barrière de la chrétienté, avait adressé à Charles VI les lettres les
plus pressantes pour lui faire connaître les périls dont il était
menacé; c'était de l'avis du duc de Bourgogne que cette démarche avait
eu lieu, et il l'appuya de toutes ses forces dans le conseil du roi;
il semblait qu'il eût recueilli avec l'héritage de la Flandre la noble
mission de s'opposer aux progrès des infidèles et le droit de rallier
sous la bannière de l'un des princes de sa maison tous les barons et
tous les chevaliers des royaumes de l'Occident.
Jean de Bourgogne, comte de Nevers, fils aîné du duc, avait vingt-cinq
ans; si son père unissait une incontestable habileté et un grand
courage à ce faste qui éblouit le peuple, il ne possédait aucune de
ces qualités: une ambition haineuse et jalouse couvait sous une feinte
inertie. Les chroniqueurs nous le représentent d'un caractère sombre;
sa taille était difforme; sa physionomie muette et glacée ne
s'éclairait jamais. Le moment était arrivé où il devenait nécessaire
qu'il s'initiât aux épreuves de la guerre. Jacques de Vergy, Gui et
Guillaume de la Trémouille et d'autres chevaliers exposèrent au duc de
Bourgogne qu'il ne pourrait le faire plus honorablement que dans une
expédition dirigée contre les infidèles. Philippe le Hardi applaudit à
ce projet, qui fut approuvé par Charles VI, et bientôt l'on raconta de
toutes parts que le comte de Nevers allait traverser l'Allemagne pour
vaincre Bajazet sous les murs de Constantinople et délivrer ensuite
Jérusalem et le Saint-Sépulcre.
On s'occupait déjà activement des préparatifs de la croisade. Une
foule de chevaliers avaient réclamé l'honneur d'y prendre part. L'un
des plus fameux était le sire de Coucy, que le duc de Bourgogne avait
choisi pour que le comte de Nevers se laissât guider par ses conseils.
On remarquait aussi parmi les barons français le comte d'Eu, que
l'influence du duc de Bourgogne avait élevé à la dignité de connétable
après la disgrâce du sire de Clisson, Henri et Philippe de Bar, et
l'amiral de France Jean de Vienne. Mais c'était surtout parmi les
chevaliers de Flandre et de Hainaut, toujours pleins de zèle pour les
expéditions d'outre-mer, que le duc avait trouvé le plus grand
enthousiasme pour la croisade.
Le 6 avril 1396, le comte de Nevers, sans attendre plus longtemps ceux
qui étaient en marche pour le rejoindre, quitta Paris avec une armée
qui, d'après les témoignages les plus exacts, n'était en ce moment que
de mille chevaliers, de mille écuyers et de quatre mille sergents.
Elle traversa lentement l'Allemagne. Si le comte de Nevers croyait y
retrouver les traces des héros de la première croisade, les hommes
d'armes qui l'accompagnaient rappelaient bien davantage, par leurs
désordres, les bandes indisciplinées qui avaient suivi Pierre
l'Ermite.
Le roi de Hongrie, Sigismond de Luxembourg, attendait à Bude Jean de
Nevers dont l'armée, jointe à la sienne, s'élevait, selon un récit
probablement exagéré, à plus de cent mille chevaux, en y comprenant
les Allemands et les milices réunies par l'ordre Teutonique et l'ordre
de Saint-Jean de Jérusalem. Tandis que le roi de Hongrie traversait la
Servie, le comte de Nevers s'avança vers la Valachie. Les croisés
d'Occident employèrent huit jours à passer le Danube; dès qu'ils
eurent touché la rive opposée, Jean de Nevers se fit armer chevalier,
et trois cents jeunes écuyers imitèrent son exemple. Ils retrouvèrent
les Hongrois qui s'étaient déjà emparés de Widin et d'Orsowa, devant
les remparts de Nicopoli qui furent aussitôt étroitement bloqués de
toutes parts.
Nicopoli, devenue une importante position militaire dans les guerres
du règne d'Amurath Ier, n'était point une ville plus ancienne que
Widin ou Orsowa. Elle avait emprunté son nom à une cité voisine qui
n'était plus connue que sous la dénomination barbare de Trinovi; mais
ce nom même de Nicopoli, ce nom de _ville de la victoire_ qu'Auguste
avait donné à une autre ville grecque après la bataille d'Actium, eût
été d'un heureux augure pour les chevaliers chrétiens, s'ils avaient
pu oublier que Trinovi, l'ancienne Nicopoli, était cette capitale de
l'empire de Joanince, où l'empereur Baudouin de Flandre avait péri
chargé de chaînes, après une défaite qu'il avait méritée par son
imprudence.
Le siége se prolongeait: les croisés avaient dressé leurs tentes dans
une plaine fertile, couverte de jardins et de vignobles. La plupart
passaient leurs journées au milieu des jeux et des banquets;
quelques-uns seulement déploraient cette honteuse inertie qui, sur les
frontières mêmes des infidèles, paraissait déjà énerver toutes les
forces des chrétiens. Le sire de Coucy déclara le premier que la
croisade lui imposait d'autres devoirs, et, prenant avec lui cinq
cents lances et autant d'arbalétriers à cheval, il alla, guidé par
quelques chevaliers hongrois, reconnaître le pays.
Peu de jours s'écoulèrent avant que ses chevaucheurs lui annonçassent
que vingt mille Turcs s'approchaient. Il se hâta de choisir une bonne
position au milieu d'une forêt, et envoya en avant une centaine de
lances pour attirer les Turcs dans les embûches qu'il avait habilement
préparées. Ce qu'il avait prévu arriva. Les Turcs, s'étant élancés en
désordre afin de poursuivre son avant-garde, se virent tout à coup
entourés par les croisés qui les dispersèrent et en firent un terrible
carnage. Pas un seul ne fut reçu à merci, car les vainqueurs ne
prévoyaient point à quoi pourrait leur servir un exemple de clémence.
La ville de Nicopoli était près de capituler, mais déjà l'armée de
Bajazet s'avançait, se déployant sur une largeur de près d'une lieue.
Huit mille Turcs la précédaient; selon l'ordre qu'ils avaient reçu,
dès que les chrétiens les attaqueraient, ils devaient, par une
manœuvre semblable à celle du sire de Coucy, se retirer au centre de
l'armée qui les suivait, afin de permettre aux deux ailes d'envelopper
les assaillants: «Plus la vengeance de Dieu est tardive, plus elle est
terrible,» s'était écrié Bajazet.
Le lundi avant la Saint-Michel (25 septembre 1396), vers dix heures du
matin, au moment où les chefs de l'armée chrétienne étaient à dîner,
on vint leur annoncer l'approche des ennemis. Ils ne purent le croire,
car ils avaient coutume de répéter qu'ils étaient assez forts pour
soutenir le ciel sur leurs lances et que les infidèles n'oseraient
jamais les attaquer. D'ailleurs, les nouvelles qu'on leur apportait
étaient vagues: on ignorait si les Turcs étaient nombreux et si
Bajazet se trouvait avec eux. Malgré cette incertitude, les
chevaliers, la plupart échauffés par le vin, demandèrent leurs armes
et leurs chevaux et se mirent aussi bien qu'ils le purent en ordre de
bataille.
Cependant, le roi de Hongrie, remarquant les préparatifs du comte de
Nevers, avait envoyé en toute hâte le maréchal de son armée le
supplier de ne pas engager le combat avant d'avoir reçu des
renseignements plus positifs. Les conseillers du jeune prince
s'assemblèrent aussitôt. Le sire de Coucy appuyait l'avis de
Sigismond. Mais le comte d'Eu, depuis longtemps jaloux du sire de
Coucy, s'empressa de combattre son opinion en disant qu'il était bien
résolu à ne pas laisser au roi de Hongrie l'honneur de la journée. Et
en même temps, il ordonna à l'un de ses chevaliers de se porter en
avant avec sa bannière. Le sire de Coucy ne se dissimulait point tout
le danger de cette résolution: il consulta le sire de Vienne sur ce
qu'il y avait lieu de faire: «Sire de Coucy, repartit l'amiral de
France, là où l'on n'écoute ni la vérité ni la raison, l'orgueil
décide de tout, et puisque le comte d'Eu veut combattre, il faut que
nous le suivions.» Ils parlaient encore et déjà il n'était plus temps
d'entendre les conseils de la prudence. Les deux ailes ennemies,
fortes chacune de soixante mille hommes, se rapprochaient de plus en
plus et enfermaient les chrétiens dans un cercle menaçant.
Tous ces nobles chevaliers qui s'étaient crus trop assurés du triomphe
comprirent que leur courage seul pouvait les sauver. Ils s'élancèrent
vers le premier corps de l'armée turque et l'avaient culbuté, malgré
les pieux ferrés qui le protégeaient, quand, parvenus au sommet d'une
colline, ils aperçurent devant eux les quarante mille janissaires de
Bajazet. Attaqués de toutes parts par les champions les plus
redoutables de l'islamisme, ils cherchèrent vainement à se rallier
autour de Jean de Vienne, qui portait la bannière de Notre-Dame: six
fois elle fut abattue par les infidèles, six fois Jean de Vienne la
releva, et il périt en la tenant serrée dans ses bras.
Le comte de Nevers était resté étranger à cette mêlée; moins heureux
toutefois que le roi de Hongrie qui réussit à rentrer dans ses Etats,
il fut atteint par les Turcs et dut la vie aux prières les plus
humbles de ses serviteurs réunis autour de lui. «Les Turcs,
poursuivant avec acharnement les chrétiens épars, parvinrent, dit le
religieux de Saint-Denis, jusqu'au comte de Nevers. Ils le trouvèrent
entouré d'un petit nombre d'hommes d'armes qui, prosternés à terre et
dans l'attitude de la soumission, supplièrent instamment qu'on
épargnât sa vie. Les Turcs, dont la fureur commençait à se lasser,
leur accordèrent cette grâce. A l'exemple du comte, les autres
chrétiens se résignèrent comme de vils esclaves à une honteuse
servitude, s'exposant à un éternel déshonneur pour sauver leur
misérable vie.» Ce ne fut que douze ans après que le comte de Nevers
reçut dans une guerre contre les Liégeois le surnom de Jean sans Peur.
La joie des Turcs avait été grande quand, pénétrant dans le camp des
chrétiens, ils le trouvèrent rempli d'approvisionnements et d'objets
précieux. Bajazet vint lui-même visiter la tente qu'avait occupée le
roi de Hongrie. Il s'y assit sur un tapis de soie, entouré de joueurs
de flûte et de poètes qui chantaient son triomphe; mais lorsqu'il la
quitta, afin de parcourir le champ de bataille, l'enivrement de sa
gloire se dissipa. Les vainqueurs comptaient soixante mille cadavres
parmi les morts, et autour de chaque chrétien on remarquait trente
Turcs gisant à terre. Ce fut en ce moment que Bajazet versa, dit-on,
des pleurs de rage et de douleur en jurant qu'il vengerait le sang des
siens par celui de dix mille prisonniers tombés en son pouvoir.
Il passa la nuit dans une sombre fureur, et dès que le jour eut paru,
il ordonna que tous les captifs fussent amenés devant lui. Ils
défilèrent les uns après les autres devant le sultan des Ottomans,
dépouillés de leurs vêtements et accablés d'outrages. Ils savaient
bien quel sort leur était réservé, et renonçant désormais à l'espoir
d'être rendus à leur patrie et à leurs familles, ils s'encourageaient
les uns les autres en se promettant les palmes du martyre. «C'est pour
Jésus-Christ que nous répandons notre sang, s'écriait un chevalier
allemand conduit devant Bajazet, ce soir nous habiterons le ciel.»
Bajazet gardait le silence, et à mesure que les chrétiens passaient
devant lui, un signe de sa main avertissait le bourreau de n'épargner
aucun de ses ennemis. Là périt, avec cent autres barons, le sire
d'Antoing, «ce gentil chevalier,» fameux par ses exploits. Cependant
quand le comte de Nevers parut, implorant de nouveau, comme la veille,
la générosité des vainqueurs pour lui et pour ses amis, il l'excepta
de la sentence commune et sacrifia sa colère au désir secret de se
faire payer une immense rançon par ces contrées soumises à l'autorité
du duc de Bourgogne, dont les richesses et la prospérité étaient
fameuses dans tout l'Orient; mais il voulut qu'il continuât à être le
témoin de cette sanglante immolation, à laquelle n'échappèrent avec
leur chef que vingt-quatre chrétiens: c'étaient entre autres le comte
d'Eu, le comte de la Marche, le sire de Coucy, Henri de Bar, Gui de la
Trémouille, le maréchal Boucicault, et quatre chevaliers flamands,
nommés Nicolas Uutenhove, Jean de Varssenare, Gilbert de Leeuwerghem
et Tristan de Messem.
Deux de leurs compagnons de captivité avaient puissamment contribué à
sauver le fils du roi de Flandre, comme l'on appelait en Orient le duc
de Bourgogne. L'un était le sire de Helly, chevalier d'Artois, l'autre
Jacques du Fay, écuyer du Tournaisis. Par un heureux hasard, ils
comprenaient tous les deux la langue des infidèles. Le sire de Helly
avait servi autrefois le sultan Amurath, père de Bajazet; le sire du
Fay avait pris part aux guerres du kan des Tartares.
Ce fut le sire de Helly qui reçut avec Gilbert de Leeuwerghem la
mission de porter en Occident les lettres où Jean de Nevers réclamait
de son père l'intervention la plus prompte en sa faveur. Déjà de
désastreuses nouvelles, que les fuyards arrivés en Allemagne semaient
devant eux, s'étaient répandues en France; mais le roi avait fait
défendre de répéter ces vagues rumeurs, et on enferma au Châtelet tous
ceux qui les avaient propagées, pour les noyer s'ils étaient
convaincus de mensonge.
On ne les noya pas: la nuit de Noël, Jacques de Helly arriva à Paris
et se rendit aussitôt à l'hôtel Saint-Paul où se tenait le roi. La
solennité de ce jour y avait réuni les ducs de Bourgogne, de Berri, de
Bourbon, d'Orléans et une foule de hauts barons. On leur annonça qu'un
chevalier tout housé et éperonné demandait à entrer, et qu'il venait
de la bataille de Nicopoli. On l'introduisit aussitôt. Il s'agenouilla
devant le roi et raconta la défaite des chrétiens, dans laquelle
Bajazet avait, moins par clémence que par cupidité, respecté les jours
du comte de Nevers. Tous les barons versaient des larmes; le duc de
Bourgogne n'était pas moins affligé de voir son fils captif chez les
infidèles, mais il espérait beaucoup de l'intervention du sire de
Helly, qu'il avait nommé son chambellan, et auquel il avait donné une
somme de deux mille francs et deux cents livres de rente. Il s'était
empressé de lui demander quels étaient les présents que l'on pourrait
offrir à Bajazet, afin de le calmer et d'obtenir qu'il traitât
généreusement les prisonniers, et Jacques de Helly avait répondu «que
l'Amorath prendroit grand'plaisance à voir draps de hautes lices
ouvrés à Arras, mais qu'ils fussent de bonnes histoires anciennes.» Il
supposait qu'il recevrait aussi volontiers quelques-uns de ces faucons
blancs que l'on désignait communément sous le nom de _gerfauts_, et il
fut convenu que l'on joindrait à ces présents quelques pièces
d'écarlate et de toiles blanches de Reims.
Douze jours s'étaient à peine écoulés depuis l'arrivée du sire de
Helly, lorsqu'il quitta la France, le 20 janvier 1396 (v. st.), avec
le sire de Chateaumorand, pour retourner en Orient. Le duc de
Bourgogne avait fait venir d'Arras «des draps de haute lice, les mieux
ouvrés qu'on pût avoir et recouvrer; et estoient ces draps faits de
l'histoire du roi Alexandre, laquelle chose étoit très-plaisante et
agréable à voir à toutes gens d'honneur et de bien.» On avait aussi
choisi à Bruxelles de belles étoffes d'écarlate, blanches et
vermeilles; elles étaient faciles à trouver en les payant bien, mais
on eut grand'peine à se procurer si promptement les gerfauts. Leur
rareté faillit faire manquer l'ambassade.
Le duc et la duchesse de Bourgogne avaient introduit une sévère
économie dans leur maison. Leur vaisselle avait été mise en gage, et
ils s'étaient adressés aux marchands génois et lombards qui, à cette
époque, étaient les plus riches de l'Europe. Dès que le sire de Helly
fut revenu, ils le renvoyèrent de nouveau en Orient avec Gilbert de
Leeuwerghem. On lui avait remis des lettres d'un célèbre marchand
lombard de Paris, nommé Dino Rapondi, qui chargeait un autre marchand,
habitant l'île de Scio, de se porter caution pour les rançons des
captifs à quelque somme qu'elles s'élevassent. Le roi de Chypre et les
sires d'Abydos et de Mételin intervinrent également, et Bajazet
consentit à fixer la rançon à deux cent mille ducats. Les marchands
italiens s'engagèrent pour le comte de Nevers, et celui-ci, à son
tour, promit de rester en otage à Venise jusqu'à ce que cette somme
leur aurait été restituée.
Avant que ces négociations s'achevassent, le sire de Coucy était mort
à Brousse où avaient été conduits les prisonniers chrétiens, et le
comte d'Eu, épuisé de privations et de fatigues, avait peu tardé à le
suivre dans le tombeau.
Cependant Bajazet avait donné l'ordre de traiter avec respect le comte
de Nevers, et dès que les conditions de sa rançon eurent été réglées,
il le considéra moins comme son captif que comme un hôte auquel il
voulait montrer combien sa puissance était grande et sa colère
redoutable. Un jour il fit en sa présence ouvrir le ventre à l'un de
ses icoglans qu'une pauvre femme accusait de lui avoir dérobé le lait
de sa chèvre; un autre jour, il menaça deux mille de ses fauconniers
de leur faire trancher la tête parce qu'un aigle avait été mal
poursuivi.
Enfin il permit aux captifs de s'éloigner; mais avant de leur rendre
la liberté, il fit appeler devant lui le comte de Nevers et lui dit:
«Jean, je sais que tu es en ton pays un grand seigneur et fils de
grand seigneur. Tu es jeune, et il peut arriver que pour recouvrer ton
honneur, tu veuilles me faire de nouveau la guerre. Si je te craignais
je pourrais te faire jurer, avant ta délivrance, que jamais tu ne
t'armeras contre moi. Mais je ne te ferai pas faire ce serment, et
s'il te plaît de réunir tes armées contre moi, tu me trouveras
toujours tout prêt à te livrer bataille, et ce que je te dis, dis-le
aussi à tous ceux que tu verras, car je suis né pour ne jamais
m'arrêter dans mes combats ni dans mes conquêtes.»
Le comte de Nevers et ceux de ses amis que la mort avait épargnés se
dirigèrent de Brousse vers l'un des ports de la Propontide, et ils y
trouvèrent des vaisseaux pour se rendre, en suivant le rivage de la
Troade, dans l'île de Mételin, l'ancienne Lesbos, que gouvernait un
noble Génois de la maison de Gattilusio. Ce prince, l'un des derniers
barons chrétiens d'Orient, leur offrit des toiles fines et des draps
de Damas; il chercha surtout à leur faire oublier, au milieu des
plaisirs, les malheurs de la captivité et de l'exil. La dame de
Mételin, gracieuse et belle, était digne de régner dans la patrie de
Sapho, «car elle savoit d'amour tout ce que on en peut savoir sur
toutes autres en la contrée de Grèce.»
D'autres galères portèrent les chevaliers croisés de Mételin dans
l'île de Rhodes où le grand prieur d'Aquitaine prêta trente mille
francs au comte de Nevers. Ils y demeurèrent longtemps, attendant la
flotte de Venise qui devait aller les y chercher. Lorsqu'elle arriva,
Gui de la Trémouille venait de rendre le dernier soupir, et ils
apprirent aussi que le sire de Leeuwerghem était mort après une
horrible tempête en retournant en Occident.
Le comte de Nevers reste seul insensible à tous ces désastres: il
néglige les enseignements de l'adversité et ne comprend pas mieux les
devoirs que la liberté lui impose. Ni la honte de sa défaite, ni le
mépris insultant de Bajazet, ni la triste fin de ses compagnons les
plus braves et les plus illustres n'ont pu l'instruire; l'Orient le
retient sous un ciel néfaste, enivré de mollesse et de volupté; il
erre lentement de Mételin à Rhodes, de Rhodes à Modon, de Modon à
Zante, sur ces mers où le chantre de l'Odyssée plaça les nymphes dont
les charmes perfides faisaient oublier la patrie: au quatorzième
siècle, le farouche Jean de Nevers a remplacé le sage Ulysse, mais les
nymphes de l'épopée antique sont immortelles, et c'est Froissart qui
reprend le récit d'Homère: «Et de là vinrent cheoir en l'île de
Chifolignie et là ancrèrent. Et issirent hors des gallées, et
trouvèrent grand nombre de dames et damoiselles qui demeurent au dit
île et en ont la seigneurie, lesquelles reçurent les seigneurs de
France à grand'joie et les menèrent ébattre tout parmi l'île qui est
moult bel et plaisant. Et disent et maintiennent ceux qui la condition
de l'île connoissent que les fées y conversent et les nymphes, et que
plusieurs fois les marchands de Venise, qui là arrivoient et qui y
séjournoient un temps, pour les fortunes qui sur la mer estoient, les
apparences bien en véoient, et en vérité les paroles qui dites en sont
éprouvoient. Moult grandement se contentèrent le comte de Nevers et
les seigneurs de France des dames de Chifolignie, car joyeusement
elles les recueillirent. Et leur dirent que leur venue leur avoit fait
grand bien, pour cause de ce qu'ils estoient chevaliers et hommes de
bien et d'honneur, et leur laissa le comte de Nevers de ses biens
assez largement, selon l'aisement qu'il en avoit, et tant que les
dames lui en seurent bon gré, et moult l'en remercièrent au départir.»
Cette fois le comte de Nevers se dirigea vers Venise: il y trouva le
sire de Helly, qui était venu lui porter tout ce qui était nécessaire,
afin qu'il pût convenablement soutenir son rang jusqu'à ce que le
payement complet de sa rançon lui permît de quitter l'Italie. Ce
moment arriva bientôt, et Jean de Nevers, que les souvenirs de
Baudouin avaient rempli de terreur dans les plaines de Trinovi, quitta
cette place de Saint-Marc où Villehardouin avait réclamé l'appui des
Vénitiens pour la croisade de l'empereur de Constantinople. Henri de
Bar avait succombé aux bords de l'Adriatique: le comte de Nevers
rentrait presque seul dans le royaume qu'il avait quitté entouré de
l'élite de la noblesse et de la chevalerie.
Autre exemple des vanités de la fortune: six ans après la bataille de
Nicopoli, le kan des Tartares, qu'avait servi Jacques du Fay, livrait
bataille à Bajazet et enfermait le vainqueur du comte de Nevers dans
une cage de fer.
Le duc et la duchesse de Bourgogne avaient montré la plus grande
activité pour hâter la délivrance de leur fils; mais les sommes qu'ils
devaient payer s'accroissaient de jour en jour. Aux deux cent mille
ducats exigés par Bajazet se joignaient des frais presque aussi
considérables, résultat des dépenses que ces négociations avaient
entraînées, et le duc, ayant vainement épuisé son trésor pour y
suffire, s'était vu réduit à recourir successivement à la générosité
des princes étrangers et à celle de ses propres sujets. Le roi de
France donna quarante-six mille francs; le roi de Chypre avait déjà
avancé dix mille ducats; le roi de Hongrie avait promis un subside de
cent mille florins, et l'on s'était également adressé au duc de
Brabant, au duc de Bavière et au comte de Savoie; mais les conseillers
de Philippe le Hardi comptaient bien plus sur les taxes que
s'imposeraient volontairement les principales villes de ses Etats,
notamment celles de Flandre, «où il abonde, dit Froissart, moult de
finances, pour le fait de marchandise.» Gand offrit cinquante mille
florins; Bruges, Ypres, Courtray et les autres villes se montrèrent
également disposées à d'importants sacrifices. Elles y trouvaient
l'occasion d'obtenir la sanction et le développement de leurs
priviléges; et, dès l'année suivante, malgré l'intervention de Martin
Porée, évêque d'Arras et chancelier de Bourgogne, l'on vit les
échevins de Gand, non moins puissants que lorsqu'en 1351 ils jugeaient
le sire d'Espierres, condamner à un exil de cinquante années le grand
bailli de Flandre, Jacques de Lichtervelde et d'autres officiers du
duc, parce qu'ils avaient fait mettre un bourgeois à mort au mépris
des lois de la commune. Jacques de Lichtervelde avait aussi un autre
crime à expier: lors des efforts de Philippe le Hardi pour étendre le
schisme d'Avignon, il avait été l'instrument odieux des persécutions
religieuses.
L'héritier de l'autorité du duc de Bourgogne alla lui-même s'incliner
devant la résurrection des libertés communales dans ces villes qui
n'avaient contribué de leur or au payement de sa rançon que pour
briser elles-mêmes les chaînes d'un joug odieux. En arrivant à Gand où
son père l'attendait au château de Ten Walle, il remercia les
bourgeois de leur empressement à s'imposer des taxes pour le délivrer,
et ce fut ainsi qu'il alla successivement exprimer sa gratitude aux
bourgeois de Bruges, d'Anvers, d'Ypres, de Termonde, de l'Ecluse.
Les communes flamandes se sentaient d'autant plus fortes qu'elles
espéraient voir se renouer leurs relations avec l'Angleterre.