Jean sans Peur, non moins empressé à reconnaître les services de Jean

Petit que ceux de Pierre Salmon, l'avait nommé son conseiller et son

maître de requêtes. Le discours du 8 mars 1407, reproduit par de

nombreux copistes, avait été répandu de ville en ville; la

glorification du duc, répétée par la voix de ses flatteurs,

retentissait de toutes parts comme un hymne triomphal au milieu du

silence et de la stupeur des Orléanais, quand un bruit d'armes se fit

entendre vers les bords de la Meuse. Le roi des Romains réclamait le

duché de Brabant. Les Liégeois, ses alliés, étaient quarante mille au

siége de Maestricht. Une armée bourguignonne se réunit à Gand pour les

combattre. Jean sans Peur avait quitté Paris le 5 juillet; le 23

septembre, il tuait vingt-quatre ou vingt-six mille Liégeois sous les

murs de Tongres. Liége, Huy, Dinant, perdirent ou leurs remparts ou

leurs priviléges, et la hache du bourreau acheva ce qu'avait commencé

l'épée du vainqueur; mais la France échappait au duc de Bourgogne: que

lui importait d'être victorieux vers les marches de l'empire, si la

royauté de Charles VI subissait une autre tutelle que la sienne?

A peine Jean sans Peur s'était-il éloigné de Paris que la duchesse

d'Orléans y était rentrée, et avec elle tous les amis du comte

d'Armagnac, dont les écharpes blanches frappèrent si vivement les

regards du peuple qu'il désigna désormais par le nom d'_Armagnacs_

tous ceux qui combattaient le duc de Bourgogne. L'abbé de Saint-Fiacre

prononça le panégyrique de la victime de la Vieille rue du Temple: il

rappela les droits de sa naissance qui l'avaient placé si près du

trône, et l'ingratitude du duc Jean, qui avait reçu tant de bienfaits

de Charles VI: «C'est là, disait-il au roi, la reconnaissance du

voyage de Flandre, auquel toi et ton royaume mis en péril pour l'amour

de son père.» Il aurait pu ajouter que cette princesse, qu'un crime

odieux avait réduite à un si triste veuvage, était fille de ce duc de

Milan qui avait contribué plus que personne à la délivrance de Jean de

Bourgogne, prisonnier chez les infidèles.

L'orateur appliquait au duc de Bourgogne toutes les malédictions

accumulées contre Caïn et Judas, et concluait à ce qu'il fût soumis à

une publique expiation et à un exil de vingt ans outre-mer: «Princes

et nobles, pleurez, car le chemin est commencé à vous faire mourir

trahitreusement et sans advertance. Pleurez, hommes et femmes, jeunes

et vieux, pauvres et riches; car la douceur de paix et de tranquillité

vous est ôtée, en tant que le chemin vous est montré d'occire et

mettre glaive entre les princes, par lequel vous êtes en guerre, en

misère et en voie de toute destruction. Entendez donc, princes et

hommes de quelconques états, à soutenir justice contre ledit de

Bourgogne, qui, par l'homicide par lui commis, a usurpé la domination

et autorité du roi et de ses fils, et a soustrait grand'aide et

consolation; car il a mis le bien commun en griève tribulation, en

confondant les bons estatuts sans vergogne, en soutenant son péché

contre noblesse, parenté, serment, alliances et assurances, et contre

Dieu et la cour de tous ses saints; cet inconvénient ne peut être

réparé ou apaisé, fors par le bien de justice.»

Cette satisfaction solennelle, qui paraissait à beaucoup d'hommes

sages du quinzième siècle le seul moyen d'écarter de la France toutes

les discordes envoyées comme un châtiment par le ciel, ne devait pas

avoir lieu. Déjà on avait chargé des députés d'aller, au nom du roi,

ordonner au duc de ne pas attaquer les Liégeois; mais il n'avait pas

obéi et il était vainqueur. A l'enthousiasme qui agitait les Armagnacs

succéda une profonde terreur: la reine voulait réunir une armée; elle

avait besoin d'argent et personne ne voulait lui en prêter. On fit

partir le roi pour Tours; la reine et les princes l'y suivirent: au

milieu de ces inquiétudes, Valentine de Milan expira, frappée par une

mort prématurée, «de courroux et de deuil,» dit Juvénal des Ursins.

Le 28 novembre, le duc de Bourgogne entra à Paris. Il arrivait trop

tard. Le fantôme royal au nom duquel tous les partis se proscrivaient

tour à tour lui avait été enlevé: il ne pouvait songer à aller le

chercher de l'autre côté de la Loire; mais il savait que la reine ne

tarderait point à s'ennuyer dans son exil de Tours, loin de Paris qui

restait toujours le centre du gouvernement. Par la nécessité, par la

force même des choses, il y eut une réconciliation: elle se fit à

Chartres, le 9 mars 1408 (v. st.). Le duc de Bourgogne et les fils du

duc d'Orléans jurèrent un oubli du passé qui ne pouvait être sincère.

_Pax, pax, inquit propheta, et non est pax_, écrit le greffier du

parlement sur ses registres. Le fou du duc de Bourgogne en portait le

même jugement.

Jean sans Peur gagnait le plus à ce traité; car le roi rentrait à

Paris et devenait en quelque sorte son otage, en s'enfermant dans une

cité où le peuple était pleinement dévoué à la cause de celui qu'il

espérait voir alléger ses impôts.

La puissance du duc de Bourgogne s'accroissait de jour en jour. Il

disposait de toutes les milices de la Bourgogne, du Nivernais, de

l'Artois et quelquefois de celles de la Flandre, du Brabant, de la

Hollande. Il avait conclu une étroite alliance avec le roi de Navarre,

le comte de Foix, les ducs de Bavière et de Bar; le duc d'Anjou se

laissa corrompre. Isabeau de Bavière elle-même céda et devint

Bourguignonne.

La politique du duc Jean était à deux faces. Tantôt il caressait la

Flandre pour obtenir son appui, tantôt n'en ayant plus besoin, il

s'efforçait de s'y faire redouter; on sentait bien que lorsqu'il

faisait des concessions, c'était malgré lui, et que lorsqu'il

modifiait les priviléges, il se proposait de ne point tarder à les

anéantir. Mais la Flandre résiste: une sage prévoyance réveille sans

cesse ses soupçons. «O Flandre! malheur à toi!» disait l'abbé

d'Eeckhout, Lubert Hauscilt, dans des vers que l'on considéra

longtemps comme prophétiques, «tu nourris des étrangers de ton lait,

et tandis que les loups s'abreuvent à ton sein fécond, tu n'as que du

fiel pour tes brebis. Flandre, fleur des fleurs, redoute des ruses

fatales.»

Lorsqu'au mois d'août 1409 le duc de Bourgogne confirme l'existence de

la cour de justice qui s'appellera dorénavant le conseil du duc, cette

cour, bien qu'établie à Gand, reste profondément impopulaire. Si tous

les membres qui la composent doivent «jurer de garder et entretenir

les priviléges, lois, droicts, franchises et bonnes coustumes des

villes et du pays,» ils n'en sont pas moins investis du soin de

connaître de l'interprétation de ces mêmes priviléges et de tous les

cas relatifs à la paix de Tournay; enfin, quoique tenus de prononcer

leur sentence en flamand, ils délibèrent en français «en la chambre à

l'uys clos.» Toutes les villes de Flandre cherchaient à se dérober à

cette juridiction; les Gantois surtout contestaient si obstinément son

autorité, qu'un jour, «tenant vers le conseil une fierté, ils

envoyèrent par l'un de leurs siergans dire qu'ils ne procédassent plus

avant sur ung tel, car il estoit leur bourgeois.» Le duc les fit citer

alors au parlement de Paris: ils menacèrent les sergents royaux,

chargés de leur notifier cet appel, de les précipiter dans l'Escaut.

Pendant cette même année 1409, les Gantois, qui maintenaient avec tant

de zèle leurs immunités politiques, conservaient, en dépit du prince

attaché aux papes d'Avignon, toute leur liberté religieuse, et nous

remarquons, parmi les prélats et les clercs réunis au concile de Pise,

les députés de l'évêque urbaniste, Martin Van de Watere.

Lorsque les Orléanais, renonçant à la paix de Chartres, s'avancèrent

vers Paris, les bourgeois de Gand et de Bruges refusèrent fièrement de

prendre les armes pour soutenir une querelle qui leur était étrangère,

et le duc de Bourgogne se vit réduit à signer, à Bicêtre, un traité

par lequel les princes s'engageaient à ne pas entrer à Paris, traité

qui l'atteignait bien plus que tous les autres.

Jean sans Peur avait réuni à Tournay le duc Guillaume de Bavière,

l'évêque de Liége, le comte de Namur et plusieurs seigneurs des

marches de l'empire; il réclama leur appui contre le duc d'Orléans, et

se rendit aussitôt après à Arras où les nobles du comté d'Artois

avaient été convoqués. Maître Jean Boursier leur exposa doctement en

présence du duc de Bourgogne que bien qu'il eût, pour la sûreté du roi

et la conservation de la monarchie, fait mourir le duc d'Orléans, ses

fils poursuivaient leurs machinations contre lui, et il ajouta qu'il

venait faire appel à la loyauté de ses Etats d'Artois pour qu'ils le

soutinssent efficacement. Mais c'était près des Etats de Flandre qu'il

fallait surtout faire réussir ces démarches. Les Gantois continuaient

à donner l'exemple de la résistance en déclarant qu'ils ne

franchiraient point les frontières de Flandre. Le duc multiplia

vainement les prières, répétant que s'ils l'abandonnaient toute sa

puissance serait détruite; déjà, n'écoutant plus que sa colère, il

leur annonçait qu'il ferait le lendemain sonner la cloche du beffroi,

pour savoir quels étaient ceux qui se rallieraient sous sa bannière,

et il voulait même quitter la Flandre: mais son chancelier le dissuada

de ces moyens violents qui convenaient si peu au génie indépendant des

communes flamandes: pour atteindre le but qu'il se proposait, les

concessions valaient mieux que les menaces. En effet, on le vit

bientôt vendre de nouveaux priviléges et renoncer dans la plupart des

villes aux taxes qu'il y prélevait sur les confiscations ou sur les

accises. Il conduisait avec lui son fils Philippe, alors âgé de quinze

ans, et se plaisait à le montrer aux bourgeois pour se concilier leur

faveur. A Gand, à Bruges, à Ypres, il remercia humblement les communes

des subsides et des secours qu'elles avaient si longtemps hésité à

lui promettre. A Furnes, il parvint à calmer, par de douces et bonnes

paroles, les laboureurs qui avaient ressaisi les armes de leurs

ancêtres pour protester contre tout projet de les soumettre à des

impôts sans cesse repoussés sur ces rivages comme le signe de la

servitude.

Si l'on peut ajouter foi à un récit fort vraisemblable quoique ignoré

des historiens flamands, les communes avaient imposé au duc des

conditions bien plus importantes, celles que Louis de Male avait

repoussées en 1346, rien moins qu'une étroite union commerciale avec

l'Angleterre, consacrée par la suzeraineté politique de Henri IV, et

au moment même où Jean se déclarait le protecteur du roi de France, il

aurait consenti non-seulement à livrer aux Anglais les ports de la

Flandre, mais aussi à leur rendre hommage de ce comté qui formait la

première comté-pairie de France, et même à leur faire recouvrer

l'Aquitaine et la Normandie. C'est ainsi que les ducs de Bourgogne, en

cherchant à rétablir la fédération commerciale de la Flandre et de

l'Angleterre, fondent sur les souvenirs de la puissance des communes,

qu'ils haïssent, la consolidation de leur propre puissance et les

rêves de leur ambition.

Dès les derniers jours de janvier 1410 (v. st.), des députés du duc et

des _quatre membres_ de Flandre s'étaient rendus en Angleterre. Au

mois de mars, Henri IV charge l'évêque de Saint-David et Henri de

Beaumont de poursuivre ces négociations: nous les voyons conclure le

27 mai une nouvelle trêve, mais rien ne nous est parvenu du traité qui

appelait les Anglais en France, si ce n'est une vague mention d'un

projet de mariage entre le prince de Galles et l'une des filles du duc

de Bourgogne, qui devait le confirmer.

Le duc se trouvait à Bruges lorsqu'il apprit, le 10 juillet, que les

Orléanais s'assemblaient dans le Vermandois. La guerre allait

commencer. Grâce aux habiles intrigues du duc de Bourgogne, Paris se

souleva et lui livra la personne royale. La rébellion partait du

quartier des Halles: ceux qui la dirigeaient étaient les Legoix,

bouchers de Sainte-Geneviève, les Tibert et les Saint-Yon, bouchers du

Châtelet, et les Caboche, écorcheurs de la boucherie de l'Hôtel-Dieu.

Ils étaient tous dévoués au parti bourguignon: mais les plus influents

étaient les Legoix. Ils fournissaient la maison de Jean sans Peur «de

boucherie et poullaillerie,» et l'un des comptes présentés par ces

hommes qui devaient un jour égorger des évêques et des présidents au

parlement, porte «une douzaine d'alouettes et de petis oiselets.» Les

chefs des bouchers étaient d'ailleurs aussi robustes qu'habitués à

plonger leurs mains dans le sang, et l'on vit la ville et

l'université, également intimidées par leurs menaces, s'empresser de

prendre le symbole bourguignon, c'est-à-dire la croix de Saint-André

où l'initiale du nom de Jean sans Peur brillait sur les fleurs de lis

royales.

Le duc de Bourgogne voulut saisir une occasion si favorable pour

détruire le parti des Orléanais. L'armée que lui avaient accordée les

communes flamandes comprenait deux mille ribaudequins, quatre mille

canons, douze mille chariots et soixante mille hommes armés, sans

compter les valets. Toutes leurs milices étaient subdivisées par

villes et par connétablies, selon les anciens usages; toutes suivaient

leurs bannières, sans obéir aux ordres des chevaliers bourguignons.

Jean n'osait se plaindre: il se félicita d'avoir les milices flamandes

avec lui, lorsque arrivées aux bords de la Somme, elles renversèrent

en quelques instants, avec leurs formidables machines de guerre, les

tours de Ham et s'élancèrent, pleines de courage, sur les remparts;

toute la ville fut pillée et brûlée. Le bruit des ravages des Flamands

répandait de toutes parts la terreur; Nesle, Roye, Chauny, se hâtèrent

de se soumettre, et le duc de Bourgogne mit le siége devant

Montdidier.

Le duc d'Orléans, le comte d'Armagnac et leur armée avaient déjà passé

la Marne et occupaient Clermont. Tout annonçait qu'une lutte décisive

allait dénouer ces longues et cruelles intrigues perpétuées par les

factions. L'armée du duc de Bourgogne s'était rangée en bataille dans

une vaste plaine entre Roye et Montdidier; deux jours se passèrent;

les ennemis ne se montraient pas, et les Gantois, craignant qu'on ne

cherchât à les tromper par de faux bruits, envoyèrent du côté de

Clermont des espions qui revinrent sans avoir aperçu les Orléanais. Ce

rapport excite les murmures des Gantois; ils prétendent que tout ce

que l'on raconte sur les projets du duc d'Orléans n'est qu'un mensonge

inventé pour les retenir dans le camp, et leurs voix tumultueuses en

accusent deux des conseillers du duc, les sires de Helly et de Ray.

Ils répètent que rien ne les empêchera de retourner dans leurs foyers;

mais le duc de Bourgogne accourt au milieux d'eux et leur représente

que, d'après des indications certaines, le duc d'Orléans s'approche,

et que jamais leur secours ne lui a été plus nécessaire. Il renouvelle

ses instances et ses prières jusqu'à ce que leurs chefs lui promettent

de convoquer, dans la tente de Gand, les capitaines des connétablies

et les dizeniers; les Gantois ne consentent toutefois à s'associer

huit jours de plus à son expédition qu'après avoir obtenu une

déclaration par laquelle le duc lui-même en fixe le terme, en les

louant fort de leur zèle. Le même jour, le duc de Bourgogne,

multipliant les sacrifices pour retenir les Gantois dans son camp,

leur accorde, «por les bons et agréables services que nous ont fait et

font journellement et espérons que facent au temps à venir,» le

privilége de pouvoir acquérir des fiefs en payant les droits

seigneuriaux. Les mêmes motifs l'engagent à octroyer aux Brugeois la

confirmation de leur ancien privilége d'être affranchis des droits de

tonlieu dans toute l'étendue de la Flandre, «attendu les bons,

agréables et notables services que ils nous ont faict et font chascun

jour en plusieurs et maintes manières et mesmement en ce présent

voyage, au service de monseigneur le roy, ouquel ils se portent bien

et diligemment.»

Huit jours s'écoulèrent dans une stérile anxiété. Le duc d'Orléans,

instruit de ce qui se passait dans le camp du duc de Bourgogne,

attendait patiemment le moment d'en profiter, et les Gantois

envoyèrent de nouveau leurs espions jusqu'aux barrières de Clermont

sans apercevoir les Armagnacs. Cette fois, on les pressa inutilement

d'ajouter, à la semaine écoulée, un nouveau délai de cinq jours. Le

duc insistait d'autant plus qu'il savait qu'une armée anglaise,

commandée par le roi Henri IV lui-même, était prête à débarquer en

France pour le soutenir conformément à leurs traités secrets. Quelles

que fussent les exhortations des chevaliers de la cour du duc, les

Gantois répondaient toujours: «N'osez-vous pas conduire monseigneur de

Bourgogne à Paris? Il n'est pas vrai que les Armagnacs soient à

Clermont, et nous avons pris toutes les forteresses qui pouvaient vous

arrêter.» Pour les faire changer d'avis, on leur montra des chartes

revêtues du sceau du roi, où de grands avantages, leur disait-on,

étaient promis à l'industrie flamande s'ils n'abandonnaient point

l'expédition; on leur remit même une lettre des bourgeois de Paris qui

les appelaient comme des frères engagés depuis un demi-siècle dans des

luttes communes. Tout fut inutile. Les Gantois soupçonnaient quelque

ruse du duc de Bourgogne, et dès que le soir fut arrivé ils

arrachèrent les auvents et les solives des maisons des faubourgs de

Montdidier pour allumer de grands feux dans leurs quartiers. Ils

chargèrent aussitôt leurs bagages sur leurs chariots et prirent les

armes. Leurs cris répétés: «_Wapens! wapens! te Vlaendren waert!_ Aux

armes! aux armes! en Flandre!» réveillèrent le duc de Bourgogne. Il

envoya quelques seigneurs s'informer de ce qui se passait; les

Flamands refusèrent de les écouter. Aux premières lueurs de l'aurore,

ils s'écrièrent tous: «_Go! go!_» C'était le signal du départ. Le duc

de Bourgogne était monté à cheval avec le duc de Brabant, son frère,

et il se rendit avec lui près des Gantois. «Et là, dit Enguerrand de

Monstrelet, le chaperon ôté hors de la tête devant eux, leur pria à

mains jointes, très-humblement, qu'ils voulsissent demeurer avecque

lui jusqu'à quatre jours, en eux disant et appelant frères, compains

et amis les plus féables qu'il eût au monde.» Jean sans Peur alla même

jusqu'à leur promettre de leur abandonner tous les impôts de la

Flandre. Le duc de Brabant joignit ses prières aux siennes. Les

bourgeois des communes flamandes ne voulurent rien entendre; à toutes

les exhortations qu'on leur adressait, ils répondaient en montrant les

lettres qui limitaient la durée de l'expédition et invoquaient le

sceau du duc dont elles étaient revêtues.

Le duc de Bourgogne n'osa insister plus longtemps. Les Flamands

avaient mis le feu à leurs tentes, et la flamme, se répandant dans

tout le camp, avait gagné le logis du duc. Jean sans Peur se préparait

déjà à le quitter. A moins de se résoudre à attendre ses ennemis, il

ne lui restait qu'à imiter l'exemple des Gantois. Il les suivit

jusqu'à Péronne, où il les remercia très-humblement de leurs services,

en chargeant le duc de Brabant de les ramener jusqu'à leurs

frontières. La puissance de la Flandre communale était restée si

redoutable que lors même qu'elle refusait tout à Jean sans Peur, il

n'était rien que Jean sans Peur osât lui refuser.

Peu de jours après, le duc de Bourgogne entrait presque seul à Paris,

où il craignait de se voir devancé par le duc d'Orléans. Son influence

avait été compromise, dans la capitale du royaume, par sa malheureuse

expédition de Montdidier. Mille rumeurs y ébranlaient d'ailleurs sa

popularité. Son alliance avec les Anglais n'était plus douteuse: et on

répandait de nouveau le bruit qu'il s'était engagé à leur restituer

les duchés de Guyenne et de Normandie et à leur remettre, comme gage

de sa promesse, quatre des principales villes du rivage de la Flandre,

Gravelines, Dunkerque, Dixmude et l'Ecluse. Pour répondre à ces

accusations, Jean sans Peur, guidé sans doute par les conseils d'un

théologien aussi habile que Jean Petit, tira du trésor des chartes de

la Sainte-Chapelle une bulle d'Urbain V, et, en vertu de cette bulle

qui avait condamné les pillages des grandes compagnies sous le règne

de Charles V, il fit déclarer, au nom du roi Charles VI, «par toutes

les églises d'icelle cité de Paris, avec cloches sonnantes et

chandelles allumées, le duc d'Orléans et ses frères, les ducs de Berri

et de Bourbon, le comte d'Alençon, tous nommés par leurs propres noms,

et autres leurs adhérents et alliés, excommuniés et publiquement

anathématisés.» L'interdit religieux, usurpé par le pouvoir politique,

devenait un instrument de discorde entre les descendants mêmes de ces

rois qui, tant de fois, y avaient eu recours contre la Flandre.

Histoire de Flandre (T. 3/4) · 第 7 / 25 段