

Bourgogne en Flandre, il vit les pauvres se disputer la chair des

chevaux morts pendant ce voyage. Il affirma que le duc avait invité le

roi d'Angleterre à envoyer des ambassadeurs à Arras, et qu'afin de

parvenir à la conclusion d'une paix générale, il avait tant fait qu'on

leur avait proposé le tiers, et le meilleur tiers, de la couronne de

France; mais les Anglais s'étaient éloignés sans vouloir prendre

d'engagement, et le roi d'armes de la Toison d'or qui avait été député

vers eux n'avait reçu aucune réponse. On l'avait retenu prisonnier; on

l'avait menacé de le noyer, en ajoutant à cette violation des usages

les plus sacrés des paroles insultantes. Le duc était d'ailleurs

pleinement instruit des projets hostiles des Anglais, qui traitaient

avec l'empereur, l'archevêque de Cologne, l'évêque de Liége et le duc

de Gueldre, et avaient même écrit aux villes de Hollande et de Zélande

pour leur faire espérer de grandes sommes d'argent si elles lui

refusaient leur secours. Le sire de Commines eut soin de rappeler aux

magistrats de Gand que plusieurs Flamands avaient été mis à mort à

Londres, et que les Anglais avaient arrêté des vaisseaux chargés de

marchandises de leur pays, en déclarant qu'ils feraient la guerre à

feu et à sang. «Quel que soit le désir de mon très-redouté seigneur de

vivre en paix, leur dit le sire de Commines, sa longanimité a atteint

les dernières limites, et puisqu'il a résolu de se défendre, il lui

semble qu'il ne peut le faire d'une manière plus utile qu'en enlevant

à ses ennemis la ville de Calais qui est son légitime patrimoine et

qui, également voisine de ses pays de Flandre et d'Artois, est pour

vous une cause de pertes innombrables. Il a remarqué que la prospérité

de la Flandre repose sur le commerce des draps, et que la laine

d'Angleterre est mise à si haut prix que tout profit est enlevé à nos

marchands, et que de plus, par une mesure qui entraîne la ruine de

notre monnaie, on vous fait payer deux florins pour un noble; enfin,

il a observé que les laines d'Espagne et d'Ecosse commencent à égaler

celles d'Angleterre et à être aussi recherchées. Mon très-redouté

seigneur, éclairé sur les desseins coupables des Anglais, et prenant

en considération l'accroissement de son peuple et la décadence du

commerce et de la prospérité publique, menacés de nouveaux désastres,

veut donc, comme bon prince et comme bon pasteur, chasser le loup loin

de ses brebis. Par la grâce de Notre-Seigneur et avec l'aide des

bonnes gens de la ville de Gand, son intention est de reconquérir son

héritage et de convoquer dans ce but tous ses bons sujets; c'est

pourquoi il vous prie, sur la foi et le serment que vous lui devez, de

vouloir bien l'aider: ce qui sera le plus grand plaisir et le plus

agréable service que vous lui fîtes jamais. Il vous exhorte à suivre

les traces de vos prédécesseurs qui plusieurs fois ont ainsi servi

honorablement les siens, notamment à Pont-à-Choisy, en Brabant, en

Vermandois, et ailleurs. Veuillez remarquer que la ville de Calais

touche à votre pays et qu'elle appartient à l'ancienne Flandre. Songez

aux dommages qu'elle cause à la Flandre, et montrez votre affection

pour notre très-redouté seigneur. Il a déjà fait connaître sa

puissance en s'emparant d'un grand nombre de villes à deux cents

lieues de vos frontières et jusqu'aux bords du Rhône; mais si les

Anglais conservent Calais, ce sera un grand déshonneur pour lui et

pour vous: si, au contraire, vous vous empariez de Calais, ce serait

fort à son honneur et au vôtre. Il en serait mémoire aussi longtemps

que durerait le monde, et les chroniques rappelleraient votre gloire;

mais si vous pensiez qu'une somme d'argent contenterait notre

très-redouté seigneur, sachez bien que rien n'est moins vrai, car il

aime mieux vous voir l'aider que de recevoir de vous un million d'or.»

A ces mots le duc se leva: «Mes bonnes gens, ajouta-t-il, tout ce

qu'on vous a dit est vrai; je vous prie de m'aider à reconquérir mon

héritage, et vous me ferez le plus grand plaisir et service que vous

puissiez jamais me faire, et je le reconnaîtrai toute ma vie.»

Le lendemain, le duc se rendit, à midi, à la loge des foulons, où l'un

des pensionnaires de la ville lui adressa ce discours: «Très-cher

seigneur, les trois membres de la ville de Gand se sont réunis, chacun

au lieu ordinaire de ses assemblées, et ils ont décidé, sur la requête

qui nous a été faite hier par monseigneur notre souverain bailli de

Flandre, qu'ils vous rendraient cette réponse qu'avec l'aide de Dieu

et celle de vos autres sujets et amis, ils vous aideront à reconquérir

votre patrimoine, et à cet effet ils vous offrent leurs corps et leurs

biens.»

Ainsi prévalait la politique adroite et insinuante du duc; tant il est

vrai que, pour faire adopter au peuple ce qui est le plus contraire à

ses véritables intérêts, il suffit de le déguiser sous la feinte

apparence d'une pensée nationale ou d'un sentiment patriotique. De

toutes parts, les villes et les communes de la Flandre, oubliant les

liens commerciaux qui depuis quatre siècles les unissaient aux

Anglais, se préparaient à les combattre, et beaucoup de bourgeois

croyaient imprudemment devoir saisir cette occasion de montrer à tous,

et surtout au duc, combien ils étaient bien pourvus d'armes, de

machines et d'habillements de guerre.

Dès le 14 mai, mille Anglais, qui avaient quitté Calais pour aller

piller les campagnes de Bourbourg, de Bergues et de Cassel, avaient

mis le siége devant l'église de Looberghe, où un grand nombre de

laboureurs s'étaient réfugiés avec leurs familles. Le désespoir

animait le courage de ces malheureux, et une pierre lancée du haut du

clocher tua un banneret ennemi. La colère des Anglais redoubla: ils

firent apporter de la paille et du bois, et le feu pénétra de toutes

parts dans la nef. Là se pressaient autour de l'autel les femmes et

les enfants. Une clameur lamentable retentit sous les ogives

embrasées; puis, toutes ces voix plaintives s'affaiblirent et se

turent, et le silence de la mort apprit bientôt aux combattants,

retranchés dans la tour, que le père ne reverrait plus sa fille, que

le fils ne retrouverait plus sa mère; mais pas un d'entre eux ne

songea à implorer la clémence d'un vainqueur cruel et irrité, et à

mesure que l'incendie se développait, le tocsin résonnait avec plus

d'énergie. Les défenseurs de Looberghe avaient signalé à l'ouest, vers

les bords de la Peene, une troupe nombreuse d'habitants de la vallée

de Cassel, réunie par Philippe de Longpré et Thierri d'Hazebrouck, qui

s'approchaient rapidement pour les secourir. Ce dernier espoir de

salut ne devait pas tarder à s'évanouir. A peine le combat

s'était-il-engagé qu'un puissant renfort arriva aux Anglais, et les

deux chevaliers qui s'étaient vantés de les chasser donnèrent

l'exemple de la fuite, tandis qu'un dernier cri s'élevait au haut du

clocher de Looberghe, du sein des flammes qui venaient de l'atteindre.

Cependant les Gantois pressaient leurs armements. Ils avaient ordonné

que tous ceux qui relevaient de leur ville déclarassent leurs noms et

se pourvussent d'armes, sous peine de perdre leur droit de

bourgeoisie. Toutes les querelles particulières furent suspendues, et

l'on ajourna l'exécution des jugements qui imposaient des pèlerinages

à quatorze jours après la fin de l'expédition. On fixa également le

contingent de chacun dans l'armée que Gand avait promise au duc et

dans les dépenses qu'elle entraînerait. Chaque homme devait avoir une

lance ou, au moins, deux maillets de plomb ou de fer. Les paysans

avaient reçu l'ordre de fournir un si grand nombre de chariots, qu'il

dépassait d'un tiers celui qu'on avait réuni pour la célèbre

expédition de 1411; mais comme ils s'y montraient peu disposés, on les

menaça de les y faire contraindre par la milice municipale des

Chaperons-Blancs, qui conservait encore son ancienne célébrité. A

Bruges et dans les autres parties de la Flandre, les mêmes préparatifs

avaient lieu et suspendaient les travaux des métiers et du labourage.

Vers les premiers jours de juin, le duc se rendit à Gand et y passa en

revue, au marché du Vendredi, les connétablies des bourgeois, auxquels

s'était réuni le contingent des cent soixante et douze paroisses du

pays d'Alost, et celui des puissantes communes de Grammont, de Ninove,

de Boulers, de Sotteghem, d'Ecornay, de Gavre, de Rode et de Renaix.

Le duc accompagna les Gantois jusqu'aux portes de la ville; le premier

jour, ils firent halte à Deynze. De là ils poursuivirent leur route,

et on ne put les empêcher de brûler le château de Thierri

d'Hazebrouck, qu'ils accusaient de la défaite des habitants de Cassel

à Looberghe.

Histoire de Flandre (T. 3/4) · 第 12 / 25 段