Tandis que Philippe le Hardi retournait à Lille, afin d'y attendre le

moment où tout serait prêt pour qu'il parût à Gand, les magistrats de

cette ville allaient solennellement exprimer à Jan Bourchier leur

gratitude du zèle qu'il avait montré en défendant leurs remparts.

Pierre Van den Bossche, qui se défiait de la générosité de Philippe le

Hardi, avait demandé, comme unique récompense de ses longs et

périlleux services, qu'il lui fût permis de se retirer également en

Angleterre. On lui accorda tout ce qu'il désirait, et ce fut Jean de

Heyle lui-même qui accompagna jusqu'aux portes de Calais Jean

Bourchier et son illustre ami. Pierre Van den Bossche, retiré en

Angleterre, fut accueilli avec honneur par Richard II, par le duc de

Lancastre et les autres princes anglais, et obtint une pension de cent

marcs sur l'étape des laines de Londres: il retrouvait jusqu'au sein

de l'exil les souvenirs de l'ancienne confédération industrielle de la

Flandre et de l'Angleterre, à laquelle, digne émule de Jean Yoens, il

était constamment resté fidèle.

Le duc et la duchesse de Bourgogne étaient déjà entrés à Gand: là,

comme à Tournay, la confirmation des libertés précéda la soumission de

la commune et l'amnistie du prince, et ce ne fut que lorsque

Marguerite et Philippe eurent juré de se montrer bons seigneurs et de

rendre justice à chacun selon les anciennes coutumes, que les

bourgeois de Gand prêtèrent le serment de se conduire désormais en

loyaux et fidèles sujets.

En exécution de la clause du traité qui exigeait que tous les

officiers du duc fussent «nez du païs,» le sire de Jumont, si fameux

par sa cruauté et les haines que réveillait son nom, avait cessé de

remplir les hautes fonctions de souverain bailli de Flandre. Son

successeur fut un chevalier flamand aimé des communes: il se nommait

Jean Van der Capelle.

Malgré ces apparences de paix et de réconciliation, une guerre si

acharnée avait laissé partout après elle un vague sentiment de

méfiance; Philippe le Hardi semblait lui-même le justifier par les

mesures qui ne suivirent que de trop près la paix de Tournay. Il

venait d'acquérir de Guillaume de Namur la seigneurie de l'Ecluse en

échange de celle de Béthune, afin que rien ne s'opposât aux grands

travaux qu'il projetait pour la défense du Zwyn. Il avait aussi

ordonné que l'on fortifiât Furnes, Bergues, Dixmude et Bourbourg; il

entourait Ypres de murailles, garnissait, à Nieuport, l'église de

Saint-Laurent de barbacanes et de créneaux, et relevait les remparts

de Courtray et d'Audenarde. Ce n'était point toutefois assez qu'il

environnât la cité de Gand, encore protégée par les souvenirs de sa

gloire, d'une barrière de mangonneaux et d'hommes d'armes: par des

lettres du 5 février 1385 (v, st.), il établit à Lille un conseil

suprême d'administration de justice civile et criminelle, qui devait

étendre sa juridiction sur toute la Flandre.

Ces lettres avaient été écrites à Paris. Philippe s'était rendu en

France pour y traiter des projets, pendant si longtemps différés,

d'une expédition en Angleterre. La pacification de Gand avait levé les

obstacles qui en avaient arrêté l'accomplissement l'année précédente,

et le duc de Bourgogne, qui redoutait, pour ses nouveaux Etats encore

plus que pour les autres provinces de France, l'action hostile de

l'Angleterre, obtint aisément que l'on préparerait sans retard tout ce

que réclamait une aussi grande entreprise.

Cependant, soit que ces délibérations fussent restées secrètes, soit

que l'exécution de ces desseins parût impossible, l'Angleterre

négligeait le soin de sa défense, et la sécurité où elle s'endormait

pouvait lui devenir d'autant plus fatale qu'elle était plus imprudente

et plus complète. Le duc de Lancastre, le seul prince de la dynastie

des Plantagenêts qui fût digne d'appartenir à la postérité d'Edouard

III, s'occupait beaucoup moins des affaires de son neveu que des

intérêts de sa propre ambition engagée dans de longues querelles pour

la succession du trône de Castille. Richard II lui avait remis, le

jour de la solennité de Pâques 1386, une couronne d'or, en ordonnant

qu'on lui reconnût désormais le titre de roi des Espagnes. Vingt mille

hommes d'armes se dirigèrent successivement vers le port de Plymouth,

et le 9 juillet une flotte nombreuse porta en Galice l'élite de la

chevalerie anglaise.

On attendait en France ce moment pour commencer les hostilités, et

dans toutes les provinces, en Bourgogne, en Champagne, en Gascogne, en

Normandie, en Poitou, en Touraine, en Bretagne, en Lorraine, au pied

des Vosges, des Cévennes et des Pyrénées, l'ordre fut aussitôt adressé

aux baillis et aux sénéchaux d'appeler sous les armes les écuyers et

les sergents. Le comte d'Armagnac promit de quitter ses montagnes, et

le comte de Savoie lui-même annonça un secours de cinq cents lances.

Depuis plusieurs mois, d'énormes gabelles avaient été établies dans

tout le royaume: les impôts recueillis en moins d'une année

excédaient, disait-on, tous ceux qui avaient été perçus depuis un

siècle. Les riches avaient été taxés au quart ou au tiers de ce qu'ils

possédaient; les pauvres payaient plus qu'ils n'avaient; en même

temps, avec une sage prévoyance, on avait loué dans les ports de la

Bretagne, en Hollande et en Zélande (malgré les protestations des

marins de Zierikzee), et jusque sur les lointains rivages de la Prusse

et de l'Andalousie, tous les gros vaisseaux qui se trouvaient en état

de prendre la mer. Mais rien n'égalait la grande flotte que le

connétable Olivier de Clisson réunissait à Tréguier. Il avait fait

abattre les plus beaux chênes des forêts de la Normandie pour former

toute une ville de bois qu'on voulait transporter en Angleterre, afin

qu'elle offrît aux Français un asile et un abri.

Vers le milieu du mois d'août 1386, on vit arriver aux frontières de

Flandre, c'est-à-dire en Artois et dans les châtellenies de Lille, de

Douay et de Tournay, une multitude d'aventuriers accourus de toutes

les provinces de France. L'espoir de recueillir un riche butin en

Angleterre les avait tentés, et même avant d'avoir passé la mer ils

pillaient, plus que ne l'eussent fait les Anglais eux-mêmes, le pauvre

peuple qui n'osait se plaindre.

Les Anglais avaient craint un instant que l'on ne songeât à assiéger

Calais; ils y envoyèrent le fils du comte de Northumberland, Henri

Percy, surnommé Hotspur. Le héros de Shakspeare protégea la cité que

n'avait pu défendre le dévouement d'Eustache de Saint-Pierre. Les

Français, sans chercher à le combattre, se dirigèrent vers le port de

l'Ecluse, choisi de nouveau comme centre de leur expédition contre

l'Angleterre. L'Ecluse, assise sur le Zwyn vis-à-vis de la Tamise,

menaçait tout le rivage ennemi depuis Thanet jusqu'à Norwich, où il

n'y avait ni ville ni château qui ne rappelât les audacieuses

invasions des chefs flamands sous Philippe d'Alsace.

Charles VI, voulant exciter de plus en plus le zèle de ses serviteurs,

venait de quitter lui-même Paris, après avoir entendu une messe

solennelle dans l'église de Notre-Dame. Les ducs de Bourbon, de Bar et

de Lorraine, les comtes d'Armagnac, d'Eu, de Savoie, de Genève, de

Longueville, de Saint-Pol, et un grand nombre d'autres barons non

moins illustres, l'accompagnaient. Les communes de Noyon, de Péronne

et d'Arras s'inclinèrent en silence devant ce formidable armement

auquel la conquête de l'Angleterre semblait promise; mais parfois

quelque laboureur, chassé de sa métairie par les gens de guerre, les

maudissait du fond des bois où il errait fugitif en faisant des vœux

pour leur extermination.

Le duc de Bourgogne était arrivé du Hainaut pour conduire le roi de

France dans ses Etats. Charles VI ne s'arrêta à Bruges que pour

permettre aux magistrats de lui offrir une magnifique coupe d'or ornée

de perles et de pierreries: il se rendit sans retard à l'Ecluse; mais,

bien qu'on eût eu soin de défendre l'entrée de cette ville aux ribauds

et aux valets, il fut impossible à beaucoup de chevaliers de s'y

loger. Le comte de Saint-Pol, le dauphin d'Auvergne, les sires de

Coucy et d'Antoing se virent réduits à retourner à Bruges; d'autres

seigneurs s'établirent à Damme et à Ardenbourg. En ce moment

l'expédition française comptait trois mille six cents chevaliers et

cent mille hommes d'armes. Douze ou treize cents navires étaient déjà

réunis, sans y comprendre la flotte de Bretagne que l'on attendait

chaque jour. La plupart étaient de petits bâtiments à éperon qui ne

portaient que deux voiles; mais il y en avait d'autres plus vastes

destinés au transport des chevaux; d'autres encore, connus sous le nom

de _dromons_, devaient recevoir les vivres et les machines de guerre.

Froissart, témoin de ces préparatifs, qui effaçaient tous les

souvenirs conservés dans la mémoire des hommes, a pris plaisir à

décrire dans ses chroniques la pompe et la magnificence qui s'y

associaient. Les barons rivalisaient de luxe dans les ornements de

leurs navires, où l'on voyait au haut des mâts recouverts de feuilles

d'or flotter des bannières de cendal. Le vaisseau du duc de Bourgogne

était complètement doré. On y remarquait cinq grandes bannières aux

armes de Bourgogne, de Flandre, d'Artois et de Rethel, quatre

pavillons azurés et trois mille pennons. Les voiles portaient des

devises écrites en lettres d'or qui étaient répétées sur une tente

richement brodée et ornée de perles et de trente-deux écussons.

Charles VI trouvait tant de charme dans ces projets d'un caractère

tout nouveau pour son imagination agitée, que parfois il s'aventurait

hors du port, afin de s'habituer au mouvement des vents et des flots;

à son exemple, le duc de Bourbon, à qui avait été promis le

commandement de l'avant-garde, et plusieurs jeunes seigneurs avaient

fait sortir leurs navires du golfe et s'étaient placés dans la rade du

Zwyn, tous également impatients de montrer qu'ils seraient les

premiers à descendre en Angleterre: déjà le point du débarquement

avait été déterminé. Edouard III avait quitté Orwell pour aborder à

l'Ecluse; Charles VI voulait quitter l'Ecluse pour aborder à Orwell.

Par une de ces transitions rapides qui appartiennent aussi bien aux

nations qu'à chacun des hommes, une terreur profonde avait succédé en

Angleterre à la confiance et au dédain: la renommée exagérait les

proportions déjà presque fabuleuses de cet armement. Tandis qu'en

France de solennelles processions allaient d'église en église implorer

la victoire, des prières publiques avaient lieu dans toutes les

provinces anglaises pour invoquer la protection céleste. A Londres les

bourgeois avaient détruit les faubourgs et veillaient sur leurs

murailles, comme si les Français avaient déjà paru aux bords de la

Tamise. Les nobles, les bourgeois, les laboureurs rivalisaient de zèle

pour la défense du pays. Les prêtres eux-mêmes s'étaient enrôlés dans

la milice du siècle, confondant le culte de Dieu et celui de la

patrie, et l'on avait vu à Canterbury l'abbé de Saint-Augustin

franchir le seuil de son monastère suivi de deux cents lances et de

cinq cents archers. Enfin le parlement s'assembla; son premier soin

fut d'accuser le comte de Suffolk dont la coupable incurie avait,

l'année précédente, laissé sans secours les intrépides assiégés de

Damme, et malgré l'appui du roi, Michel de la Pole, dépouillé de ses

dignités, fut relégué au château de Windsor d'où il chercha bientôt à

fuir à Calais ayant, selon Knyghton, quitté la robe de chancelier

d'Angleterre pour se déguiser en marmiton flamand.

Cependant la flotte française ne mettait point à la voile. Les

bourgeois de Flandre, qui souffraient de plus en plus de la présence

des hommes d'armes étrangers, répétaient chaque jour: «Le roi de

France entrera samedi en mer,» ou bien: «Il partira demain ou

après-demain;» mais le jour du départ n'arrivait pas. La même

incertitude régnait parmi les barons de France; à toutes les questions

que multipliait leur impatience on répondait: «Quand nous aurons bon

vent.» Or, le vent changeait et ils ne s'éloignaient point; d'autres

fois on leur disait: «Quand monseigneur de Berri sera venu.»

C'était là le grand motif de ces longs retards. Le duc de Berri était

l'aîné des oncles du roi. Depuis longtemps il était jaloux de

l'influence dominante du duc de Bourgogne, et rien n'était plus

contraire à ses pensées qu'une expédition qui devait y mettre le

comble. Il était resté à Paris tant que la saison était bonne pour le

passage; mais lorsqu'il jugea qu'il n'était plus praticable, il

feignit de se montrer bien résolu à se rendre en Angleterre. Chaque

jour lui parvenaient des lettres du roi ou du duc de Bourgogne qui le

pressaient de se hâter, mais il n'en faisait rien et voyageait à

petites journées.

Lorsqu'il arriva en Flandre, les choses étaient telles qu'il eût pu

les désirer. Le séjour prolongé d'un si grand nombre d'hommes d'armes

avait quadruplé le prix des vivres qu'ils ne se procuraient qu'à

grand'peine; mais leurs plaintes n'étaient point écoutées, et après de

longues réclamations, ils n'avaient obtenu que huit jours de solde,

tandis qu'on leur devait plus de six semaines. Beaucoup avaient même

déjà quitté la Flandre pour retourner dans leur pays. Les nuits

étaient de plus en plus longues, les jours froids et sombres. «Ah! bel

oncle,» s'était écrié Charles VI quand il vit le duc de Berri, «que je

vous ai désiré et que vous avez mis de temps à venir! Pourquoi

avez-vous tant attendu? Nous devrions être en Angleterre et combattre

nos ennemis.»

Cependant dès le lendemain de l'arrivée du duc de Berri, les vents

cessèrent d'être favorables; la mer devint houleuse et agitée,

d'épaisses ténèbres se répandirent dans le ciel, et l'on y vit

succéder des torrents de pluie; les navires perdaient leurs agrès; les

hommes d'armes, campés sur le rivage, cherchaient vainement un abri

contre les intempéries de l'air. Tous les marins déclaraient que la

traversée était désormais impossible; mais Charles VI se montrait peu

disposé à renoncer à ses illusions de conquérant. Dès que le temps

parut un peu plus calme, il donna l'ordre d'appareiller et se rendit

lui-même à bord du vaisseau royal; mais à peine avait-il fait lever

l'ancre que le vent changea et rejeta toute la flotte française dans

le Zwyn.

Le duc de Berri s'applaudissait seul de ce contre-temps; il ne cessait

de répéter que c'était une grande responsabilité que d'exposer aux

chances d'une guerre téméraire le roi et toute la noblesse française.

A l'entendre, il valait mieux ajourner à l'année suivante cette

expédition, soit qu'on conservât comme point de départ le port de

l'Ecluse, soit qu'on préférât celui de Harfleur.

Le duc de Bourgogne reconnaissait lui-même qu'il n'était ni sage, ni

prudent de persévérer plus longtemps dans ses desseins. Les Anglais

s'étaient remis de leur effroi, et répétaient que si les Français

abordaient sur leurs rivages, pas un seul ne rentrerait dans son pays.

Leurs vaisseaux croisaient devant les ports de Flandre et attaquaient

les navires isolés qui se dirigeaient vers l'Ecluse; mais ce dont les

Anglais s'enorgueillissaient le plus, c'était de s'être emparés de la

plus grande partie de la flotte de Tréguier et de la fameuse ville de

bois qu'on pouvait réunir en trois heures et qui embrassait,

disait-on, un espace de sept lieues de tour. L'architecte qui en avait

dirigé la construction était lui-même au nombre des prisonniers, et le

roi d'Angleterre lui ordonna de la faire dresser sous ses yeux, près

de Winchelsea.

Les communes flamandes ne se réjouissaient pas moins de la triste

issue des projets des princes français. Si l'on pouvait ajouter foi au

récit assez confus d'un historien anglais, leurs députés se seraient

rendus secrètement à Calais, offrant de conclure une nouvelle alliance

avec les Anglais et de chasser tous les Français de leur pays; mais

les Anglais exigeaient qu'on démolît les fortifications de Gravelines,

élevées par Louis de Male, qui avaient arrêté un instant, en 1383, la

croisade de l'évêque de Norwich, et les discussions soulevées à ce

sujet rompirent les négociations. En reproduisant cette version, ne

faudrait-il pas attribuer l'initiative ou du moins l'influence la plus

considérable dans ces pourparlers à la commune de Gand, où les amis

d'Ackerman ne croyaient désormais, pas plus que ceux de Pierre Van den

Bossche, à la sincérité des promesses de Philippe le Hardi? Rien n'est

plus probable, car, au moment où le duc de Bourgogne se plaint le plus

vivement des honteux résultats d'une tentative pour laquelle on avait

en quelque sorte appauvri tout le royaume de France, nous voyons le

duc de Berri réussir tout à coup à l'apaiser, et aux rêves de

l'invasion de l'Angleterre succède un projet dirigé contre les

communes flamandes que l'Océan ne protége point de ses abîmes et de

ses tempêtes.

Charles VI annonçait qu'abjurant tout ressentiment contre les

courageux bourgeois qu'il avait deux fois inutilement menacés de sa

colère, il voulait aller célébrer les fêtes de Noël à Gand pour faire

honneur à cette ville et à ses habitants. Ses serviteurs l'avaient

déjà précédé avec les approvisionnements et les autres objets

nécessaires au séjour du roi de France et de ses conseillers: ils

étaient environ huit cents et conduisaient sur leurs chariots des

tonneaux qui semblaient remplis de vin; leur nombre et ce que

présentaient ces vastes apprêts, si peu d'accord avec l'abondance qui

régnait à Gand, firent soupçonner quelque dessein sinistre, car le

bruit courait depuis longtemps, parmi les bourgeois de Gand, que

l'expédition de l'Ecluse était aussi bien dirigée contre eux que

contre les Anglais, et ils craignaient les fureurs des Français qui

avaient naguère mis à mort tous leurs concitoyens saisis à Damme. L'un

d'eux, agité par sa méfiance et ses doutes, saisit un moment favorable

pour toucher l'un de ces tonneaux, et il s'empressa de rapporter qu'il

l'avait trouvé pesant et qu'assurément il ne contenait point de

liquide. Tous les bourgeois s'assemblent aussitôt: ils s'écrient

qu'ils veulent goûter le vin du roi; malgré la résistance qu'on leur

oppose, ils brisent les tonneaux où ils découvrent des armes, et les

serviteurs de Charles VI, dont la mort doit expier la mission

exterminatrice, avouent, avant de succomber sous la hache du bourreau,

qu'ils ont été chargés d'ouvrir les portes de la ville à leurs

compagnons: «Tous les Gantois, disent-ils, étaient condamnés à périr;

leur ville même devait être complètement détruite.»

Peu d'heures après, le sanglant dénoûment de ce complot était connu à

l'Ecluse. Charles VI, devançant le départ des autres princes et celui

des chevaliers, s'éloigna précipitamment; mais les Bretons, qui

attendaient depuis quatre ans le pillage de Gand, cherchèrent à se

consoler de leurs regrets en saccageant les maisons de l'Ecluse et en

y outrageant les femmes, les veuves et les jeunes filles. A Bruges,

leur passage fut signalé par de semblables désordres, mais toute la

commune se souleva pour les réprimer. En ce même moment où les

nouvelles du péril des Gantois augmentaient l'agitation du peuple, le

duc de Berri, plus vivement désigné à sa haine parce que de vagues

rumeurs l'accusaient de la mort de Louis de Male, arriva à Bruges où

il se vit bientôt attaqué près du pont des Carmes, et renversé de

cheval. Les chevaliers français se hâtaient de se réfugier dans leurs

hôtels: on leur annonçait que les corps de métiers se réunissaient sur

la place du Marché pour les combattre. Le sire de Ghistelles eut à

peine le temps de monter à cheval. Issu de l'une des plus illustres

maisons de Flandre qui était alliée (il est intéressant de l'observer)

à celle de Jean de Heyle, il s'était acquis une grande influence en se

faisant aimer du peuple. Il s'adressa aux bourgeois qui avaient pris

les armes et réussit à les calmer par de douces paroles. Sans

l'intervention du sire de Ghistelles, «il ne fût échappé, dit

Froissart, ni chevalier, ni écuyer de France que tous n'eussent été

morts sans merci.»

De pompeuses réjouissances eurent lieu en Angleterre lorsqu'on y

apprit la retraite de Charles VI. Le roi Richard réunit à Westminster

tous ceux qui avaient été chargés de la défense des provinces voisines

de la mer et leur fit grand accueil. Mais bientôt on songea à profiter

de la situation des choses: mille archers et cinq cents hommes d'armes

se rendirent à bord d'une flotte que commandaient les comtes

d'Arundel, de Nottingham, de Devonshire et l'évêque de Norwich, le

fameux Henri Spencer. Après avoir croisé pendant tout l'hiver des

côtes de Cornouailles aux côtes de Normandie, en épiant les navires

français, elle se trouvait, dans les derniers jours de mars, à

l'embouchure de la Tamise lorsqu'on signala des voiles ennemies à

l'horizon; c'était la flotte du duc de Bourgogne, commandée par un

chevalier _leliaert_ nommé messire Jean Buyck, qui escortait un grand

nombre de navires de la Rochelle chargés de douze ou de treize mille

tonneaux de vins de Saintonge et de Poitou. Jean Buyck avait longtemps

combattu les Anglais sur mer, il était sage et courageux, et comprit

aussitôt que les vaisseaux anglais chercheraient à prendre le vent

pour l'attaquer avant la nuit. Quoique décidé à éviter le combat, il

arma ses arbalétriers et il ordonna en même temps au pilote de hâter

la marche de la flotte, afin qu'elle repoussât les Anglais en se

dérobant à leur poursuite. Déjà il était en vue de Dunkerque et il

espérait pouvoir gagner l'Ecluse en côtoyant le rivage de la Flandre.

Ce système réussit d'abord: quelques galères pleines d'archers anglais

s'étaient avancées, mais leurs traits ne frappaient point leurs

ennemis, qui ne se montraient pas et continuaient leur route. Enfin le

comte d'Arundel s'élança au milieu d'eux avec ses gros vaisseaux; dès

ce moment, la lutte fut sanglante et opiniâtre. Trois fois la marée se

retirant obligea les combattants à se séparer et à jeter l'ancre;

trois fois, ils s'assaillirent de nouveau.

Cependant la flotte bourguignonne s'approchait des ports de Flandre.

Jean Buyck était parvenu à dépasser Blankenberghe et était près

d'atteindre le havre du Zwyn: mais sa résistance s'affaiblissait

d'heure en heure. Parmi les vaisseaux anglais, il en était un surtout

qui attaquait avec acharnement les hommes d'armes du duc de Bourgogne;

le capitaine qui en dirigeait les manœuvres se nommait Pierre Van den

Bossche: il vengeait Barthélemi Coolman dont Jean Buyck avait été le

successeur. En vain les Bourguignons espéraient-ils qu'une flotte

sortirait de l'Ecluse pour les soutenir: ce port, qui avait armé tant

de vaisseaux pour décider la victoire d'Edouard III, n'en avait plus

pour protéger la retraite de l'amiral de Philippe le Hardi. Jean Buyck

fut pris par les Anglais et avec lui cent vingt-six de ses navires.

Pendant toute cette année, tandis que les vins de Saintonge se

vendaient à vil prix en Angleterre, ils manquèrent complètement en

Flandre, ce qui augmenta les murmures du peuple. Philippe le Hardi ne

pouvait rien pour réparer ces revers; mais il fit de nombreuses

démarches pour que son brave amiral lui fût rendu, et offrit

inutilement, en échange de sa liberté, celle d'un prince portugais,

fils d'Inès de Castro, qu'un autre jeu de la fortune retenait à cette

époque captif à Biervliet. Jean Buyck devait passer trois années à

Londres et y rendre le dernier soupir.

Pierre Van den Bossche voulait entrer dans le port même de l'Ecluse et

y effacer par le fer et la flamme jusqu'aux derniers vestiges de

l'expédition préparée pour la conquête de l'Angleterre. Là, sur les

ruines de cette citadelle élevée comme un monument de la servitude de

la Flandre, il aurait arboré le drapeau de Jean Yoens et de Philippe

d'Artevelde. Le lion de Gand sommeillait à peine; les homme d'armes

bourguignons s'étaient dispersés, et la France, épuisée par les

impôts, ne pouvait plus rien. On ne voulut point l'écouter. Les

Anglais se bornèrent à piller le village de Coxide et les environs

d'Ardenbourg: ils n'avaient su profiter ni des sympathies populaires

qui les appelaient, ni de la consternation de leurs ennemis qui

s'était répandue jusqu'à Paris, où Charles VI écrivait au duc de

Bourbon: «Vous sçavez, beaux oncles, si l'Escluse estoit prise, ce

seroit la destruction de nostre royaume.»

Histoire de Flandre (T. 3/4) · 第 2 / 25 段