moment où tout serait prêt pour qu'il parût à Gand, les magistrats de
cette ville allaient solennellement exprimer à Jan Bourchier leur
gratitude du zèle qu'il avait montré en défendant leurs remparts.
Pierre Van den Bossche, qui se défiait de la générosité de Philippe le
Hardi, avait demandé, comme unique récompense de ses longs et
périlleux services, qu'il lui fût permis de se retirer également en
Angleterre. On lui accorda tout ce qu'il désirait, et ce fut Jean de
Heyle lui-même qui accompagna jusqu'aux portes de Calais Jean
Bourchier et son illustre ami. Pierre Van den Bossche, retiré en
Angleterre, fut accueilli avec honneur par Richard II, par le duc de
Lancastre et les autres princes anglais, et obtint une pension de cent
marcs sur l'étape des laines de Londres: il retrouvait jusqu'au sein
de l'exil les souvenirs de l'ancienne confédération industrielle de la
Flandre et de l'Angleterre, à laquelle, digne émule de Jean Yoens, il
était constamment resté fidèle.
Le duc et la duchesse de Bourgogne étaient déjà entrés à Gand: là,
comme à Tournay, la confirmation des libertés précéda la soumission de
la commune et l'amnistie du prince, et ce ne fut que lorsque
Marguerite et Philippe eurent juré de se montrer bons seigneurs et de
rendre justice à chacun selon les anciennes coutumes, que les
bourgeois de Gand prêtèrent le serment de se conduire désormais en
loyaux et fidèles sujets.
En exécution de la clause du traité qui exigeait que tous les
officiers du duc fussent «nez du païs,» le sire de Jumont, si fameux
par sa cruauté et les haines que réveillait son nom, avait cessé de
remplir les hautes fonctions de souverain bailli de Flandre. Son
successeur fut un chevalier flamand aimé des communes: il se nommait
Jean Van der Capelle.
Malgré ces apparences de paix et de réconciliation, une guerre si
acharnée avait laissé partout après elle un vague sentiment de
méfiance; Philippe le Hardi semblait lui-même le justifier par les
mesures qui ne suivirent que de trop près la paix de Tournay. Il
venait d'acquérir de Guillaume de Namur la seigneurie de l'Ecluse en
échange de celle de Béthune, afin que rien ne s'opposât aux grands
travaux qu'il projetait pour la défense du Zwyn. Il avait aussi
ordonné que l'on fortifiât Furnes, Bergues, Dixmude et Bourbourg; il
entourait Ypres de murailles, garnissait, à Nieuport, l'église de
Saint-Laurent de barbacanes et de créneaux, et relevait les remparts
de Courtray et d'Audenarde. Ce n'était point toutefois assez qu'il
environnât la cité de Gand, encore protégée par les souvenirs de sa
gloire, d'une barrière de mangonneaux et d'hommes d'armes: par des
lettres du 5 février 1385 (v, st.), il établit à Lille un conseil
suprême d'administration de justice civile et criminelle, qui devait
étendre sa juridiction sur toute la Flandre.
Ces lettres avaient été écrites à Paris. Philippe s'était rendu en
France pour y traiter des projets, pendant si longtemps différés,
d'une expédition en Angleterre. La pacification de Gand avait levé les
obstacles qui en avaient arrêté l'accomplissement l'année précédente,
et le duc de Bourgogne, qui redoutait, pour ses nouveaux Etats encore
plus que pour les autres provinces de France, l'action hostile de
l'Angleterre, obtint aisément que l'on préparerait sans retard tout ce
que réclamait une aussi grande entreprise.
Cependant, soit que ces délibérations fussent restées secrètes, soit
que l'exécution de ces desseins parût impossible, l'Angleterre
négligeait le soin de sa défense, et la sécurité où elle s'endormait
pouvait lui devenir d'autant plus fatale qu'elle était plus imprudente
et plus complète. Le duc de Lancastre, le seul prince de la dynastie
des Plantagenêts qui fût digne d'appartenir à la postérité d'Edouard
III, s'occupait beaucoup moins des affaires de son neveu que des
intérêts de sa propre ambition engagée dans de longues querelles pour
la succession du trône de Castille. Richard II lui avait remis, le
jour de la solennité de Pâques 1386, une couronne d'or, en ordonnant
qu'on lui reconnût désormais le titre de roi des Espagnes. Vingt mille
hommes d'armes se dirigèrent successivement vers le port de Plymouth,
et le 9 juillet une flotte nombreuse porta en Galice l'élite de la
chevalerie anglaise.
On attendait en France ce moment pour commencer les hostilités, et
dans toutes les provinces, en Bourgogne, en Champagne, en Gascogne, en
Normandie, en Poitou, en Touraine, en Bretagne, en Lorraine, au pied
des Vosges, des Cévennes et des Pyrénées, l'ordre fut aussitôt adressé
aux baillis et aux sénéchaux d'appeler sous les armes les écuyers et
les sergents. Le comte d'Armagnac promit de quitter ses montagnes, et
le comte de Savoie lui-même annonça un secours de cinq cents lances.
Depuis plusieurs mois, d'énormes gabelles avaient été établies dans
tout le royaume: les impôts recueillis en moins d'une année
excédaient, disait-on, tous ceux qui avaient été perçus depuis un
siècle. Les riches avaient été taxés au quart ou au tiers de ce qu'ils
possédaient; les pauvres payaient plus qu'ils n'avaient; en même
temps, avec une sage prévoyance, on avait loué dans les ports de la
Bretagne, en Hollande et en Zélande (malgré les protestations des
marins de Zierikzee), et jusque sur les lointains rivages de la Prusse
et de l'Andalousie, tous les gros vaisseaux qui se trouvaient en état
de prendre la mer. Mais rien n'égalait la grande flotte que le
connétable Olivier de Clisson réunissait à Tréguier. Il avait fait
abattre les plus beaux chênes des forêts de la Normandie pour former
toute une ville de bois qu'on voulait transporter en Angleterre, afin
qu'elle offrît aux Français un asile et un abri.
Vers le milieu du mois d'août 1386, on vit arriver aux frontières de
Flandre, c'est-à-dire en Artois et dans les châtellenies de Lille, de
Douay et de Tournay, une multitude d'aventuriers accourus de toutes
les provinces de France. L'espoir de recueillir un riche butin en
Angleterre les avait tentés, et même avant d'avoir passé la mer ils
pillaient, plus que ne l'eussent fait les Anglais eux-mêmes, le pauvre
peuple qui n'osait se plaindre.
Les Anglais avaient craint un instant que l'on ne songeât à assiéger
Calais; ils y envoyèrent le fils du comte de Northumberland, Henri
Percy, surnommé Hotspur. Le héros de Shakspeare protégea la cité que
n'avait pu défendre le dévouement d'Eustache de Saint-Pierre. Les
Français, sans chercher à le combattre, se dirigèrent vers le port de
l'Ecluse, choisi de nouveau comme centre de leur expédition contre
l'Angleterre. L'Ecluse, assise sur le Zwyn vis-à-vis de la Tamise,
menaçait tout le rivage ennemi depuis Thanet jusqu'à Norwich, où il
n'y avait ni ville ni château qui ne rappelât les audacieuses
invasions des chefs flamands sous Philippe d'Alsace.
Charles VI, voulant exciter de plus en plus le zèle de ses serviteurs,
venait de quitter lui-même Paris, après avoir entendu une messe
solennelle dans l'église de Notre-Dame. Les ducs de Bourbon, de Bar et
de Lorraine, les comtes d'Armagnac, d'Eu, de Savoie, de Genève, de
Longueville, de Saint-Pol, et un grand nombre d'autres barons non
moins illustres, l'accompagnaient. Les communes de Noyon, de Péronne
et d'Arras s'inclinèrent en silence devant ce formidable armement
auquel la conquête de l'Angleterre semblait promise; mais parfois
quelque laboureur, chassé de sa métairie par les gens de guerre, les
maudissait du fond des bois où il errait fugitif en faisant des vœux
pour leur extermination.
Le duc de Bourgogne était arrivé du Hainaut pour conduire le roi de
France dans ses Etats. Charles VI ne s'arrêta à Bruges que pour
permettre aux magistrats de lui offrir une magnifique coupe d'or ornée
de perles et de pierreries: il se rendit sans retard à l'Ecluse; mais,
bien qu'on eût eu soin de défendre l'entrée de cette ville aux ribauds
et aux valets, il fut impossible à beaucoup de chevaliers de s'y
loger. Le comte de Saint-Pol, le dauphin d'Auvergne, les sires de
Coucy et d'Antoing se virent réduits à retourner à Bruges; d'autres
seigneurs s'établirent à Damme et à Ardenbourg. En ce moment
l'expédition française comptait trois mille six cents chevaliers et
cent mille hommes d'armes. Douze ou treize cents navires étaient déjà
réunis, sans y comprendre la flotte de Bretagne que l'on attendait
chaque jour. La plupart étaient de petits bâtiments à éperon qui ne
portaient que deux voiles; mais il y en avait d'autres plus vastes
destinés au transport des chevaux; d'autres encore, connus sous le nom
de _dromons_, devaient recevoir les vivres et les machines de guerre.
Froissart, témoin de ces préparatifs, qui effaçaient tous les
souvenirs conservés dans la mémoire des hommes, a pris plaisir à
décrire dans ses chroniques la pompe et la magnificence qui s'y
associaient. Les barons rivalisaient de luxe dans les ornements de
leurs navires, où l'on voyait au haut des mâts recouverts de feuilles
d'or flotter des bannières de cendal. Le vaisseau du duc de Bourgogne
était complètement doré. On y remarquait cinq grandes bannières aux
armes de Bourgogne, de Flandre, d'Artois et de Rethel, quatre
pavillons azurés et trois mille pennons. Les voiles portaient des
devises écrites en lettres d'or qui étaient répétées sur une tente
richement brodée et ornée de perles et de trente-deux écussons.
Charles VI trouvait tant de charme dans ces projets d'un caractère
tout nouveau pour son imagination agitée, que parfois il s'aventurait
hors du port, afin de s'habituer au mouvement des vents et des flots;
à son exemple, le duc de Bourbon, à qui avait été promis le
commandement de l'avant-garde, et plusieurs jeunes seigneurs avaient
fait sortir leurs navires du golfe et s'étaient placés dans la rade du
Zwyn, tous également impatients de montrer qu'ils seraient les
premiers à descendre en Angleterre: déjà le point du débarquement
avait été déterminé. Edouard III avait quitté Orwell pour aborder à
l'Ecluse; Charles VI voulait quitter l'Ecluse pour aborder à Orwell.
Par une de ces transitions rapides qui appartiennent aussi bien aux
nations qu'à chacun des hommes, une terreur profonde avait succédé en
Angleterre à la confiance et au dédain: la renommée exagérait les
proportions déjà presque fabuleuses de cet armement. Tandis qu'en
France de solennelles processions allaient d'église en église implorer
la victoire, des prières publiques avaient lieu dans toutes les
provinces anglaises pour invoquer la protection céleste. A Londres les
bourgeois avaient détruit les faubourgs et veillaient sur leurs
murailles, comme si les Français avaient déjà paru aux bords de la
Tamise. Les nobles, les bourgeois, les laboureurs rivalisaient de zèle
pour la défense du pays. Les prêtres eux-mêmes s'étaient enrôlés dans
la milice du siècle, confondant le culte de Dieu et celui de la
patrie, et l'on avait vu à Canterbury l'abbé de Saint-Augustin
franchir le seuil de son monastère suivi de deux cents lances et de
cinq cents archers. Enfin le parlement s'assembla; son premier soin
fut d'accuser le comte de Suffolk dont la coupable incurie avait,
l'année précédente, laissé sans secours les intrépides assiégés de
Damme, et malgré l'appui du roi, Michel de la Pole, dépouillé de ses
dignités, fut relégué au château de Windsor d'où il chercha bientôt à
fuir à Calais ayant, selon Knyghton, quitté la robe de chancelier
d'Angleterre pour se déguiser en marmiton flamand.
Cependant la flotte française ne mettait point à la voile. Les
bourgeois de Flandre, qui souffraient de plus en plus de la présence
des hommes d'armes étrangers, répétaient chaque jour: «Le roi de
France entrera samedi en mer,» ou bien: «Il partira demain ou
après-demain;» mais le jour du départ n'arrivait pas. La même
incertitude régnait parmi les barons de France; à toutes les questions
que multipliait leur impatience on répondait: «Quand nous aurons bon
vent.» Or, le vent changeait et ils ne s'éloignaient point; d'autres
fois on leur disait: «Quand monseigneur de Berri sera venu.»
C'était là le grand motif de ces longs retards. Le duc de Berri était
l'aîné des oncles du roi. Depuis longtemps il était jaloux de
l'influence dominante du duc de Bourgogne, et rien n'était plus
contraire à ses pensées qu'une expédition qui devait y mettre le
comble. Il était resté à Paris tant que la saison était bonne pour le
passage; mais lorsqu'il jugea qu'il n'était plus praticable, il
feignit de se montrer bien résolu à se rendre en Angleterre. Chaque
jour lui parvenaient des lettres du roi ou du duc de Bourgogne qui le
pressaient de se hâter, mais il n'en faisait rien et voyageait à
petites journées.
Lorsqu'il arriva en Flandre, les choses étaient telles qu'il eût pu
les désirer. Le séjour prolongé d'un si grand nombre d'hommes d'armes
avait quadruplé le prix des vivres qu'ils ne se procuraient qu'à
grand'peine; mais leurs plaintes n'étaient point écoutées, et après de
longues réclamations, ils n'avaient obtenu que huit jours de solde,
tandis qu'on leur devait plus de six semaines. Beaucoup avaient même
déjà quitté la Flandre pour retourner dans leur pays. Les nuits
étaient de plus en plus longues, les jours froids et sombres. «Ah! bel
oncle,» s'était écrié Charles VI quand il vit le duc de Berri, «que je
vous ai désiré et que vous avez mis de temps à venir! Pourquoi
avez-vous tant attendu? Nous devrions être en Angleterre et combattre
nos ennemis.»
Cependant dès le lendemain de l'arrivée du duc de Berri, les vents
cessèrent d'être favorables; la mer devint houleuse et agitée,
d'épaisses ténèbres se répandirent dans le ciel, et l'on y vit
succéder des torrents de pluie; les navires perdaient leurs agrès; les
hommes d'armes, campés sur le rivage, cherchaient vainement un abri
contre les intempéries de l'air. Tous les marins déclaraient que la
traversée était désormais impossible; mais Charles VI se montrait peu
disposé à renoncer à ses illusions de conquérant. Dès que le temps
parut un peu plus calme, il donna l'ordre d'appareiller et se rendit
lui-même à bord du vaisseau royal; mais à peine avait-il fait lever
l'ancre que le vent changea et rejeta toute la flotte française dans
le Zwyn.
Le duc de Berri s'applaudissait seul de ce contre-temps; il ne cessait
de répéter que c'était une grande responsabilité que d'exposer aux
chances d'une guerre téméraire le roi et toute la noblesse française.
A l'entendre, il valait mieux ajourner à l'année suivante cette
expédition, soit qu'on conservât comme point de départ le port de
l'Ecluse, soit qu'on préférât celui de Harfleur.
Le duc de Bourgogne reconnaissait lui-même qu'il n'était ni sage, ni
prudent de persévérer plus longtemps dans ses desseins. Les Anglais
s'étaient remis de leur effroi, et répétaient que si les Français
abordaient sur leurs rivages, pas un seul ne rentrerait dans son pays.
Leurs vaisseaux croisaient devant les ports de Flandre et attaquaient
les navires isolés qui se dirigeaient vers l'Ecluse; mais ce dont les
Anglais s'enorgueillissaient le plus, c'était de s'être emparés de la
plus grande partie de la flotte de Tréguier et de la fameuse ville de
bois qu'on pouvait réunir en trois heures et qui embrassait,
disait-on, un espace de sept lieues de tour. L'architecte qui en avait
dirigé la construction était lui-même au nombre des prisonniers, et le
roi d'Angleterre lui ordonna de la faire dresser sous ses yeux, près
de Winchelsea.
Les communes flamandes ne se réjouissaient pas moins de la triste
issue des projets des princes français. Si l'on pouvait ajouter foi au
récit assez confus d'un historien anglais, leurs députés se seraient
rendus secrètement à Calais, offrant de conclure une nouvelle alliance
avec les Anglais et de chasser tous les Français de leur pays; mais
les Anglais exigeaient qu'on démolît les fortifications de Gravelines,
élevées par Louis de Male, qui avaient arrêté un instant, en 1383, la
croisade de l'évêque de Norwich, et les discussions soulevées à ce
sujet rompirent les négociations. En reproduisant cette version, ne
faudrait-il pas attribuer l'initiative ou du moins l'influence la plus
considérable dans ces pourparlers à la commune de Gand, où les amis
d'Ackerman ne croyaient désormais, pas plus que ceux de Pierre Van den
Bossche, à la sincérité des promesses de Philippe le Hardi? Rien n'est
plus probable, car, au moment où le duc de Bourgogne se plaint le plus
vivement des honteux résultats d'une tentative pour laquelle on avait
en quelque sorte appauvri tout le royaume de France, nous voyons le
duc de Berri réussir tout à coup à l'apaiser, et aux rêves de
l'invasion de l'Angleterre succède un projet dirigé contre les
communes flamandes que l'Océan ne protége point de ses abîmes et de
ses tempêtes.
Charles VI annonçait qu'abjurant tout ressentiment contre les
courageux bourgeois qu'il avait deux fois inutilement menacés de sa
colère, il voulait aller célébrer les fêtes de Noël à Gand pour faire
honneur à cette ville et à ses habitants. Ses serviteurs l'avaient
déjà précédé avec les approvisionnements et les autres objets
nécessaires au séjour du roi de France et de ses conseillers: ils
étaient environ huit cents et conduisaient sur leurs chariots des
tonneaux qui semblaient remplis de vin; leur nombre et ce que
présentaient ces vastes apprêts, si peu d'accord avec l'abondance qui
régnait à Gand, firent soupçonner quelque dessein sinistre, car le
bruit courait depuis longtemps, parmi les bourgeois de Gand, que
l'expédition de l'Ecluse était aussi bien dirigée contre eux que
contre les Anglais, et ils craignaient les fureurs des Français qui
avaient naguère mis à mort tous leurs concitoyens saisis à Damme. L'un
d'eux, agité par sa méfiance et ses doutes, saisit un moment favorable
pour toucher l'un de ces tonneaux, et il s'empressa de rapporter qu'il
l'avait trouvé pesant et qu'assurément il ne contenait point de
liquide. Tous les bourgeois s'assemblent aussitôt: ils s'écrient
qu'ils veulent goûter le vin du roi; malgré la résistance qu'on leur
oppose, ils brisent les tonneaux où ils découvrent des armes, et les
serviteurs de Charles VI, dont la mort doit expier la mission
exterminatrice, avouent, avant de succomber sous la hache du bourreau,
qu'ils ont été chargés d'ouvrir les portes de la ville à leurs
compagnons: «Tous les Gantois, disent-ils, étaient condamnés à périr;
leur ville même devait être complètement détruite.»
Peu d'heures après, le sanglant dénoûment de ce complot était connu à
l'Ecluse. Charles VI, devançant le départ des autres princes et celui
des chevaliers, s'éloigna précipitamment; mais les Bretons, qui
attendaient depuis quatre ans le pillage de Gand, cherchèrent à se
consoler de leurs regrets en saccageant les maisons de l'Ecluse et en
y outrageant les femmes, les veuves et les jeunes filles. A Bruges,
leur passage fut signalé par de semblables désordres, mais toute la
commune se souleva pour les réprimer. En ce même moment où les
nouvelles du péril des Gantois augmentaient l'agitation du peuple, le
duc de Berri, plus vivement désigné à sa haine parce que de vagues
rumeurs l'accusaient de la mort de Louis de Male, arriva à Bruges où
il se vit bientôt attaqué près du pont des Carmes, et renversé de
cheval. Les chevaliers français se hâtaient de se réfugier dans leurs
hôtels: on leur annonçait que les corps de métiers se réunissaient sur
la place du Marché pour les combattre. Le sire de Ghistelles eut à
peine le temps de monter à cheval. Issu de l'une des plus illustres
maisons de Flandre qui était alliée (il est intéressant de l'observer)
à celle de Jean de Heyle, il s'était acquis une grande influence en se
faisant aimer du peuple. Il s'adressa aux bourgeois qui avaient pris
les armes et réussit à les calmer par de douces paroles. Sans
l'intervention du sire de Ghistelles, «il ne fût échappé, dit
Froissart, ni chevalier, ni écuyer de France que tous n'eussent été
morts sans merci.»
De pompeuses réjouissances eurent lieu en Angleterre lorsqu'on y
apprit la retraite de Charles VI. Le roi Richard réunit à Westminster
tous ceux qui avaient été chargés de la défense des provinces voisines
de la mer et leur fit grand accueil. Mais bientôt on songea à profiter
de la situation des choses: mille archers et cinq cents hommes d'armes
se rendirent à bord d'une flotte que commandaient les comtes
d'Arundel, de Nottingham, de Devonshire et l'évêque de Norwich, le
fameux Henri Spencer. Après avoir croisé pendant tout l'hiver des
côtes de Cornouailles aux côtes de Normandie, en épiant les navires
français, elle se trouvait, dans les derniers jours de mars, à
l'embouchure de la Tamise lorsqu'on signala des voiles ennemies à
l'horizon; c'était la flotte du duc de Bourgogne, commandée par un
chevalier _leliaert_ nommé messire Jean Buyck, qui escortait un grand
nombre de navires de la Rochelle chargés de douze ou de treize mille
tonneaux de vins de Saintonge et de Poitou. Jean Buyck avait longtemps
combattu les Anglais sur mer, il était sage et courageux, et comprit
aussitôt que les vaisseaux anglais chercheraient à prendre le vent
pour l'attaquer avant la nuit. Quoique décidé à éviter le combat, il
arma ses arbalétriers et il ordonna en même temps au pilote de hâter
la marche de la flotte, afin qu'elle repoussât les Anglais en se
dérobant à leur poursuite. Déjà il était en vue de Dunkerque et il
espérait pouvoir gagner l'Ecluse en côtoyant le rivage de la Flandre.
Ce système réussit d'abord: quelques galères pleines d'archers anglais
s'étaient avancées, mais leurs traits ne frappaient point leurs
ennemis, qui ne se montraient pas et continuaient leur route. Enfin le
comte d'Arundel s'élança au milieu d'eux avec ses gros vaisseaux; dès
ce moment, la lutte fut sanglante et opiniâtre. Trois fois la marée se
retirant obligea les combattants à se séparer et à jeter l'ancre;
trois fois, ils s'assaillirent de nouveau.
Cependant la flotte bourguignonne s'approchait des ports de Flandre.
Jean Buyck était parvenu à dépasser Blankenberghe et était près
d'atteindre le havre du Zwyn: mais sa résistance s'affaiblissait
d'heure en heure. Parmi les vaisseaux anglais, il en était un surtout
qui attaquait avec acharnement les hommes d'armes du duc de Bourgogne;
le capitaine qui en dirigeait les manœuvres se nommait Pierre Van den
Bossche: il vengeait Barthélemi Coolman dont Jean Buyck avait été le
successeur. En vain les Bourguignons espéraient-ils qu'une flotte
sortirait de l'Ecluse pour les soutenir: ce port, qui avait armé tant
de vaisseaux pour décider la victoire d'Edouard III, n'en avait plus
pour protéger la retraite de l'amiral de Philippe le Hardi. Jean Buyck
fut pris par les Anglais et avec lui cent vingt-six de ses navires.
Pendant toute cette année, tandis que les vins de Saintonge se
vendaient à vil prix en Angleterre, ils manquèrent complètement en
Flandre, ce qui augmenta les murmures du peuple. Philippe le Hardi ne
pouvait rien pour réparer ces revers; mais il fit de nombreuses
démarches pour que son brave amiral lui fût rendu, et offrit
inutilement, en échange de sa liberté, celle d'un prince portugais,
fils d'Inès de Castro, qu'un autre jeu de la fortune retenait à cette
époque captif à Biervliet. Jean Buyck devait passer trois années à
Londres et y rendre le dernier soupir.
Pierre Van den Bossche voulait entrer dans le port même de l'Ecluse et
y effacer par le fer et la flamme jusqu'aux derniers vestiges de
l'expédition préparée pour la conquête de l'Angleterre. Là, sur les
ruines de cette citadelle élevée comme un monument de la servitude de
la Flandre, il aurait arboré le drapeau de Jean Yoens et de Philippe
d'Artevelde. Le lion de Gand sommeillait à peine; les homme d'armes
bourguignons s'étaient dispersés, et la France, épuisée par les
impôts, ne pouvait plus rien. On ne voulut point l'écouter. Les
Anglais se bornèrent à piller le village de Coxide et les environs
d'Ardenbourg: ils n'avaient su profiter ni des sympathies populaires
qui les appelaient, ni de la consternation de leurs ennemis qui
s'était répandue jusqu'à Paris, où Charles VI écrivait au duc de
Bourbon: «Vous sçavez, beaux oncles, si l'Escluse estoit prise, ce
seroit la destruction de nostre royaume.»