Le duc de Bourgogne ne pouvait rien: il apprit, sans chercher à

dissimuler sa fureur, qu'après une attaque où avait succombé le comte

de Pembroke, les Anglais s'étaient emparés de l'Ecluse, et ce ne fut

que lorsqu'ils eurent brûlé ce redoutable château, qui retraçait les

mauvais jours de la conquête de Charles VI, que les bourgeois de Gand,

de Bruges et d'Ypres se laissèrent persuader qu'il était temps

d'arrêter les progrès de l'invasion étrangère; les Anglais se

retirèrent à leur approche, lentement toutefois et sans être

inquiétés, plutôt en alliés qu'en ennemis; mais Jean sans Peur

n'oublia pas combien les communes flamandes avaient montré peu de zèle

pour le secourir: son ressentiment était surtout extrême contre les

magistrats de Bruges. C'est ainsi que des événements imprévus avaient,

en peu de jours, suspendu l'accomplissement des promesses

solennellement proclamées à l'hôtel de Ten Walle.

Sous l'influence du mécontentement public du duc de Bourgogne, les

députés des quatre _membres_ se réunissent de nouveau et concluent une

intime alliance pour le maintien de leurs franchises; ils suivent Jean

sans Peur à Oudenbourg, au camp des Yprois, qu'il espérait peut-être

se rendre plus favorables, et lui remontrent avec force que si la

Flandre ne recouvre son industrie et son commerce, elle périra tout

entière de misère et de détresse. Ils lui exposent que, loin de faire

droit à leurs requêtes du 21 avril, il permet à sa flotte, sous le

prétexte de harceler les Anglais, de continuer à bloquer tous les

ports de Flandre, où n'osent plus aborder les marchands étrangers; et,

comme cette fois ils n'obtiennent aucune réponse satisfaisante, ils

évoquent à leur propre tribunal toutes les plaintes causées par les

pirateries de la flotte bourguignonne, et condamnent à l'exil les

chevaliers auxquels le duc avait confié le commandement de ses

vaisseaux. C'étaient le capitaine de Saeftinghen, Jean Vilain, et

deux bâtards de Louis de Male, Hector de Vorholt et Victor son frère.

Jean sans Peur avait quitté le camp d'Oudenbourg. Il s'était rendu à

Paris pour y faire acte d'hommage du comté et de la pairie de Flandre

(26 août 1405). Il allait aussi combattre l'influence du duc

d'Orléans, qui s'était retiré à Chartres avec la reine Isabeau de

Bavière et qui se préparait à y faire venir le dauphin; mais ce projet

ne put s'exécuter: le duc de Bourgogne retint près de lui, au Louvre,

le jeune héritier de Charles VI, et dès ce jour on le vit, pour

attirer les Parisiens à son parti, les bercer de promesses non moins

magnifiques que celles qui avaient signalé son inauguration à Gand.

Tantôt il exposait les malheurs du peuple dans quelque longue

remontrance que le monarque, privé de raison, ne pouvait comprendre,

et faisait rendre aux bourgeois les chaînes qui leur avaient été

enlevées après la bataille de Roosebeke; tantôt il répétait qu'il

était urgent de convoquer les états généraux du royaume.

Cependant la guerre civile allait éclater. Le duc Jean avait réuni une

armée pour assaillir les Orléanais. Le duc de Limbourg et l'évêque de

Liége, Jean sans Pitié, l'avaient rejoint à Paris avec huit cents

lances, dix-huit cents hommes d'armes et cinq cents archers. Le duc

d'Autriche, le comte de Wurtemberg, le comte de Savoie et le prince

d'Orange campaient près de Provins. Deux mille hommes de milices

bourguignonnes pillaient les environs de Pontoise. Près du pont

Saint-Maxence se tenaient les sergents recrutés en Brabant, en Flandre

et en Hainaut; leurs chefs étaient Raoul de Flandre, bâtard de Louis

de Male, Arnould de Gavre, Roland de la Hovarderie, Roland de Poucke,

Jean et Louis de Ghistelles, Jean de Masmines, le sire de Heule et le

sire d'Axel. Ils avaient écrit sur les pennonceaux de leurs lances ces

mots flamands: «Ik houd,» «Je le soutiens,» pour répondre à la devise

du duc d'Orléans: «Je l'envie,» et ils dévastaient le pays plus que

les autres.

Le duc de Bourgogne se préparait à aller assiéger le château de

Vincennes qu'occupait la reine Isabeau, lorsque l'intervention du roi

de Sicile et du duc de Bourbon ramena la paix et réconcilia

momentanément les deux factions. Jean sans Peur obtint tout ce qu'il

avait demandé. Le 27 janvier 1405 (v. st.) on profita d'un intervalle

de raison du roi pour lui faire signer une ordonnance qui appelait le

duc de Bourgogne au conseil du royaume: on lui assurait, de plus, la

tutelle du dauphin après la mort de Charles VI; on lui livrait même

les frontières de la Somme et de l'Oise, en lui donnant le

gouvernement de la Picardie. Un autre résultat important avait été

atteint par le duc de Bourgogne: il avait réussi à se faire

reconnaître pour chef d'une ligue puissante par une foule de seigneurs

qui, jusque-là, n'obéissaient qu'au roi de France, et qui même le plus

souvent ne lui obéissaient point.

Des fêtes brillantes marquèrent à Paris cette courte concorde: elles

se renouvelèrent le 22 juin 1406, à Compiègne, pour le double hyménée

qui unissait Isabelle de France, veuve d'un roi et détrônée à dix ans,

à Charles, fils du duc d'Orléans, et Jean de Touraine, quatrième fils

de Charles VI, à Jacqueline de Bavière, héritière du Hainaut: ce que

le passé avait eu de douleurs et de périlleuses aventures pour l'une

des fiancées, l'autre devait le retrouver dans l'avenir.

En même temps, l'évêque de Chartres et Jean de Hangest se rendaient en

Angleterre pour traiter de la paix entre les deux royaumes, et Henri

IV autorisait Richard d'Ashton et Thomas de Swynford à négocier une

trêve avec les ambassadeurs du duc de Bourgogne, afin de faire cesser,

y disait-il, «l'empeschement de la commune marchandise entre notre

royalme et le pays de Flandres; laquelle souloit apporter grand

prouffit et utilité à toute la chrétienté.» Les négociations se

prolongeaient lorsque le comte de Northumberland et Henri de Percy,

qui avaient vainement essayé de ranimer, en Angleterre, le parti de

Richard II, vinrent réclamer des secours en France. L'avis des

conseillers du roi était de fermer l'oreille à leurs plaintes; mais il

suffit, pour en assurer le succès, qu'un seul prince les accueillît.

Ce prince était le duc d'Orléans: il s'était persuadé qu'en chassant

les Anglais des provinces de l'ouest, il mériterait le titre de duc

d'Aquitaine, et le 16 septembre il quittait Paris pour se diriger vers

Bordeaux.

Le duc de Bourgogne, inquiet de voir son rival entreprendre une guerre

toute populaire en France, crut devoir suivre son exemple. Toutes les

conférences furent brusquement rompues et il annonça qu'il voulait

assiéger Calais, cette clef du royaume de France que les Anglais se

vantaient de porter à leur ceinture. Saint-Omer devait servir de

centre à ses opérations. Il fit construire, dans les forêts qui

environnent cette ville, d'énormes bastilles qu'on devait conduire

devant les remparts assiégés, des fondreffes, des bricoles, des

échelles. Les bombardes, les canons, les munitions, les vivres

abondaient. Cependant les amis du duc d'Orléans avaient profité de

l'éloignement du duc Jean pour lui faire retirer les secours d'hommes

et d'argent qu'on lui avait promis; ils avaient même obtenu une lettre

du roi qui lui défendait de continuer son expédition. Le duc de

Bourgogne l'apprit le 5 novembre 1406, au moment où il venait de

passer ses hommes d'armes en revue; il pleura, dit-on, en voyant que

l'on avait, par des retards multipliés, réussi à le retenir à

Saint-Omer jusqu'à ce que les pluies de l'automne, bien plus que la

défense du roi, rendissent l'accomplissement de ses projets

impossible, et on l'entendit jurer solennellement en présence des

siens qu'au printemps il reviendrait avec une nombreuse armée pour

chasser les Anglais ou qu'il mourrait en les combattant. A peine

avait-il quitté Saint-Omer que quelques bourgeois mirent le feu à

toutes les machines de guerre qu'il avait fait déposer dans l'enceinte

de l'abbaye de Saint-Bertin. Les Anglais s'élançaient déjà de leurs

forteresses et parcouraient l'Artois où on les recevait avec joie.

La ruine du commerce entraînant celle de l'industrie, livrait la

Flandre à une misère chaque jour plus affreuse: de nouvelles taxes

avaient été établies pour la malheureuse expédition de Saint-Omer. Une

agitation menaçante régnait dans toutes les villes. Le pauvre peuple

murmurait surtout violemment de ce que les laines anglaises

continuaient à manquer au travail des métiers et de ce que les

ordonnances du duc, en défendant de recevoir les anciennes monnaies,

le dépouillaient de tout ce qu'il avait pu autrefois se réserver comme

une dernière ressource pour suffire aux besoins d'un avenir plein

d'incertitude. A Gand, les corporations s'assemblèrent sous leurs

bannières; à Bruges, les magistrats prétendaient qu'on violait leurs

priviléges sur la fabrication des draps; à Ypres, ils contestaient

l'autorité du bailli.

Le duc de Bourgogne revient en Flandre pour calmer ces divisions. Son

premier soin est d'adoucir les ordonnances sur les monnaies, et de

conclure une trêve marchande avec le roi d'Angleterre pour préparer le

retour des relations commerciales en mettant un terme aux actes de

piraterie qui désolent les mers. Déjà il s'est rendu à Gand, et, pour

s'y attacher les bourgeois, il leur promet de fixer sa résidence au

milieu d'eux. L'un des magistrats de Gand se laisse même corrompre par

ses largesses: c'est Jacques Sneevoet, l'un des membres des Petits

métiers. Il doit, par de ténébreuses intrigues, ouvrir cette ère

déplorable où la cité de Jean Breydel et celle de Jacques d'Artevelde,

longtemps alliées et amies, se montreront presque constamment rivales.

Jean sans Peur, rassuré sur les dispositions des Gantois, arriva à

Bruges, orgueilleux et menaçant; il ne lui suffisait point d'avoir

enlevé aux Brugeois cette prérogative qui remontait à Baldwin Bras de

Fer, de voir les comtes de Flandre vivre à l'ombre de leurs foyers; il

aspirait surtout à se venger des magistrats qui avaient refusé de

s'associer à la défense du château de l'Ecluse. Comme Louis de Nevers,

il trouvait dans cette question du monopole de la fabrication des

draps contesté aux grandes villes, un moyen de rompre la puissance de

la triade flamande en développant le quatrième membre formé d'éléments

multiples sur lesquels il lui était plus aisé d'exercer une influence

prépondérante: il n'hésita pas à condamner les prétentions des

Brugeois. Ceux-ci alléguaient leurs priviléges et refusaient d'obéir;

mais les Gantois les abandonnaient, et il ne leur resta qu'à se rendre

à Deynze pour se soumettre à la décision du duc. Jean sans Peur avait

prononcé son jugement à Gand: il retourna à Bruges afin que la terreur

de son nom et de sa justice en assurât l'exécution. Le son des cloches

appela les bourgeois à la place du Marché: ils la trouvèrent remplie

d'hommes d'armes. Le duc de Bourgogne parut au balcon des Halles, une

verge à la main, en signe de châtiment. Il fit lire aussitôt une

sentence qui déclarait déchus de leurs fonctions six échevins, deux

conseillers, les deux trésoriers de la ville et les six capitaines des

sextaineries. C'étaient, entre autres, Jean Honin, Jean Heldebolle,

Jean Vander Buerse, Jean Hoste, Jacques et Thomas Bonin, Sohier Vande

Walle, Jean Metteneye et Nicolas Barbesaen. Les uns furent bannis

comme ennemis du duc et du pays, et les autres condamnés à payer des

fortes amendes. Le duc avait désigné, pour leur succéder, d'obscurs

bourgeois qui avaient été eux-mêmes autrefois exilés par les

magistrats et qui s'empressèrent à leur tour de proscrire ceux qui

leur étaient contraires.

Le lendemain, 25 avril 1407, le duc de Bourgogne fit sceller une

charte qui défendait aux métiers de porter leurs bannières sur la

place publique si celle du prince n'y avait été arborée la première,

et qui en cas de désobéissance punissait le métier tout entier de la

perte de ses bannières, et le bourgeois isolé qui en donnerait

l'exemple, du dernier supplice. Elle ajoutait, contre toutes les

règles du droit criminel de ce temps, que le coupable contumace

pourrait, après avoir été cité au son de la cloche, être frappé d'un

exil de cent ans et un jour, et rétablissait pour ce genre de délit la

peine de la confiscation des biens, si odieuse à toutes les communes.

Enfin, elle supprimait le _maendghelt_, subside mensuel qui était

depuis longtemps accordé par l'administration municipale aux divers

corps des métiers. Ces résolutions restèrent toutefois secrètes: on se

contenta d'annoncer aux métiers que Jean sans Peur leur permettait de

conserver leurs bannières, pourvu qu'ils en usassent raisonnablement;

et dès que l'on eut remarqué que cette déclaration calmait un peu

l'inquiétude causée par les sentences de la veille, on les invita à

remercier le duc de Bourgogne de ce qu'il avait bien voulu leur

confirmer le droit de posséder des bannières, en lui promettant de

s'en servir «parmi les modérations, restrictions et obligations»

énoncées dans la charte du 27 avril. Les doyens des métiers hésitèrent

pendant quelques jours; ils voulaient, disaient-ils, connaître les

conditions imposées par le duc. Enfin, quelques-uns cédèrent aux

instances des conseillers bourguignons: on employa la violence

vis-à-vis de ceux qui persistaient dans leur refus, et le 24 mai 1407,

les doyens des métiers apposèrent leurs sceaux sur un acte d'adhésion

où leur volonté n'avait pas été libre, où ils avaient pris des

engagements dont ils ignoraient eux-mêmes l'étendue. C'est le fameux

_Calfvel_ de 1407.

Les magistrats, que la faveur du duc avait élevés au-dessus de leurs

concitoyens, profitèrent de ce succès pour décider que désormais on ne

pouvait plus vendre le blé ailleurs qu'au _Braemberg_, et qu'il serait

soumis à une gabelle de deux gros tournois par muid. S'ils cherchaient

à multiplier des taxes impopulaires, c'était dans le but d'en offrir

une part importante au duc de Bourgogne, et ils établirent bientôt

qu'il aurait le droit de percevoir le _septième denier_ sur tous les

revenus de la ville.

A Ypres, deux échevins furent frappés d'une sentence semblable à celle

qui avait atteint à Bruges Jean Honin, Nicolas Barbesaen et leurs

amis, et les bourgeois brûlèrent, pour apaiser le duc, les lettres

d'alliance qui retraçaient la fédération récente des trois bonnes

villes de Flandre. Ypres, en abjurant ses franchises, avait condamné

son industrie: une décadence rapide dépeupla sa vaste enceinte, et

elle s'effaça bientôt du rang des grandes cités de l'Europe.

Jean sans Peur ne favorisait que les Gantois. Le 30 avril, trois jours

après avoir fait sceller une charte complètement hostile aux Brugeois,

il transféra à Gand la cour supérieure de justice établie à Audenarde.

«Le duc de Bourgogne, dit un historien, dominait partout, et il

n'était rien qui ne se fît à sa volonté. Il demanda de pouvoir battre

une nouvelle espèce de monnaie: on y consentit; puis il réclama du

pays tout entier une subvention considérable, et elle lui fut

également accordée, car personne n'osait s'y opposer.»

Jean sans Peur voulait, avant de poursuivre sa lutte contre le duc

d'Orléans, s'assurer l'obéissance et la fidélité des communes. Tous

ses efforts avaient pour but d'affermir et de compléter la

pacification de la Flandre: il y employa plusieurs mois. Le 24 juin

1407, il était à Bruges; le 26 juillet, nous le retrouvons à Gand;

enfin le 13 août, il n'a pas quitté la Flandre, mais il croit n'avoir

plus rien à y redouter, quand il fait publier un mandement général à

tous les chevaliers, écuyers et sergents de Bourgogne, de Flandre, de

Hainaut, d'Artois et de Vermandois, pour qu'ils s'assemblent le 25

septembre à la Chapelle-en-Thiérache, aux bords de l'Oise. Aussitôt

que cette armée est réunie, Jean laisse à la duchesse de Bourgogne le

soin de gouverner la Flandre et s'éloigne de Gand; il s'est contenté

d'adresser, à son départ, aux nobles qui l'entourent, quelques paroles

où respire la haine du duc d'Orléans, et se rend rapidement à Paris,

accompagné d'une forte escorte, pour demander justice au roi de tous

les affronts qu'il a subis.

Dès son dernier voyage à Paris, Jean avait résolu de ne reculer devant

aucun moyen d'abattre la puissance du duc d'Orléans, et il paraît

avoir trouvé un instrument docile dans Raoulet d'Auquetonville, ancien

trésorier de l'épargne en Languedoc, que le duc d'Orléans avait

dépouillé de son office pour ses malversations. Pendant le séjour du

duc de Bourgogne en Flandre, Raoulet d'Auquetonville s'était

activement occupé de la mission qui lui était confiée, car vers les

fêtes de la Saint-Jean 1407, il avait chargé un _couratier_ public de

chercher une maison près du palais Saint-Paul; mais ce ne fut que le

17 novembre qu'il se décida, après des démarches infructueuses, à

louer dans la Vieille rue du Temple, à soixante et dix toises de

l'hôtel Barbette, habité par Isabeau de Bavière, la maison de l'Image

Notre-Dame, qui appartenait à Robert Fouchier, maître des œuvres de

charpenterie du roi.

Rien ne permet d'ailleurs de soupçonner quelque complot du duc de

Bourgogne. Arrivé à Paris, il écoute les douces paroles de Charles VI

et de ses conseillers; il se réconcilie avec le duc d'Orléans et se

rend près de lui au château de Beauté.

Le dimanche 20 novembre 1407, les deux princes communièrent ensemble à

la chapelle des Augustins. Trois jours après, le duc d'Orléans se

trouvait près de la reine, à son hôtel de la rue Barbette, lorsqu'on

vint l'appeler par ordre du roi. Il sortit aussitôt, monta sur sa mule

et partit, suivi de deux écuyers et de quatre ou cinq valets qui

tenaient des torches. La nuit était obscure. A peine avait-il fait

quelques pas qu'une troupe nombreuse d'hommes armés, qui s'étaient

cachés dans l'ombre, s'élança vers lui en criant: «A mort! à mort!--Je

suis le duc d'Orléans,» s'écria le prince déjà couvert de sang. «C'est

ce que nous voulons,» répondirent les meurtriers, et ils l'immolèrent

à coups de hache, malgré la résistance d'un jeune page qui, loin

d'abandonner son maître, le couvrit de son corps jusqu'à ce qu'il

périt sous leurs coups. La Flandre était la patrie de ce jeune page.

Raoulet d'Auquetonville, chef des assassins soudoyés par Jean sans

Peur, comte de Flandre, était né en Normandie.

On racontait aussi qu'au moment où le crime venait de s'accomplir, un

homme d'une taille élevée sortit de la maison de l'Image Notre-Dame,

la figure cachée par un grand chaperon rouge; selon les uns, il avait

tranché le poing de la victime et laissé retomber sa massue sur sa

tête sanglante; selon d'autres, il avait traîné le cadavre dans la

boue pour s'assurer que la vie l'avait quitté; puis il était rentré à

l'hôtel d'Artois.

Personne n'accusait le duc de Bourgogne; on n'osait croire qu'il eût

pu forfaire à des serments sanctionnés par les plus saints mystères de

la religion. Jean sans Peur parut aux funérailles du duc d'Orléans,

vêtu de deuil et affectant une sincère douleur. Cependant une vague

rumeur se répandit qu'il avait porté la main sur le drap du cercueil,

et qu'au même moment le sang avait jailli des plaies de l'illustre

victime, comme pour accuser l'auteur de la trahison, et le même jour,

lorsque le prévôt de Paris vint au conseil demander, en sa présence,

la permission d'étendre ses recherches jusque dans l'hôtel des

princes, il pâlit et la voix de sa conscience troublée s'échappant

malgré lui de sa bouche, il prit le duc de Berri à part et lui avoua

son crime, disant que le démon l'avait égaré. Le duc de Berri garda

le silence, mais le lendemain, à l'hôtel de Nesle, Jean sans Peur

réitéra son aveu. «Afin qu'on ne mescroye aucun coupable de la mort du

duc d'Orléans, dit-il, je déclare que j'ay fait faire ce qui a esté

fait, et non autre.» Et aussitôt après, accompagné de la plupart de

ceux dont il avait armé le bras pour le meurtre, il sortit par la

porte Saint-Denis et continua sa route sans s'arrêter jusqu'en Artois,

changeant sans cesse de chevaux, et ayant soin de faire couper les

ponts derrière lui.

Il était une heure après midi lorsqu'il arriva à Bapaume, après avoir

été vainement poursuivi par l'amiral de France et quelques autres

chevaliers, et ce fut en mémoire des périls auxquels il avait réussi à

se dérober, qu'il ordonna que dorénavant les cloches de la ville

sonneraient tous les jours à la même heure, ce qu'on appela longtemps

l'_Angelus_ du duc de Bourgogne.

De Bapaume, le duc se dirigea vers Lille où il harangua les membres de

son conseil, puis il se rendit à Gand où les états de Flandre avaient

été convoqués. Jean de Saulx, chancelier et maître des requêtes,

exposa les raisons qui légitimaient ce que le duc avait jugé devoir

faire. Le duc de Bourgogne, qui venait d'apprendre combien il était

aisé de commettre un grand crime, ne croyait pas plus difficile de le

justifier: il se flattait même d'imposer le langage de ses sophistes

et de ses historiographes à la postérité, qui, en plaignant les

malheurs du duc d'Orléans, devait dans ses qualités et jusque dans ses

défauts retrouver à la fois le petit-fils de Charles V et l'aïeul de

Louis XII.

Charles VI avait promis bonne justice à la duchesse d'Orléans; mais la

parole royale était peu de chose. Le duc de Bourgogne, n'ayant plus

devant lui qu'un parti sans chef, conservait une influence où la vertu

n'avait point de part, où la force était tout. Le lugubre aspect du

cortége de la veuve et des enfants éplorés de la victime se dirigeant

vers l'hôtel Saint-Paul n'empêchait pas le peuple de Paris d'insulter

à ses restes sanglants. Les princes ne montraient pas plus de zèle: au

lieu de prendre des mesures vigoureuses, on se contenta d'envoyer le

duc de Berri et le roi de Sicile aux bords de la Somme pour interroger

le duc de Bourgogne et conférer avec lui «afin qu'il ne se fist

Anglois.» On se souvenait sans doute que Jean sans Peur les avait

lui-même choisis pour premiers confidents de sa trahison. Le duc de

Bourgogne, qui déjà n'accusait plus le diable de l'avoir tenté,

s'était rendu à Amiens, accompagné du duc de Brabant, du comte de

Nevers et de trois mille hommes d'armes. Il avait fait suspendre à son

hôtel deux lances, l'une de bataille, l'autre de tournoi, défi de paix

ou de guerre où il ne risquait rien. Les ambassadeurs du roi se

turent. Ils ramenèrent avec eux à Paris le duc de Bourgogne, qui

revendiquait de plus en plus l'honneur du crime, et comme si ce

n'était pas assez, le duc de Berri l'invita à un solennel banquet dans

cet hôtel de Nesle où il s'était vanté du sang versé par son ordre.

Enfin, le 8 mars 1407 (v. st.), maître Jean Petit, docteur en

théologie de l'université de Paris, prononça, devant le dauphin et les

princes, cette célèbre harangue, détestable apologie du tyrannicide,

si froide de sophismes, et toutefois, malgré ses formes puériles,

presque aussi hideuse que le crime. Lorsque, comparant le duc de

Bourgogne à Joab mettant Absalon à mort, maître Jean Petit citait ces

paroles de David: «Joab a répandu le sang de la guerre au milieu de la

paix: sa vieillesse ne descendra pas paisiblement dans la tombe,»

l'obscur théologien devenait prophète pour condamner celui qu'il

glorifiait.

Le duc ratifia tout ce qu'avait dit maître Jean Petit, dans une

assemblée solennelle où siégeaient le roi de Sicile, les ducs de

Guienne, de Berri, de Bretagne, de Lorraine, plusieurs comtes et

plusieurs évêques, et l'on fit signer au roi des lettres par

lesquelles il approuvait l'attentat de Raoulet d'Auquetonville: «Comme

notre très-chier et très-amé cousin le duc de Bourgogne, y disait-il,

a fait proposer que pour notre sûreté et préservation de nous et de

notre lignée, pour le bien et utilité de notre royaume, et pour garder

envers nous la foy et loyauté en quoy il nous est tenu, il avoit fait

mettre hors de ce monde nostre très-chier et très-amé frère, le duc

d'Orléans, que Dieu absolve! savoir faisons que voulons que le dit duc

de Bourgogne soit et demeure en nostre singulière amour, comme il

estoit par avant.» On avait eu recours aux fables les plus absurdes

pour persuader au roi que le meurtre de son frère l'avait préservé

d'un péril imminent. C'est ainsi que Jean sans Peur promet «biens de

ce monde et honneurs sans nombre» à un écrivain nommé Pierre Salmon,

qui se charge «d'informer et d'instruire le roi.» Or Pierre Salmon ne

trouve rien de mieux que de raconter qu'un moine, «très-expert en

plusieurs sciences,» lui a été indiqué par Pierre Rapondi, qu'il l'a

découvert dans un prison de Sienne où il était retenu par l'ordre de

l'évêque comme accusé de magie, et qu'il lui a entendu dire que le duc

de Milan avait fait faire une image du roi en argent pour la

soumettre à ses maléfices. Il ajoute qu'un moine blanc qu'il a vu à

Notre-Dame de Halle, à Utrecht et à Avignon, lui a également annoncé

que la mort du duc d'Orléans sera le salut du roi.

Histoire de Flandre (T. 3/4) · 第 6 / 25 段