Pierre Van den Bossche rentra à Londres avec les Anglais. N'osant plus

rêver désormais la délivrance de la Flandre, il disparut tout à coup

de la scène des révolutions et des grandes luttes politiques. Les

dernières paroles de Pierre Van den Bossche que l'histoire nous ait

conservées furent l'expression d'un patriotique regret pour son pays

menacé et pour ses amis proscrits, parce qu'ils avaient été trop

crédules et trop confiants. L'avenir ne réservait à sa vieillesse que

l'oubli de l'exil et le silence du tombeau.

Le duc de Bourgogne ne se trouvait pas en Flandre lors de l'agression

des Anglais; il avait accompagnée Charles VI à Paris. Malgré son court

dissentiment avec le duc de Berri, son influence s'était maintenue. On

en eut bientôt une nouvelle preuve. Depuis la mort de Louis de Male,

les conseillers du roi avaient, à plusieurs reprises, soulevé la

question de la restitution des châtellenies de Lille, de Douay et

d'Orchies, à laquelle Philippe le Hardi s'était engagé par ses lettres

secrètes du 12 septembre 1368; mais le duc de Bourgogne s'etait

contenté de répondre qu'il était vrai que, vers le mois d'août 1368,

le roi Charles V lui avait remis le texte de la promesse, sur laquelle

il avait, peu de jours après, fait apposer son scel à Péronne, mais

qu'il espérait dès ce moment que les lettres de transport des trois

châtellenies lui seraient octroyées purement et simplement, sans

aucune mention de conditions semblables, ce qui eut lieu en effet, et

il ajoutait qu'il avait été expressément stipulé, dans la convention

du 12 avril 1369, que ce transport ne serait pas fait comme donation à

titre gratuit et sujette à révocation, mais «pour satisfier et faire

raison à Monsieur de Flandres de dix mille livres à l'héritage qu'il

demandoit au roy, par lettres du roy Jean et les siennes sur ce

faictes.» Il observait aussi que cette charte annulait formellement

toutes conventions contraires, «comme cassées, rappelées et mises du

tout au néant,» alléguant qu'il n'avait pas eu le droit de disposer de

ce qui touchait aux prétentions héréditaires de Marguerite de Male, et

qu'il était d'ailleurs bien certain que c'était uniquement sur la foi

de ces lettres de transport que les communes flamandes avaient

consenti au mariage de l'héritière de leur comté. C'est ainsi qu'il

cherchait lui-même dans la ruse des raisons pour déchirer un

engagement qui n'avait d'autre origine qu'une ruse préparée pour

tromper les villes de Flandre. Ce fut au retour de l'expédition de

l'Ecluse, le 16 janvier 1386 (v. st.), qu'une transaction définitive

confirma les réclamations de Philippe le Hardi, en ne laissant aux

successeurs de Charles V que l'éventualité d'un droit de rachat après

la mort de l'héritier immédiat du duc de Bourgogne, rachat qui ne

pouvait, même dans ce cas, s'exécuter qu'en échange de possessions

sises dans le Ponthieu, représentant dix mille livres tournois de

rente, c'est-à-dire d'une valeur égale à celle des trois châtellenies

de Lille, de Douay et d'Orchies, qui avaient été cédées pour cette

somme à Louis de Male.

Le duc de Bourgogne profitait en même temps de son autorité et de

l'influence qu'il exerçait en France pour chercher à se soumettre

cette redoutable cité de Gand, qui avait traité avec lui plutôt comme

un Etat indépendant que comme une population rebelle, et, dans son

désir de l'affaiblir et de la ruiner, il persécutait également tous

ses bourgeois, ceux auxquels il devait la paix comme ceux auxquels il

avait promis d'oublier la guerre.

Lorsque, dans les derniers jours de l'année 1379, il avait interposé

sa médiation pour faire conclure entre Louis de Male et les Gantois le

traité d'Audenarde, deux hommes l'avaient secondé de leur zèle et de

leur appui le plus actif.

L'un, prudent conseiller de Louis de Male, était le prévôt

d'Harlebeke, Jean d'Hertsberghe. Le comte de Flandre n'avait pas tardé

à oublier ses services, car, neuf jours après la bataille de

Roosebeke, traversant le bourg d'Harlebeke, où se conservent les

traditions de nos premiers forestiers, il s'y était arrêté afin de

sceller une charte qui prononçait la confiscation des biens de Jean

d'Hertsberghe.

L'autre, le plus illustre des amis de Simon Bette et de Gilbert de

Gruutere, Jean Van den Zickele, que Froissart appelle «un moult

renommé homme sage,» avait survécu au prévôt d'Harlebeke; cependant

six mois ne s'étaient point écoulés depuis le désastre du 27 novembre

1382, lorsqu'il fut cité à la cour de Charles VI pour se justifier

d'une vague accusation de complicité avec Philippe d'Artevelde. Il ne

parvint à se disculper à Paris que pour trouver de nouveaux

accusateurs à Lille, et bientôt après, ayant inutilement réclamé

l'intervention du duc Albert de Bavière, il y périssait dans un duel

judiciaire, le 25 septembre 1384, moins d'un an après l'avénement du

duc de Bourgogne.

En 1387, on voit éclater, sous la protection de Philippe le Hardi,

d'autres vengeances dirigées contre les derniers représentants de la

puissance des communes. Cette fois, l'ancien capitaine de Gand,

François Ackerman, devait en être la victime. Pendant quelque temps,

il avait été l'objet des flatteries du duc, qui avait voulu l'admettre

parmi les officiers de sa maison; mais il les avait constamment

repoussées et vivait dans la retraite, se contentant de se promener

parfois, suivi de quelques valets qui portaient ses armes, au milieu

de cette cité dont tous les bourgeois étaient pleins de respect pour

lui; mais il arriva bientôt que le duc de Bourgogne s'opposa au

maintien de cet usage qui s'était toujours conservé à Gand, et comme

Ackerman se croyait au-dessus de cette ordonnance, le bailli lui

demanda s'il songeait à recommencer la guerre et alla même jusqu'à le

menacer de le considérer, s'il ne se hâtait point d'obéir, comme

l'ennemi du duc de Bourgogne. Ackerman rentra tristement dans son

hôtel et y fit déposer ses armes, de sorte qu'on ne le voyait plus se

promener que confondu parmi les plus obscurs habitants et à peine

accompagné d'un valet ou d'un page. Or, peu de temps après, un bâtard

du sire d'Herzeele, qui l'accusait d'avoir contribué à la mort de son

père, le suivit avec dix des siens, au moment où il revenait du

quartier de Saint-Pierre, et l'assomma, par derrière, d'un violent

coup de massue (22 juillet 1387). Le meurtrier était assuré de

l'impunité.

Une sentence d'exil frappa les neveux d'Ackerman qui avaient voulu

venger sa mort.

Le deuil régnait encore à Gand quand le duc de Bourgogne, sacrifiant

l'espoir d'envahir l'Angleterre au désir ambitieux d'étendre sa

domination vers le nord au delà de la Meuse et du Rhin, entraîna,

malgré l'opposition du duc de Berri, Charles VI et toute la noblesse

française à travers les solitudes des Ardennes et les marais du

Limbourg pour guerroyer contre le duc de Gueldre, allié douteux des

Anglais. Les pluies et les difficultés du pays firent échouer cette

expédition comme celle de l'Ecluse, et après de si vastes préparatifs

dirigés contre un si petit prince, il fallut se résoudre à conclure un

traité qui semblait lui reconnaître une puissance qu'il n'avait jamais

possédée.

Charles VI avait vingt ans: après avoir été deux fois le témoin de ces

grandes entreprises qui avaient coûté tant d'argent à la France pour

lui rapporter si peu d'honneur, il avait senti, à la voix du sire de

Clisson, se réveiller dans son cœur de vagues souvenirs de la

sagesse de Charles V; un éclair de raison avait jailli de son

intelligence affaiblie; il était arrivé à Reims, au retour de son

expédition de Gueldre, lorsque, dans une assemblée solennelle, le

cardinal de Montaigu, évêque de Laon, exposa que l'âge du roi lui

permettrait désormais de diriger lui-même le gouvernement. Les oncles

du roi furent congédiés et remplacés par des conseillers actifs et

prudents, qui abolirent les tailles générales et conclurent une trêve

de trois ans avec les Anglais. Paris, recouvrant ses libertés

confisquées six années auparavant, reçut pour prévôt Juvénal des

Ursins, et le roi se rendit lui-même de province en province pour

écouter les plaintes du peuple: il ne rappela auprès de lui les ducs

de Berri et de Bourgogne que pour les contraindre à le suivre dans une

expédition contre le duc de Bretagne, leur allié ou leur complice.

Déjà il était arrivé dans le Maine, lorsque survint ce bizarre

accident auquel les historiens attribuent l'ébranlement complet de sa

raison. Quel était cet homme couvert d'une mauvaise cotte blanche, qui

vint impunément, pendant une demi-heure, poursuivre le jeune prince de

ses clameurs menaçantes et sinistres, sans qu'on songeât à l'arrêter?

Une habile prévoyance n'avait-elle point préparé cette apparition pour

troubler l'esprit de Charles VI, déjà tout peuplé de visions et de

fantômes? Lorsque les ducs de Bourgogne et de Berri eurent vu éclater

ce terrible accès de folie qui coûta la vie à plusieurs chevaliers,

ils s'écrièrent tout d'une voix: «Le voyage est fait pour cette

saison, il faut retourner au Mans.» «Et encore, ajoute Froissart, ne

disoient pas tout ce qu'ils pensoient.» Dès ce moment, ils

recouvrèrent toute leur influence dans les affaires, et Marguerite de

Male se chargea de gouverner le palais d'Isabeau de Bavière; les

conseillers du roi furent exilés, dépouillés de leurs biens, et la

plupart eussent péri dans les supplices sans les prières de la

duchesse de Berri, et si l'on n'eût craint un instant le retour de la

raison du roi. L'évêque de Laon était déjà mort, non sans soupçon de

poison.

Plus l'autorité des ducs de Bourgogne se consolide en France, plus

elle devient écrasante en Flandre. En 1387, Philippe le Hardi fait

décrier la monnaie des comtes de Flandre et la remplace par des écus

aux armes de Flandre et de Brabant qu'il nomme _Roosebeekschers_:

menaces imprudentes, puisqu'elles rappelaient à la Flandre que le jour

où elle avait succombé, les héritiers de ses princes se trouvaient

parmi ses ennemis.

Le duc de Bourgogne alla plus loin; ce n'était point assez qu'il eût

opprimé les communes flamandes, brisé leur bannière, anéanti tous les

symboles de leur nationalité; il voulut qu'elles humiliassent devant

lui non-seulement le front ou le regard, mais leur conscience, ce

dernier asile de la liberté de l'homme, croyant qu'il lui serait

facile d'en effacer le même jour, avec le souvenir de leurs devoirs

vis-à-vis de leur pays, celui de leurs devoirs vis-à-vis de Dieu. La

Flandre était convaincue que, hors du giron de l'Eglise romaine, il

n'y avait qu'un schisme dangereux qui devait perpétuer vis-à-vis des

princes temporels l'asservissement du pontificat suprême, et lorsque

tous les obstacles qui protégeaient la Flandre eurent disparu, la

fidélité qu'elle montrait dans son zèle religieux resta debout comme

une barrière qui séparait les vainqueurs et les vaincus.

Dès le commencement du schisme, les conseillers du roi de France

s'étaient vivement préoccupés du parti qu'embrasserait la Flandre. Il

existe un mémoire adressé à Louis de Male par un ambassadeur de

Charles V où l'on cherchait à persuader aux communes flamandes de se

prononcer en faveur de Clément VII, parce qu'Urbain VI était,

disait-on, hostile aux Anglais; une seconde dissertation conçue dans

le même but avait été remise au comte de Flandre par Jean Lefebvre,

abbé de Saint-Vaast; mais ni les communes, ni le comte lui-même ne

s'étaient laissé ébranler. Jean de Lignano, célèbre théologien de

Bologne, les avait confirmés dans leur sentiment, en discutant dans un

long mémoire les droits des deux papes. Bien que Clément VII appartînt

par son aïeule, Marie de Dampierre, à la maison de Flandre et qu'il

eût en lui-même, pendant qu'il était évêque de Térouane et de Cambray,

de fréquentes relations avec Louis de Male, celui-ci avait cru devoir

d'autant plus repousser ses prétentions que Clément VII, alors

cardinal de Genève, lui avait écrit lui-même pour vanter la piété

d'Urbain VI, appelé depuis peu de jours au pontificat suprême. «Après

avoir pesé les relations qui nous sont venues d'Italie, nous

continuerons, avait déclaré le comte de Flandre, à reconnaître pour

vrai pape, celui dont l'élection est la plus ancienne.» Les communes

flamandes, qui avaient longtemps gémi sur l'exil des papes à Avignon,

s'étaient aussi prononcées unanimement en faveur du pape de Rome, en

refusant au cardinal Gui de Maillesec, légat clémentin, l'accès de

leurs frontières. Si Clément VII, élevé au pontificat par l'influence

française dans la ville d'Anagni et bientôt réduit à se retirer aux

bords du Rhône, semblait porter en mémoire de Clément V le nom de

Clément VII, le successeur d'Urbain VI avait pris celui de Boniface

IX, qui rappelait l'odieux attentat dont cette même ville d'Anagni

avait autrefois été le théâtre.

Jean de Lignano avait à plusieurs reprises exprimé le vœu qu'un

concile mît un terme aux incertitudes du schisme en statuant sur la

rivalité des deux papes; cette opinion soutenue en France par les plus

savants docteurs de l'université, avait été aussi, disait-on, le

dernier vœu de Charles V, et elle prenait chaque jour plus

d'extension. Philippe craignait qu'elle ne dominât dans l'assemblée

des clercs de Flandre à laquelle, lors de la paix de Tournay, il avait

été fait allusion dans les requêtes des Gantois, et l'un des cardinaux

clémentins, Pierre de Sarcenas, archevêque d'Embrun, fut chargé de

rédiger des instructions secrètes sur la réponse que le duc de

Bourgogne pourrait faire à ces réclamations, en ayant soin de cacher

toutefois qu'elle lui avait été dictée par le pape d'Avignon. «Ne

vaut-il pas mieux, disait-il dans ce mémoire, chercher à ajourner

cette assemblée, si les Flamands ne persistent point à exiger qu'elle

soit tenue? Les Flamands voudraient-ils investir le concile d'une

autorité souveraine et arbitrale? En effet, si Urbain est un intrus,

pourquoi le reconnaissent-ils? S'il est vrai pape, comment

accorderaient-ils à un concile le droit de le déposer? Où

trouverait-on, au moment où toute l'Europe est divisée par les

guerres, un lieu qui offrît sûreté pour tous? Les Anglais

consentiraient-ils à venir en France? Les partisans du pape Clément se

rendraient-ils dans un pays soumis au pape Urbain, ceux du pape Urbain

dans un pays soumis au pape Clément? Si tous les prélats

s'assemblaient ainsi, que deviendraient les diocèses et les abbayes?

Les rois qui ont reconnu Clément VII ne peuvent d'ailleurs pas

souffrir aisément qu'on examine s'ils sont hérétiques.»

Les actes du synode de Gand ont été perdus, et ce n'est qu'en

comparant les monuments épars de l'histoire ecclésiastique du

moyen-âge que l'on retrouve quelques traces des débats qui, au

quatorzième siècle, préoccupaient si vivement tous les esprits. En

1337, les Gantois excommuniés par les évêques français avaient chargé

Jean Van den Bossche d'aller consulter les clercs de Liége; il paraît

qu'en 1390, également menacés dans l'exercice de leur foi religieuse

par un prince étranger et les légats du pape d'Avignon, ils

recoururent de nouveau à l'habileté des théologiens de la grande cité

épiscopale des bords de la Meuse, qui, pour les peuples des Pays-Bas,

était la Rome du Nord.

La réponse des chanoines de Saint-Lambert ne se fit point attendre:

«Au très-illustre duc de Bourgogne, comte de Flandre, le chapitre de

Liége. Afin que vous connaissiez clairement notre opinion sur les

choses qui nous ont été écrites, nous vous prions de vouloir bien

croire que ce n'est pas par légèreté ni par esprit de parti que nous

nous sommes soumis à l'obédience du pape Urbain VI, mais conformément

au témoignage des anciens cardinaux, qui possédaient le pouvoir

d'élire un pape et non celui de le déposer. Que votre magnanimité

daigne se garder des conseils perfides de ceux qui, étant les auteurs

du schisme, ont livré le monde à de si funestes divisions: car ce sont

eux qui, de leur propre autorité, ont refusé d'obéir à Urbain VI de

sainte mémoire, lorsqu'il était déjà investi du pontificat suprême; à

la fois accusateurs, témoins et juges, ils ont démenti leur propre

conduite et condamné tour à tour les deux partis, puisqu'ils ont

reconnu et rejeté successivement le même pape; ce sont ceux-là,

illustre prince, qui ont véritablement fait naître le schisme, en

foulant aux pieds toutes les règles du droit et de la justice. Daignez

remarquer que si leur manière de procéder est licite, aucun évêque,

aucun prince ne peut jouir tranquillement de ses honneurs, puisqu'il

serait permis à leurs sujets de les renier pour seigneurs et de

renoncer de leur propre autorité à tous les liens de l'obéissance. Vit

on jamais un appel plus manifeste à la rébellion? et combien ne

devons-nous point nous attrister de ce que ce soient ces mêmes hommes

qui trouvent de si puissants protecteurs!»

Philippe le Hardi n'écouta point ces représentations, et le seul

résultat du synode de Gand fut le droit que conserva la Flandre,

moyennant le payement de soixante mille francs, de continuer à rester

libre et neutre au milieu des tristes déchirements du schisme.

Cette trêve religieuse dura à peine quelques mois: vers la fin de

1390, Simon, évêque de Térouane, déclara renoncer à l'obédience du

pape de Rome pour se soumettre à celle de Clément VII, et, presque au

même moment, les habitants d'Anvers l'imitèrent: c'était le signal

d'un mouvement de prosélytisme religieux que le duc de Bourgogne

voulait favoriser par tous les moyens, par la corruption comme par la

violence; ce fut en vain que l'évêque élu de Liége, Jean de Bavière,

reçut de Boniface IX l'ordre de poursuivre les clémentins, et que

l'évêque d'Ancône fut spécialement désigné comme légat pour combattre

les progrès du schisme en Belgique. Leurs efforts devaient échouer

devant la volonté énergique du duc de Bourgogne, qui avait récemment

fait défendre à ses sujets, sous les peines les plus sévères, d'obéir

au pape de Rome. Dès ce jour, les églises des villages se fermèrent;

le peuple eût arraché de l'autel le prêtre qui se fût rendu coupable

d'apostasie: à peine quelque clerc clémentin osait-il célébrer les

divins offices dans la chapelle des châteaux, protégé par une double

enceinte de fossés et de créneaux. A Bruges, Jean de Waes, curé de

Sainte-Walburge, monta en chaire pour déclarer que le Seigneur

maudirait tous ceux qui reconnaîtraient le pape d'Avignon, et il

quitta aussitôt après la Flandre. L'abbé de Saint-Pierre et l'abbé de

Baudeloo suivirent son exemple, et l'on vit un grand nombre de

religieux et de bourgeois se retirer à Londres, à Liége ou à Cologne.

Philippe le Hardi, irrité de cette résistance, multipliait ses menaces

et ses rigueurs pour l'étouffer; et l'histoire a conservé le nom de

Pierre de Roulers, l'un des magistrats de Bruges et l'un des plus

riches bourgeois de cette ville, qui fut décapité à Lille parce qu'on

le croyait favorable aux urbanistes. Jean Van der Capelle fut, sous le

même prétexte, privé de la dignité de souverain bailli de Flandre. Ce

fut aussi au milieu de ces persécutions que succomba la dernière

victime de l'ingratitude de Philippe le Hardi, «ce chevalier de

Flandre qui s'appeloit Jean de Heyle, sage homme et traitable, qui

avoit rendu grand peine à la paix de Tournay;» chargé de chaînes comme

ennemi des clémentins, il expia par une fin cruelle une médiation

généreuse; mais sa mort même répandit une dernière auréole sur sa

vertu. «Pour ledit temps, dit un chroniqueur anonyme du quatorzième

siècle, tenoit ledit ducq de Bourgogne prisonnier un chevalier de

Flandres, nommé Jehan d'Elle, dont par-dessus est faicte mencion,

lequel chevalier moru en ladite prison, si comme on disoit comme

martir, pour cause de ce que il fut bien deux mois que oncques ne

mangea, et estoit tous jours en oraisons en ladite prison.»

Le duc de Bourgogne n'ignorait pas combien le peuple murmurait de voir

toutes les cérémonies religieuses suspendues, comme s'il avait été

frappé de quelque sentence d'anathème: il jugea utile d'appeler

d'autres prêtres dans les églises des villes, en inaugurant avec pompe

l'avénement du clergé clémentin; et bientôt après, il se rendit

lui-même à Bruges, accompagné de l'évêque de Tournay, Louis de la

Trémouille. Néanmoins, le peuple persistait dans ses sentiments.

Lorsque aux fêtes de la Pentecôte l'évêque de Tournay ordonna de

nouveaux clercs dans l'église de Saint-Sauveur, toutes les nefs

restèrent vides, et peu de jours après, le prélat clémentin s'étant

rendu à l'Ecluse pour y accomplir le même acte de son ministère, un

violent incendie éclata dans la paroisse de Notre-Dame où cette

cérémonie devait avoir lieu, ce qui parut aux habitants un remarquable

signe de la colère du ciel.

La cité de Gand osait seule résister ouvertement aux ordres de

Philippe le Hardi. Dès qu'ils avaient été proclamés, une émeute y

avait éclaté, et il avait fallu pour la calmer recourir à

l'intervention des prêtres urbanistes. Le duc de Bourgogne avait

reconnu que, pour imposer le pape d'Avignon aux Gantois, il fallait

recommencer la guerre: il recula, et Gand, depuis longtemps la

métropole de la liberté politique, devint, par une nouvelle

transformation de sa puissance, celle de la liberté religieuse: on y

accourait de toutes parts, non plus pour y saluer le _rewaert_ de

Flandre, mais pour y prier sans entraves au pied d'un autel et s'y

unir aux processions solennelles qui parcouraient la ville sous la

garde des bourgeois armés. Jadis asile des défenseurs de la patrie

proscrits et menacés, elle appelait maintenant à elle toutes les âmes

à la foi brûlante et vive, et l'on vit, aux fêtes de Pâques 1394, la

population de Bruges, abandonnant presque tout entière ses foyers, se

presser dans ses églises pour y assister à la célébration des sacrés

mystères.

Cependant, le duc de Bourgogne avait formé le dessein de donner à sa

dynastie cette sanction de la gloire qui lui manquait pour la

consolider: si Robert le Frison avait fait bénir à Jérusalem la

légitimité de ses droits, jusque-là contestés et douteux, il voulait

aussi chercher au pied des remparts de la cité sainte la justification

de son zèle en faveur des clémentins, et il ne s'agissait de rien

moins que de renouveler les merveilleuses croisades de Godefroi de

Bouillon et de Baudouin de Constantinople: qui aurait osé reprocher

aux libérateurs de l'Orient d'être les défenseurs d'un schisme impie?

Les progrès des infidèles devenaient de jour en jour plus alarmants.

Le fratricide Bajazet, surnommé _l'Eclair_ par les historiens

ottomans, venait de succéder à Amurath. Maître de la Romanie et de la

Thessalie, il était le premier des sultans qui eût osé assiéger

Constantinople et franchir le Danube. Les plus importantes forteresses

situées sur la rive droite de ce fleuve, Silistrie, Widin, Nicopoli,

Rachowa, étaient tombées en son pouvoir, et lorsqu'une ambassade

hongroise était venue lui demander quels étaient ses droits sur la

Bulgarie, il leur avait montré les trophées des villes conquises

suspendus aux parois de son palais. «La main du Seigneur, raconte le

moine de Saint-Denis, s'était appesantie sur les chrétiens; il avait

résolu de les châtier de la verge de sa colère. La nombreuse nation

des Turcs, pleine de confiance dans l'étendue de ses forces et

transportée du désir de soumettre à sa domination toute la chrétienté,

avait traversé la Perse et se préparait à commencer la guerre en

attaquant l'empire de Constantinople. Le chef des infidèles avait

conquis seize journées de pays et menaçait Byzance de ses assauts

multipliés. Il espérait l'appui du sultan de Babylone, et fondait sur

les divisions des chrétiens les plus vastes espérances; car dans un

songe il avait cru voir Apollon lui offrir une couronne d'or

étincelante de pierreries, dont l'éclat lumineux lui montrait à

l'occident treize princes revêtus de la croix, qui s'inclinaient

devant lui.» L'on ajoutait qu'il se vantait d'aller établir à Rome le

siége de son empire et d'y faire manger l'avoine à son cheval sur

l'autel de saint Pierre.

Histoire de Flandre (T. 3/4) · 第 3 / 25 段