la marche du duc de Bourgogne, quitta aussitôt Crépy pour aller s'y
enfermer. Le jour même de son arrivée, elle exhorta la garnison à
faire une sortie, et attaqua à l'improviste, avec quelques mercenaires
italiens, le quartier du sire de Noyelles où se trouvait par hasard
Jean de Luxembourg. Le premier choc fut terrible, mais bientôt les
assiégeants se rallièrent: il leur suffit de se compter pour qu'ils
cessassent de craindre les Dauphinois. Deux fois, Jeanne les repoussa
jusqu'à leurs tentes; la troisième fois tous ses efforts échouèrent,
et bientôt elle aperçut derrière elle ses hommes d'armes qui fuyaient
de peur que leur retraite ne fût interceptée. Au même moment les
barrières de la ville se fermèrent, et longtemps on accusa de trahison
les plus puissants seigneurs armagnacs, jaloux de l'ascendant de la
Pucelle. Jeanne, entourée d'ennemis, s'illustrait par une résistance
sans espoir. Enfin, un archer picard la renversa de cheval et elle
remit son épée à Lionel de Vendôme. Dès le même soir (tant la prise
d'une femme était un événement important!), le duc de Bourgogne
adressa aux échevins de Gand une lettre où il leur annonçait que Dieu
«lui a fait telle grâce que icelle appelée la Pucelle a esté prinse,
de laquelle prinse seront grant nouvelles partout, et sera cogneu
l'erreur de tous ceulx qui ès fait d'icelle femme se sont rendus
enclins et favorables.»
Le duc de Bourgogne s'était rendu lui-même près de Jeanne d'Arc. La
prisonnière osa-t-elle reprocher à un prince «issu des fleurs de lis»
son alliance avec les Anglais? Cela paraît assez vraisemblable, si
l'on remarque avec quel soin mystérieux Monstrelet omet ce qui se
passa dans cette entrevue. Philippe ne se laissa toutefois pas
émouvoir par le spectacle d'une si éclatante infortune: il ne fit rien
pour défendre Jeanne d'un supplice dont il lui eût été aisé d'épargner
la honte à son siècle et à une cause qui lui était commune. Ce fut
inutilement que le sire de Luxembourg et sa femme, fille du sire de
Béthune, cherchèrent à intercéder en sa faveur: Jeanne entra dans les
prisons de Rouen dont elle ne devait sortir que pour disparaître dans
les flammes du bûcher, transformée, selon le bruit populaire, en une
blanche colombe qui s'éleva vers les cieux.
Le duc eût pu profiter de la consternation des serviteurs de Charles
VII pour les repousser jusqu'aux fameuses murailles d'Orléans: des
intérêts importants le rappelèrent dans ses Etats. Les Liégeois
avaient envahi le comté de Namur qu'il avait acheté en 1420 de Jean de
Flandre, dernier comte de Namur; mais rien ne devait s'opposer au
développement de sa puissance, et la mort presque simultanée du duc de
Brabant favorisa de nouveau son ambition en lui permettant de réunir à
son comté de Flandre les riches provinces que Louis de Male avait
vainement disputées à Wenceslas.
En ce même moment, les troubles avaient recommencé dans les
châtellenies voisines de Cassel. Le duc avait cru les étouffer en
faisant condamner à l'exil les chefs des mécontents, parmi lesquels se
trouvait un chevalier nommé Baudouin de Bavichove. Ces mesures de
rigueur accrurent l'agitation. Les bourgeois de Cassel, qu'avaient
rejoints des bannis gantois ou brugeois, envoyèrent des députés
redemander leurs concitoyens, puis, prenant les armes au nombre de
huit mille, ils arrêtèrent à Hazebrouck le bailli de Bailleul et
enlevèrent d'assaut le château de Ruwerschuere, qui appartenait à
Colard de Commines. A cette nouvelle, Philippe écrivit de Bruxelles à
ses officiers de Flandre et d'Artois pour que tous ses feudataires
fussent convoqués à Bergues le 6 janvier 1430 (v. st.). Il voulait
lui-même aller se placer à leur tête pour combattre les rebelles;
mais, arrivant à Gand le 4 janvier, il y trouva réunis les quatre
membres de Flandre qui le supplièrent de ne pas répandre le sang de
ses sujets. Ils offraient leur médiation: il fallut l'accepter. Les
bannerets bourguignons étaient retenus par la guerre dans les vallées
de l'Oise, et l'on pouvait craindre que les communes des bords de
l'Escaut et de la Lys ne consentissent pas à prendre les armes pour
combattre les communes des bords de l'Aa et de la Peene. La soumission
des rebelles, bien qu'obtenue par des voies pacifiques, fut aussi
humble que le duc eût pu la souhaiter. Quarante mille habitants du
pays de Cassel s'avancèrent, tête et pieds nus, au devant du duc
jusqu'à une lieue de Saint-Omer; dès qu'ils l'aperçurent, ils
s'agenouillèrent dans la boue, glacés par le froid de l'hiver et la
pluie qui tombait à torrents. Ils livrèrent toutes leurs armes et
payèrent une amende de six mille nobles d'or; mais Philippe ne pouvait
oublier qu'un pensionnaire de Gand, Henri Uutenhove, avait pris la
parole au nom des insurgés, et que les quatre membres de Flandre
s'étaient réservé le droit d'intervenir dans l'enquête relative aux
faits de la rébellion.
La politique bourguignonne redevient envieuse et jalouse: elle sème la
division et anime Gand contre Bruges, Ypres contre Gand. Tantôt elle
cherche à corrompre les magistrats pour qu'ils se prêtent à
l'accroissement des impôts et à la falsification des monnaies; tantôt
elle désarme leur autorité en modifiant les bases sur lesquelles elle
repose. Ce qu'elle fait en Flandre, elle le tente même à Tournay où
elle fomente une émeute contre l'évêque Jean d'Harcourt; mais cette
émeute ne réussit point, et si les séditions se multiplient dans les
cités flamandes, elles dépassent le but secret que le duc Philippe
s'est proposé. L'influence médiatrice des bourgeois sages et prudents
s'y est affaiblie, il est vrai; on a vu s'y effacer de jour en jour
les traces du gouvernement communal tel qu'il exista sous les Borluut,
sous les Vaernewyck, sous les Damman, sous les Artevelde; mais rien ne
justifie les prévisions du prince qui croit faire respecter ses
officiers par ce même peuple qu'il excite contre ses propres
magistrats.
Le 12 août 1432, les tisserands (ils étaient, dit-on, au nombre de
cinquante mille) faisaient périr à Gand le grand doyen des métiers et
l'un des échevins de la keure; beaucoup de bourgeois se dérobèrent par
la fuite à leurs fureurs: le bailli s'éloigna avec eux. A peine
était-il rentré à Gand que les foulons, imitant l'exemple des
tisserands, répandirent une nouvelle agitation dans la ville qu'on les
accusait de vouloir incendier. Les Gantois n'étaient que trop assurés
d'une amnistie immédiate et complète: le duc, pour se les attacher,
allait défendre une seconde fois la navigation des Yprois sur
l'Yperleet.
A Paris, la politique bourguignonne avait abouti aux mêmes résultats.
Le 16 décembre 1431, le peuple de Paris, insultant le parlement,
l'université, le prévôt des marchands et les échevins, accourait
tumultueusement au banquet du sacre de Henri VI, et inaugurait
l'anarchie siégeant face à face vis-à-vis de la royauté.
Le duc de Bourgogne ne voyait pas seulement à Paris et à Gand sa
domination ébranlée par des mouvements qui rappelaient les complots
des Gérard Denys et des Legoix: les hommes d'armes qu'il opposait aux
armées de Charles VII ne la soutenaient pas mieux sur cette vaste
ligne de frontières, qui se prolongeait des rivages de l'Océan
jusqu'au pied des Alpes, et chaque jour il recevait la nouvelle de
quelque revers. Il semblait d'ailleurs que le ciel, devenu contraire
aux projets du duc, lui refusait une prospérité qui perpétuât sa
dynastie. Il perdit, à peu de mois d'intervalle, les deux fils qu'il
avait eus d'Isabelle de Portugal, et on l'entendit s'écrier: «Plût à
Dieu que je fusse mort aussi jeune, je m'en tiendrois pour bien
heureux!» Enfin, quand la naissance de son troisième fils, Charles,
comte de Charolais, vint le consoler, il ignorait qu'à la vie de cet
enfant était attachée la ruine de sa puissance et de sa maison.
Cependant une épidémie venait d'enlever à Paris, le 14 novembre 1432,
la duchesse de Bedford, qui, par ses mœurs conciliantes, avait su
jusqu'alors maintenir l'alliance du duc et des Anglais. On comprit
bientôt qu'elle touchait à son terme. Le duc de Bedford passant par
Saint-Omer pour retourner en Angleterre, refusa d'aller au devant du
duc Philippe qui s'y était rendu. Le duc de Bourgogne montra le même
orgueil, et, après quelques démarches inutiles, les deux princes
s'éloignèrent, sans s'être vus, mécontents l'un de l'autre.
Ce dissentiment fortuit hâta la reprise des négociations entre le duc
de Bourgogne et Charles VII, et il fut arrêté, dans une entrevue que
Philippe eut à Nevers avec le duc de Bourbon, que des conférences pour
la paix s'ouvriraient à Arras le 1er juillet 1435. Ce fut en quelque
sorte l'assemblée des mandataires du monde chrétien; car l'on y vit
paraître tour à tour les cardinaux envoyés par le pape et le concile
de Bâle, pour offrir leur médiation, puis les ambassadeurs des rois
d'Angleterre, de France, de Sicile, de Navarre, de Portugal, de Chypre
et de Norwége, et ceux des ducs de Gueldre, de Bar, de Bretagne, de
Milan et de l'évêque de Liége, enfin les députés de Paris, que
rejoignirent successivement d'autres députés choisis par les communes
et les bonnes villes de Flandre, de Hainaut, de Hollande, de Zélande
et de Bourgogne. Le duc Philippe arriva lui-même à Arras le 28
juillet: le peuple le suivit jusqu'à son hôtel en le saluant de ses
acclamations. Peu de jours après, la duchesse de Bourgogne y fit
également son entrée, dans une riche litière, accompagnée de dames et
de damoiselles, montées sur leurs haquenées. De splendides joutes
eurent lieu en son honneur, et l'on remarqua, au milieu de toutes ces
fêtes, la tendance des Bourguignons et des Français à oublier leurs
dissensions. Les envoyés anglais s'en montraient peu satisfaits, et,
après quelques conférences, où tout confirma leurs prévisions, ils
quittèrent Arras le 6 septembre.
Quinze jours après leur départ, la paix fut signée entre le duc de
Bourgogne et les ambassadeurs de Charles VII.
Le roi de France, désavouant l'attentat de Montereau, en abandonnait
les auteurs aux recherches du duc Philippe, et promettait de faire
élever, au lieu même où succomba son père, une chapelle expiatoire.
Il lui cédait les comtés de Mâcon et d'Auxerre et la châtellenie de
Bar-sur-Seine, les villes et les châtellenies de Péronne, de Roye, de
Montdidier, de Saint-Quentin, de Corbie, d'Amiens, d'Abbeville, de
Doulens, de Saint-Riquier, de Crèvecœur, d'Arleux, de Mortagne, en ne
se réservant que le droit de les racheter pour quatre cent mille écus
d'or.
Il confirmait aussi les prétentions du duc Philippe sur le comté de
Boulogne et la seigneurie de Gien.
On y lisait, de plus, que le duc de Bourgogne serait, tant qu'il
vivrait, exempt de foi et d'hommage vis-à-vis du roi, et qu'aucun
traité ne serait conclu avec l'Angleterre sans qu'il en fût instruit.
Ainsi, après vingt ans de guerres, la dynastie des ducs de Bourgogne
se rapprochait de la maison royale de France où elle avait pris son
origine. La puissance qu'elle devait à son imprudente générosité
n'avait été dans ses mains qu'un instrument pour la précipiter dans
l'abîme des divisions et des guerres civiles. Lorsqu'elle consent à
lui tendre la main pour l'en retirer, sa puissance s'est de nouveau
accrue, et la réconciliation du feudataire avec son seigneur suzerain
n'est que son émancipation et la déclaration de son indépendance
vis-à-vis de tous.
Si la paix d'Arras fut accueillie avec joie par les Français et la
chevalerie bourguignonne jalouse des Anglais, les communes de Flandre
lui étaient moins favorables, parce qu'elles eussent désiré que cette
paix ne s'étendît pas seulement au roi de France et au duc de
Bourgogne, mais aussi au roi d'Angleterre: leur opinion, unanime à cet
égard, était si connue aux bords de la Tamise qu'on y avait cru
longtemps qu'elle suffirait pour éloigner le duc Philippe de tout
traité avec Charles VII. Dès le 14 février, le roi d'Angleterre avait
nommé des députés pour renouveler les traités avec la Flandre, et le
15 juillet, au moment où s'ouvraient les conférences d'Arras, il avait
chargé son oncle, l'évêque de Winton, de modifier les règlements de
l'étape des laines fixée à Calais, que les Flamands trouvaient trop
défavorables aux intérêts de leur commerce. Ces derniers efforts pour
ramener le duc de Bourgogne à ses engagements vis-à-vis des Anglais
devaient rester stériles: Philippe envoya un héraut à Henri VI pour
lui annoncer la paix d'Arras, et la nouvelle de sa défection causa une
grande sensation à Londres. Il n'était personne dans le conseil du roi
qui n'éclatât en injures contre lui. La même indignation régnait chez
le peuple, qui voulait massacrer tous les marchands flamands ou
brabançons, mais le roi donna des ordres pour qu'on les protégeât, et
permit au héraut du duc de se retirer.
Déjà les Anglais et les Bourguignons se considéraient comme ennemis.
Les Anglais arrêtaient sur mer les navires destinés aux Etats du duc
de Bourgogne. A leurs gros vaisseaux se mêlait une petite flotte
commandée par un banni de Gand; son nom était Yoens; ce nom-là était
déjà un défi: les historiens bourguignons l'accusent d'avoir déclaré
lui-même qu'il était «ami de Dieu et ennemi de tout le monde.» La
terreur qu'il inspirait s'accroissait de jour en jour, lorsqu'il périt
dans une tempête.
Les hostilités recommençaient en même temps sur les frontières de
l'Artois, où la garnison de Calais essaya d'escalader la forteresse
d'Ardres.
Ce fut dans ces circonstances que le duc de Bourgogne adressa à Henri
VI une longue lettre, dans laquelle il énumérait toutes les
entreprises dirigées contre ses sujets, notamment les tentatives des
Anglais, pour exciter en faveur de Jacqueline de Hainaut une révolte
en Hollande. Il avait résolu d'en tirer vengeance. Après une
discussion fort vive dans son conseil, le parti de la guerre l'avait
emporté et il avait été décidé qu'on assiégerait Calais.
C'était le meilleur moyen de changer le caractère de cette guerre aux
yeux de la Flandre et de l'y rendre populaire. En 1347, les communes
flamandes avaient cru détruire l'asile des pirates et la citadelle que
redoutaient les flottes commerciales de la Manche, en s'associant avec
zèle aux efforts d'Edouard III; mais elles avaient bientôt appris que
Calais, aux Anglais aussi bien qu'aux Français, resterait toujours une
position militaire menaçante pour leurs riches navires et les trésors
qu'elles confiaient aux vents et aux flots. Une vive jalousie n'avait
cessé de régner entre ce port et ceux de la Flandre: c'était ce
sentiment étroit, qui remontait par la tradition et par l'histoire
jusqu'aux souvenirs des batailles de Zierikzee et de l'Ecluse, qu'il
fallait opposer aux véritables besoins commerciaux du pays; pour y
parvenir plus aisément, Philippe adressa aux bourgeois de Gand,
toujours enclins aux résolutions impétueuses et passionnées, son
manifeste contre les Anglais de Calais.
Les échevins et les doyens avaient été convoqués. Le sire de Commines,
souverain bailli de Flandre, leur annonça d'abord que le duc de
Bourgogne s'était réconcilié avec Charles VII pour mettre un terme à
la misère et à la désolation qui régnaient dans tout le royaume,
désolation dont il avait été lui-même le témoin lorsque, revenant de
Bourgogne en Flandre, il vit les pauvres se disputer la chair des
chevaux morts pendant ce voyage. Il affirma que le duc avait invité le
roi d'Angleterre à envoyer des ambassadeurs à Arras, et qu'afin de
parvenir à la conclusion d'une paix générale, il avait tant fait qu'on
leur avait proposé le tiers, et le meilleur tiers, de la couronne de
France; mais les Anglais s'étaient éloignés sans vouloir prendre
d'engagement, et le roi d'armes de la Toison d'or qui avait été député
vers eux n'avait reçu aucune réponse. On l'avait retenu prisonnier; on
l'avait menacé de le noyer, en ajoutant à cette violation des usages
les plus sacrés des paroles insultantes. Le duc était d'ailleurs
pleinement instruit des projets hostiles des Anglais, qui traitaient
avec l'empereur, l'archevêque de Cologne, l'évêque de Liége et le duc
de Gueldre, et avaient même écrit aux villes de Hollande et de Zélande
pour leur faire espérer de grandes sommes d'argent si elles lui
refusaient leur secours. Le sire de Commines eut soin de rappeler aux
magistrats de Gand que plusieurs Flamands avaient été mis à mort à
Londres, et que les Anglais avaient arrêté des vaisseaux chargés de
marchandises de leur pays, en déclarant qu'ils feraient la guerre à
feu et à sang. «Quel que soit le désir de mon très-redouté seigneur de
vivre en paix, leur dit le sire de Commines, sa longanimité a atteint
les dernières limites, et puisqu'il a résolu de se défendre, il lui
semble qu'il ne peut le faire d'une manière plus utile qu'en enlevant
à ses ennemis la ville de Calais qui est son légitime patrimoine et
qui, également voisine de ses pays de Flandre et d'Artois, est pour
vous une cause de pertes innombrables. Il a remarqué que la prospérité
de la Flandre repose sur le commerce des draps, et que la laine
d'Angleterre est mise à si haut prix que tout profit est enlevé à nos
marchands, et que de plus, par une mesure qui entraîne la ruine de
notre monnaie, on vous fait payer deux florins pour un noble; enfin,
il a observé que les laines d'Espagne et d'Ecosse commencent à égaler
celles d'Angleterre et à être aussi recherchées. Mon très-redouté
seigneur, éclairé sur les desseins coupables des Anglais, et prenant
en considération l'accroissement de son peuple et la décadence du
commerce et de la prospérité publique, menacés de nouveaux désastres,
veut donc, comme bon prince et comme bon pasteur, chasser le loup loin
de ses brebis. Par la grâce de Notre-Seigneur et avec l'aide des
bonnes gens de la ville de Gand, son intention est de reconquérir son
héritage et de convoquer dans ce but tous ses bons sujets; c'est
pourquoi il vous prie, sur la foi et le serment que vous lui devez, de
vouloir bien l'aider: ce qui sera le plus grand plaisir et le plus
agréable service que vous lui fîtes jamais. Il vous exhorte à suivre
les traces de vos prédécesseurs qui plusieurs fois ont ainsi servi
honorablement les siens, notamment à Pont-à-Choisy, en Brabant, en
Vermandois, et ailleurs. Veuillez remarquer que la ville de Calais
touche à votre pays et qu'elle appartient à l'ancienne Flandre. Songez
aux dommages qu'elle cause à la Flandre, et montrez votre affection
pour notre très-redouté seigneur. Il a déjà fait connaître sa
puissance en s'emparant d'un grand nombre de villes à deux cents
lieues de vos frontières et jusqu'aux bords du Rhône; mais si les
Anglais conservent Calais, ce sera un grand déshonneur pour lui et
pour vous: si, au contraire, vous vous empariez de Calais, ce serait
fort à son honneur et au vôtre. Il en serait mémoire aussi longtemps
que durerait le monde, et les chroniques rappelleraient votre gloire;
mais si vous pensiez qu'une somme d'argent contenterait notre
très-redouté seigneur, sachez bien que rien n'est moins vrai, car il
aime mieux vous voir l'aider que de recevoir de vous un million d'or.»
A ces mots le duc se leva: «Mes bonnes gens, ajouta-t-il, tout ce
qu'on vous a dit est vrai; je vous prie de m'aider à reconquérir mon
héritage, et vous me ferez le plus grand plaisir et service que vous
puissiez jamais me faire, et je le reconnaîtrai toute ma vie.»
Le lendemain, le duc se rendit, à midi, à la loge des foulons, où l'un
des pensionnaires de la ville lui adressa ce discours: «Très-cher
seigneur, les trois membres de la ville de Gand se sont réunis, chacun
au lieu ordinaire de ses assemblées, et ils ont décidé, sur la requête
qui nous a été faite hier par monseigneur notre souverain bailli de
Flandre, qu'ils vous rendraient cette réponse qu'avec l'aide de Dieu
et celle de vos autres sujets et amis, ils vous aideront à reconquérir
votre patrimoine, et à cet effet ils vous offrent leurs corps et leurs
biens.»
Ainsi prévalait la politique adroite et insinuante du duc; tant il est
vrai que, pour faire adopter au peuple ce qui est le plus contraire à
ses véritables intérêts, il suffit de le déguiser sous la feinte
apparence d'une pensée nationale ou d'un sentiment patriotique. De
toutes parts, les villes et les communes de la Flandre, oubliant les
liens commerciaux qui depuis quatre siècles les unissaient aux
Anglais, se préparaient à les combattre, et beaucoup de bourgeois
croyaient imprudemment devoir saisir cette occasion de montrer à tous,
et surtout au duc, combien ils étaient bien pourvus d'armes, de
machines et d'habillements de guerre.
Dès le 14 mai, mille Anglais, qui avaient quitté Calais pour aller
piller les campagnes de Bourbourg, de Bergues et de Cassel, avaient
mis le siége devant l'église de Looberghe, où un grand nombre de
laboureurs s'étaient réfugiés avec leurs familles. Le désespoir
animait le courage de ces malheureux, et une pierre lancée du haut du
clocher tua un banneret ennemi. La colère des Anglais redoubla: ils
firent apporter de la paille et du bois, et le feu pénétra de toutes
parts dans la nef. Là se pressaient autour de l'autel les femmes et
les enfants. Une clameur lamentable retentit sous les ogives
embrasées; puis, toutes ces voix plaintives s'affaiblirent et se
turent, et le silence de la mort apprit bientôt aux combattants,
retranchés dans la tour, que le père ne reverrait plus sa fille, que
le fils ne retrouverait plus sa mère; mais pas un d'entre eux ne
songea à implorer la clémence d'un vainqueur cruel et irrité, et à
mesure que l'incendie se développait, le tocsin résonnait avec plus
d'énergie. Les défenseurs de Looberghe avaient signalé à l'ouest, vers
les bords de la Peene, une troupe nombreuse d'habitants de la vallée
de Cassel, réunie par Philippe de Longpré et Thierri d'Hazebrouck, qui
s'approchaient rapidement pour les secourir. Ce dernier espoir de
salut ne devait pas tarder à s'évanouir. A peine le combat
s'était-il-engagé qu'un puissant renfort arriva aux Anglais, et les
deux chevaliers qui s'étaient vantés de les chasser donnèrent
l'exemple de la fuite, tandis qu'un dernier cri s'élevait au haut du
clocher de Looberghe, du sein des flammes qui venaient de l'atteindre.
Cependant les Gantois pressaient leurs armements. Ils avaient ordonné
que tous ceux qui relevaient de leur ville déclarassent leurs noms et
se pourvussent d'armes, sous peine de perdre leur droit de
bourgeoisie. Toutes les querelles particulières furent suspendues, et
l'on ajourna l'exécution des jugements qui imposaient des pèlerinages
à quatorze jours après la fin de l'expédition. On fixa également le
contingent de chacun dans l'armée que Gand avait promise au duc et
dans les dépenses qu'elle entraînerait. Chaque homme devait avoir une
lance ou, au moins, deux maillets de plomb ou de fer. Les paysans
avaient reçu l'ordre de fournir un si grand nombre de chariots, qu'il
dépassait d'un tiers celui qu'on avait réuni pour la célèbre
expédition de 1411; mais comme ils s'y montraient peu disposés, on les
menaça de les y faire contraindre par la milice municipale des
Chaperons-Blancs, qui conservait encore son ancienne célébrité. A
Bruges et dans les autres parties de la Flandre, les mêmes préparatifs
avaient lieu et suspendaient les travaux des métiers et du labourage.
Vers les premiers jours de juin, le duc se rendit à Gand et y passa en
revue, au marché du Vendredi, les connétablies des bourgeois, auxquels
s'était réuni le contingent des cent soixante et douze paroisses du
pays d'Alost, et celui des puissantes communes de Grammont, de Ninove,
de Boulers, de Sotteghem, d'Ecornay, de Gavre, de Rode et de Renaix.
Le duc accompagna les Gantois jusqu'aux portes de la ville; le premier
jour, ils firent halte à Deynze. De là ils poursuivirent leur route,
et on ne put les empêcher de brûler le château de Thierri
d'Hazebrouck, qu'ils accusaient de la défaite des habitants de Cassel
à Looberghe.