Philippe se hâta de marcher vers la Flandre avec l'armée qu'il avait

réunie pour combattre le Dauphin. A son approche les troubles

s'apaisèrent. Il ramenait le sire de Roubaix, et fit annuler toutes

les sentences prononcées par la commune de Gand dans un procès si

grave et qui le touchait de si près.

A peine était-il arrivé dans nos provinces qu'il apprit que le vieux

roi Charles VI venait de suivre sa fille et son gendre dans la tombe.

Le peuple, victime de ses propres malheurs, le pleura: il semblait

appeler de ses vœux le jour où la mort viendrait aussi l'arracher aux

misères de ce siècle. Tandis que le cri des hérauts d'armes: «Longue

vie à Henri, roi d'Angleterre et de France, notre souverain seigneur!»

s'élevait sous les voûtes de Saint-Denis, près de la tombe où reposait

Duguesclin, un moine de cette célèbre abbaye portait en Auvergne la

couronne royale. Charles VII n'était roi qu'à Bourges; mais il avait

pour lui, à défaut de l'autorité ou de la force, le droit héréditaire

qui offrait à la France ses plus glorieux souvenirs et ses dernières

espérances.

Le duc de Bourgogne n'avait point paru aux funérailles de Charles VI,

à la grande indignation du peuple étonné de ne voir que des Anglais

autour du cercueil du roi de France. Regrettant peu Charles VI,

redoutant encore moins le monarque proscrit de Bourges, Philippe se

confiait dans sa fortune: il voyait chaque jour s'accroître son

influence et son autorité. Le duc de Bedford lui cédait les

châtellenies de Péronne, de Roye, de Montdidier, de Tournay, de

Mortagne et de Saint-Amand, et se rendait à Amiens pour épouser sa

sœur, Anne de Bourgogne; en même temps une autre de ses sœurs,

Marguerite, veuve du duc de Guyenne, était promise au comte de

Richemont, frère du duc de Bretagne, et à cette occasion les ducs de

Bourgogne, de Bedford et de Bretagne se liaient par une alliance plus

étroite, jurant de s'aimer comme frères et de se secourir

mutuellement.

La Flandre, un instant calmée par la présence du duc suivi de ses

hommes d'armes, redevient inquiète et agitée dès qu'il est parti pour

la Bourgogne. Un événement fortuit et étrange semble même y réveiller

un instant de nouvelles séditions. Une dame, accompagnée d'un valet et

revêtue du simple costume des pèlerins, descend à Gand dans une

hôtellerie: «Vous avez passé cette nuit près d'une des plus illustres

princesses de France,» dit-elle le lendemain à une jeune fille qui a

veillé près d'elle. Cette parole est immédiatement répétée de rue en

rue, de quartier en quartier; on assure que cette dame n'est autre que

la duchesse de Guyenne, sœur du duc: le bailli accourt aussitôt près

d'elle et l'interroge: elle avoue qu'elle est Marguerite de Bourgogne

et qu'elle a fui en Flandre pour ne pas être contrainte à accepter un

époux d'un rang bien inférieur à celui du duc de Guyenne, qui le

premier avait obtenu sa main. Bien qu'elle ne parle qu'allemand, ses

discours n'excitent aucune méfiance. On la conduit solennellement à

l'hôtel de Ten Walle, et Jean Uutenhove lui présente de somptueux

joyaux pour remplacer les pieuses coquilles et le bourdon de palmier.

Peu après, des députés des échevins de Gand allèrent annoncer au duc

l'arrivée de sa sœur dans leur ville: il fallut pour les détromper

que Philippe leur montrât Marguerite dont les noces avec le comte de

Richemont allaient être célébrées à Dijon. Dès ce moment, la fausse

duchesse de Guyenne se vit abandonnée de tous ses partisans; elle

essaya vainement de prétendre, tantôt qu'elle était la fille du roi de

Grèce, tantôt qu'elle était chargée d'offrir au duc de Bourgogne la

fille du roi de Bohême; on sut bientôt que c'était une religieuse de

Cologne, échappée de son couvent: on l'attacha pendant trois jours au

pilori, puis elle fut enfermée au château de Saeftinghen.

L'agitation avait à peine cessé dans la ville de Gand quand de graves

discussions qui touchaient à sa prospérité commerciale l'y ranimèrent

plus vivement. Les habitants d'Ypres, suivant l'exemple qu'avaient

donné les Brugeois sous Louis de Male en creusant la _Nouvelle Lys_

(_de Nieuwe Leye_), avaient à diverses reprises, en vertu d'une charte

de Robert de Béthune, approfondi l'Yperleet et les cours d'eau qui

leur permettaient de naviguer vers Dixmude et l'ancien golfe de

Sandhoven, et de là vers Bruges et Damme par un canal qui se joignait

à une petite rivière au nord de Schipsdale, ce qui les affranchissait

des périls d'une traversée difficile par mer de Nieuport jusqu'à

l'Ecluse. Grâce à ces travaux, le nombre des barques qui

transportaient sur l'Yperleet les vins et les denrées devenait chaque

jour plus considérable, lorsqu'on vit au port de Damme des bateliers

gantois s'opposant par la force au départ des barques yproises. On

disait que la ville de Gand avait déclaré que, dussent tous ses

citoyens périr dans la lutte, elle ne permettrait jamais qu'on

transformât en voies commerciales d'obscurs ruisseaux qui ne devaient

que porter à la mer les neiges de l'hiver et les inondations de

l'automne. A défaut du Zwyn qui ouvrait aux flottes des rives

éloignées les comptoirs des dix-sept nations de Bruges, Gand

revendiquait pour ses deux rivières le monopole du commerce intérieur.

A Bruges, l'étape des laines d'Angleterre, d'Ecosse ou d'Espagne; à

Gand, l'étape des blés de l'Artois et de la Picardie; à Ypres, le

développement des métiers qui des sacs de laine font sortir les draps

précieux. Depuis qu'Ypres a senti la vie industrielle se glacer dans

les vastes artères de ses longues rues, de ses immenses faubourgs, il

ne reste en Flandre que deux grandes cités, Gand et Bruges. Toute

modification au système des fleuves et des canaux doit rompre

l'équilibre si difficile à maintenir entre des ambitions trop souvent

rivales. Gand a rêvé la conquête de la puissance maritime par les eaux

de la Lieve. Un autre jour, Bruges profita de l'avarice de Louis de

Male pour la menacer dans le monopole de la navigation intérieure;

mais Gand protesta par la voix éloquente de Jean Yoens. Le même

mouvement se reproduit au mois de mars 1422 (v. st.). On ne pouvait

souffrir, s'écriaient les Gantois, qu'on embarquât à Damme, pour

Ypres, les vins de la Rochelle destinés aux bourgeois d'Aire et de

Saint-Omer, et surtout, ce qui était bien plus grave, qu'on chargeât à

Ypres pour Damme les blés de Lille et de Béthune, exposés en vente au

marché de Warneton. Les marchands étrangers n'auraient-ils pas émigré

dans la cité d'Ypres, reine déchue de l'industrie qui cherchait à se

relever en usurpant l'étape des blés, ce légitime privilége d'une

autre cité assise aux bords de l'Escaut et de la Lys?

La sentence du duc de Bourgogne, qui restreignit la navigation de

l'Yperleet aux besoins de l'approvisionnement de la ville d'Ypres,

calma les habitants de Gand. Les bourgeois d'Ypres ne jugeaient pas

toutefois que le duc eût le droit de la prononcer, puisque à leur avis

elle était en opposition avec leurs priviléges. Ils adressèrent un

acte d'appel au parlement de Paris, et des échevins se rendirent à

Lille pour le signifier à leur souverain seigneur. Leur langage fut

rude, fier, moins dicté par le respect que par le sentiment de leurs

franchises outragées, et en sortant de l'audience du duc ils

trouvèrent le sire de Roubaix qui mit la main sur eux et les conduisit

au château de Lille. C'était une nouvelle violation des priviléges des

bourgeois des villes flamandes, qui ne pouvaient être arrêtés et jugés

que par leurs propres magistrats. Les députés de Bruges et du Franc

intervinrent: il fallut relâcher les prisonniers, et le duc engagea

vainement les Yprois à renoncer à leur appel. Les mandataires de la

cité mécontente le suivirent à Paris; des négociations y furent

entamées, mais plusieurs mois s'écoulèrent avant que le cours de la

justice fût rétabli à Ypres, où selon l'ancien usage la juridiction

exercée au nom du prince avait été suspendue le jour où il avait

méconnu les droits de la commune.

D'autres événements vinrent troubler la confiance que le duc plaçait

dans son alliance avec les Anglais. Jacqueline de Hainaut avait obtenu

un bref de divorce de l'anti-pape Benoît XIII et en avait profité pour

épouser Humphroi, duc de Glocester, l'un des oncles du jeune roi Henri

VI. A sa prière le duc de Glocester avait réuni cinq mille

combattants, et il venait de débarquer à Calais avec le dessein avoué

d'aller rétablir en Hainaut l'autorité de Jacqueline. Ce fut en vain

que le duc de Bedford interposa sa médiation. Jacqueline, craignant

qu'il ne reçût des conseils hostiles du duc Philippe, la repoussa et

s'avança jusqu'à Mons. Une députation des échevins du Franc avait paru

à Calais afin d'obtenir que les Anglais respectassent les frontières

de la Flandre.

Philippe s'était rendu en Bourgogne pour épouser Bonne d'Artois,

comtesse d'Eu et de Nevers, dont les Etats tentaient son ambition.

Lorsqu'il apprit l'entreprise de Jacqueline, il fit parvenir un

mandement à tous ses gens d'armes de Flandre et d'Artois pour qu'ils

soutinssent le duc de Brabant contre les attaques du duc de Glocester

(20 décembre 1424). Philippe répond aux plaintes du prince anglais en

lui adressant le 3 mars un défi en champ clos, corps contre corps. Le

duc de Glocester l'accepte et demande que le duel ait lieu sans plus

de retard le 24 avril, jour consacré à saint George, protecteur des

luttes chevaleresques; mais c'est avec la plupart des hommes d'armes

anglais qu'il regagne l'Angleterre où il veut, dit-il, se préparer au

combat singulier qui a été résolu.

Jacqueline restait seule avec son héroïque énergie au milieu des

périls qui l'environnaient. Les intrigues de la vieille comtesse de

Hainaut, les menaces des ducs de Brabant et de Bourgogne,

qu'encourageait la timide neutralité de l'Angleterre, triomphèrent

aisément du dévouement et de la fidélité de ses partisans. La jeune

princesse se vit bientôt enfermée dans la ville de Mons, sans que le

duc de Glocester cherchât à la délivrer: quand dans une dernière

démarche tentée à l'hôtel de ville pour ranimer le zèle des bourgeois

elle n'aperçut autour d'elle que des signes de trahison, elle

s'abandonna à son sort et permit au sire de Masmines et à André Vilain

de l'emmener prisonnière à Gand dans le palais du duc de Bourgogne (13

juin 1425). A peine y était-elle arrivée toutefois qu'elle profita de

l'heure du souper de ses gardiens pour s'enfuir, habillée en homme,

jusqu'à Anvers, d'où elle gagna Breda. Jacqueline de Bavière pouvait

emprunter les vêtements d'un autre sexe sans que la faiblesse du sien

se révélât sous ce déguisement; mais rien ne pouvait la soustraire aux

volontés implacables du duc de Bourgogne. Après une longue lutte

soutenue avec courage, Jacqueline, abandonnée des siens et trahie en

Angleterre, se vit réduite à céder au vainqueur tous ses Etats

héréditaires de Hainaut, de Hollande, de Zélande et de Frise.

Au moment où Philippe, parvenu au but de tous ses efforts, consolide

son alliance avec les Anglais, qui s'emparent tour à tour de toutes

les villes de la Loire, le hasard, un prodige, selon les Dauphinois,

une grossière imposture, selon les Anglais, vient renverser tous les

desseins formés et mûris par la politique la plus habile. Sur les

marches de la Champagne et de la Lorraine paraît une jeune fille de

dix-sept ans qui annonce que Dieu l'a choisie pour délivrer la France.

A sa vue le courage des Anglais s'évanouit, et la blanche bannière

d'une vierge sème la terreur parmi les épais bataillons des vainqueurs

bardés de fer. Ils lèvent précipitamment le siége d'Orléans. Ils

abandonnent Jargeau et sont vaincus à Patay. C'est en vain que les

chefs anglais essayent de rallier leurs hommes d'armes et multiplient

les ordres les plus sévères _de fugitivis ab exercitu quos

terriculamenta Puellæ animaverant, arrestandis_.

Bien que la plupart des conseillers de Charles VII jugeassent

imprudent de s'éloigner de la Loire, Jeanne _la Pucelle_ avait déclaré

qu'elle voulait le conduire dans la cité de Reims pour qu'il y reçût

l'onction royale, et ce fut de Gien qu'elle écrivit «aux loiaux

Franchois de la ville de Tournay» pour leur faire part de ses

victoires et les inviter à se rendre au sacre «du gentil roy Charles»

à Reims.

Tournay, qui même sous la domination de Charles-Quint conserva ses

priviléges de ville française, méritait par son dévouement les faveurs

dont les rois de France ne cessèrent de la combler. Sa charte

communale était l'œuvre de Philippe-Auguste; elle reçut de nouvelles

franchises de Philippe le Bel et sauva peut-être la monarchie sous

Philippe de Valois. Charles VII, qui avait confirmé ses priviléges en

la déclarant la plus ancienne cité du royaume, n'avait rien négligé

pour s'assurer la fidélité de ses habitants: il avait augmenté

l'autorité de leurs jurés en leur permettant de supprimer les aides,

les accises et les taxes foraines; il leur avait même adressé une

déclaration par laquelle il s'engageait par serment à ne jamais

consentir à ce qu'ils fussent séparés de la couronne de France, et

l'on avait vu en 1424, malgré la défense des magistrats, le peuple s'y

armer pour le secourir, en se réunissant sous trente-six bannières qui

représentèrent désormais les diverses classes des métiers appelées à

l'autorité élective. Charles VII avait reconnu ce nouveau témoignage

de zèle des bourgeois de Tournay en leur confirmant, à l'exemple de

Charles VI, le privilége d'être les gardiens de la personne royale en

temps de guerre, privilége qu'ils avaient obtenu à la bataille de

Cassel. Il les avait aussi autorisés, en 1426, à ajouter à leurs

insignes municipaux l'écu royal d'azur aux trois fleurs de lis d'or,

«parce que, dit-il dans une de ses chartes, au temps de ces guerres

lamentables, lorsque nostre seigneur et père estoit ès mains de ses

ennemis et des nostres, ils ont esté toujours tout disposez de vivre

et mourir avecques nous, laquelle chose tant méritoire sera à leur

perdurable loenge.» En 1429, la lettre de Jeanne d'Arc fut reçue avec

enthousiasme aux bords de l'Escaut. Le 9 juillet, toutes les bannières

s'assemblèrent pour délibérer, et les députés des bourgeois de

Tournay, pleins de foi dans la parole de cette bergère guidée par des

voix célestes, oublièrent, pour lui obéir, qu'ils avaient à traverser,

au milieu de mille périls, des provinces soumises aux Anglais pour se

rendre dans une ville qu'ils occupaient encore.

Ils ne s'étaient point trompés. Le 17 juillet, ils assistèrent à Reims

au sacre de Charles VII, et le même jour Jeanne d'Arc écrivit au duc

de Bourgogne une lettre où elle l'exhortait à faire la paix et à se

réunir au roi de France contre les Sarrasins qui faisaient chaque jour

en Orient de nouveaux progrès. C'était en vain que Gui, bâtard de

Bourgogne, frère du duc, les sires de Roubaix et de Rebecque, et

d'autres chevaliers de Flandre et de Hainaut, étaient allés combattre

les infidèles. Le roi de Chypre venait de tomber en leur pouvoir, et

le bruit courait qu'une lettre menaçante du soudan était parvenue aux

princes chrétiens.

Les intérêts politiques du duc de Bourgogne semblaient en ce moment

l'engager à se montrer favorable aux nobles et pacifiques remontrances

de l'héroïne inspirée dont la gloire avait justifié la mission. Si

Charles VII devait chasser les Anglais de tout le territoire qu'ils

occupaient en France, il était urgent de traiter avec lui avant que sa

victoire fût complète; car le jour où l'appui des Bourguignons serait

devenu inutile, Philippe eût perdu le droit d'en fixer lui-même les

conditions et le prix. On remarquait d'ailleurs qu'il était moins

dévoué aux Anglais depuis la malencontreuse expédition du duc de

Glocester, et de nouveaux différends venaient de s'élever dans le pays

de Cassel, où les députés des communes dépouillées de quelques

priviléges interjetaient appel au parlement de Paris, en se plaçant

sous la protection de l'évêque de Térouane, chancelier du roi Henri

VI.

Ce fut dans ces circonstances qu'une ambassade, conduite par

l'archevêque de Reims, vint offrir au nom de Charles VII la réparation

de l'attentat de Montereau, la concession de nouveaux domaines et la

promesse d'être désormais affranchi de tout lien de vassalité pour

ceux qui formaient l'héritage de Jean sans Peur. Philippe eût aisément

accepté ces propositions, mais elles rencontraient une vive opposition

dans les villes flamandes qui ne voulaient point se séparer des

Anglais. L'évêque de Tournay et le sire de Lannoy furent chargés par

le duc de Bedford de ne rien négliger pour maintenir le traité de

Troyes. La duchesse de Bedford, Anne de Bourgogne, princesse

conciliante et habile qui avait toujours exercé une grande influence

sur l'esprit de son frère, intervint aussi et réussit à l'amener avec

elle à Paris, où le prince anglais, fidèle aux derniers conseils de

Henri V, abdiqua la régence pour en investir le duc de Bourgogne.

Monstrelet assure que Philippe n'accepta que malgré lui, et pour se

rendre aux prières des Parisiens, cette délégation d'une autorité

provisoire, faite au nom du roi d'Angleterre, si honteuse pour

l'arrière-petit-fils du roi Jean: il la conserva peu de temps. Devenu

veuf de Bonne d'Artois, il était impatient de retourner à Bruges pour

les fêtes du mariage qu'il venait de conclure avec Isabelle de

Portugal.

La cérémonie des noces avait été célébrée le 7 janvier 1429 (v. st.),

à l'Ecluse. Le lendemain, la duchesse de Bourgogne arriva aux portes

de Bruges, où se pressait une immense multitude de bourgeois et

d'hommes du peuple. Une riche litière l'y attendait; elle s'y plaça

seule et assise de côté, selon l'usage de France. Les seigneurs

portugais, flamands ou bourguignons la suivaient à pied: mais ils se

voyaient sans cesse arrêtés par la foule avide de contempler ce

spectacle, et deux heures s'écoulèrent avant qu'ils eussent traversé

la ville; toutes les rues étaient tapissées de drap vermeil; toutes

étaient occupées par les corps de métiers dont les trompettes

d'argent entonnaient de joyeuses fanfares. Sur la place du Marché on

avait élevé, des deux côtés, de riches échafauds qui étaient chargés

de spectateurs; de là jusqu'au palais du duc étaient rangés les

archers et les arbalétriers.

La duchesse de Bedford vint recevoir Isabelle et la conduisit dans la

chapelle. Lorsque le service divin fut terminé, les dames changèrent

de costume et revêtirent des habits qui, par leur éclat, surpassaient

encore ceux qu'elles venaient de quitter. Les infants de Portugal

conduisirent la mariée dans la grande salle: la duchesse de Bedford

tarda peu à s'y rendre. Le duc y parut aussi, mais dès qu'il eut salué

les dames il se retira. Aussitôt après son départ commença le banquet:

à la première table s'assirent la duchesse Isabelle, la duchesse de

Bedford, l'infant don Ferdinand, les évêques d'Evora et de Tournay, et

la dame de Luxembourg; à la seconde, les autres dames. L'évêque de

Liége, les sires d'Antoing, d'Enghien et de Luxembourg, et le comte de

Blanckenheim, suivis de vingt et un chevaliers vêtus de robes

magnifiques toutes semblables, escortaient les mets jusqu'à la

première table. Il y avait autant de plats que de convives, autant

d'entremets que de mets. Ici c'était un grand château de quatre tours

où flottait la bannière du duc; plus loin une vaste prairie où l'on

avait représenté une dame qui guidait une licorne; enfin parut un

énorme pâté où se tenait un mouton vivant à laine bleue, aux cornes

dorées, qui sauta dehors légèrement, et au même moment on en vit

sortir une bête sauvage qui courut sur l'appui du banc qu'occupaient

les dames, et les réjouit par ses tours et ses ébats. On avait chargé

de ce soin un bateleur nommé Hanssens, le plus adroit qu'on connût.

Après le banquet, les dames changèrent de nouveau d'habits et

dansèrent jusque fort avant dans la nuit.

Pendant les quatre jours suivants, il y eut des joutes sur la place du

Marché. Le samedi et le dimanche on y rompit quelques lances, selon

l'usage de Portugal.

Au milieu de ces fêtes, le roi d'armes de Flandre, solennellement

entouré de ses hérauts, proclama le nouvel ordre de chevalerie que le

duc avait résolu de fonder, à l'imitation de celui de la maison de

Saint-Ouen. «Or oyez, princes et princesses, seigneurs, dames et

damoiselles, chevaliers et escuyers! très-haut, très-excellent et

très-puissant prince, monseigneur le duc de Bourgongne, comte de

Flandre, d'Arthois et de Bourgongne, palatin de Namur, faict sçavoir

à tous: que pour la révérence de Dieu et soutenement de notre foi

chrestienne, et pour honorer et exhausser le noble ordre de

chevalerie, et aussi pour trois causes cy-après déclarées: la

première, pour faire honneur aux anciens chevaliers qui par leurs

nobles et hauts faicts sont dignes d'estre recommandés; la seconde,

afin que ceulx qui de présent sont puissants et de force de corps et

exercent tous les jours les faicts appartenants à la chevalerie, aient

cause de les continuer de mieulx en mieulx; et la tierce, afin que les

chevaliers et gentilshommes qui verront porter l'ordre dont cy-après

sera toute honneur à ceulx qui le porteront, soient meus de eulx

employer en nobles faicts et eulx nourrir en telles mœurs que par

leurs vaillances ils puissent acquérir bonne renommée et desservir en

leur temps d'estre eslus à porter la dicte ordre: mon dict seigneur le

duc a emprins et mis sus une ordre qui est appelée la Toison d'or,

auquel, oultre la personne de monseigneur le duc, a vingt-quatre

chevaliers de noms et d'armes et sans reproche, nés en léal mariage;

c'est à savoir, messire Guillaume de Vienne, messire Régnier Pot,

messire Jean de Roubaix, messire Roland d'Uutkerke, messire Antoine de

Vergy, messire David de Brimeu, messire Hugues de Lannoy, messire Jean

de Commines, messire Antoine de Toulongeon, messire Pierre de

Luxembourg, messire Jean de la Trémouille, messire Gilbert de Lannoy,

messire Jean de Luxembourg, messire Jean de Villiers, messire Antoine

de Croy, messire Florimond de Brimeu, messire Robert de Masmines,

messire Jacques de Brimeu, messire Baudouin de Lannoy, messire Pierre

de Beaufremont, messire Philippe de Ternant, messire Jean de Croy et

messire Jean de Créquy, et mondict seigneur donne à chacun d'eulx un

collier faict de fusils auquel pend la Toison d'or.»

La noble maison de Saint-Ouen n'existe plus. L'ordre de la Toison

d'or, en passant à la postérité, est devenu un objet de contestation

entre les descendants de Charles-Quint: dernier souvenir des liens qui

unissaient leurs ancêtres à la Flandre.

De Bruges, Philippe se rendit à Gand et de là, après avoir calmé à

Grammont une sédition contre le bailli (c'était un sire d'Halewyn), il

se dirigea vers Arras où eurent lieu d'autres joutes au mois de mars.

Les premiers jours du printemps étaient arrivés: la guerre recommença

avec une nouvelle vigueur. Une nombreuse armée reçut l'ordre d'aller

assiéger Compiègne, occupé par les Dauphinois. Le duc y conduisit avec

lui Jean de Luxembourg, les sires de Créquy, de Lannoy, de Commines,

de Brimeu, tous chevaliers de l'ordre de la Toison d'or.

Histoire de Flandre (T. 3/4) · 第 11 / 25 段