foudres d'un stérile anathème contre les Orléanais, les Brugeois,
accompagnés des milices de onze autres villes, s'arrêtaient, le 6
octobre, sous les ordres du bourgmestre Liévin de Schotelaere, dans la
plaine de Ten-Belle, à trois lieues de Bruges. Le bourgmestre Baudouin
de Vos et les échevins Jean Hoste, Jacques Breydel et George Vander
Stichele se rendirent immédiatement auprès d'eux, afin de connaître
l'heure à laquelle ils comptaient entrer à Bruges. Ils indiquèrent la
matinée du lendemain, en se contentant de réclamer une augmentation de
solde; mais la nuit leur inspira d'autres résolutions. Une vive
agitation se manifestait, et l'on entendait répéter de toutes parts
qu'il fallait profiter d'une occasion si favorable pour obtenir le
redressement de tout ce qui avait été fait contre les libertés ou les
intérêts de la commune. C'est sous l'empire de ces impressions
tumultueuses, où les regrets et la colère se confondent, qu'ils
arrivent le lendemain, vers huit heures du matin, à Saint-Michel, où
ils trouvent le bourgmestre Baudouin de Vos, Jean Hoste, Jacques
Breydel et Georges Vander Stichele, qui s'efforcent inutilement de les
calmer. Ils déclarent qu'ils ne déposeront les armes et ne rentreront
à Bruges que lorsqu'on aura fait droit à leurs réclamations. Elles
portent sur sept points principaux: la citation, au son de la cloche,
et la condamnation des bourgeois contumaces; l'existence de la
cueillette sur le blé dont ils demandent l'abolition; le tort causé
aux corps de métiers par la suppression du subside mensuel, connu sous
le nom de _maendghelt_; l'insuffisance de leur solde, qui doit être
élevée de huit à dix gros par jour; l'illégalité de la taxe du
_septième denier_ perçu par le duc, tandis que les comtes, ses
devanciers, se sont contentés d'un droit d'accise sur les revenus de
la ville; le caractère, non moins attentatoire à leurs franchises, des
lettres de Jean sans Peur, qui défendent sous les peines les plus
sévères de déployer les bannières de la commune tant que celle du duc
n'a point été arborée la première sur la place du Marché; l'injustice
et la rigueur du droit de confiscation, que le duc s'attribue
contrairement aux anciens priviléges et aux anciens usages. On leur
répond doucement que leurs requêtes seront soumises au duc, et qu'il
est permis d'espérer «qu'on y pourvoie par raison telement qu'ilz en
devront estre contens;» mais qu'il convient qu'ils retournent
paisiblement dans leurs foyers, s'ils ne veulent «perdre la bonne
grâce de mon dit seigneur, en laquelle ils estoient sur tous autres
qui l'avoient suivi de son pays de Flandres.» Ces discours ne les
persuadent point: «Non, non!» s'écrient-ils, «nous ne voulons pas être
trompés comme nous l'avons déjà été; nous voulons que l'on nous
accorde nos requêtes avant de rentrer dans la ville.» On leur
représente toutefois que les trois derniers points de leurs
réclamations ne peuvent être réglés que par le duc lui-même, et les
magistrats ajoutent qu'ils sont prêts à céder à leurs vœux sur tous
les autres. Un acte public en fut dressé, et l'agitation commençait à
s'apaiser quand de nouveaux cris s'élevèrent: «Non, non, nous voulons
obtenir tout ce que nous avons demandé!» Mille voix exigeaient la
révocation du bailli et de l'écoutète, et ajoutaient qu'il fallait
bannir les magistrats naguère désignés par le duc, notamment les
bourgmestres Jean Biese et Nicolas Dezoutere, hommes nouveaux dont
l'origine, étrangère à toutes les gloires du pays, ne rappelait que la
honte et l'intrigue. Jacques Breydel, s'offrant comme médiateur aux
bourgeois armés, s'efforça vainement d'interposer comme un gage de
paix, un nom qui fut pour leurs ancêtres un gage de victoire: ils
chargèrent leurs tentes sur leurs chariots, et les rangèrent en bon
ordre sous les murs de Bruges, près du hameau de Saint-Bavon, comme
s'ils eussent encore été devant les remparts de Montdidier.
Le sire Steenhuyse s'était rendu à Gand près du comte de Charolais, et
de là à Beauvais près de Jean sans Peur pour exposer la situation des
choses. Les conseillers du duc jugèrent qu'il fallait céder, à
Saint-Bavon, aux plaintes des communes, comme leur maître avait cédé à
leurs murmures en Vermandois. On abandonna au ressentiment des
Brugeois le _Calfvel_ de 1407. Les cinquante-deux doyens de la ville
vinrent y arracher les sceaux qu'ils avaient été autrefois contraints
d'y apposer; l'aubette des commis de la gabelle, au Braemberg, fut
renversée, et une sentence d'exil frappa les magistrats haïs de la
commune.
A Gand, dans la résidence même du comte de Charolais, les officiers du
duc furent également changés. L'expédition de Montdidier, si peu
intéressante par ses résultats, avait été un fait important dans
l'histoire de la Flandre, parce qu'elle avait, sous les auspices mêmes
du duc de Bourgogne, offert aux communes la résurrection de leur
nationalité armée et libre.
L'indépendance commerciale de la Flandre se manifeste dans une foule
de documents de ce temps. L'arrestation du comte Archibald de Douglas
en fut notamment un mémorable exemple. Archibald de Douglas avait
débarqué à l'Ecluse et se préparait à se rendre à Paris, où
l'appelaient non-seulement des lettres de Charles VI et du duc de
Guyenne, mais aussi d'autres lettres du duc de Bourgogne en ce moment
retenu par ses intrigues dans la capitale du royaume; cependant,
lorsqu'il passa à Bruges, les échevins le firent arrêter à la requête
de quelques marchands de la ville de Malines qui l'accusaient d'avoir
fait vendre à son profit, dans les ports d'Ecosse, les laines qui
formaient le chargement d'un de leurs navires capturé dans les eaux de
Nieuport. Deux chevaliers qui l'accompagnaient, Jean Sintcler et
Thomas de Murray, n'obtinrent sa liberté qu'en s'offrant pour otages,
et ne furent eux-mêmes relâchés qu'après avoir juré qu'ils
reviendraient se constituer prisonniers dans le délai de soixante
jours. Des députés de la ville de Malines appuyaient, près de Jean
sans Peur les plaintes de leurs concitoyens, et il n'est guère permis
de douter qu'ils n'aient été indemnisés de leurs pertes avant que le
duc de Bourgogne relevât les otages de leur serment.
L'on se souvenait à Bruges qu'en 1402 le bâtard Louis de Hollande,
saisi dans l'une des grandes rues de la ville et conduit au Steen pour
avoir adressé à l'écoutète des paroles injurieuses, avait été réduit à
se remettre humblement, tant de sa personne que de ses biens, au
jugement des magistrats, et dix ans après l'arrestation du comte de
Douglas, nous verrons les échevins de Bruges employer les mêmes moyens
de coercition contre un autre dignitaire du royaume d'Ecosse, Jean
Bolloc, évêque de Ross, qui fit offrir une caution de deux mille
nobles par trois bourgeois de Bruges.
Les communes flamandes, qui voyaient avec joie renaître leur influence
et leur prospérité, ne s'applaudissaient pas moins du mouvement qui se
développait en France. Fidèles à une antique alliance dont l'incendie
de Courtray n'avait pu effacer tous les vestiges, elles saluaient avec
enthousiasme la reconstitution des franchises de Paris, anéanties le
même jour que celles de la Flandre. Les habitants de la capitale du
royaume avaient chargé des députés de proposer à toutes les villes une
étroite confédération, et, dans ces graves circonstances, les échevins
de Gand (c'étaient, entre autres, Ghelnot Damman, Jean Sersimoens,
Victor Vander Zickele, Simon Uutenhove, Sohier Everwyn, Baudouin de
Gruutere) résolurent d'envoyer une ambassade solennelle à Paris. En
vertu des mêmes titres qui l'avaient placé au premier rang des
représentants de la Flandre communale, lors des fameuses requêtes de
l'hôtel de Ten Walle, Ghelnot Damman fut choisi pour le chef de cette
ambassade, et il ne tarda pas à se rendre à Paris, où, dans un grand
banquet à l'hôtel de ville, le prévôt des marchands et les échevins
échangèrent avec les députés gantois, en signe d'amitié mutuelle, le
chaperon blanc, qui fut aussitôt adopté par une grande partie des
bourgeois de Paris. Peu de jours après, Charles VI le recevait
lui-même des mains de Jean de Troyes: trente années s'étaient écoulées
depuis le 27 novembre 1382.
Les communes flamandes croyaient retrouver en France, dans le
mouvement du quinzième siècle, les grandes inspirations d'une autre
époque. C'était une grave erreur; si Etienne Marcel eût vécu, n'eût-il
pas engagé les Parisiens à se défier du duc de Bourgogne, puisqu'il
oubliait, aussi bien que le duc de Normandie, que son premier devoir
était de repousser les Anglais? En 1413, Jean Marcel était dans le
parti du dauphin. Les tendances et les besoins de l'esprit communal
créèrent, il est vrai, la belle ordonnance du 25 mai; mais la pensée
devrait succomber dans sa lutte avec le fait, l'anarchie devait
étouffer la liberté. Jean sans Peur, qui avait si fréquemment réitéré
au peuple ses pompeuses promesses et qui semblait avoir, comme
souverain de la Flandre, une mission incontestée pour les accomplir,
ne portait aux communes françaises, qui criaient Noël à sa venue, que
l'agitation et le désordre: peu lui importait de profaner de nobles
souvenirs et d'exciter les mauvaises passions de la multitude, pourvu
qu'elles offrissent une insurmontable barrière aux projets des
Orléanais. Louis de Nevers et Louis de Male avaient sans cesse opposé
aux sages bourgeois des cités flamandes le métier des bouchers. C'est
aussi le métier des bouchers que leur petit-fils continue à opposer
aux sages bourgeois de Paris, amis des progrès pacifiques et durables;
il lui a donné pour chef son propre frère, le comte de Nevers, et
récompense en même temps le zèle de Capeluche, leur héros, par
l'office le plus important et le plus convenable à ses mœurs, celui
de bourreau.
En vain le pieux et habile Juvénal des Ursins eut-il le courage
d'adresser au duc de Bourgogne des représentations sur ce qu'il se
laissait gouverner «par bouchers, trippiers, escorcheurs de bêtes, et
foison d'autres meschantes gens.» Le duc se contenta de répliquer
«qu'il n'en seroit autre chose.» Les fureurs populaires ne
connaissaient plus de bornes. Quiconque passait pour riche était
désigné comme Armagnac et immédiatement mis à mort. Les bouchers
cessèrent bientôt de respecter le palais des princes: ils forcèrent
l'hôtel du duc de Guyenne et en arrachèrent le duc de Bar, Jacques de
Rivière et plusieurs autres notables seigneurs. Le duc de Bourgogne
était là comme pour les encourager: «Beau-père, lui dit le duc de
Guyenne indigné, cette mutation est faite par vostre conseil et ne
vous en povez excuser, car les gens de vostre hostel sont avec eux.»
Le duc de Bourgogne n'avait rien à répondre pour se disculper:
l'ambition ne peut pas alléguer sa faiblesse. Au milieu de ces
désordres, sous l'influence désorganisatrice des guerres étrangères et
des jalousies privées, tout s'ébranlait, tout s'écroulait autour du
trône de Charles VI. Il semblait que ce même règne, qui avait inauguré
sur un champ de bataille le triomphe de l'autorité absolue sur les
antiques franchises de la nation, dût aussi, par une réaction hâtée
par les malheurs de ce temps, la voir expirer dans le palais désert où
errait une ombre royale isolée de tout appui, et livrée à des ténèbres
profondes que n'éclairait aucun rayon de l'intelligence. L'infortuné
Charles VI n'était plus visité, dans son sommeil, par ces songes
éclatants qui lui montraient le cerf ailé suivant les hérons au-dessus
des étangs de la Flandre; il n'avait conservé des exploits de sa
jeunesse qu'un vague souvenir, qui le portait à répéter sans cesse que
ses armes étaient un lion percé d'une épée. Témoin insensible et muet
des crimes, des guerres et des séditions, il traversait lentement la
vie sans en connaître les inquiétudes et les douleurs; et la sérénité
de son front lui restait seule avec la majesté du malheur pour lui
tenir lieu de couronne.
Une fille du roi de France, qui avait épousé le comte de Charolais,
avait quitté Paris pour accompagner l'héritier de Jean sans Peur en
Flandre où les communes réclamaient sa présence. Mais avant de
s'éloigner, elle s'arrêta à l'abbaye de Saint-Denis, où elle pria pour
la France troublée par tant de discordes et tant de haines.
La politique adroite des Orléanais avait obtenu d'importants succès.
Ils avaient réussi à détacher le roi d'Angleterre de l'alliance du duc
Jean et avaient conclu un traité avec lui. Henri IV rompit toutes les
négociations entamées pour le mariage de son fils aîné avec Anne de
Bourgogne; de plus, il adressa aux quatre _membres_ de Flandre une
lettre où il leur annonçait que s'ils voulaient rester étrangers aux
projets belliqueux du duc et maintenir les trêves, il donnerait
également des ordres pour qu'elles fussent respectées. Les Etats de
Flandre délibérèrent, et statuant souverainement, ils répondirent par
des lettres, où il n'était fait aucune mention du duc de Bourgogne,
qu'ils continueraient à observer les trêves: elles furent
immédiatement prorogées pour cinq ans.
Le duc Jean, inquiet de ce qui se passait dans ses Etats, voyait aussi
son autorité décliner à Paris. Les Orléanais s'approchaient et les
bourgeois se réunissaient dans les rues en criant: _La paix!_ «Il y a
autant de frappeurs de coignée que d'assommeurs de bœufs,» avait dit
le charpentier Cirasse au boucher Legoix. Les bouchers ne régnaient
que par la terreur; dès que la terreur cessa, leur puissance
s'évanouit et avec elle l'autorité du duc de Bourgogne. Jean sans
Peur, naguère l'objet d'un si grand enthousiasme, ne recueillait plus
que le mépris; on songeait peut-être à mettre la main sur lui. Le 23
août, après avoir essayé vainement d'enlever le roi du château de
Vincennes, il quitta précipitamment Paris, laissant Lionel de
Maldeghem à Saint-Denis et le sire de Lannoy à Soissons. Caboches et
Jean de Troyes l'avaient précédé en Flandre.
La situation de la Flandre ne pouvait le consoler de ses revers en
France. Les Etats, invités par le comte de Charolais à faire prendre
les armes aux milices communales, multipliaient leurs représentations;
non-seulement ils réclamaient la confirmation de tous leurs anciens
priviléges violés ou méconnus, mais ils demandaient aussi que le duc
ne cessât de résider en Flandre, qu'il ne choisît que des Flamands
pour ses conseillers et ses officiers, et même pour commandants des
forteresses voisines de la Flandre, qu'on supprimât tous les impôts
dont se plaignait le peuple, qu'il n'y eût dans tout le pays qu'une
seule monnaie, que la liberté du commerce fût assurée, même à
l'Ecluse, sous les remparts de la Tour de Bourgogne, et il faut sans
doute ajouter qu'ils insistèrent sur ce projet toujours si populaire
d'une intime fédération avec les Anglais. En effet, nous savons que,
vers la même époque, H. Raoul Lemaire, prévôt de Saint-Donat de
Bruges, se rendit à Londres pour certaines négociations que son
sauf-conduit n'indiquait point. Mais les Orléanais, alarmés de ces
démarches, envoyèrent au duc le sire de Dampierre et l'évêque d'Evreux
pour lui défendre, au nom du roi, de les poursuivre.
Jean sans Peur était en ce moment à Lille et y assistait, entouré des
députés des Etats de Flandre, aux fêtes d'un tournoi où joutaient son
fils le comte de Charolais, et ses frères le duc de Brabant et le
comte de Nevers. Il ne répondit rien aux ambassadeurs, demanda ses
houseaux, monta à cheval et prit la route d'Audenarde. Arrivé à Gand,
il adressa au roi une longue réponse remplie de protestations
mensongères; déjà il avait exposé aux Etats la situation des affaires
en réclamant à la fois un secours armé et des subsides; mais les Etats
persévéraient dans leurs remontrances, telles que leurs députés
avaient été chargés de les porter à Lille. Ils accusaient de plus le
chancelier du duc de favoriser la vénalité des offices et d'en
profiter. Le duc, mécontent, partit pour Anvers où il trouva le duc
Guillaume de Bavière, l'évêque de Liége, le comte de Clèves,
Enguerrand de Saint-Pol et d'autres barons; ils montrèrent plus de
zèle que les communes flamandes, et le duc de Bourgogne n'hésita pas à
recommencer la guerre. Il ne fallait qu'un prétexte pour rompre une
paix à laquelle personne n'avait jamais cru. Jean sans Peur le chercha
dans des lettres du Dauphin, qui l'appelait à le délivrer de la
tyrannie des Orléanais, lettres supposées ou tout au moins surprises à
la bonne foi du duc de Guyenne. Bientôt on le vit rassembler une
puissante armée et la conduire, au milieu de l'hiver, devant Paris.
Les Armagnacs y étaient nombreux et les souvenirs de la domination
bourguignonne encore présents à tous les esprits. Le mouvement
populaire sur lequel il comptait n'eut pas lieu, et après quelques
jours d'attente Jean fut réduit à une honteuse retraite. Le peuple de
Paris avait été le témoin de son impuissance: les Armagnacs auxquels
il l'avait révélée allaient en profiter pour le poursuivre. C'étaient
deux grandes fautes au milieu de ces guerres civiles. Le duc semble
lui-même les comprendre et chercher à en arrêter les désastreux
effets. Il convoque les Etats d'Artois et de Flandre. Il écrit aux
bourgeois des bonnes villes pour combattre les doutes qui se répandent
sur l'authenticité des lettres du duc de Guyenne. Il les appelle «ses
très-chers et bons amis:» il réclame leur appui et ajoute: «S'il est
quelque chose que vous veuillez et nous puissions, sachez certainement
que nous le ferons de très-bon cœur.» Ces belles paroles ne
trompèrent personne. Les nobles d'Artois protestèrent de leur
dévouement, mais refusèrent de porter les armes contre le roi. Les
bonnes villes n'étaient pas plus disposées à soutenir le duc dans une
entreprise déjà avortée.
Dès le 10 février, une proclamation du roi, rappelant tous les crimes
du duc de Bourgogne, le déclara rebelle et convoqua l'arrière-ban pour
le combattre; le 3 avril, Charles VI quittait Paris, précédé de
quatre-vingt mille hommes, pour aller prendre l'oriflamme à
Saint-Denis. Compiègne, où s'étaient enfermés les sires de Lannoy et
de Maldeghem avec quelques hommes d'armes, opposa une longue
résistance. Au bruit du péril qui menaçait la garnison bourguignonne,
le jeune comte de Charolais parcourut toutes les villes de Flandre en
suppliant les bourgeois de s'armer pour défendre l'honneur de son
père. Le duc l'avait suivi pour réitérer les mêmes instances et les
mêmes prières. Leurs efforts furent inutiles: Compiègne capitula et
l'armée ennemie s'avança de plus en plus.
La colère du duc était extrême: à Gand, il fit sonner la cloche du
beffroi pour que les bourgeois s'assemblassent sous sa bannière;
personne n'obéit, et quelques courtisans, qu'aveuglait le ressentiment
de leur maître, répétaient tout haut: «Il faut traiter les habitants
de Gand comme on a traité ceux de Liége.» Ces paroles imprudentes
augmentaient l'agitation: elle se répandit rapidement jusqu'à Bruges
et jusqu'à Ypres, où le duc, fidèle au système qui lui avait si mal
réussi à Paris, essaya de se faire, contre les magistrats, une arme de
l'anarchie populaire.
A côté de cette influence du duc de Bourgogne qui s'affaiblit et
s'efface, s'élève une puissance de plus en plus grande, celle de la
vieille Flandre, de la Flandre indépendante, représentée par
l'assemblée des députés de ses communes.
Une dissertation sur l'origine et le développement des Etats de
Flandre, placée au milieu de ces récits, paraîtrait sans doute trop
longue et sans objet à la plupart des lecteurs. La marche des
événements des trois derniers siècles, qui ont passé sous leurs yeux,
a pu les instruire des modifications que les institutions et les
mœurs ont subies et partagées. Ils ont pu y découvrir les traces de
la substitution graduelle et progressive de l'autorité des députés des
communes à celle des chevaliers et des barons: cette grande révolution
politique, qui ne s'est accomplie ni à la suite d'un seul fait, ni à
une date précise, n'est que la conséquence naturelle du déplacement
des forces sociales, qu'au jour du péril il fallait bien invoquer sous
leur véritable nom et sous leur véritable caractère. La puissance des
communes avait été le principe; dès qu'elle se trouva invinciblement
établie, le premier de ses résultats fut l'intervention de leurs
représentants dans la discussion des questions commerciales et des
intérêts généraux du pays: la continuité des guerres intérieures et
étrangères; la division des factions, l'hostilité même de ses comtes
étaient autant de titres sur lesquels la Flandre s'appuyait pour
n'avoir foi qu'en elle-même. Les bourgeois des cités s'allient déjà
dans une fédération étroite sous Guillaume de Normandie; leurs
réunions en _parlement_ se multiplient sous les successeurs de Gui de
Dampierre, surtout pendant la vie de Jacques d'Artevelde. Sous la
domination de la maison de Bourgogne, les clercs et les nobles, qui
longtemps avaient formé le conseil des princes, en opposition avec le
_parlement_ des communes, se joignent aux délibérations des députés
des villes. Quoique leur influence ne doive s'élever qu'au seizième
siècle, nous trouvons sous Jean sans Peur un nom nouveau pour les
assemblées où leur présence est à peine indiquée: celui de _trois
Etats_ du pays de Flandre.
En 1414, l'indépendance des Etats de Flandre était si complète qu'afin
de la garantir ils avaient fait fortifier la ville de Gand, leur
résidence ordinaire. Leurs députés se présentèrent à Péronne, où les
Armagnacs venaient de conduire Charles VI. Le duc de Brabant et la
comtesse de Hainaut s'étaient déjà inutilement rendus près du roi pour
préparer une réconciliation; ils n'avaient obtenu que cette réponse:
Si le duc de Bourgogne le demande, on lui fera justice; s'il implore
sa grâce, il ne la méritera que par le repentir et en reconnaissant sa
faute sans chercher à la justifier. On espérait que les Flamands
réussiraient mieux dans ces négociations. Dès le commencement de la
guerre, le roi de France leur avait écrit pour connaître leurs
projets, et ils lui avaient répondu en protestant de leur respect pour
sa suzeraineté. Leurs députés étaient des chevaliers, des gens
d'Eglise et d'honorables bourgeois. On leur donna immédiatement
audience; un échevin de Gand parla éloquemment en leur nom, et lorsque
le chancelier les eut remerciés de leurs bonnes paroles et de leurs
loyales intentions, le roi se leva et alla serrer la main des vaincus
de Roosebeke dans sa main royale, armée cette fois pour combattre non
plus les communes flamandes, mais l'héritier même de Philippe le
Hardi.
Dans une autre audience, le chancelier de Guyenne et un célèbre
docteur en théologie nommé Guillaume Beau-Nepveu, exposèrent les
nombreux méfaits de Jean sans Peur, et les députés flamands ayant
réclamé le lendemain quelques explications sur les trahisons
reprochées au duc de Bourgogne, l'archevêque de Bourges insista plus
vivement sur ce qu'elles présentaient de criminel et de déloyal. Le
roi était instruit, disait-il, des propositions que le duc de
Bourgogne avait adressées par ses ambassadeurs au roi d'Angleterre; il
savait qu'il avait promis de lui livrer les quatre principales entrées
du pays de Flandre, en l'assurant qu'il lui en ferait hommage; ce qui
était une si horrible félonie et un tel crime de lèse-majesté que le
roi avait résolu d'employer la force des armes pour lui enlever tout
moyen de nuire désormais au royaume. Puis le duc de Guyenne descendit
du trône royal, et répéta aux députés flamands qu'il chercherait à les
satisfaire autant qu'il était lui-même satisfait de leur empressement
et de leur fidélité.
Selon un autre récit, ce fut l'évêque de Chartres qui parla au nom du
roi de France, et les ambassadeurs flamands se contentèrent de
répliquer que bien qu'ils appelassent également de tous leurs vœux la
cessation des hostilités, ils étaient tenus, par leurs serments
vis-à-vis du duc de Bourgogne, de repousser toute agression dirigée
contre leurs frontières. Les conseillers de Charles VI, loin de songer
à aller attaquer les communes de Flandre, ne cherchaient qu'à se
concilier leur amitié; ils firent grand accueil à leurs ambassadeurs
et leur donnèrent à leur départ cent marcs d'argent en vaisselle
dorée.
Pendant ces négociations, Jean sans Peur offrit de nouveau aux
ministres du jeune roi Henri V de lui rendre hommage comme son vassal
lige, s'ils consentaient à le secourir. Cette démarche extrême resta
sans résultats. Le duc, abandonné de ses alliés, privé des renforts
qu'il attendait de la Bourgogne, se tenait à Douay, agité et inquiet.
Il venait d'envoyer à Arras tous les hommes d'armes dont il pouvait
disposer, sous les ordres de Jean de Luxembourg. L'armée du roi, qui
se préparait à attaquer cette ville, devenait de jour en jour plus
nombreuse: quel que fût le courage des assiégés, quelle que fût
l'étendue de leurs remparts, une longue résistance semblait
impossible.
Arras était le dernier boulevard qui pût arrêter l'armée de Charles
VI. Jean, dont la terreur s'accroissait, réunit successivement près de
lui, à Lille et à Gand, les députés des communes flamandes. La
dissimulation de son langage, où l'on découvrait jusque dans les
discours les plus humbles la haine et la menace, laissait tous les
cœurs indifférents à son péril, et il fallut la médiation de la
comtesse de Hainaut et du duc de Brabant pour que les Etats
consentissent à intervenir de nouveau en sa faveur, non à main armée,
mais par des représentations pacifiques. Leurs députés reparurent au
camp de Charles VI, avec le duc de Brabant et la comtesse de Hainaut
pour le presser «d'avoir considération aux horribles, détestables et
innumérables tribulations qui, par fait de divisions et de guerre, ont
ja longuement esté et en pourroient encore avenir, et au très-grand,
infini et souverain bien qui se peut ensuir par le moyen de paix à
toute la chose publique.» Juvénal des Ursins soutint leurs
propositions: elles furent acceptées, et la bannière royale flotta sur
les murs de la ville d'Arras, qu'évacua le sire de Luxembourg. Le
traité qui avait été conclu entre les conseillers du roi et les
députés des communes flamandes fut communiqué au duc de Bourgogne; il
était trop faible pour le désavouer, et ce traité fut définitivement
approuvé à Senlis, au mois d'octobre 1414. On y lisait que le duc de
Brabant, sa sœur et les ambassadeurs flamands avaient supplié
humblement le roi de pardonner au duc de Bourgogne tous ses torts
depuis le traité de Pontoise; ils promettaient en son nom qu'il
renoncerait à l'alliance des Anglais, ne susciterait plus de troubles
en France, et ne reparaîtrait devant le roi que sur son exprès
mandement. Le duc de Brabant, la comtesse de Hainaut, les députés de
Flandre jurèrent de n'aider Jean ni de leurs corps, ni de leurs biens
s'il violait la paix.