rêver désormais la délivrance de la Flandre, il disparut tout à coup
de la scène des révolutions et des grandes luttes politiques. Les
dernières paroles de Pierre Van den Bossche que l'histoire nous ait
conservées furent l'expression d'un patriotique regret pour son pays
menacé et pour ses amis proscrits, parce qu'ils avaient été trop
crédules et trop confiants. L'avenir ne réservait à sa vieillesse que
l'oubli de l'exil et le silence du tombeau.
Le duc de Bourgogne ne se trouvait pas en Flandre lors de l'agression
des Anglais; il avait accompagnée Charles VI à Paris. Malgré son court
dissentiment avec le duc de Berri, son influence s'était maintenue. On
en eut bientôt une nouvelle preuve. Depuis la mort de Louis de Male,
les conseillers du roi avaient, à plusieurs reprises, soulevé la
question de la restitution des châtellenies de Lille, de Douay et
d'Orchies, à laquelle Philippe le Hardi s'était engagé par ses lettres
secrètes du 12 septembre 1368; mais le duc de Bourgogne s'etait
contenté de répondre qu'il était vrai que, vers le mois d'août 1368,
le roi Charles V lui avait remis le texte de la promesse, sur laquelle
il avait, peu de jours après, fait apposer son scel à Péronne, mais
qu'il espérait dès ce moment que les lettres de transport des trois
châtellenies lui seraient octroyées purement et simplement, sans
aucune mention de conditions semblables, ce qui eut lieu en effet, et
il ajoutait qu'il avait été expressément stipulé, dans la convention
du 12 avril 1369, que ce transport ne serait pas fait comme donation à
titre gratuit et sujette à révocation, mais «pour satisfier et faire
raison à Monsieur de Flandres de dix mille livres à l'héritage qu'il
demandoit au roy, par lettres du roy Jean et les siennes sur ce
faictes.» Il observait aussi que cette charte annulait formellement
toutes conventions contraires, «comme cassées, rappelées et mises du
tout au néant,» alléguant qu'il n'avait pas eu le droit de disposer de
ce qui touchait aux prétentions héréditaires de Marguerite de Male, et
qu'il était d'ailleurs bien certain que c'était uniquement sur la foi
de ces lettres de transport que les communes flamandes avaient
consenti au mariage de l'héritière de leur comté. C'est ainsi qu'il
cherchait lui-même dans la ruse des raisons pour déchirer un
engagement qui n'avait d'autre origine qu'une ruse préparée pour
tromper les villes de Flandre. Ce fut au retour de l'expédition de
l'Ecluse, le 16 janvier 1386 (v. st.), qu'une transaction définitive
confirma les réclamations de Philippe le Hardi, en ne laissant aux
successeurs de Charles V que l'éventualité d'un droit de rachat après
la mort de l'héritier immédiat du duc de Bourgogne, rachat qui ne
pouvait, même dans ce cas, s'exécuter qu'en échange de possessions
sises dans le Ponthieu, représentant dix mille livres tournois de
rente, c'est-à-dire d'une valeur égale à celle des trois châtellenies
de Lille, de Douay et d'Orchies, qui avaient été cédées pour cette
somme à Louis de Male.
Le duc de Bourgogne profitait en même temps de son autorité et de
l'influence qu'il exerçait en France pour chercher à se soumettre
cette redoutable cité de Gand, qui avait traité avec lui plutôt comme
un Etat indépendant que comme une population rebelle, et, dans son
désir de l'affaiblir et de la ruiner, il persécutait également tous
ses bourgeois, ceux auxquels il devait la paix comme ceux auxquels il
avait promis d'oublier la guerre.
Lorsque, dans les derniers jours de l'année 1379, il avait interposé
sa médiation pour faire conclure entre Louis de Male et les Gantois le
traité d'Audenarde, deux hommes l'avaient secondé de leur zèle et de
leur appui le plus actif.
L'un, prudent conseiller de Louis de Male, était le prévôt
d'Harlebeke, Jean d'Hertsberghe. Le comte de Flandre n'avait pas tardé
à oublier ses services, car, neuf jours après la bataille de
Roosebeke, traversant le bourg d'Harlebeke, où se conservent les
traditions de nos premiers forestiers, il s'y était arrêté afin de
sceller une charte qui prononçait la confiscation des biens de Jean
d'Hertsberghe.
L'autre, le plus illustre des amis de Simon Bette et de Gilbert de
Gruutere, Jean Van den Zickele, que Froissart appelle «un moult
renommé homme sage,» avait survécu au prévôt d'Harlebeke; cependant
six mois ne s'étaient point écoulés depuis le désastre du 27 novembre
1382, lorsqu'il fut cité à la cour de Charles VI pour se justifier
d'une vague accusation de complicité avec Philippe d'Artevelde. Il ne
parvint à se disculper à Paris que pour trouver de nouveaux
accusateurs à Lille, et bientôt après, ayant inutilement réclamé
l'intervention du duc Albert de Bavière, il y périssait dans un duel
judiciaire, le 25 septembre 1384, moins d'un an après l'avénement du
duc de Bourgogne.
En 1387, on voit éclater, sous la protection de Philippe le Hardi,
d'autres vengeances dirigées contre les derniers représentants de la
puissance des communes. Cette fois, l'ancien capitaine de Gand,
François Ackerman, devait en être la victime. Pendant quelque temps,
il avait été l'objet des flatteries du duc, qui avait voulu l'admettre
parmi les officiers de sa maison; mais il les avait constamment
repoussées et vivait dans la retraite, se contentant de se promener
parfois, suivi de quelques valets qui portaient ses armes, au milieu
de cette cité dont tous les bourgeois étaient pleins de respect pour
lui; mais il arriva bientôt que le duc de Bourgogne s'opposa au
maintien de cet usage qui s'était toujours conservé à Gand, et comme
Ackerman se croyait au-dessus de cette ordonnance, le bailli lui
demanda s'il songeait à recommencer la guerre et alla même jusqu'à le
menacer de le considérer, s'il ne se hâtait point d'obéir, comme
l'ennemi du duc de Bourgogne. Ackerman rentra tristement dans son
hôtel et y fit déposer ses armes, de sorte qu'on ne le voyait plus se
promener que confondu parmi les plus obscurs habitants et à peine
accompagné d'un valet ou d'un page. Or, peu de temps après, un bâtard
du sire d'Herzeele, qui l'accusait d'avoir contribué à la mort de son
père, le suivit avec dix des siens, au moment où il revenait du
quartier de Saint-Pierre, et l'assomma, par derrière, d'un violent
coup de massue (22 juillet 1387). Le meurtrier était assuré de
l'impunité.
Une sentence d'exil frappa les neveux d'Ackerman qui avaient voulu
venger sa mort.
Le deuil régnait encore à Gand quand le duc de Bourgogne, sacrifiant
l'espoir d'envahir l'Angleterre au désir ambitieux d'étendre sa
domination vers le nord au delà de la Meuse et du Rhin, entraîna,
malgré l'opposition du duc de Berri, Charles VI et toute la noblesse
française à travers les solitudes des Ardennes et les marais du
Limbourg pour guerroyer contre le duc de Gueldre, allié douteux des
Anglais. Les pluies et les difficultés du pays firent échouer cette
expédition comme celle de l'Ecluse, et après de si vastes préparatifs
dirigés contre un si petit prince, il fallut se résoudre à conclure un
traité qui semblait lui reconnaître une puissance qu'il n'avait jamais
possédée.
Charles VI avait vingt ans: après avoir été deux fois le témoin de ces
grandes entreprises qui avaient coûté tant d'argent à la France pour
lui rapporter si peu d'honneur, il avait senti, à la voix du sire de
Clisson, se réveiller dans son cœur de vagues souvenirs de la
sagesse de Charles V; un éclair de raison avait jailli de son
intelligence affaiblie; il était arrivé à Reims, au retour de son
expédition de Gueldre, lorsque, dans une assemblée solennelle, le
cardinal de Montaigu, évêque de Laon, exposa que l'âge du roi lui
permettrait désormais de diriger lui-même le gouvernement. Les oncles
du roi furent congédiés et remplacés par des conseillers actifs et
prudents, qui abolirent les tailles générales et conclurent une trêve
de trois ans avec les Anglais. Paris, recouvrant ses libertés
confisquées six années auparavant, reçut pour prévôt Juvénal des
Ursins, et le roi se rendit lui-même de province en province pour
écouter les plaintes du peuple: il ne rappela auprès de lui les ducs
de Berri et de Bourgogne que pour les contraindre à le suivre dans une
expédition contre le duc de Bretagne, leur allié ou leur complice.
Déjà il était arrivé dans le Maine, lorsque survint ce bizarre
accident auquel les historiens attribuent l'ébranlement complet de sa
raison. Quel était cet homme couvert d'une mauvaise cotte blanche, qui
vint impunément, pendant une demi-heure, poursuivre le jeune prince de
ses clameurs menaçantes et sinistres, sans qu'on songeât à l'arrêter?
Une habile prévoyance n'avait-elle point préparé cette apparition pour
troubler l'esprit de Charles VI, déjà tout peuplé de visions et de
fantômes? Lorsque les ducs de Bourgogne et de Berri eurent vu éclater
ce terrible accès de folie qui coûta la vie à plusieurs chevaliers,
ils s'écrièrent tout d'une voix: «Le voyage est fait pour cette
saison, il faut retourner au Mans.» «Et encore, ajoute Froissart, ne
disoient pas tout ce qu'ils pensoient.» Dès ce moment, ils
recouvrèrent toute leur influence dans les affaires, et Marguerite de
Male se chargea de gouverner le palais d'Isabeau de Bavière; les
conseillers du roi furent exilés, dépouillés de leurs biens, et la
plupart eussent péri dans les supplices sans les prières de la
duchesse de Berri, et si l'on n'eût craint un instant le retour de la
raison du roi. L'évêque de Laon était déjà mort, non sans soupçon de
poison.
Plus l'autorité des ducs de Bourgogne se consolide en France, plus
elle devient écrasante en Flandre. En 1387, Philippe le Hardi fait
décrier la monnaie des comtes de Flandre et la remplace par des écus
aux armes de Flandre et de Brabant qu'il nomme _Roosebeekschers_:
menaces imprudentes, puisqu'elles rappelaient à la Flandre que le jour
où elle avait succombé, les héritiers de ses princes se trouvaient
parmi ses ennemis.
Le duc de Bourgogne alla plus loin; ce n'était point assez qu'il eût
opprimé les communes flamandes, brisé leur bannière, anéanti tous les
symboles de leur nationalité; il voulut qu'elles humiliassent devant
lui non-seulement le front ou le regard, mais leur conscience, ce
dernier asile de la liberté de l'homme, croyant qu'il lui serait
facile d'en effacer le même jour, avec le souvenir de leurs devoirs
vis-à-vis de leur pays, celui de leurs devoirs vis-à-vis de Dieu. La
Flandre était convaincue que, hors du giron de l'Eglise romaine, il
n'y avait qu'un schisme dangereux qui devait perpétuer vis-à-vis des
princes temporels l'asservissement du pontificat suprême, et lorsque
tous les obstacles qui protégeaient la Flandre eurent disparu, la
fidélité qu'elle montrait dans son zèle religieux resta debout comme
une barrière qui séparait les vainqueurs et les vaincus.
Dès le commencement du schisme, les conseillers du roi de France
s'étaient vivement préoccupés du parti qu'embrasserait la Flandre. Il
existe un mémoire adressé à Louis de Male par un ambassadeur de
Charles V où l'on cherchait à persuader aux communes flamandes de se
prononcer en faveur de Clément VII, parce qu'Urbain VI était,
disait-on, hostile aux Anglais; une seconde dissertation conçue dans
le même but avait été remise au comte de Flandre par Jean Lefebvre,
abbé de Saint-Vaast; mais ni les communes, ni le comte lui-même ne
s'étaient laissé ébranler. Jean de Lignano, célèbre théologien de
Bologne, les avait confirmés dans leur sentiment, en discutant dans un
long mémoire les droits des deux papes. Bien que Clément VII appartînt
par son aïeule, Marie de Dampierre, à la maison de Flandre et qu'il
eût en lui-même, pendant qu'il était évêque de Térouane et de Cambray,
de fréquentes relations avec Louis de Male, celui-ci avait cru devoir
d'autant plus repousser ses prétentions que Clément VII, alors
cardinal de Genève, lui avait écrit lui-même pour vanter la piété
d'Urbain VI, appelé depuis peu de jours au pontificat suprême. «Après
avoir pesé les relations qui nous sont venues d'Italie, nous
continuerons, avait déclaré le comte de Flandre, à reconnaître pour
vrai pape, celui dont l'élection est la plus ancienne.» Les communes
flamandes, qui avaient longtemps gémi sur l'exil des papes à Avignon,
s'étaient aussi prononcées unanimement en faveur du pape de Rome, en
refusant au cardinal Gui de Maillesec, légat clémentin, l'accès de
leurs frontières. Si Clément VII, élevé au pontificat par l'influence
française dans la ville d'Anagni et bientôt réduit à se retirer aux
bords du Rhône, semblait porter en mémoire de Clément V le nom de
Clément VII, le successeur d'Urbain VI avait pris celui de Boniface
IX, qui rappelait l'odieux attentat dont cette même ville d'Anagni
avait autrefois été le théâtre.
Jean de Lignano avait à plusieurs reprises exprimé le vœu qu'un
concile mît un terme aux incertitudes du schisme en statuant sur la
rivalité des deux papes; cette opinion soutenue en France par les plus
savants docteurs de l'université, avait été aussi, disait-on, le
dernier vœu de Charles V, et elle prenait chaque jour plus
d'extension. Philippe craignait qu'elle ne dominât dans l'assemblée
des clercs de Flandre à laquelle, lors de la paix de Tournay, il avait
été fait allusion dans les requêtes des Gantois, et l'un des cardinaux
clémentins, Pierre de Sarcenas, archevêque d'Embrun, fut chargé de
rédiger des instructions secrètes sur la réponse que le duc de
Bourgogne pourrait faire à ces réclamations, en ayant soin de cacher
toutefois qu'elle lui avait été dictée par le pape d'Avignon. «Ne
vaut-il pas mieux, disait-il dans ce mémoire, chercher à ajourner
cette assemblée, si les Flamands ne persistent point à exiger qu'elle
soit tenue? Les Flamands voudraient-ils investir le concile d'une
autorité souveraine et arbitrale? En effet, si Urbain est un intrus,
pourquoi le reconnaissent-ils? S'il est vrai pape, comment
accorderaient-ils à un concile le droit de le déposer? Où
trouverait-on, au moment où toute l'Europe est divisée par les
guerres, un lieu qui offrît sûreté pour tous? Les Anglais
consentiraient-ils à venir en France? Les partisans du pape Clément se
rendraient-ils dans un pays soumis au pape Urbain, ceux du pape Urbain
dans un pays soumis au pape Clément? Si tous les prélats
s'assemblaient ainsi, que deviendraient les diocèses et les abbayes?
Les rois qui ont reconnu Clément VII ne peuvent d'ailleurs pas
souffrir aisément qu'on examine s'ils sont hérétiques.»
Les actes du synode de Gand ont été perdus, et ce n'est qu'en
comparant les monuments épars de l'histoire ecclésiastique du
moyen-âge que l'on retrouve quelques traces des débats qui, au
quatorzième siècle, préoccupaient si vivement tous les esprits. En
1337, les Gantois excommuniés par les évêques français avaient chargé
Jean Van den Bossche d'aller consulter les clercs de Liége; il paraît
qu'en 1390, également menacés dans l'exercice de leur foi religieuse
par un prince étranger et les légats du pape d'Avignon, ils
recoururent de nouveau à l'habileté des théologiens de la grande cité
épiscopale des bords de la Meuse, qui, pour les peuples des Pays-Bas,
était la Rome du Nord.
La réponse des chanoines de Saint-Lambert ne se fit point attendre:
«Au très-illustre duc de Bourgogne, comte de Flandre, le chapitre de
Liége. Afin que vous connaissiez clairement notre opinion sur les
choses qui nous ont été écrites, nous vous prions de vouloir bien
croire que ce n'est pas par légèreté ni par esprit de parti que nous
nous sommes soumis à l'obédience du pape Urbain VI, mais conformément
au témoignage des anciens cardinaux, qui possédaient le pouvoir
d'élire un pape et non celui de le déposer. Que votre magnanimité
daigne se garder des conseils perfides de ceux qui, étant les auteurs
du schisme, ont livré le monde à de si funestes divisions: car ce sont
eux qui, de leur propre autorité, ont refusé d'obéir à Urbain VI de
sainte mémoire, lorsqu'il était déjà investi du pontificat suprême; à
la fois accusateurs, témoins et juges, ils ont démenti leur propre
conduite et condamné tour à tour les deux partis, puisqu'ils ont
reconnu et rejeté successivement le même pape; ce sont ceux-là,
illustre prince, qui ont véritablement fait naître le schisme, en
foulant aux pieds toutes les règles du droit et de la justice. Daignez
remarquer que si leur manière de procéder est licite, aucun évêque,
aucun prince ne peut jouir tranquillement de ses honneurs, puisqu'il
serait permis à leurs sujets de les renier pour seigneurs et de
renoncer de leur propre autorité à tous les liens de l'obéissance. Vit
on jamais un appel plus manifeste à la rébellion? et combien ne
devons-nous point nous attrister de ce que ce soient ces mêmes hommes
qui trouvent de si puissants protecteurs!»
Philippe le Hardi n'écouta point ces représentations, et le seul
résultat du synode de Gand fut le droit que conserva la Flandre,
moyennant le payement de soixante mille francs, de continuer à rester
libre et neutre au milieu des tristes déchirements du schisme.
Cette trêve religieuse dura à peine quelques mois: vers la fin de
1390, Simon, évêque de Térouane, déclara renoncer à l'obédience du
pape de Rome pour se soumettre à celle de Clément VII, et, presque au
même moment, les habitants d'Anvers l'imitèrent: c'était le signal
d'un mouvement de prosélytisme religieux que le duc de Bourgogne
voulait favoriser par tous les moyens, par la corruption comme par la
violence; ce fut en vain que l'évêque élu de Liége, Jean de Bavière,
reçut de Boniface IX l'ordre de poursuivre les clémentins, et que
l'évêque d'Ancône fut spécialement désigné comme légat pour combattre
les progrès du schisme en Belgique. Leurs efforts devaient échouer
devant la volonté énergique du duc de Bourgogne, qui avait récemment
fait défendre à ses sujets, sous les peines les plus sévères, d'obéir
au pape de Rome. Dès ce jour, les églises des villages se fermèrent;
le peuple eût arraché de l'autel le prêtre qui se fût rendu coupable
d'apostasie: à peine quelque clerc clémentin osait-il célébrer les
divins offices dans la chapelle des châteaux, protégé par une double
enceinte de fossés et de créneaux. A Bruges, Jean de Waes, curé de
Sainte-Walburge, monta en chaire pour déclarer que le Seigneur
maudirait tous ceux qui reconnaîtraient le pape d'Avignon, et il
quitta aussitôt après la Flandre. L'abbé de Saint-Pierre et l'abbé de
Baudeloo suivirent son exemple, et l'on vit un grand nombre de
religieux et de bourgeois se retirer à Londres, à Liége ou à Cologne.
Philippe le Hardi, irrité de cette résistance, multipliait ses menaces
et ses rigueurs pour l'étouffer; et l'histoire a conservé le nom de
Pierre de Roulers, l'un des magistrats de Bruges et l'un des plus
riches bourgeois de cette ville, qui fut décapité à Lille parce qu'on
le croyait favorable aux urbanistes. Jean Van der Capelle fut, sous le
même prétexte, privé de la dignité de souverain bailli de Flandre. Ce
fut aussi au milieu de ces persécutions que succomba la dernière
victime de l'ingratitude de Philippe le Hardi, «ce chevalier de
Flandre qui s'appeloit Jean de Heyle, sage homme et traitable, qui
avoit rendu grand peine à la paix de Tournay;» chargé de chaînes comme
ennemi des clémentins, il expia par une fin cruelle une médiation
généreuse; mais sa mort même répandit une dernière auréole sur sa
vertu. «Pour ledit temps, dit un chroniqueur anonyme du quatorzième
siècle, tenoit ledit ducq de Bourgogne prisonnier un chevalier de
Flandres, nommé Jehan d'Elle, dont par-dessus est faicte mencion,
lequel chevalier moru en ladite prison, si comme on disoit comme
martir, pour cause de ce que il fut bien deux mois que oncques ne
mangea, et estoit tous jours en oraisons en ladite prison.»
Le duc de Bourgogne n'ignorait pas combien le peuple murmurait de voir
toutes les cérémonies religieuses suspendues, comme s'il avait été
frappé de quelque sentence d'anathème: il jugea utile d'appeler
d'autres prêtres dans les églises des villes, en inaugurant avec pompe
l'avénement du clergé clémentin; et bientôt après, il se rendit
lui-même à Bruges, accompagné de l'évêque de Tournay, Louis de la
Trémouille. Néanmoins, le peuple persistait dans ses sentiments.
Lorsque aux fêtes de la Pentecôte l'évêque de Tournay ordonna de
nouveaux clercs dans l'église de Saint-Sauveur, toutes les nefs
restèrent vides, et peu de jours après, le prélat clémentin s'étant
rendu à l'Ecluse pour y accomplir le même acte de son ministère, un
violent incendie éclata dans la paroisse de Notre-Dame où cette
cérémonie devait avoir lieu, ce qui parut aux habitants un remarquable
signe de la colère du ciel.
La cité de Gand osait seule résister ouvertement aux ordres de
Philippe le Hardi. Dès qu'ils avaient été proclamés, une émeute y
avait éclaté, et il avait fallu pour la calmer recourir à
l'intervention des prêtres urbanistes. Le duc de Bourgogne avait
reconnu que, pour imposer le pape d'Avignon aux Gantois, il fallait
recommencer la guerre: il recula, et Gand, depuis longtemps la
métropole de la liberté politique, devint, par une nouvelle
transformation de sa puissance, celle de la liberté religieuse: on y
accourait de toutes parts, non plus pour y saluer le _rewaert_ de
Flandre, mais pour y prier sans entraves au pied d'un autel et s'y
unir aux processions solennelles qui parcouraient la ville sous la
garde des bourgeois armés. Jadis asile des défenseurs de la patrie
proscrits et menacés, elle appelait maintenant à elle toutes les âmes
à la foi brûlante et vive, et l'on vit, aux fêtes de Pâques 1394, la
population de Bruges, abandonnant presque tout entière ses foyers, se
presser dans ses églises pour y assister à la célébration des sacrés
mystères.
Cependant, le duc de Bourgogne avait formé le dessein de donner à sa
dynastie cette sanction de la gloire qui lui manquait pour la
consolider: si Robert le Frison avait fait bénir à Jérusalem la
légitimité de ses droits, jusque-là contestés et douteux, il voulait
aussi chercher au pied des remparts de la cité sainte la justification
de son zèle en faveur des clémentins, et il ne s'agissait de rien
moins que de renouveler les merveilleuses croisades de Godefroi de
Bouillon et de Baudouin de Constantinople: qui aurait osé reprocher
aux libérateurs de l'Orient d'être les défenseurs d'un schisme impie?
Les progrès des infidèles devenaient de jour en jour plus alarmants.
Le fratricide Bajazet, surnommé _l'Eclair_ par les historiens
ottomans, venait de succéder à Amurath. Maître de la Romanie et de la
Thessalie, il était le premier des sultans qui eût osé assiéger
Constantinople et franchir le Danube. Les plus importantes forteresses
situées sur la rive droite de ce fleuve, Silistrie, Widin, Nicopoli,
Rachowa, étaient tombées en son pouvoir, et lorsqu'une ambassade
hongroise était venue lui demander quels étaient ses droits sur la
Bulgarie, il leur avait montré les trophées des villes conquises
suspendus aux parois de son palais. «La main du Seigneur, raconte le
moine de Saint-Denis, s'était appesantie sur les chrétiens; il avait
résolu de les châtier de la verge de sa colère. La nombreuse nation
des Turcs, pleine de confiance dans l'étendue de ses forces et
transportée du désir de soumettre à sa domination toute la chrétienté,
avait traversé la Perse et se préparait à commencer la guerre en
attaquant l'empire de Constantinople. Le chef des infidèles avait
conquis seize journées de pays et menaçait Byzance de ses assauts
multipliés. Il espérait l'appui du sultan de Babylone, et fondait sur
les divisions des chrétiens les plus vastes espérances; car dans un
songe il avait cru voir Apollon lui offrir une couronne d'or
étincelante de pierreries, dont l'éclat lumineux lui montrait à
l'occident treize princes revêtus de la croix, qui s'inclinaient
devant lui.» L'on ajoutait qu'il se vantait d'aller établir à Rome le
siége de son empire et d'y faire manger l'avoine à son cheval sur
l'autel de saint Pierre.