premier duc de Bourgogne de la maison de Valois, et avait épousé
Michelle de France, fille de Charles VI. Bien qu'il fût encore fort
jeune et d'une santé affaiblie par des fièvres fréquentes, une
habileté froide et calme, prudente jusqu'à la ruse, persévérante
jusqu'au courage, l'avait fait surnommer Philippe _l'Asseuré_. Il se
trouvait à Gand lorsqu'on y vit arriver deux messagers envoyés par le
sire de Neufchâtel, qui s'était retiré à Bray après l'entrevue du 10
septembre 1419. Jean de Thoisy, évêque de Tournay, et le sire de
Brimeu l'instruisirent aussitôt de la fin tragique du duc Jean. Les
chroniqueurs rapportent que sa douleur fut extrême: elle se révéla par
des transports de fureur qui semèrent l'effroi parmi tous ceux qui
l'entouraient. Les yeux lui roulaient dans la tête, ses dents
claquaient convulsivement, ses pieds se roidissaient sans qu'il pût
faire un pas, et déjà ses lèvres, devenues noires et livides,
semblaient se glacer; pendant une heure, on le crut mort: il ne revint
à lui que pour lancer à la jeune duchesse de Bourgogne ces paroles:
«Michelle, votre frère a tué mon père!» Sinistre anathème que
l'infortunée princesse devait accepter comme une sentence de mort.
Cependant, dès que ce violent accès de désespoir se fut un peu calmé,
il appela de Bruges à Gand l'orateur de la faction des Legoix, le
célèbre carme Eustache de Pavilly, qui avait succédé à toute
l'influence du cordelier Jean Petit; il le pria de l'aider de ses
conseils et résolut immédiatement de se préparer à la guerre. Tandis
qu'il ordonnait aux membres des Etats de se réunir, il se rendait
lui-même dans toutes les villes de la Flandre, à Bruges, à Lille, à
Courtray, à Deynze, à Termonde, pour réclamer, en échange de ses
serments, des armements et des subsides.
La plupart des nobles montrèrent un grand zèle; les uns étaient les
descendants de ces chevaliers bourguignons qui avaient accompagné
Philippe le Hardi, ou les fils des _Leliaerts_ fidèles à Louis de
Male; les autres d'obscurs courtisans qui avaient acquis, «moyennant
finance,» des distinctions et des titres qu'on allait bientôt refuser
aux plus illustres bourgeois des cités flamandes; mais cet
enthousiasme ne s'étendait pas plus loin: la Flandre continuait à
rester étrangère aussi bien aux passions qu'aux sanglantes querelles
de ses princes, et lorsque le nouveau duc de Bourgogne arriva aux
portes de Bruges, il se vit réduit à s'arrêter pendant quatre heures
au château de Male, afin d'obtenir de la commune qu'il lui fût permis
de ramener avec lui quelques magistrats qu'elle avait autrefois
exilés; sa médiation, quoique protégée par les souvenirs de son récent
avénement, resta stérile, et dès les premiers jours de son règne il
apprit, en se séparant de ses amis pour aller jurer de respecter les
franchises et les libertés du pays, combien était vif et énergique le
sentiment national qui veillait à leur défense.
Philippe ne pouvait songer à aborder en ce moment cette lutte contre
la puissance des communes flamandes qui devait remplir la plus
importante période de sa vie: son premier soin allait être de montrer,
en vengeant la mort de son père, qu'il était digne de recueillir avec
l'héritage de ses Etats celui de l'influence qu'il exerçait en France.
Dès le 7 octobre il s'était rendu à Malines, où les ducs de Brabant et
de Bavière, Jean de Clèves et la comtesse de Hainaut avaient renouvelé
avec lui les anciennes alliances conclues par Jean sans Peur, et en se
dirigeant vers Arras, il avait reçu à Lille Philippe de Morvilliers,
président du parlement, chargé de lui annoncer que la ville de Paris
avait juré entre les mains du comte de Saint-Pol de combattre les
ennemis de son père et de le soutenir de tous ses efforts pour qu'il
dirigeât le gouvernement. Les plus puissantes villes du nord de la
France avaient suivi l'exemple de la capitale émue par les bruits qui
accusaient les Dauphinois du complot de Montereau, et Philippe,
investi dès ce moment de l'autorité suprême, leur avait mandé qu'elles
envoyassent le 17 octobre leurs députés à Arras.
Vingt-quatre évêques et abbés s'étaient réunis dans cette ville pour
célébrer les obsèques solennelles de Jean sans Peur. Maître Pierre
Flour, inquisiteur de la foi dans le diocèse de Reims, crut devoir y
prononcer un discours dans lequel il engagea pieusement le jeune
prince à laisser la tâche de punir ceux qui avaient répandu le sang de
son père à la justice céleste, qui est plus sûre et plus sévère que
celle des hommes. Il croyait, ajoutait-il, que dans des circonstances
qui pouvaient être si fécondes en résultats désastreux, il ne lui
était pas permis, sans être coupable vis-à-vis de Dieu, de tenir plus
longtemps cachées ces grandes vérités qui ordonnent au chrétien
d'oublier et de pardonner. A ces nobles paroles, le duc se troubla et
dissimula si peu sa colère qu'il exigea que le prédicateur s'excusât
humblement de son éloquence et de son zèle à accomplir les devoirs de
son ministère. Quatre jours après, il annonça à l'assemblée réunie à
Arras qu'il traitait avec l'Angleterre, et «que cette alliance faite,
en toute criminelle et mortelle aigreur, il tireroit à la vengeance du
mort si avant que Dieu lui vouldroit permettre et y mettroit corps et
âme, substance et pays, tout à l'aventure et en la disposition de
fortune.»
Le jeune duc de Bourgogne s'était hâté d'offrir à Henri V plus qu'il
ne demandait au Dauphin lui-même: il avait envoyé successivement près
de lui l'évêque d'Arras, Gilbert de Lannoy, Jean de Toulongeon, Simon
de Fourmelles, Guillaume de Champdivers, les sires d'Uutkerke et de
Brimeu. Ils devaient à tout prix s'assurer son alliance, et dès le 12
octobre ils avaient conclu un traité qui favorisait les rapports
commerciaux de la Flandre et de l'Angleterre: c'était le préliminaire
de toutes les négociations: elles se prolongèrent sur des questions
plus importantes, sur les conditions que la brillante royauté de Henri
V voulait faire imposer par le duc de Bourgogne à la royauté avilie de
Charles VI. Le roi d'Angleterre demandait que le roi de France lui
donnât en mariage sa fille Catherine, et l'instituât l'héritier du
royaume à l'exclusion du Dauphin et au mépris des anciennes coutumes
sur l'application de la loi salique. Dans le cas où cette union serait
demeurée stérile, Henri ne devait pas moins conserver ses droits de
succession à la couronne; il n'attendait pas même la mort de Charles
VI pour en jouir. La folie du vieux roi lui fournissait un prétexte
pour exercer immédiatement l'autorité royale avec le titre de régent.
Tout ce qu'exigeait le roi d'Angleterre lui fut accordé, et ce fut à
ces conditions si désastreuses pour la France que fut conclu un traité
d'alliance qui portait qu'un des frères de Henri V épouserait l'une
des sœurs du duc de Bourgogne; qu'ils se soutiendraient comme des
frères et se réuniraient contre le Dauphin. Aussitôt après, Philippe
se rendit à Gand: il s'y arrêta peu et se dirigea vers Troyes pour
faire accepter par Charles VI l'exhérédation de son fils. Lorsqu'il
rejoignit à Saint-Quentin les ambassadeurs anglais, une nombreuse
armée l'accompagnait. On y remarquait les sires d'Halewyn, de
Commines, de Steenhuyse, de Roubaix, d'Uutkerke et d'autres illustres
chevaliers, et à côté d'eux un chef de bandits populaires, nommé
Tabary le Boiteux, appelé à remplir la place des Caboche et des
Legoix.
Le duc arriva le 28 mars à Troyes. On cria _Noël_ pour lui en présence
du roi et comme s'il eût été le roi. Cependant il affecta un grand
respect vis-à-vis de Charles VI et lui rendit hommage pour le duché de
Bourgogne et les comtés de Flandre et d'Artois. Il avait d'autant plus
de motifs de feindre l'oubli complet de la folie du roi qu'il allait
en profiter pour se faire donner les villes de Péronne, de Roye et de
Montdidier comme dot de madame Michelle de France, avec l'abandon de
tout droit de rachat sur Lille, Douay et Orchies. Enfin le 9 avril se
signa à Troyes ce célèbre traité où le petit-fils du roi Jean
transféra au descendant du vainqueur de Poitiers des droits que la
victoire elle-même n'avait pu enlever à son aïeul captif à Londres.
Les temps étaient si profondément changés, on était si las des
désordres, des émeutes et de la guerre, que Paris accueillit avec joie
l'alliance qui livrait la France aux Anglais.
Philippe avait tout sacrifié à ce qu'il croyait devoir à la mémoire de
son père. Lorsque le traité eut été conclu, son premier soin fut de
guider les Anglais devant Montereau que les Armagnacs occupaient
encore. Dès que les hommes d'armes bourguignons y furent entrés, ils
demandèrent où gisait le corps mutilé du duc Jean. Quelques pauvres
femmes les conduisirent dans la grande église et leur montrèrent un
coin où la terre semblait avoir été fraîchement remuée. Là reposait
leur ancien maître. Ils prirent un drap noir et y placèrent quatre
cierges; puis ils allèrent raconter ce qu'ils avaient vu. Le
lendemain, le duc fit exhumer les restes de son père. On le trouva
vêtu du pourpoint et des houseaux qu'il portait au moment de sa mort,
et ses plaies saignaient encore: un riche cercueil le reçut et il fut
enseveli dans la Chartreuse de Dijon.
Maître de Montereau et de Melun, Philippe conduisit Henri V à Paris.
Charles VI avait quitté Troyes pour le suivre. Les deux rois y
entrèrent à cheval l'un à côté de l'autre. Un peu en arrière du roi
d'Angleterre paraissait le duc de Bourgogne, escorté de ses chevaliers
qui, par leur nombre et leur luxe, surpassaient tous les autres, bien
qu'à l'exemple du duc il fussent tous vêtus de deuil. Le peuple
faisait entendre de longues acclamations, comme si la honte d'une
domination étrangère pouvait seule lui assurer la paix. Il se montrait
surtout impatient de saluer dans le jeune duc de Bourgogne l'héritier
d'un prince qui s'était autrefois montré le soutien et le défenseur de
ses griefs et de ses intérêts.
Peu de jours après cette cérémonie, les deux rois tinrent un lit de
justice dans l'une des salles de l'hôtel Saint-Paul. Le duc de
Bourgogne y assistait entouré de ses principaux conseillers. Maître
Nicolas Rolin, son avocat, accusa le Dauphin et ceux qui
l'accompagnaient à Montereau d'avoir commis un félon homicide en la
personne de Jean de Bourgogne. Il demanda qu'ils fussent condamnés à
faire amende honorable, tête nue, un cierge à la main, à Paris et à
Montereau. L'avocat du roi au parlement (il se nommait Pierre de
Marigny) et celui de l'université de Paris appuyèrent sa requête, et
le 23 décembre Charles VI prononça solennellement la condamnation de
son fils, de même qu'à une autre époque on lui avait fait approuver
l'assassinat de son frère.
Tandis que Henri V retournait à Londres, le duc de Bourgogne se rendit
à Gand. Les événements qui se passaient en Brabant réclamaient toute
son attention. Jacqueline de Hainaut avait trouvé dans son second mari
le duc Jean de Brabant, un prince laid, faible, timide, plus jeune
qu'elle, incapable de la fixer par l'affection ou de la retenir par le
respect. Elle se trouvait sans cesse en lutte avec ses conseillers et
ne cachait point combien elle espérait faire prononcer une sentence de
divorce. Parmi ceux en qui Jacqueline mettait toute sa confiance, on
distinguait le sire de Robersart, chevalier né en Hainaut, mais dévoué
aux Anglais. Elle lui racontait ses maux et ses peines, et le sire de
Robersart l'engageait à se dérober au joug qui l'accablait pour fuir
en Angleterre où vivaient des princes nobles, puissants et dignes
d'elle. En effet, elle saisit un prétexte pour s'éloigner de
Valenciennes et se dirigea à la hâte, guidée par le sire de Robersart,
du côté de Calais. Elle y arriva le second jour (8 mars 1420, v. st.)
et fit aussitôt demander un sauf-conduit au roi d'Angleterre, «et,
faisant là aulcunement son séjour jusques elle recevoit rapport du roy
anglois, souvent monta sur les murs du havre et regardant au travers
de celle mer tout au plus loing, ses yeux s'esclairissoient souvent
sur ces dunes angloises que elle véoit blanchir de loing, puis sur le
chasteau de Douvres, là où elle souhaitoit être dedans; car lui
tardoit bien à estre si longuement absente de la seigneurie que tant
désiroit à voir et dont cestuy de Robersart l'avoit tant informée. Si
ne véoit bateau cingler par mer, ne voile tendre au vent que elle
certainement n'espérât être le rapporteur de sa joie.» Un siècle plus
tard, Marie Stuart fondait en larmes en quittant ce même havre de
Calais. Toutes deux avaient épousé des dauphins de France; la première
cherchait les illusions de l'amour sous le ciel de l'Angleterre; la
seconde les laissait derrière elle et s'effrayait d'aller ceindre au
delà des mers une couronne que devait briser la hache de Fotheringay.
Le duc de Bourgogne vit avec déplaisir l'asile qu'on accorda à la
duchesse de Brabant; mais le moment n'était pas venu d'élever ses
plaintes et de rompre avec Henri V. Le Dauphin venait de gagner la
bataille de Baugé. Le roi d'Angleterre s'embarquait à Douvres avec
quatre mille hommes d'armes et vingt-quatre mille archers pour arrêter
les succès des Armagnacs; Philippe, quoique malade, se rendit près de
lui à Montreuil et, après quelques conférences, il le quitta pour
aller, à son exemple, réunir son armée.
Ce fut à Mantes que le duc Philippe rejoignit Henri V. Il ne lui
amenait que trois mille combattants, mais c'étaient tous des hommes
d'armes d'élite. On apprit bientôt qu'à leur approche le Dauphin avait
levé le siége de Chartres et s'était retiré au delà de la Loire: on
n'osa pas l'y poursuivre. Les Anglais investirent la ville de Meaux,
et le duc Philippe se dirigea vers le Ponthieu avec douze cents hommes
d'armes pour en chasser les capitaines armagnacs, qui menaçaient déjà
l'Artois et la Picardie.
Il venait de former le siége de Saint-Riquier, dont Poton de
Saintraille s'était emparé, lorsqu'on apprit au camp bourguignon
qu'une forte armée, rassemblée à la hâte par le Dauphin, s'approchait
de la Somme, en se dirigeant vers le gué de la Blanche-Taque; c'était
en ces mêmes lieux que s'était effectué le fameux passage des
vainqueurs de Crécy, conduits par Godefroi d'Harcourt, et par un
bizarre rapprochement, c'était un sire d'Harcourt qui occupait, pour
s'opposer cette fois aux alliés des Anglais, l'ancienne position de
Godemar du Fay.
Le duc de Bourgogne, qui pendant la nuit avait traversé Abbeville,
ordonna aussitôt à ses arbalétriers et aux milices des communes de se
porter en avant aussi rapidement qu'il leur serait possible, et il se
mit lui-même, avec toute sa cavalerie, au grand trot en suivant la
rive gauche de la Somme. Les Dauphinois n'avaient pas encore passé le
gué, soit que le temps leur eût manqué, soit que la marée ne le permît
point, et le sire d'Harcourt, voyant qu'il avait fait une marche
inutile, s'était retiré vers le Crotoy. Dans les deux armées on se
préparait à combattre. C'était la première fois que le duc allait
assister à une bataille. Il remit son épée à Jean de Luxembourg et le
requit de l'armer chevalier. Le sire de Luxembourg lui donna aussitôt
l'accolade en lui disant: «Monseigneur, au nom de Dieu et de
Monseigneur Sainct-George, je vous fais chevalier: et aussy le
puissiez-vous devenir comme il vous sera bien besoing et à nous tous.»
Puis le duc donna lui-même l'ordre de chevalerie à un grand nombre de
ceux qui l'entouraient, notamment à Philippe de Saveuse, à Colard de
Commines, à Jean de Steenhuyse, à Jean de Roubaix, à Guillaume
d'Halewyn, à André et à Jean Vilain. Tous se montraient pleins de
confiance et d'espoir; il avait été décidé, toutefois, que, pour
éviter le péril, le duc Philippe se contenterait de revêtir la cotte
d'acier et le gorgerin de Milan qu'avait choisis son écuyer Huguenin
du Blé, et qu'un autre chevalier porterait la brillante armure où sa
devise, accompagnée de fusils et de flammes, nuées de rouge clair à
manière de feu, s'enlaçait parmi les écussons de ses nombreux Etats
(30 août 1421).
Le sire de Saint-Léger et le bâtard de Coucy reçurent l'ordre de se
porter sur le flanc des Dauphinois. Leur mouvement fut le signal du
combat. Les Dauphinois se précipitèrent, lances baissées, sur leurs
adversaires; les deux ailes des Bourguignons plièrent et le désordre
s'y mit. Plusieurs chevaliers de Flandre cherchaient à l'arrêter par
leur courage; on remarquait surtout les sires d'Halewyn, de Lannoy, de
Commines, d'Uutkerke et Jean Vilain, mais la fortune leur semblait
contraire. Les sires de Lannoy, d'Halewyn et de Commines furent faits
prisonniers: le sire d'Humbercourt, blessé, avait partagé leur
captivité. «Rendez-vous, chevalier, rendez-vous!» criait-on à Jean de
Luxembourg; mais il ne répondait qu'en frappant ses ennemis.
Néanmoins, tandis qu'il se détournait pour combattre, un Dauphinois
s'approcha de lui et lui donna un coup d'épée à travers la figure en
lui disant: «Rendez-vous sur l'heure, ou à mort!» Le sire de
Luxembourg releva sa tête inondée de sang et se rendit. Le duc était
lui-même environné d'ennemis; l'arçon de sa selle était brisé; un
autre coup de lance avait déchiré le harnais de son coursier, et déjà
un homme d'armes avait, dit-on, mis la main sur lui. Au même moment la
bannière du duc s'inclina. «Tout est perdu! s'écria le roi d'armes
d'Artois; et les Bourguignons se précipitèrent vers Abbeville,
poursuivis par les Dauphinois qui ne songeaient plus qu'à tirer de
bonnes dépouilles de leur victoire; mais Abbeville leur ferma ses
portes et ils galopèrent jusqu'à Pecquigny.
Cependant le sire de Rosimbos avait relevé la bannière du duc.
«Messeigneurs, disait-il aux nobles qui l'entouraient, rallions-nous,
au nom de Dieu! monstrons-nous estre gentilshommes et servons nostre
prince, car mieulx vault morir en honneur avec luy que vivre
reprochés.» Déjà les nobles de Flandre se réunissaient à sa voix, et
Philippe, sauvé par leur dévouement, se plaçait au milieu d'eux en
criant: _Bourgogne!_ Sans tarder plus longtemps, ils attaquèrent les
Dauphinois, dont la plupart s'étaient éloignés pour atteindre les
fuyards, et ils réussirent à délivrer les sires de Luxembourg et
d'Humbercourt. Au premier rang de ces héros du parti Bourguignon, on
distinguait Jean Vilain, jeune chevalier à la taille gigantesque qui,
lâchant la bride à son robuste coursier et tenant sa hache à deux
mains, renversait tous les ennemis qui s'offraient à ses regards.
Partout où retentissaient ses coups terribles, la victoire le suivait,
et Saintraille qui, pour la première fois de sa vie, se sentait glacé
de terreur, ne lui remettait son épée qu'en se signant, parce qu'il
croyait avoir trouvé en lui un adversaire surnaturel sorti de l'enfer
pour le combattre.
Philippe rentra triomphalement à Abbeville. Il punit les fuyards et
loua les vainqueurs. Il chassa de sa cour les premiers qui restèrent
longtemps flétris par le honteux surnom de chevaliers de Pecquigny: il
ne cacha point que sans les autres il eût été captif ou mort. «A la
nation flandroise, dit Chastelain, il donna ce los, à lui-même l'ay oy
dire, que plus par eulx que par nuls autres cely jour Dieu lui envoya
victoire et honneur. Et affermoit avec ce qu'il ne fust oncques trouvé
qu'en leur noblesse il n'y eust constance et fermeté la plus entière
du monde et la plus féable.»
Ce combat, connu sous le nom de bataille de Mons-en-Vimeu, fut plus
sanglant que fécond en résultats. Le duc abandonna son projet de
réduire Saint-Riquier et ramena son armée à Hesdin où il la licencia.
De là il se retira à Lille, et il y fit enfermer ses prisonniers dans
le château.
On était au cœur de l'hiver et assez près des fêtes de Noël,
lorsqu'une ambassade, formée des députés du duché de Bourgogne où
Philippe n'avait point paru depuis son avénement, vint l'inviter à s'y
rendre. Il céda à leurs prières et promit de les suivre; mais avant
d'aller à Dijon, il se dirigea vers Paris. Il y arriva le 5 janvier.
La misère des bourgeois y était devenue de plus en plus affreuse.
Vingt-quatre mille maisons étaient vides, disait-on, dans la capitale
de la France, et les loups en parcouraient librement les rues
désertes. Depuis que le laboureur avait abandonné ses sillons
ensanglantés par la guerre, d'horribles famines s'étaient succédées,
et bientôt à leurs ravages s'étaient associées les dévastations de la
peste et des maladies contagieuses. De ceux que la mort avait
épargnés, les uns avaient fui hors de la ville pour s'enrôler dans des
bandes de brigands; les autres étaient réduits à implorer la pitié et
les aumônes de leurs amis qui se trouvaient dans une situation à peu
près aussi déplorable; tous gémissaient et versaient des larmes,
maudissant tour à tour l'heure de leur naissance, les rigueurs de leur
fortune ou l'ambition des princes. Ces malheurs duraient depuis
quatorze ans et la consternation devint universelle lorsque le duc de
Bourgogne, en qui le peuple plaçait ses dernières espérances, quitta
Paris sans avoir apporté de soulagement à sa misère. Ses sergents
eux-mêmes avaient maltraité et pillé les bourgeois comme s'ils eussent
été des Anglais ou des Armagnacs, et les acclamations qui avaient
salué son arrivée se changèrent en murmures violents à son départ:
«Voilà, se disait-on, comment il témoigne sa reconnaissance à la
première cité du royaume, si malheureuse et si dévouée à sa cause! Il
se montre, comme le duc Jean, insouciant pour nos maux et se hâte peu
d'y porter remède!» On l'accusait même d'oublier jusqu'au soin de
venger son père pour mener la vie coupable et dissolue que le duc
d'Orléans avait jadis si sévèrement expiée.
Le duc Philippe s'émut de ces reproches; il ordonna à Hugues de Lannoy
et à Jean de Luxembourg de rassembler les hommes d'armes de Flandre et
de Picardie et se prépara à combattre le Dauphin: il attendait les
Anglais qui devaient se joindre à son armée, lorsque Henri V mourut à
Vincennes, ayant, à trente-quatre ans, réuni aux Etats de ses aïeux un
royaume plus vaste que l'Angleterre même et rêvant une croisade à
Jérusalem. Son dernier conseil à ses frères avait été de ménager le
duc de Bourgogne et de conserver précieusement son alliance (31 août
1422).
Au bruit de la maladie du roi d'Angleterre, Philippe avait envoyé
Hugues de Lannoy près de lui. Quand il jugea convenable de se rendre
lui-même à Paris, Henri V n'était déjà plus et il n'arriva que pour
assister à ses pompeuses funérailles. Les ducs de Bedford et d'Exeter
lui firent toutefois grand accueil et confirmèrent avec lui l'ancienne
confédération établie par le traité de Troyes.
Le séjour du duc Philippe dans la capitale du royaume se prolongea
peu. D'importantes nouvelles lui étaient arrivées de Flandre. La
duchesse Michelle avait rendu le dernier soupir à Gand, le 8 juillet
1422. Les Gantois qui l'avaient connue dès sa jeunesse constamment
humble et douce, ne cherchant à ses douleurs d'autre consolation que
les bénéfices des pauvres, avaient appris à l'aimer et à la plaindre.
Ils savaient que depuis la mort du duc Jean, son mari s'était éloigné
d'elle. En la voyant frappée d'une mort si prématurée, ils
n'hésitèrent pas à soupçonner un crime. Ils racontaient qu'à deux
reprises le cercueil de plomb dans lequel on avait déposé ses restes
s'était entr'ouvert, ce qui était, disait-on, le signe certain d'un
empoisonnement, et la voix populaire en désignait comme les auteurs le
sire de Roubaix et une dame allemande, venue en France, avec Isabeau
de Bavière, qui avait épousé messire Jacques de Viefville. Quoique ces
deux seigneurs fussent les confidents les plus intimes du duc, les
magistrats de Flandre instruisirent leur procès, les déclarèrent
coupables et les condamnèrent à un exil perpétuel.
Le sire de Roubaix était en ce moment même auprès du duc. La dame de
la Viefville s'était enfuie à Aire dès le commencement de la maladie
de la duchesse. Les Gantois la firent réclamer, mais les seigneurs de
la Viefville employèrent toute leur influence pour que les magistrats
d'Aire la prissent sous leur protection. Telle était l'irritation des
Gantois que lorsqu'ils surent que leurs députés revenaient sans la
dame de la Viefville, ils les firent jeter en prison, et peu s'en
fallut qu'ils ne fussent mis à mort. Jamais plus d'agitation n'avait
régné dans leur ville; mille voix accusatrices troublaient le repos
public et demandaient vengeance.