octobre, une protestation dirigée contre un jugement de l'évêque de
Paris et de l'inquisiteur de la foi, qui avait condamné les
propositions de Jean Petit; c'est en même temps un acte d'appel au
concile de Constance, sur lequel il cherchera à faire peser toute
l'influence de sa puissance politique. Du moins dans la discussion qui
va s'ouvrir, la cause sacrée de la justice aura pour défenseur Jean de
Gerson, qui a été doyen de Saint-Donat de Bruges et a cessé de l'être
parce qu'il est resté inébranlable dans le for de sa conscience,
tandis que le crime ne trouvera pour apologiste que le fils d'un
vigneron de Beauvais nommé Pierre Cauchon, qui s'est élevé dans la
faveur de Jean sans Peur en s'associant à Jean Petit et qui plus tard
méritera également la faveur de son successeur en conduisant Jeanne
d'Arc au bûcher de Rouen.
Le duc de Bourgogne s'éloigna aussitôt après, laissant le gouvernement
de la Flandre au comte de Charolais; suivi des Legoix et des Caboche,
il se retirait en Bourgogne, impatient d'y cacher sa honte et rêvant
d'amères vengeances.
Pendant ce court intervalle de paix qui éclaira pendant quelques jours
à peine ce siècle de cruelles dissensions, la Flandre s'éleva de plus
en plus. Sa médiation dans le traité de Senlis lui avait assuré de
nouveaux priviléges, et déjà s'y associait l'espérance de voir se
ranimer son commerce et son industrie. «Nous désirons vivement, porte
une charte où le duc renonçait à tout droit sur les confiscations, que
nos villes, si illustres et si renommées dans tous les pays, voient le
commerce, sur lequel repose principalement toute la Flandre, se
développer de plus en plus et leurs populations s'accroître sous
l'heureuse influence de leurs institutions.» La grandeur commerciale
de la Flandre n'existait que par ses priviléges et ses franchises.
Cependant l'ambition du jeune roi d'Angleterre, réveillée l'année
précédente par l'appel du duc de Bourgogne, et peut-être de nouveau
entretenue par ses conseils secrets, allait faire succéder aux fléaux
des guerres civiles les désastres des invasions étrangères. Une
ambassade anglaise avait paru à Paris, réclamant la main d'une
princesse de France avec toutes les provinces cédées par la paix de
Bretigny pour dot. Henri V avait résolu de maintenir ses prétentions
par la force des armes. Le 10 août, prêt à quitter l'Angleterre, il
charge Philippe Morgan d'aller conclure avec le duc de Bourgogne un
traité d'alliance et de confédération qui comprendra non-seulement les
conventions commerciales réclamées par la Flandre, mais une promesse
mutuelle de subsides et de secours; quatre jours après, il aborde avec
huit cents vaisseaux au port de Harfleur. Comme Edouard III, il
déclare «qu'il veut mettre la France en franchise et liberté, telle
que le roy sainct Louys a tenu son peuple,» et son expédition suit la
même route, depuis la Normandie jusqu'à la Somme, en se dirigeant vers
Calais.
L'effroi était grand à Paris. On se hâtait de mander de toutes parts
les barons et les hommes d'armes pour attaquer les Anglais. Dans des
conjonctures aussi pressantes, on oublia tous les crimes du duc de
Bourgogne pour réclamer son appui en vertu du traité de Senlis; il ne
parut pas, comme il était aisé de le prévoir, et n'envoya personne en
son nom; il ordonna même à ses vassaux d'Artois, de Picardie et de
Flandre de ne pas s'armer sans son commandement contre les Anglais.
Cependant sa volonté ne fut point écoutée. Tous ces nobles chevaliers,
auxquels il défendait de toucher à leur épée pendant que la monarchie
était en péril, désobéirent au duc pour obéir à la voix plus puissante
de l'honneur. Le jeune comte de Charolais voulait les suivre, mais on
le tint enfermé au château d'Aire, où ses gouverneurs, les sires de
Roubaix et de la Viefville, lui cachèrent tout ce qui se passait, car
«leur estoit défendu expressément par le duc de Bourgogne son père
qu'ils gardassent bien qu'il n'y allât pas.»
Le 23 octobre, le roi d'Angleterre dépasse, par méprise, le logement
que ses fourriers lui ont préparé. On l'en avertit; il répond: «A Dieu
ne plaise, aujourd'hui que je porte la cotte d'armes, que l'on me voie
reculer!» Il semble qu'il ait hâte d'arriver dans une plaine étroite
qui s'étend des ravins de Maisoncelle jusqu'à l'abbaye de
Ruisseauville, resserrée d'un côté entre les bois de Tramecourt, de
l'autre, entre une gorge profonde que domine un vieux château. Le
surlendemain, 25 octobre, Henri V demandait le nom de ce château, et
ajoutait: «Pourtant que toutes batailles doivent porter le nom de la
prochaine forteresse où elles sont faites, ceste-ci maintenant et
perdurablement aura nom la bataille d'Azincourt.» Quinze mille Anglais
avaient détruit une armée de cent mille Français, l'une des plus
belles qui eussent jamais été réunies. Toute cette fière chevalerie,
qui se croyait sûre de vaincre, était tombée sous les traits de
quelques archers gallois. La noblesse flamande avait à réclamer sa
part dans ses malheurs et dans son courage. Le sire de Maldeghem,
suivi de dix-huit écuyers, avait pénétré, à travers les Anglais, si
près de Henri V, qu'il abattit sur son casque un des fleurons de sa
couronne. Parmi les morts, on citait les sires de Wavrin, d'Auxy, de
Lens, de Ghistelles, de Lichtervelde, de Hamme, de Fosseux, de la
Hamaide, de Fiennes, de Rupembré, de Liedekerke, de Hontschoote, de
Béthune, de Heyne, de la Gruuthuse, de Schoonvelde, de Poucke, de
Bailleul.
Deux frères du duc de Bourgogne, le duc de Brabant et le comte de
Nevers, avaient péri honorablement dans cette journée, pour laver la
tache de son absence. Le duc de Bourgogne qui, dans sa croisade de
Nicopoli, n'avait eu qu'un regard glacé pour les malheurs de ses
compagnons, ne trouva qu'une feinte colère pour honorer le trépas de
deux princes de sa maison; mais loin de songer à les venger, un mois
après la bataille d'Azincourt, il profitait le premier de ce désastre
pour conduire une armée devant la capitale du royaume. Pendant
plusieurs semaines il campa à Lagny, attendant un mouvement des
Parisiens qui n'éclata point, et sa retraite devint un sujet de risée
pour les habitants mêmes de la cité royale sur lesquels reposaient ses
espérances: ils ne l'appelaient plus que Jean de Lagny ou Jean le
Long. Le jugement ironique que les Parisiens portaient du duc de
Bourgogne était plus conforme à la vérité historique que l'adulation
qui le saluait du nom de Jean sans Peur.
Les communes flamandes, restées étrangères à la journée d'Azincourt,
conservaient la neutralité qui convenait à leur industrie et à leurs
franchises.
Au mois de juin 1416, leurs députés traitaient, avec les ministres de
Henri V, de la prolongation des anciennes trêves. Ils obtenaient que
l'on insérât dans ces conventions les réserves les plus formelles pour
garantir, en quelque lieu que ce fût, la sécurité et la protection des
marchands flamands.
Pendant ce même mois de juin 1416, les conseillers de Charles VI
ratifiaient aussi ce beau privilége de la Flandre, de voir, pendant
les guerres les plus acharnées, la liberté de son commerce assurée et
respectée sur toutes les mers et jusqu'au milieu des garnisons
françaises qui entouraient l'étape de Calais, où ses ouvriers
pouvaient sans obstacle aller chercher les laines dont ils avaient
besoin.
Le duc de Bourgogne reste seul dans son isolement. Haï comme un
traître par les Français qu'il a abandonnés, jugé avec indifférence
comme un allié douteux par les Anglais qu'il n'a pas secourus, il ne
rencontre nulle part l'appui qu'il cherche ou les sympathies qu'il ne
mérite point. Le comte de Hainaut, son beau-frère, se montre hostile à
son ambition, et les bonnes villes du Brabant lui refusent la régence
de leur duché, comme s'il était indigne de porter l'épée de son frère,
mort les armes à la main à Azincourt. Cependant il ne se lasse point.
Il saisit le prétexte du mariage de Marie, veuve du duc de Berri, avec
le sire de la Trémouille, pour s'emparer du comté de Boulogne; puis il
excite de nouveaux complots à Paris; enfin il mêle des intrigues
politiques aux conférences commerciales des communes flamandes avec
les Anglais: il lui tarde évidemment de recueillir le fruit de sa
faiblesse ou de sa honte, et c'est à son instante prière qu'il est
convenu, après quelques négociations, qu'il aura une entrevue avec le
roi d'Angleterre. Calais est choisi comme le lieu le plus convenable;
le sauf-conduit, daté du 1er octobre, permet au duc de Bourgogne
d'amener huit cents personnes avec lui; mais telle est sa méfiance
qu'il exige de plus que le duc de Glocester se remette comme otage
pendant toute la durée de ces conférences.
Henri V, fier de ses succès et encouragé par les dissensions
intérieures de la France, semble avoir accueilli le duc Jean à Calais
avec toute la supériorité que le suzerain possède sur le vassal.
L'alliance de l'Angleterre était placée si haut depuis la journée
d'Azincourt qu'il ne lui était pas même permis d'en discuter les
conditions; elles avaient été réglées d'avance dans une charte qui lui
fut présentée, où il était dit que le duc de Bourgogne, reconnaissant
les droits de Henri V et prenant en considération les grandes
victoires que Dieu lui avait accordées, s'engageait à le servir
dorénavant comme roi de France, à lui rendre hommage et à l'aider à
recouvrer sa couronne.
Le duc refusa de signer cet acte de soumission si complet et si
humble. Le traité qu'il avait espéré était devenu impossible, et Jean
sans Peur ne songea plus qu'à se servir de ses propres ressources pour
arriver à l'accomplissement de ses projets.
Le Dauphin venait de mourir. Celui de ses frères qui lui succédait
avait épousé la fille du comte de Hainaut et résidait dans ses Etats.
Le duc Jean accourut près de lui à Valenciennes, le 12 novembre, et y
conclut une étroite alliance, par laquelle le Dauphin promettait de
secourir le duc de Bourgogne contre tous ses adversaires et se plaçait
sous sa protection. Aussitôt après ce traité, le comte de Hainaut,
qui s'était réconcilié avec Jean sans Peur, se rendit à Compiègne avec
le nouveau Dauphin, pour l'opposer aux Armagnacs; il les menaçait déjà
de le ramener en Hainaut auprès du duc de Bourgogne, s'ils ne cédaient
à toutes ses réclamations, lorsque le jeune prince mourut le jour de
Pâques fleuries.
Autant le second Dauphin était dévoué aux Bourguignons, autant le
troisième se montrait attaché au parti des Armagnacs. La guerre civile
allait se réveiller avec une nouvelle énergie. Le parlement avait fait
brûler publiquement les lettres que le duc de Bourgogne avait
adressées aux principales villes du royaume: il ne restait plus à Jean
sans Peur qu'à combattre. Cependant avant de quitter la Flandre, il
s'engagea, par une déclaration publiée à Lille, le 28 juillet 1417, à
y laisser comme gouverneur son fils Philippe de Charolais, à prolonger
les trêves avec l'Angleterre et à faire battre une nouvelle monnaie de
bon aloi. Il annonçait en même temps que sa volonté formelle était
«que les habitants du pays de Flandres fussent traittiés selon les
droits, lois, coustumes et usaiges d'icelluy pays,» et promettait de
veiller à ce que les marchands pussent entrer librement en France, «si
que marchandise dont ledit pays le plus est soutenu, tant de blés que
d'aultres biens, puist avoir généralement et paisiblement cours comme
elle a eu au temps passé.»
Si la Flandre restait l'asile de la paix, elle voyait à ses frontières
la France en proie aux fureurs renaissantes des discordes intestines:
«L'an mille quatre cens dix-sept, dit Juvénal des Ursins, il y avoit
grandes guerres et terribles divisions par le duc de Bourgogne,
cuidant toujours venir à sa fin d'avoir le gouvernement du royaume.»
Rouen se révolte et tue son bailli. Les villes de la Somme traitent
avec Jean sans Peur. Reims, Troyes, Châlons, Auxerre, Beauvais,
Senlis, lui ouvrent leurs portes. La reine Isabeau de Bavière se
déclare en sa faveur et bientôt il réunit à Montdidier une armée où
l'on remarque les sires de Maldeghem, de Thiennes, de Dixmude,
d'Uutkerke, de Steenhuyse, d'Auxy, de la Gruuthuse, de Coolscamp.
Enfin, dans la nuit du 28 au 29 mai 1418, la trahison de Perinet
Leclerc lui livre Paris, où la faction des bouchers, aussitôt
réveillée, se venge de son long repos par d'effroyables massacres.
La Flandre se félicitait d'être étrangère à ces malheurs, quand on
apprit, immédiatement après l'extermination des Armagnacs, que des
incendies terribles ravageaient ses cités et ses campagnes. Ils se
multipliaient avec une merveilleuse rapidité tantôt à Bruges, tantôt à
Dixmude, à Poperinghe ou à Roulers, tantôt dans quelque village isolé,
et à peine les soins empressés des bourgeois ou des laboureurs
avaient-ils réussi à étouffer la flamme qu'on la voyait dans d'autres
quartiers ou dans d'autres hameaux éclairer le ciel de ses sinistres
lueurs. Enfin, on saisit et on livra aux supplices les auteurs de ces
désastres; ils avouèrent, dit-on, qu'ils étaient soudoyés par le duc
d'Orléans, alors prisonnier en Angleterre, pour venger les atrocités
commises sous les yeux du duc de Bourgogne à Paris.
Dès que l'infortuné monarque, qui ne savait plus lui-même qu'il était
roi de France, fut retombé aux mains des Bourguignons, le Dauphin
Charles se déclara régent du royaume et résolut, dans ce péril
imminent, de traiter avec les Anglais, afin de pouvoir combattre plus
puissamment le duc Jean. Henri V, qu'occupait vivement le soin de
rétablir l'ordre en Angleterre, accueillit ses ouvertures avec faveur;
mais il fut difficile de s'entendre sur les conditions de ce traité.
Des conférences s'ouvrirent au mois de novembre à Alençon.
L'archevêque de Sens, le comte de Tonnerre, Robert de Braquemont,
amiral de France, y avaient été envoyés par le Dauphin. Le comte de
Salisbury y représentait Henri V. Après de longues discussions, les
ambassadeurs français offrirent l'abandon définitif de l'Agenois, du
Limousin, du Périgord, de l'Angoumois, de la Saintonge, du comté de
Guines et du château de Calais. Ils y ajoutèrent bientôt la partie de
la Normandie située au delà de la Seine, à l'exception de Rouen, et se
virent enfin réduits à proposer les tristes conditions de la paix de
Bretigny, et, de plus, si les Anglais renonçaient à la Normandie, les
comtés d'Artois et de Flandre. Les ambassadeurs de Henri V firent
connaître leur réponse. Ils réclamaient d'énormes sommes d'argent pour
la rançon du roi Jean, qui n'était pas encore totalement payée, et
exigeaient tous les territoires qu'on leur avait offerts, en y
comprenant en même temps la Flandre, la Normandie, l'Anjou, Tours et
le Mans. Les pouvoirs des envoyés du Dauphin n'allaient pas si loin.
Les conférences furent ajournées; il fut toutefois convenu que le roi
Henri V renoncerait à l'alliance du duc de Bourgogne. Dès ce moment,
des événements de plus en plus graves se succèdent. Le duc Jean
n'ignorait pas, sans doute, qu'il était question de transporter à
Henri V la plus florissante partie de ses Etats. Il tenta un dernier
effort pour conjurer une négociation évidemment dirigée contre lui, en
demandant à Henri V une entrevue, à laquelle il se rendit avec Isabeau
de Bavière pour le presser d'accepter la main de Catherine de France.
Cependant les prétentions exorbitantes des ministres anglais, qui se
croyaient déjà assurés de l'adhésion du Dauphin à leurs propositions,
renversèrent toutes les espérances du duc de Bourgogne, et l'on
entendit Henri V lui dire: «Beau cousin, je veux que vous sachiez que
une fois j'auray la fille de vostre roy et tout ce que j'ay demandé
avec elle, ou je debouteray le roi, et vous aussi, hors de son
royaume.» Toutes ces menaces révélaient à Jean sans Peur ce qui se
tramait contre lui. Il ne lui restait plus qu'à se rapprocher du
Dauphin pour réparer l'échec que lui avait fait éprouver le refus du
roi d'Angleterre, et, sans hésiter plus longtemps, ils se hâta de lui
faire proposer une entrevue qui eut lieu à Pouilly-le-Fort, à une
lieue de Melun. Le Dauphin n'avait pas, comme Henri V, conquis à
Azincourt le droit d'être impitoyable et superbe; le duc de Bourgogne
était réduit aussi à traiter à tout prix, s'il voulait conserver la
Flandre. Dans cette situation, il était aisé de s'entendre. A une
réconciliation publique succéda une traité d'alliance, où le duc de
Bourgogne, voulant désormais «concordamment vacquer aux grans fais et
besoignes touchans monsieur le roi et sondit royaume, et ensemble
résister à la damnable entreprise de ses anciens ennemis les Engloiz,»
jurait, entre les mains de l'évêque de Léon, légat du pape, «sur la
vraye croix et les sains Evangiles de Dieu manuelment touchées, par la
foy et serment de son corps, sur sa part de paradis, en parole de
prince et autrement le plus avant que faire se peut,» d'honorer, de
servir, d'aimer et de chérir, «tant qu'il vivrait en ce monde, de tout
son cuer et pensée,» la personne du Dauphin et de lui être toujours
vrai et loyal parent (11 juillet 1419).
Le 20 novembre 1407, le duc de Bourgogne avait aussi juré d'aimer le
duc d'Orléans comme son frère.
Les conseillers du Dauphin se trompaient s'ils ajoutaient foi aux
promesses solennelles échangées à Pouilly. Bien que le duc de
Bourgogne répétât «que Hennotin de Flandre combatroit Henry de
Lancastre,» son unique but était d'enlever au Dauphin l'appui des
Anglais, et il songeait lui-même si peu à les attaquer qu'il avait
entamé de nouvelles négociations pour ne pas trouver en Henri V un
ennemi redoutable. Le 22 juillet, un sauf-conduit est accordé aux
conseillers bourguignons Regnier Pot, Antoine de Toulongeon et Henri
Goethals, qui se rendent à Mantes pour traiter avec Henri V; le 6
août, ils le suivent à Pontoise; mais ces pourparlers n'amènent aucun
résultat, et le roi d'Angleterre en annonce la rupture dans une longue
protestation de zèle pour la paix, où il rappelle que le château de
Pontoise, éloigné à peine de sept lieues de Paris, est la clef de la
capitale de la France. Ne faut-il pas placer au même moment l'arrivée
à Pontoise des ambassadeurs du Dauphin qui, instruits des négociations
commencées par le duc Jean au mépris du traité de Pouilly, n'avait cru
pouvoir les déjouer qu'en revenant à sa politique de l'année
précédente? Ces ambassadeurs n'allaient-ils pas annoncer qu'il était
disposé à livrer à Henri V, avec la Normandie et le Meine, l'une des
pairies du duc de Bourgogne, l'héritage même de Marguerite de Male? La
première conséquence de cette alliance ne devait-elle pas être une
invasion des Anglais dans la Bourgogne? N'avait-on pas vu dans la cité
même de Paris le parti du Dauphin se dessiner, après l'entrevue de
Pouilly, avec une puissance toute nouvelle?
Le duc de Bourgogne qui, pendant toute sa vie, n'avait connu d'autre
mobile qu'une violence envieuse et dissimulée, se voyait de plus en
plus menacé. Quand le Dauphin combattait les Anglais, toute la France
chevaleresque se pressait sous ses drapeaux; lorsqu'il traitait avec
Henri V, l'isolement du duc Jean, haï des nobles et méprisé des
bourgeois, n'en était que plus profond. La politique que le duc de
Bourgogne s'était faite par douze années d'intrigues le plaçait
nécessairement parmi les ennemis du royaume; mais il ne pouvait y
occuper le rang que convoitait son ambition tant que le Dauphin,
suppléant à l'impuissance du roi, tiendrait tour à tour suspendu sur
sa tête le courage de ses bannerets ou l'habileté de ses négociateurs.
Jean le comprend: son intelligence grossière et brutale subit
impatiemment la position chancelante à laquelle il est condamné; elle
lui représente le Dauphin guidé par les Armagnacs, qui l'excitent à
conspirer sa perte, et lui montre, en 1419 aussi bien qu'en 1407, le
crime comme la dernière ressource de la haine.
Il devient intéressant d'étudier jour par jour les mesures adoptées
par le duc de Bourgogne. Il invite, le 14 août, le Dauphin à se rendre
à Troyes, près du roi Charles VI, pour y conclure la paix. Sur le
refus du jeune prince, une nouvelle entrevue, sur les bords de la
Seine, est proposée, probablement par les gens du duc de Bourgogne, et
après quelques discussions, il est convenu qu'elle aura lieu au pont
de Montereau-Faut-Yonne. Aussitôt après, le 17 août, il appelle près
de lui les sires de Jonvelle et de Rigny avec toutes les troupes
placées sous leurs ordres. Quatre jours plus tard, le 21 août, il
écrit de nouveau aux maîtres de la chambre des comptes de Dijon que,
devant avoir prochainement une entrevue sur la Seine avec le Dauphin,
il désire réunir autour de lui plusieurs de ses nobles vassaux pour
l'aider de leurs conseils, et au moins trois cents hommes d'armes pour
la garde de sa personne. Il les charge de faire remettre avec la plus
grande diligence, par des messagers qui chevaucheront jour et nuit,
les lettres qu'il adresse aux sires d'Arlay, de Saint-George, de
Villersexel, de Ray, de Ruppes, de Pontailler et de Vergy, pour qu'ils
se rendent immédiatement près de lui avec le plus grand nombre
d'hommes d'armes qu'ils pourront assembler. Ils obéissent, et le jour
fixé pour l'entrevue, il choisit parmi eux dix des plus intrépides
chevaliers: ce sont Charles de Bourbon, Jean de Fribourg, Guillaume de
Vienne, seigneur de Saint-George, Jean de Neufchâtel, Gui de
Pontailler, Charles de Lens, Antoine et Jean de Vergy, et les sires de
Navailles et de Giac. Parmi ceux qui accompagnent le Dauphin, deux
magistrats, son chancelier et le président de Provence, se trouvent
sans armes. Si un combat est nécessaire pour enlever au Dauphin la
liberté ou la vie, toutes les chances sont en faveur des Bourguignons.
Une secrète méfiance les agite toutefois, et ils racontent qu'un juif
a annoncé au duc Jean que s'il se présente à Montereau il n'en
retournera jamais.
Un mois après l'assassinat du duc d'Orleans, le duc Jean de Bourgogne
était descendu à Ypres au cloître de Saint-Martin, quand vers l'heure
des matines une sinistre lueur s'éleva dans les airs. Les bourgeois et
les prêtres accoururent, croyant qu'un incendie venait d'éclater; mais
ils n'aperçurent (tel est le récit d'Olivier de Dixmude) qu'un dragon
qui plana au-dessus de la chambre occupée par le duc jusqu'à ce que,
repliant sur lui-même son dard flamboyant il disparut tout à coup. La
légende populaire doit-elle être une prophétie? Jean sans Peur ne
succombera-t-il pas dans un complot qu'il a lui-même pris soin de
préparer?
Ce fut le 10 septembre 1419 qu'eut lieu l'entrevue. Le Dauphin
reprocha au duc de l'avoir laissé attendre dix-huit jours à Montereau
et de ne pas avoir fait la guerre aux Anglais; mais celui-ci lui
répondit qu'il avait fait ce qu'il devait faire, et du reste «qu'on ne
pourroit rien adviser sinon en la présence du roy son père, et qu'il
falloit qu'il y vînt.» En même temps, le duc tira son épée.
«Monseigneur, ajouta le sire de Navailles en mettant la main sur le
Dauphin, quiconque le veuille voir, vous viendrez à présent à vostre
père.» En ce moment se passa une scène rapide et confuse que la foule
des spectateurs réunis sur les deux rives du fleuve ne distingua
qu'imparfaitement. «Le Dauphin est tué!» s'écria-t-elle. Le même bruit
passa de ceux qui suivaient le duc jusqu'aux hommes d'armes qui
gardaient le château de Montereau; mais on connut bientôt la vérité.
Tannegui du Chastel s'était précipité sur le Dauphin et l'avait
emporté dans ses bras, tandis que Robert de Loire, le vicomte de
Narbonne et Pierre Frottier renversaient à leurs pieds le sire de
Navailles et le duc lui-même. «Tu coupas le poing à mon maître,
s'était écrié Guillaume le Bouteiller, ancien serviteur du duc
d'Orléans, et moi je te couperai le tien;» et il le frappa à son tour.
Tel est le récit que le Dauphin inséra dans les lettres qu'il adressa
à toutes les bonnes villes du royaume et qu'appuie l'autorité de
Juvénal des Ursins, l'historien le plus respectable et le plus
impartial de ce siècle. Tannegui du Chastel en affirma la vérité en
portant son défi de chevalier à quiconque oserait la contester, défi
auquel personne ne répondit jamais. On ajoute que Philippe Jossequin,
ancien compagnon de captivité du duc, qui s'était élevé du rang de
valet de chambre à celui de son conseiller et de son intime confident,
ayant été arrêté par les gens du Dauphin au château de Montereau,
révéla également les perfides desseins de son maître.
«Aucuns disoient que, veu le meurtre qu'il fit en la personne du duc
d'Orléans et les meurtres faits à Paris, c'estoit un jugement de
Dieu.»
LIVRE SEIZIÈME.
1419-1445.
Philippe l'_Asseuré_ ou le Bon.
Continuation des guerres en France.
Troubles de Bruges.
Splendeur de la cour du duc de Bourgogne.