Au moment même où se livrait la bataille de Nicopoli, des fêtes

splendides réunissaient entre Ardres et Calais l'élite des chevaliers

de France et d'Angleterre. Il ne s'agissait de rien moins que de la

réconciliation des deux peuples, cimentée par une trêve de vingt-cinq

ans: la remise solennelle d'Isabelle de France, pauvre enfant de huit

ans qui pleurait en s'éloignant, devait en être le gage. On avait même

décidé qu'on élèverait sur le lieu de l'entrevue de Charles VI et de

Richard II un autel en l'honneur de Notre-Dame de la Paix; mais ce

projet ne s'exécuta jamais, et le peuple ne conserva que le souvenir

d'un effroyable orage qui renversa dans les deux camps la plupart des

tentes.

Jamais il n'avait été plus difficile de former une alliance durable

entre les deux nations. En Angleterre aussi bien qu'en France, autour

du trône de Richard II comme à l'ombre de celui de Charles VI, des

ambitions rivales ne cessaient de s'agiter, s'appuyant tour à tour sur

la faiblesse du monarque ou sur les sympathies populaires. Si l'on

voyait en France une grande partie de la noblesse appeler de tous ses

vœux le jour où elle pourrait venger les désastres de Crécy et de

Poitiers, les Anglais ne regrettaient pas moins de ne pouvoir

poursuivre le cours si glorieux de leurs succès. Brest avait été

restitué aux Français; le bruit courait qu'on leur rendrait également

Calais. Le mécontentement se transforma bientôt en un complot dirigé

par le plus jeune des fils d'Edouard III, Thomas, duc de Glocester;

Richard II le dissipa par la terreur. Le duc de Glocester, arrêté dans

l'escorte même du roi, fut étouffé à Calais. On désignait comme ses

complices deux autres oncles du roi, Edmond de Cambridge, devenu duc

d'York, et le duc Jean de Lancastre. Ce dernier surtout conservait

cette énergie et cette activité dont nous avons signalé ailleurs

l'influence dans les négociations du règne de Louis de Male. Né à

Gand, lors des grandes expéditions de son père, il avait épousé en

troisièmes noces la fille d'un chevalier de Hainaut, nommée Catherine

de Rues, qui était venue en Angleterre avec «la noble roine, madame

Philippe de Haynaut,» que Froissart, pendant sa jeunesse, «servoit de

beaux ditties et traités amoureux.» Lorsque Henri de Derby, fils du

duc de Lancastre, fut exilé par Richard II, une même sentence de

bannissement frappa dans le parti opposé le comte de Nottingham,

auquel l'opinion publique reprochait trop vivement la part qu'il avait

prise à la mort du duc de Glocester. En quittant Calais, où le crime

avait été consommé, il se rendit en Flandre, car «il avoit ordonné ses

besognes et fait ses finances à prendre aux lombards à Bruges;» il

passa quinze jours dans cette ville et fit aussi quelque séjour à Gand

avant de continuer son voyage vers l'Allemagne.

Le comte de Derby avait suivi une autre route: il avait débarqué en

France et s'était rendu à Paris; le duc de Berri et le frère du roi,

Louis d'Orléans, lui firent grand accueil. Unis momentanément par leur

jalousie contre Philippe le Hardi, ils oubliaient que le prince qu'ils

saluaient avec de si grandes démonstrations d'amitié et de joie était

le fils d'un des plus redoutables adversaires de la France et lui-même

l'ennemi des Français; peu leur importait: ils ne voyaient en lui

qu'un rival du comte de Nottingham, qui voyageait en Flandre sous la

protection de ce duc de Bourgogne dont ils étaient eux-mêmes les

rivaux.

On en eut bientôt de nouvelles preuves. Le duc de Bourgogne se

trouvait à Paris quand on y traita dans le conseil du roi d'un projet

de mariage entre le comte de Derby et la veuve du comte d'Eu. Il le

combattit si vivement que le roi lui-même dit tout haut: «Les paroles

de mon oncle viennent d'Angleterre.» On racontait, en effet, que le

comte de Salisbury avait été envoyé près du duc Philippe par Richard

II, et les amis du comte de Derby eurent grande peine à le consoler

des propos injurieux dirigés contre lui, en l'assurant qu'il en serait

dédommagé par l'affection des communes anglaises. Ils ne s'étaient

point trompés. Les bourgeois de Londres profitèrent de l'absence du

roi Richard, retenu en Irlande par la guerre, pour proclamer sa

déchéance et appeler Henri de Derby. L'archevêque de Canterbury se

chargea de leur message, et le premier prélat de l'Angleterre, député

par les communes du royaume, aborda bientôt à l'Ecluse, déguisé en

moine, un rosaire et un bourdon à la main, comme s'il se rendait à

Liége, à Cologne ou dans quelque autre lieu de pèlerinage: ces

précautions avaient été jugées nécessaires pour cacher son voyage au

duc de Bourgogne.

De l'Ecluse, il se dirigea vers la France par Ardenbourg, Gand et

Audenarde, et trouva au château de Bicêtre le comte de Derby. Celui-ci

prétexta une excursion en Bretagne, parce qu'il craignait que le duc

de Bourgogne ne lui tendît quelque embûche sur la route de Calais.

Dans les premiers jours de juillet, il débarquait à Ravenspur; au mois

de septembre, Richard, vaincu, remettait lui-même sa couronne à

l'héritier de Jean de Gand, devenu le fondateur de la dynastie de

Lancastre.

La colère du duc de Bourgogne fut extrême lorsque la dame de Courcy,

qu'on avait renvoyée d'Angleterre avec les autres serviteurs de la

jeune reine Isabelle, confirma les nouvelles qu'avaient déjà répandues

des marchands flamands. Par son conseil, on essaya de faire soulever

l'Aquitaine: on espérait qu'elle se souviendrait de son affection pour

le roi Richard qui était né à Bordeaux; mais elle n'osa pas se confier

dans la protection de la triste royauté de Charles VI.

La folie du roi présentait de jour en jour moins de chances de

guérison, et à mesure qu'elles s'affaiblissaient, les divisions de ses

oncles devenaient plus graves. Cependant le duc de Bourgogne, voyant

échouer les tentatives qu'on avait faites en Aquitaine, avait renoncé

à tout projet de déclarer la guerre au nouveau roi d'Angleterre. Il se

montrait plus disposé à la paix, et alla lui-même à Lelinghen, suivi

de cinq cents chevaliers, recevoir la jeune veuve de Richard II, dont

l'hymen s'était conclu sous de si funestes auspices. Il attendait que

sa puissance, ébranlée par tant d'échecs, eût le temps de trouver dans

le cours des événements quelque élément nouveau de force et de

vigueur.

Lorsque, après la mort du duc de Bretagne, le duc d'Orléans réclama la

tutelle de son fils, Philippe réussit à la lui faire refuser par les

barons bretons, et il se rendit lui-même en Bretagne pour recevoir, au

nom du roi, le serment d'obéissance de cette province au jeune duc.

A la même époque, il saisissait l'occasion d'intervenir activement

dans les affaires d'Allemagne. Les électeurs avaient déposé Wenceslas

de Bohême: ils désignèrent pour son successeur un prince allié et

tout dévoué à Philippe le Hardi. Les ducs de Bourgogne et de Berri

s'étaient réconciliés pour combattre le duc d'Orléans qui soutenait

Wenceslas, et, grâce à leur influence, des ambassadeurs français

allèrent solennellement confirmer le choix de Robert de Bavière. La

haine que se portaient les ducs de Bourgogne et d'Orléans devint

bientôt si vive qu'ils réunirent leurs hommes d'armes autour de Paris

pour se combattre, et ce fut à grand'peine qu'on parvint à les

empêcher de livrer la France à une guerre civile.

Encouragé par ces succès, Philippe le Hardi essaye d'étendre une

domination plus sévère sur la Flandre, en défendant que l'on se rende

à Rome au grand jubilé de 1400; mais le peuple, de plus en plus

hostile au schisme d'Avignon, trouve dans une peste violente, qui

exerce les plus grands ravages dans la ville de Tournay, résidence de

l'évêque clémentin, le châtiment de ces persécutions et refuse de s'y

soumettre.

On voit bientôt après les communes flamandes envoyer à Lelinghen des

députés qui traiteront, sans l'intervention du duc de Bourgogne, avec

les ambassadeurs anglais, et au mois d'août 1403, on y signe une

convention qui assure la liberté de la navigation aux navires

flamands. Le duc de Bourgogne n'avait pas osé s'opposer à ces

négociations. Il les avait même fait approuver par le roi de France

dans une charte où il rappelait, en citant les célèbres déclarations

de Philippe de Valois, que ses prédécesseurs avaient également reconnu

la neutralité commerciale de la Flandre dans les guerres de la France

et de l'Angleterre. Charles VI promet de plus de ne pas inquiéter les

pêcheurs anglais qui se rendront sur les côtes de Flandre. Mais il

suffit que le duc de Bourgogne veuille prendre part à la conclusion

d'un traité définitif de commerce entre la Flandre et l'Angleterre

pour que les envoyés de Henri IV élèvent des prétentions

inadmissibles: ils demandent en effet que si les vaisseaux français

abordent dans les ports de Flandre, on en arrête les matelots comme

pirates; qu'on rappelle en Flandre tous ceux qui ont été bannis à

cause de leur dévouement aux Anglais, et que l'on démolisse les

fortifications de l'Ecluse et de Gravelines. Le duc de Bourgogne

persistait à ne vouloir nommer Henri IV que «celui qui se dit roi

d'Angleterre,» et les ambassadeurs anglais s'en plaignaient vivement:

«Il n'a pas esté veu communément, disaient-ils, que ès cas qui

désirent nourricement d'amour et traictié de pais et concorde, l'on

ait usé de tieules paroles lesquelles ne peuvent grever le roy nostre

seigneur pour lui toller ce que la divine puissance de Dieu lui a

donné.»

Les négociations venaient d'être rompues lorsque le duc de Bourgogne

quitta Paris pour aller recevoir à Bruxelles le gouvernement du

Brabant des mains de sa tante, la duchesse Jeanne, et en assurer la

transmission à Antoine, le second de ses fils. Cependant dès qu'il y

fut arrivé, il éprouva les premières atteintes du mal qui devait le

conduire au tombeau: d'heure en heure sa situation devenait plus

grave, et il résolut de se faire transporter dans la litière de la

duchesse de Bourgogne jusqu'à la petite ville de Halle, il voulait y

implorer le rétablissement de sa santé à l'autel de Notre-Dame, où

l'on vénérait une pieuse image qui avait autrefois appartenu à sainte

Elisabeth de Hongrie; mais le ciel n'exauça point ses prières et il y

rendit le dernier soupir, le 27 avril 1404.

Le règne de Philippe le Hardi avait inauguré en Flandre la domination

des ducs de Bourgogne; mais il avait à peine ouvert la longue carrière

réservée à ses successeurs. De tous ses grands projets, il n'en était

presque aucun qui eût réussi; il laissait en France son influence

douteuse et affaiblie, et tandis que les communes flamandes

s'efforçaient de retrouver leur prospérité, source féconde de leur

puissance, Philippe le Hardi, que l'on avait vu accabler ses sujets de

Bourgogne d'impôts si ignominieux et appauvrir la France par tant de

folles dépenses pour les guerres d'Angleterre, de Gueldre et d'Orient,

expirait pauvre, abandonnant, chargé de dettes énormes, le plus riche

héritage du monde. Ce prince, qui dès le lendemain de ses noces était

réduit à emprunter aux marchands de Bruges et qui donnait sa ceinture

en gage au duc de Bourbon et à Gui de la Trémouille pour soixante

livres perdues au jeu de paume, ne laissait pas dans son trésor, où

s'était englouti tant d'argent enlevé aux nobles, aux marchands et aux

bourgeois, de quoi suffire aux frais de ses obsèques. Il fallut lever

six mille écus d'or pour transporter à Dijon les restes du duc,

enveloppé, par expiation et par pénitence, dans une humble robe de

chartreux, et lorsqu'on s'arrêta à Arras, pour y célébrer

solennellement les offices funèbres, une dernière cérémonie y rappela,

pour la condamner, sa fastueuse prodigalité: «Là, dit Monstrelet,

renonça la duchesse Marguerite, sa femme, à ses biens meubles, pour le

doute qu'elle ne trouvât trop grands debtes, en mettant sur sa

représentation sa ceinture avec la bourse et les clefs, comme il est

de coutume, et de ce demanda un instrument à un notaire public qui

estoit là présent.»

Peu de temps après la mort du duc de Bourgogne, des messagers du pape

d'Avignon, Benoît XIII, apportèrent en Flandre des lettres adressées à

Philippe le Hardi. Jean les ouvrit et y trouva deux bulles dont les

termes étaient si étranges, qu'il ne put croire à leur authenticité

que lorsque le pape eut consenti à y faire apposer son scel de plomb.

Par la première, Benoît XIII, cédant à l'influence du duc d'Orléans,

invitait le duc de Bourgogne à ne plus chercher à intervenir dans le

gouvernement du royaume, et à en laisser tous les soins au frère de

Charles VI. Que renfermait la seconde? on l'ignore. «Du contenu

d'icelles, porte une chronique, fist le duc grand semblant de courroux

et d'anoy, et aussy seroit-ce de recorder le contenu d'icelles.» Quoi

qu'il en soit, Jean sans Peur convoqua immédiatement ses conseillers:

il leur annonça brièvement qu'il avait résolu de faire mourir l'unique

frère du roi de France. Sa haine l'aveuglait: selon les uns, il se

souvenait d'un sanglant affront du duc d'Orléans; selon d'autres, il

lui attribuait une odieuse tentative qu'aurait inspirée la beauté de

Marguerite de Bavière.

Le duc de Bourgogne s'était hâté d'envoyer les bulles pontificales à

sa mère, qui les transmit, à Bruxelles, au duc de Brabant. Marguerite

de Male avait déjà déclaré qu'elle quitterait l'Artois pour se rendre

en Flandre, soit qu'elle y fût appelée par un débarquement des Anglais

dans l'île de Cadzand, soit qu'elle se proposât de convoquer les

représentants des villes dont elle était restée souveraine, pour les

appeler à soutenir ses querelles domestiques, dût-elle conduire les

vaincus de Roosebeke jusqu'aux portes du palais de Paris. Au milieu de

ces pourparlers et de ces projets, une attaque d'apoplexie l'enleva, à

Arras, le 21 mars 1404 (v. st.), et elle fut ensevelie, comme elle en

avait exprimé le vœu, près de son père, dans l'église de Saint-Pierre

de Lille.

LIVRE QUINZIÈME

1404-1419.

Jean sans Peur.

Tendance des communes à reconstituer la nationalité flamande.

Combats, crimes et intrigues.

Les chevaliers qui avaient accompagné Jean de Nevers en Orient

«racontoient communément qu'il y eut un Sarrasin, négromancien, devin

ou sorcier, qui dist qu'on le sauvast et qu'il estoit taillé de faire

mourir plus de chrestiens que le Basac ny tous ceux de sa loy ne

sçauroient faire.»

La défaite de Poitiers avait répandu sur toute la vie de Philippe le

Hardi une auréole chevaleresque, celle de Nicopoli laissa son fils

sombre et haineux. Si l'on en croit le témoignage d'un vieux

chroniqueur, Jean sans Peur ne cherchait, à l'époque de la mort de

Marguerite de Male, que les moyens de poursuivre, par la violence et

la guerre, sa jalousie contre le duc d'Orléans; cependant l'un de ses

conseillers lui représenta «que son premier soin devait être de se

concilier l'affection des villes et des peuples du royaume; qu'il lui

serait aisé d'y parvenir en faisant répandre le bruit qu'il voyait

avec douleur les bourgeois écrasés par des impôts si multipliés et

qu'il était prêt à s'opposer de toutes ses forces aux mesures

oppressives du duc d'Orléans, afin que la France recouvrât ses

anciennes franchises.»

Le nouveau duc de Bourgogne suivit ce sage conseil; mais au moment où

il faisait de loin espérer à la France le rétablissement de ses

libertés, la Flandre, soumise à son autorité immédiate, se leva et lui

demanda de proclamer et de sanctionner les siennes.

Lorsque Jean sans Peur quitta Lille pour se rendre en Flandre, il

trouva à Menin les députés des bonnes villes. Ils étaient bien moins

chargés de le féliciter sur son avénement que de lui exprimer les

griefs du pays, car ils se plaignirent vivement de ce que le duc

Philippe n'avait point habité la Flandre, et de ce qu'il avait réduit

à la détresse le commerce et l'industrie, en troublant les communes

dans l'exercice de leurs droits et dans leurs relations avec

l'Angleterre. La réponse du duc fut douce et gracieuse, comme l'est

toujours la parole des princes le premier jour de leur règne: il leur

promit qu'il maintiendrait leurs priviléges et qu'il s'efforcerait

d'assurer leur neutralité commerciale; puis il les suivit à Gand, où

son inauguration solennelle devait avoir lieu le mardi après les fêtes

de Pâques.

Le 20 avril 1405, le duc s'était arrêté à Zwinarde; le lendemain, il

se présenta, vêtu de deuil et accompagné d'un grand nombre de

chevaliers, aux portes de Gand, où le reçurent les échevins, les

métiers et les corporations; et après avoir assisté à la messe à

l'abbaye de Saint-Pierre, il se dirigea vers l'église de Saint-Jean,

où il prêta, sur le bois de la vraie croix, le serment de maintenir

les priviléges et les franchises de la ville de Gand, de protéger les

veuves et les orphelins, de rendre justice à tous, pauvres et riches,

«et généralement de faire tout ce que droicturier seigneur et conte de

Flandres est tenu de faire.»

Dès que le duc fut entré dans l'hôtel de Ten Walle, les députés des

quatre _membres_ de Flandre, c'est-à-dire des trois bonnes villes et

du Franc, obtinrent qu'il leur fût permis de lui exposer leurs

requêtes; c'étaient (l'histoire doit enregistrer leurs noms), pour la

ville de Gand, Ghelnot Damman, Thomas Storm, Jacques van den Pitte,

Victor van den Zickele, Martin Zoetaert, Jacques Uutergaleyden, Jean

de Volmerbeke; pour la ville de Bruges, le bourgmestre, Liévin de

Schotelaere, Jean Honin, Jean Heldebolle, Jean van der Burse et Victor

de Leffinghe; pour la ville d'Ypres, Jean de Bailleul, Victor de

Lichtervelde et Baudouin de Meedom; pour le Franc, Jean d'Oostkerke,

Gilles Van der Kercsteden, Etienne Honstin et Nicolas vander Eecken.

Liévin de Schotelaere, Ghelnot Damman et Thomas Storm n'étaient point

étrangers à la famille de Jacques d'Artevelde, et l'hôtel de Ten

Walle, où les députés de Gand venaient revendiquer leurs anciennes

franchises, avait appartenu au _rewaert_ de Flandre, Simon de Mirabel.

La première _requête_ avait pour but d'engager le duc à résider en

Flandre et à y laisser, s'il était forcé de s'éloigner, la duchesse

munie de ses pleins pouvoirs, «vu les grands dommages qui avaient

résulté pour le pays de l'absence du prince à diverses époques.»

Le duc fit répondre qu'il habiterait la Flandre, et que s'il était

appelé ailleurs, la duchesse le remplacerait avec un conseil

connaissant les besoins du pays.

Dans leur seconde _requête_, les députés des quatre _membres_ priaient

le duc de conserver à la Flandre les priviléges, libertés, usages et

coutumes dont elle jouissait avant l'avénement de Philippe le Hardi.

Ils réclamaient pour les villes le droit de n'être gouvernées que par

leurs échevins, et demandaient que les affaires soumises aux officiers

du duc fussent traitées en flamand et de la même manière que sous

leurs anciens comtes.

Le duc y consentit, et peu après il ordonna que la cour supérieure de

justice établie à Lille par Philippe le Hardi fût transférée à

Audenarde.

La troisième requête se rapportait à un traité commercial avec

l'Angleterre, sur l'achat des laines et la fabrication des draps: «car

la Flandre ne peut être comparée à d'autres pays qui se suffisent à

eux-mêmes, puisqu'elle vit principalement des relations commerciales

qu'elle entretient par mer avec tous les royaumes, et le commerce

exige la prospérité, la paix et le repos.» L'expédition prompte de

toutes les affaires qui intéressaient l'industrie et le commerce

devait contribuer à faire cesser la détresse et la misère qui étaient

le résultat de leur décadence; mais il était surtout nécessaire qu'une

protection généreuse fût assurée à tous les marchands, malgré les

guerres des Français et des Anglais. Les députés de la Flandre

invoquaient à ce sujet un mémorable monument de la puissance des

communes sous Louis de Nevers, le privilége de Philippe de Valois, du

13 juin 1338.

Dans sa réponse à cette requête, Jean sans Peur se hâta de s'attribuer

ce rôle de médiateur pacifique qu'il s'était proposé comme devant être

la base de son influence: il déclara que depuis la mort de sa mère il

avait fait tous ses efforts pour rétablir la paix entre la France et

l'Angleterre, et que personne n'était plus intéressé que lui à voir

fleurir l'industrie et le commerce de la Flandre; plus ses sujets

étaient riches, plus ils pouvaient pour le soutenir. Une charte du 1er

juin permit en effet aux communes de négocier un traité commercial

avec l'Angleterre.

Les requêtes suivantes concernaient l'abandon de quelques procédures

illégales commencées à Lille, et la répression des actes de piraterie

commis sur les côtes de Flandre; d'autres, qui expliquent les

négociations secrètement entamées en 1386 avec les Anglais devaient

faire connaître au duc que la Flandre considérait la ville de

Gravelines comme partie intégrante de son territoire et ne permettrait

pas qu'elle en fût détachée. Les députés de la Flandre avaient aussi

obtenu que la langue flamande fût seule employée dans les rapports du

duc avec les quatre _membres_ du pays, et, aussitôt après, ils

résolurent d'un commun accord que si quelque réponse leur était

adressée en français par les conseillers ou les officiers du duc, ils

la considéreraient comme non avenue, et qu'il en serait immédiatement

donné connaissance aux députés des quatre _membres_ et aux échevins

des villes et des châtellenies, afin qu'ils veillassent, sous peine de

bannissement, à l'exécution des promesses «de leur très-redouté

seigneur.» Les mandataires de la Flandre croyaient qu'ils ne

cesseraient jamais d'être libres tant qu'ils conserveraient la langue

de leurs ancêtres.

Au moment même où ces énergiques représentations s'élevaient contre

toute participation active du duc de Bourgogne aux démêlés de Charles

VI et de Henri IV, les Anglais se préparaient à profiter de

l'incertitude et de la désorganisation qui signalent presque toujours

la transmission de l'autorité supérieure, et Jean sans Peur, arrivé à

Ypres pour y répéter le serment qu'il avait déjà prêté à Gand et à

Bruges, y apprit à la fois que la garnison de Calais avait mis en

fuite cinq cents lances commandées par Waleran de Luxembourg, et

qu'une flotte anglaise de cent vaisseaux avait paru à l'entrée du

Zwyn: à peine eut-il le temps d'envoyer Jean de Walle à Gravelines et

quelques hommes d'armes à l'Ecluse.

Jamais la guerre contre l'Angleterre, guerre provoquée par la

politique de Philippe le Hardi, qui venait troubler tout à coup de si

précieuses espérances, ne fut plus impopulaire en Flandre. Waleran de

Luxembourg, le sire de Hangest, gouverneur de Boulogne, le sire de

Dampierre, sénéchal de Ponthieu, et les autres chevaliers qui les

accompagnaient, avaient forcé un millier de laboureurs et de bourgeois

à marcher sous leurs drapeaux; ceux-ci les abandonnèrent dès le

premier moment de la lutte; les habitants de la châtellenie de Béthune

s'opposaient à la levée d'un subside destiné à assurer la protection

de leurs frontières, et l'on racontait que dans le pays de Bergues et

de Cassel les communes étaient prêtes à se soulever contre le duc de

Bourgogne pour appeler les Anglais.

Les mêmes sentiments régnaient à Bruges; malgré les ordres du duc,

les bourgeois ne prirent point les armes pour défendre les barbacanes

de l'Ecluse contre les galères de Henri IV, et bien que Jean sans Peur

se fût rendu lui-même au milieu d'eux, multipliant les instances et

les prières, rien ne put les ébranler; le bourgmestre, Liévin de

Schotelaere, interprète de la résistance unanime des bourgeois, avait

refusé de conduire les milices communales sur les rives du Zwyn; ce

n'était pas à la Flandre qu'il appartenait de protéger une citadelle

bien moins menaçante pour les Anglais que pour ses propres libertés.

Histoire de Flandre (T. 3/4) · 第 5 / 25 段