Jean sans Peur n'avait qu'un fils. Il s'appelait Philippe comme le

premier duc de Bourgogne de la maison de Valois, et avait épousé

Michelle de France, fille de Charles VI. Bien qu'il fût encore fort

jeune et d'une santé affaiblie par des fièvres fréquentes, une

habileté froide et calme, prudente jusqu'à la ruse, persévérante

jusqu'au courage, l'avait fait surnommer Philippe _l'Asseuré_. Il se

trouvait à Gand lorsqu'on y vit arriver deux messagers envoyés par le

sire de Neufchâtel, qui s'était retiré à Bray après l'entrevue du 10

septembre 1419. Jean de Thoisy, évêque de Tournay, et le sire de

Brimeu l'instruisirent aussitôt de la fin tragique du duc Jean. Les

chroniqueurs rapportent que sa douleur fut extrême: elle se révéla par

des transports de fureur qui semèrent l'effroi parmi tous ceux qui

l'entouraient. Les yeux lui roulaient dans la tête, ses dents

claquaient convulsivement, ses pieds se roidissaient sans qu'il pût

faire un pas, et déjà ses lèvres, devenues noires et livides,

semblaient se glacer; pendant une heure, on le crut mort: il ne revint

à lui que pour lancer à la jeune duchesse de Bourgogne ces paroles:

«Michelle, votre frère a tué mon père!» Sinistre anathème que

l'infortunée princesse devait accepter comme une sentence de mort.

Cependant, dès que ce violent accès de désespoir se fut un peu calmé,

il appela de Bruges à Gand l'orateur de la faction des Legoix, le

célèbre carme Eustache de Pavilly, qui avait succédé à toute

l'influence du cordelier Jean Petit; il le pria de l'aider de ses

conseils et résolut immédiatement de se préparer à la guerre. Tandis

qu'il ordonnait aux membres des Etats de se réunir, il se rendait

lui-même dans toutes les villes de la Flandre, à Bruges, à Lille, à

Courtray, à Deynze, à Termonde, pour réclamer, en échange de ses

serments, des armements et des subsides.

La plupart des nobles montrèrent un grand zèle; les uns étaient les

descendants de ces chevaliers bourguignons qui avaient accompagné

Philippe le Hardi, ou les fils des _Leliaerts_ fidèles à Louis de

Male; les autres d'obscurs courtisans qui avaient acquis, «moyennant

finance,» des distinctions et des titres qu'on allait bientôt refuser

aux plus illustres bourgeois des cités flamandes; mais cet

enthousiasme ne s'étendait pas plus loin: la Flandre continuait à

rester étrangère aussi bien aux passions qu'aux sanglantes querelles

de ses princes, et lorsque le nouveau duc de Bourgogne arriva aux

portes de Bruges, il se vit réduit à s'arrêter pendant quatre heures

au château de Male, afin d'obtenir de la commune qu'il lui fût permis

de ramener avec lui quelques magistrats qu'elle avait autrefois

exilés; sa médiation, quoique protégée par les souvenirs de son récent

avénement, resta stérile, et dès les premiers jours de son règne il

apprit, en se séparant de ses amis pour aller jurer de respecter les

franchises et les libertés du pays, combien était vif et énergique le

sentiment national qui veillait à leur défense.

Philippe ne pouvait songer à aborder en ce moment cette lutte contre

la puissance des communes flamandes qui devait remplir la plus

importante période de sa vie: son premier soin allait être de montrer,

en vengeant la mort de son père, qu'il était digne de recueillir avec

l'héritage de ses Etats celui de l'influence qu'il exerçait en France.

Dès le 7 octobre il s'était rendu à Malines, où les ducs de Brabant et

de Bavière, Jean de Clèves et la comtesse de Hainaut avaient renouvelé

avec lui les anciennes alliances conclues par Jean sans Peur, et en se

dirigeant vers Arras, il avait reçu à Lille Philippe de Morvilliers,

président du parlement, chargé de lui annoncer que la ville de Paris

avait juré entre les mains du comte de Saint-Pol de combattre les

ennemis de son père et de le soutenir de tous ses efforts pour qu'il

dirigeât le gouvernement. Les plus puissantes villes du nord de la

France avaient suivi l'exemple de la capitale émue par les bruits qui

accusaient les Dauphinois du complot de Montereau, et Philippe,

investi dès ce moment de l'autorité suprême, leur avait mandé qu'elles

envoyassent le 17 octobre leurs députés à Arras.

Vingt-quatre évêques et abbés s'étaient réunis dans cette ville pour

célébrer les obsèques solennelles de Jean sans Peur. Maître Pierre

Flour, inquisiteur de la foi dans le diocèse de Reims, crut devoir y

prononcer un discours dans lequel il engagea pieusement le jeune

prince à laisser la tâche de punir ceux qui avaient répandu le sang de

son père à la justice céleste, qui est plus sûre et plus sévère que

celle des hommes. Il croyait, ajoutait-il, que dans des circonstances

qui pouvaient être si fécondes en résultats désastreux, il ne lui

était pas permis, sans être coupable vis-à-vis de Dieu, de tenir plus

longtemps cachées ces grandes vérités qui ordonnent au chrétien

d'oublier et de pardonner. A ces nobles paroles, le duc se troubla et

dissimula si peu sa colère qu'il exigea que le prédicateur s'excusât

humblement de son éloquence et de son zèle à accomplir les devoirs de

son ministère. Quatre jours après, il annonça à l'assemblée réunie à

Arras qu'il traitait avec l'Angleterre, et «que cette alliance faite,

en toute criminelle et mortelle aigreur, il tireroit à la vengeance du

mort si avant que Dieu lui vouldroit permettre et y mettroit corps et

âme, substance et pays, tout à l'aventure et en la disposition de

fortune.»

Le jeune duc de Bourgogne s'était hâté d'offrir à Henri V plus qu'il

ne demandait au Dauphin lui-même: il avait envoyé successivement près

de lui l'évêque d'Arras, Gilbert de Lannoy, Jean de Toulongeon, Simon

de Fourmelles, Guillaume de Champdivers, les sires d'Uutkerke et de

Brimeu. Ils devaient à tout prix s'assurer son alliance, et dès le 12

octobre ils avaient conclu un traité qui favorisait les rapports

commerciaux de la Flandre et de l'Angleterre: c'était le préliminaire

de toutes les négociations: elles se prolongèrent sur des questions

plus importantes, sur les conditions que la brillante royauté de Henri

V voulait faire imposer par le duc de Bourgogne à la royauté avilie de

Charles VI. Le roi d'Angleterre demandait que le roi de France lui

donnât en mariage sa fille Catherine, et l'instituât l'héritier du

royaume à l'exclusion du Dauphin et au mépris des anciennes coutumes

sur l'application de la loi salique. Dans le cas où cette union serait

demeurée stérile, Henri ne devait pas moins conserver ses droits de

succession à la couronne; il n'attendait pas même la mort de Charles

VI pour en jouir. La folie du vieux roi lui fournissait un prétexte

pour exercer immédiatement l'autorité royale avec le titre de régent.

Tout ce qu'exigeait le roi d'Angleterre lui fut accordé, et ce fut à

ces conditions si désastreuses pour la France que fut conclu un traité

d'alliance qui portait qu'un des frères de Henri V épouserait l'une

des sœurs du duc de Bourgogne; qu'ils se soutiendraient comme des

frères et se réuniraient contre le Dauphin. Aussitôt après, Philippe

se rendit à Gand: il s'y arrêta peu et se dirigea vers Troyes pour

faire accepter par Charles VI l'exhérédation de son fils. Lorsqu'il

rejoignit à Saint-Quentin les ambassadeurs anglais, une nombreuse

armée l'accompagnait. On y remarquait les sires d'Halewyn, de

Commines, de Steenhuyse, de Roubaix, d'Uutkerke et d'autres illustres

chevaliers, et à côté d'eux un chef de bandits populaires, nommé

Tabary le Boiteux, appelé à remplir la place des Caboche et des

Legoix.

Le duc arriva le 28 mars à Troyes. On cria _Noël_ pour lui en présence

du roi et comme s'il eût été le roi. Cependant il affecta un grand

respect vis-à-vis de Charles VI et lui rendit hommage pour le duché de

Bourgogne et les comtés de Flandre et d'Artois. Il avait d'autant plus

de motifs de feindre l'oubli complet de la folie du roi qu'il allait

en profiter pour se faire donner les villes de Péronne, de Roye et de

Montdidier comme dot de madame Michelle de France, avec l'abandon de

tout droit de rachat sur Lille, Douay et Orchies. Enfin le 9 avril se

signa à Troyes ce célèbre traité où le petit-fils du roi Jean

transféra au descendant du vainqueur de Poitiers des droits que la

victoire elle-même n'avait pu enlever à son aïeul captif à Londres.

Les temps étaient si profondément changés, on était si las des

désordres, des émeutes et de la guerre, que Paris accueillit avec joie

l'alliance qui livrait la France aux Anglais.

Philippe avait tout sacrifié à ce qu'il croyait devoir à la mémoire de

son père. Lorsque le traité eut été conclu, son premier soin fut de

guider les Anglais devant Montereau que les Armagnacs occupaient

encore. Dès que les hommes d'armes bourguignons y furent entrés, ils

demandèrent où gisait le corps mutilé du duc Jean. Quelques pauvres

femmes les conduisirent dans la grande église et leur montrèrent un

coin où la terre semblait avoir été fraîchement remuée. Là reposait

leur ancien maître. Ils prirent un drap noir et y placèrent quatre

cierges; puis ils allèrent raconter ce qu'ils avaient vu. Le

lendemain, le duc fit exhumer les restes de son père. On le trouva

vêtu du pourpoint et des houseaux qu'il portait au moment de sa mort,

et ses plaies saignaient encore: un riche cercueil le reçut et il fut

enseveli dans la Chartreuse de Dijon.

Maître de Montereau et de Melun, Philippe conduisit Henri V à Paris.

Charles VI avait quitté Troyes pour le suivre. Les deux rois y

entrèrent à cheval l'un à côté de l'autre. Un peu en arrière du roi

d'Angleterre paraissait le duc de Bourgogne, escorté de ses chevaliers

qui, par leur nombre et leur luxe, surpassaient tous les autres, bien

qu'à l'exemple du duc il fussent tous vêtus de deuil. Le peuple

faisait entendre de longues acclamations, comme si la honte d'une

domination étrangère pouvait seule lui assurer la paix. Il se montrait

surtout impatient de saluer dans le jeune duc de Bourgogne l'héritier

d'un prince qui s'était autrefois montré le soutien et le défenseur de

ses griefs et de ses intérêts.

Peu de jours après cette cérémonie, les deux rois tinrent un lit de

justice dans l'une des salles de l'hôtel Saint-Paul. Le duc de

Bourgogne y assistait entouré de ses principaux conseillers. Maître

Nicolas Rolin, son avocat, accusa le Dauphin et ceux qui

l'accompagnaient à Montereau d'avoir commis un félon homicide en la

personne de Jean de Bourgogne. Il demanda qu'ils fussent condamnés à

faire amende honorable, tête nue, un cierge à la main, à Paris et à

Montereau. L'avocat du roi au parlement (il se nommait Pierre de

Marigny) et celui de l'université de Paris appuyèrent sa requête, et

le 23 décembre Charles VI prononça solennellement la condamnation de

son fils, de même qu'à une autre époque on lui avait fait approuver

l'assassinat de son frère.

Tandis que Henri V retournait à Londres, le duc de Bourgogne se rendit

à Gand. Les événements qui se passaient en Brabant réclamaient toute

son attention. Jacqueline de Hainaut avait trouvé dans son second mari

le duc Jean de Brabant, un prince laid, faible, timide, plus jeune

qu'elle, incapable de la fixer par l'affection ou de la retenir par le

respect. Elle se trouvait sans cesse en lutte avec ses conseillers et

ne cachait point combien elle espérait faire prononcer une sentence de

divorce. Parmi ceux en qui Jacqueline mettait toute sa confiance, on

distinguait le sire de Robersart, chevalier né en Hainaut, mais dévoué

aux Anglais. Elle lui racontait ses maux et ses peines, et le sire de

Robersart l'engageait à se dérober au joug qui l'accablait pour fuir

en Angleterre où vivaient des princes nobles, puissants et dignes

d'elle. En effet, elle saisit un prétexte pour s'éloigner de

Valenciennes et se dirigea à la hâte, guidée par le sire de Robersart,

du côté de Calais. Elle y arriva le second jour (8 mars 1420, v. st.)

et fit aussitôt demander un sauf-conduit au roi d'Angleterre, «et,

faisant là aulcunement son séjour jusques elle recevoit rapport du roy

anglois, souvent monta sur les murs du havre et regardant au travers

de celle mer tout au plus loing, ses yeux s'esclairissoient souvent

sur ces dunes angloises que elle véoit blanchir de loing, puis sur le

chasteau de Douvres, là où elle souhaitoit être dedans; car lui

tardoit bien à estre si longuement absente de la seigneurie que tant

désiroit à voir et dont cestuy de Robersart l'avoit tant informée. Si

ne véoit bateau cingler par mer, ne voile tendre au vent que elle

certainement n'espérât être le rapporteur de sa joie.» Un siècle plus

tard, Marie Stuart fondait en larmes en quittant ce même havre de

Calais. Toutes deux avaient épousé des dauphins de France; la première

cherchait les illusions de l'amour sous le ciel de l'Angleterre; la

seconde les laissait derrière elle et s'effrayait d'aller ceindre au

delà des mers une couronne que devait briser la hache de Fotheringay.

Le duc de Bourgogne vit avec déplaisir l'asile qu'on accorda à la

duchesse de Brabant; mais le moment n'était pas venu d'élever ses

plaintes et de rompre avec Henri V. Le Dauphin venait de gagner la

bataille de Baugé. Le roi d'Angleterre s'embarquait à Douvres avec

quatre mille hommes d'armes et vingt-quatre mille archers pour arrêter

les succès des Armagnacs; Philippe, quoique malade, se rendit près de

lui à Montreuil et, après quelques conférences, il le quitta pour

aller, à son exemple, réunir son armée.

Ce fut à Mantes que le duc Philippe rejoignit Henri V. Il ne lui

amenait que trois mille combattants, mais c'étaient tous des hommes

d'armes d'élite. On apprit bientôt qu'à leur approche le Dauphin avait

levé le siége de Chartres et s'était retiré au delà de la Loire: on

n'osa pas l'y poursuivre. Les Anglais investirent la ville de Meaux,

et le duc Philippe se dirigea vers le Ponthieu avec douze cents hommes

d'armes pour en chasser les capitaines armagnacs, qui menaçaient déjà

l'Artois et la Picardie.

Il venait de former le siége de Saint-Riquier, dont Poton de

Saintraille s'était emparé, lorsqu'on apprit au camp bourguignon

qu'une forte armée, rassemblée à la hâte par le Dauphin, s'approchait

de la Somme, en se dirigeant vers le gué de la Blanche-Taque; c'était

en ces mêmes lieux que s'était effectué le fameux passage des

vainqueurs de Crécy, conduits par Godefroi d'Harcourt, et par un

bizarre rapprochement, c'était un sire d'Harcourt qui occupait, pour

s'opposer cette fois aux alliés des Anglais, l'ancienne position de

Godemar du Fay.

Le duc de Bourgogne, qui pendant la nuit avait traversé Abbeville,

ordonna aussitôt à ses arbalétriers et aux milices des communes de se

porter en avant aussi rapidement qu'il leur serait possible, et il se

mit lui-même, avec toute sa cavalerie, au grand trot en suivant la

rive gauche de la Somme. Les Dauphinois n'avaient pas encore passé le

gué, soit que le temps leur eût manqué, soit que la marée ne le permît

point, et le sire d'Harcourt, voyant qu'il avait fait une marche

inutile, s'était retiré vers le Crotoy. Dans les deux armées on se

préparait à combattre. C'était la première fois que le duc allait

assister à une bataille. Il remit son épée à Jean de Luxembourg et le

requit de l'armer chevalier. Le sire de Luxembourg lui donna aussitôt

l'accolade en lui disant: «Monseigneur, au nom de Dieu et de

Monseigneur Sainct-George, je vous fais chevalier: et aussy le

puissiez-vous devenir comme il vous sera bien besoing et à nous tous.»

Puis le duc donna lui-même l'ordre de chevalerie à un grand nombre de

ceux qui l'entouraient, notamment à Philippe de Saveuse, à Colard de

Commines, à Jean de Steenhuyse, à Jean de Roubaix, à Guillaume

d'Halewyn, à André et à Jean Vilain. Tous se montraient pleins de

confiance et d'espoir; il avait été décidé, toutefois, que, pour

éviter le péril, le duc Philippe se contenterait de revêtir la cotte

d'acier et le gorgerin de Milan qu'avait choisis son écuyer Huguenin

du Blé, et qu'un autre chevalier porterait la brillante armure où sa

devise, accompagnée de fusils et de flammes, nuées de rouge clair à

manière de feu, s'enlaçait parmi les écussons de ses nombreux Etats

(30 août 1421).

Le sire de Saint-Léger et le bâtard de Coucy reçurent l'ordre de se

porter sur le flanc des Dauphinois. Leur mouvement fut le signal du

combat. Les Dauphinois se précipitèrent, lances baissées, sur leurs

adversaires; les deux ailes des Bourguignons plièrent et le désordre

s'y mit. Plusieurs chevaliers de Flandre cherchaient à l'arrêter par

leur courage; on remarquait surtout les sires d'Halewyn, de Lannoy, de

Commines, d'Uutkerke et Jean Vilain, mais la fortune leur semblait

contraire. Les sires de Lannoy, d'Halewyn et de Commines furent faits

prisonniers: le sire d'Humbercourt, blessé, avait partagé leur

captivité. «Rendez-vous, chevalier, rendez-vous!» criait-on à Jean de

Luxembourg; mais il ne répondait qu'en frappant ses ennemis.

Néanmoins, tandis qu'il se détournait pour combattre, un Dauphinois

s'approcha de lui et lui donna un coup d'épée à travers la figure en

lui disant: «Rendez-vous sur l'heure, ou à mort!» Le sire de

Luxembourg releva sa tête inondée de sang et se rendit. Le duc était

lui-même environné d'ennemis; l'arçon de sa selle était brisé; un

autre coup de lance avait déchiré le harnais de son coursier, et déjà

un homme d'armes avait, dit-on, mis la main sur lui. Au même moment la

bannière du duc s'inclina. «Tout est perdu! s'écria le roi d'armes

d'Artois; et les Bourguignons se précipitèrent vers Abbeville,

poursuivis par les Dauphinois qui ne songeaient plus qu'à tirer de

bonnes dépouilles de leur victoire; mais Abbeville leur ferma ses

portes et ils galopèrent jusqu'à Pecquigny.

Cependant le sire de Rosimbos avait relevé la bannière du duc.

«Messeigneurs, disait-il aux nobles qui l'entouraient, rallions-nous,

au nom de Dieu! monstrons-nous estre gentilshommes et servons nostre

prince, car mieulx vault morir en honneur avec luy que vivre

reprochés.» Déjà les nobles de Flandre se réunissaient à sa voix, et

Philippe, sauvé par leur dévouement, se plaçait au milieu d'eux en

criant: _Bourgogne!_ Sans tarder plus longtemps, ils attaquèrent les

Dauphinois, dont la plupart s'étaient éloignés pour atteindre les

fuyards, et ils réussirent à délivrer les sires de Luxembourg et

d'Humbercourt. Au premier rang de ces héros du parti Bourguignon, on

distinguait Jean Vilain, jeune chevalier à la taille gigantesque qui,

lâchant la bride à son robuste coursier et tenant sa hache à deux

mains, renversait tous les ennemis qui s'offraient à ses regards.

Partout où retentissaient ses coups terribles, la victoire le suivait,

et Saintraille qui, pour la première fois de sa vie, se sentait glacé

de terreur, ne lui remettait son épée qu'en se signant, parce qu'il

croyait avoir trouvé en lui un adversaire surnaturel sorti de l'enfer

pour le combattre.

Philippe rentra triomphalement à Abbeville. Il punit les fuyards et

loua les vainqueurs. Il chassa de sa cour les premiers qui restèrent

longtemps flétris par le honteux surnom de chevaliers de Pecquigny: il

ne cacha point que sans les autres il eût été captif ou mort. «A la

nation flandroise, dit Chastelain, il donna ce los, à lui-même l'ay oy

dire, que plus par eulx que par nuls autres cely jour Dieu lui envoya

victoire et honneur. Et affermoit avec ce qu'il ne fust oncques trouvé

qu'en leur noblesse il n'y eust constance et fermeté la plus entière

du monde et la plus féable.»

Ce combat, connu sous le nom de bataille de Mons-en-Vimeu, fut plus

sanglant que fécond en résultats. Le duc abandonna son projet de

réduire Saint-Riquier et ramena son armée à Hesdin où il la licencia.

De là il se retira à Lille, et il y fit enfermer ses prisonniers dans

le château.

On était au cœur de l'hiver et assez près des fêtes de Noël,

lorsqu'une ambassade, formée des députés du duché de Bourgogne où

Philippe n'avait point paru depuis son avénement, vint l'inviter à s'y

rendre. Il céda à leurs prières et promit de les suivre; mais avant

d'aller à Dijon, il se dirigea vers Paris. Il y arriva le 5 janvier.

La misère des bourgeois y était devenue de plus en plus affreuse.

Vingt-quatre mille maisons étaient vides, disait-on, dans la capitale

de la France, et les loups en parcouraient librement les rues

désertes. Depuis que le laboureur avait abandonné ses sillons

ensanglantés par la guerre, d'horribles famines s'étaient succédées,

et bientôt à leurs ravages s'étaient associées les dévastations de la

peste et des maladies contagieuses. De ceux que la mort avait

épargnés, les uns avaient fui hors de la ville pour s'enrôler dans des

bandes de brigands; les autres étaient réduits à implorer la pitié et

les aumônes de leurs amis qui se trouvaient dans une situation à peu

près aussi déplorable; tous gémissaient et versaient des larmes,

maudissant tour à tour l'heure de leur naissance, les rigueurs de leur

fortune ou l'ambition des princes. Ces malheurs duraient depuis

quatorze ans et la consternation devint universelle lorsque le duc de

Bourgogne, en qui le peuple plaçait ses dernières espérances, quitta

Paris sans avoir apporté de soulagement à sa misère. Ses sergents

eux-mêmes avaient maltraité et pillé les bourgeois comme s'ils eussent

été des Anglais ou des Armagnacs, et les acclamations qui avaient

salué son arrivée se changèrent en murmures violents à son départ:

«Voilà, se disait-on, comment il témoigne sa reconnaissance à la

première cité du royaume, si malheureuse et si dévouée à sa cause! Il

se montre, comme le duc Jean, insouciant pour nos maux et se hâte peu

d'y porter remède!» On l'accusait même d'oublier jusqu'au soin de

venger son père pour mener la vie coupable et dissolue que le duc

d'Orléans avait jadis si sévèrement expiée.

Le duc Philippe s'émut de ces reproches; il ordonna à Hugues de Lannoy

et à Jean de Luxembourg de rassembler les hommes d'armes de Flandre et

de Picardie et se prépara à combattre le Dauphin: il attendait les

Anglais qui devaient se joindre à son armée, lorsque Henri V mourut à

Vincennes, ayant, à trente-quatre ans, réuni aux Etats de ses aïeux un

royaume plus vaste que l'Angleterre même et rêvant une croisade à

Jérusalem. Son dernier conseil à ses frères avait été de ménager le

duc de Bourgogne et de conserver précieusement son alliance (31 août

1422).

Au bruit de la maladie du roi d'Angleterre, Philippe avait envoyé

Hugues de Lannoy près de lui. Quand il jugea convenable de se rendre

lui-même à Paris, Henri V n'était déjà plus et il n'arriva que pour

assister à ses pompeuses funérailles. Les ducs de Bedford et d'Exeter

lui firent toutefois grand accueil et confirmèrent avec lui l'ancienne

confédération établie par le traité de Troyes.

Le séjour du duc Philippe dans la capitale du royaume se prolongea

peu. D'importantes nouvelles lui étaient arrivées de Flandre. La

duchesse Michelle avait rendu le dernier soupir à Gand, le 8 juillet

1422. Les Gantois qui l'avaient connue dès sa jeunesse constamment

humble et douce, ne cherchant à ses douleurs d'autre consolation que

les bénéfices des pauvres, avaient appris à l'aimer et à la plaindre.

Ils savaient que depuis la mort du duc Jean, son mari s'était éloigné

d'elle. En la voyant frappée d'une mort si prématurée, ils

n'hésitèrent pas à soupçonner un crime. Ils racontaient qu'à deux

reprises le cercueil de plomb dans lequel on avait déposé ses restes

s'était entr'ouvert, ce qui était, disait-on, le signe certain d'un

empoisonnement, et la voix populaire en désignait comme les auteurs le

sire de Roubaix et une dame allemande, venue en France, avec Isabeau

de Bavière, qui avait épousé messire Jacques de Viefville. Quoique ces

deux seigneurs fussent les confidents les plus intimes du duc, les

magistrats de Flandre instruisirent leur procès, les déclarèrent

coupables et les condamnèrent à un exil perpétuel.

Le sire de Roubaix était en ce moment même auprès du duc. La dame de

la Viefville s'était enfuie à Aire dès le commencement de la maladie

de la duchesse. Les Gantois la firent réclamer, mais les seigneurs de

la Viefville employèrent toute leur influence pour que les magistrats

d'Aire la prissent sous leur protection. Telle était l'irritation des

Gantois que lorsqu'ils surent que leurs députés revenaient sans la

dame de la Viefville, ils les firent jeter en prison, et peu s'en

fallut qu'ils ne fussent mis à mort. Jamais plus d'agitation n'avait

régné dans leur ville; mille voix accusatrices troublaient le repos

public et demandaient vengeance.

Histoire de Flandre (T. 3/4) · 第 10 / 25 段