Ackerman vit bientôt s'évanouir avec ses espérances toutes l

Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le

typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée

et n'a pas été harmonisée.

HISTOIRE DE FLANDRE.

Bruxelles.--Imprimerie ALFRED VROMANT.

HISTOIRE

DE

FLANDRE

PAR

M. KERVYN DE LETTENHOVE

TOME TROISIÈME

1383-1453.

BRUGES

BEYAERT-DEFOORT, ÉDITEUR

1874

HISTOIRE DE FLANDRE

LIVRE QUATORZIÈME.

1383-1404.

Marguerite de Male et Philippe le Hardi.

Nouvelle invasion de Charles VI.

Pacification de la Flandre.--Croisade de Nicopoli.

La Flandre a soutenu deux siècles de combats avant de succomber à la

bataille de Roosebeke qui arrête le développement des libertés

communales; mais ses institutions sont devenues pour tous ceux qui en

apprécièrent les bienfaits et qui les défendirent de leur sang l'objet

d'un respect si profond, qu'à peine ébranlées par ces désastres elles

se consolideront bientôt, même malgré les vainqueurs: et certes ce

n'est point l'un des événements les moins dignes de l'intérêt de notre

histoire, que le hasard étrange qui porte l'héritage du pays le plus

libre de l'Europe entre les mains d'un prince appelé depuis longtemps

par son habileté à être en France le tuteur et le conseiller de la

royauté absolue: de là de longues luttes et une alternative de paix et

de guerre où nous verrons tour à tour les grands ducs de Bourgogne,

comme les appelle Brantôme, opprimer les communes ou les flatter quand

ils seront trop faibles pour les combattre.

Le duc Philippe, qui venait de réunir à ses Etats de Bourgogne les

comtés de Flandre, d'Artois, de Nevers et de Rethel, avait été

surnommé _le Hardi_, parce qu'il avait résisté deux fois au Prince

noir, un jour à la bataille de Poitiers où il combattit vaillamment,

un autre jour à Londres, pendant sa captivité, à propos d'une partie

d'échecs. Mais l'intrépidité que l'on vantait chez lui n'était ni

impétueuse ni aveugle comme celle de son arrière-petit-fils qui porta

le même surnom. «Il estoit, dit Froissart, sage, froid et imaginatif

et sur ses besognes véoit au long.» et Christine de Pisan ajoute:

«Prince estoit de souverain sens et bon conseil: doulx estoit et

amiable à grans, moyens et petis; les bons amoit de tous estas; large

comme un Alexandre, noble et pontifical, en court et estat

magnificent; ses gens amoit moult chièrement, privé estoit à eulx, et

moult leur donnoit de bien.»

Lorsque Christine de Pisan loue la générosité du duc de Bourgogne, il

semble que cet éloge ne soit point complètement désintéressé chez

elle; et néanmoins il reproduit les traits de son caractère qui

frappèrent le plus vivement ses contemporains. Provoquant par son

propre luxe le luxe des bourgeois, multipliant les joutes et les

fêtes, protégeant les relations des marchands étrangers établis en

Flandre plutôt que l'industrie de ses habitants, Philippe le Hardi

opposa sans cesse à l'énergie du sentiment national chez les communes

un système de corruption lente et astucieuse que devaient poursuivre

ses successeurs. Le jour même des obsèques de Louis de Male, tandis

que les cierges funéraires éclairaient encore les églises de Lille

tendues de deuil, il conviait ses conseillers, ses chevaliers et ses

amis à un banquet où il s'était plu à étaler toute sa pompe et toute

sa magnificence: c'était le programme de la domination qu'il

inaugurait.

Trois mois s'écoulèrent: le duc de Bourgogne s'était rendu à Bruges,

dans les derniers jours d'avril 1384, pour y recevoir les serments des

échevins. Il se montrait gracieux et affable pour les bourgeois, et

venait de faire publier une déclaration où il remettait tous ses

griefs aux villes soumises à son autorité, quand on apprit tout à coup

que le sire d'Escornay était entré à Audenarde.

Une surprise avait enlevé aux Gantois ce qu'une surprise leur avait

livré. Le sire d'Escornay, instruit que François Ackerman avait quitté

Audenarde pour aller assister aux noces de l'un de ses neveux, avait

réuni quatre cents chevaliers et écuyers dans les bois d'Edelare.

Plusieurs de ses compagnons s'étaient déguisés et étaient arrivés aux

barrières d'Audenarde: leur premier soin avait été de briser les roues

de leurs chariots pour que l'on ne pût plus fermer les portes, et le

sire d'Escornay était accouru aussitôt avec les siens en criant:

_Ville gagnée!_ Les compagnons d'Ackerman n'avaient eu que le temps de

se retirer à Gand.

Lorsque des députés gantois vinrent se plaindre au duc de Bourgogne

de cette violation de la trêve, il se contenta de leur répondre que

le sire d'Escornay n'avait agi qu'en son propre nom et pour venger ses

querelles particulières. Cependant il n'en continua pas moins à mander

en Artois les nobles du duché de Bourgogne, et la guerre, que

renouvelaient à la fois les murmures des bourgeois de Gand et

l'intérêt politique du prince, se ralluma de toutes parts. Elle offrit

le même caractère que sous Louis de Male. Les capitaines qui

commandaient dans les villes les plus importantes multiplièrent leurs

excursions pour piller les villages et incendier les moissons; le plus

redouté de tous était le sire de Jumont, chevalier bourguignon

récemment créé grand bailli de Flandre, qui se tenait à Courtray.

«Quand il pouvoit, dit Froissart, attraper des Gantois, il n'en

prensist nulle rançon que il ne les mist à mort, ou fit crever les

yeux, ou couper les poings, ou les oreilles, ou les pieds, et puis les

laissoit aller en cel état pour exemplier les autres; et estoit si

renommé par toute Flandre de tenir justice sans point de pitié et de

corriger cruellement les Gantois, que on ne parloit d'autrui en

Flandre que de lui.» De non moins cruelles représailles attendaient

les hommes d'armes du sire de Jumont. Des bandes de laboureurs chassés

de leurs terres, que les Bourguignons appelaient les _pourcelets de la

Raspaille_, s'assemblèrent dans les bois de la Raspaille, entre Renaix

et Grammont, et de là ils allaient, pour se venger de leurs insultes,

les attaquer jusque dans les châteaux où ils trouvaient un asile. Une

désolation profonde s'était répandue dans toute la Flandre.

Cependant les Gantois espéraient des secours de l'Angleterre: ils

n'avaient pas interrompu leurs relations avec les communes du Brabant

et du Hainaut; mais ils s'appuyaient surtout sur la Zélande, qui leur

servait d'entrepôt dans leur commerce avec la hanse teutonique.

C'était de ce côté que, pour les affaiblir, il fallait d'abord les

isoler. Philippe le Hardi s'adressa au duc Albert de Bavière; des

ordres rigoureux étouffèrent le zèle des communes zélandaises; et par

une suite immédiate de ce premier succès, Philippe le Hardi ne recula

devant aucun sacrifice pour corrompre l'un des capitaines flamands,

Arnould Janssone, qui commandait dans le pays des Quatre-Métiers, d'où

les bourgeois de Gand tiraient de nombreux approvisionnements. Sa

trahison les en priva désormais et ils apprirent à redouter la famine.

D'autres complots menacèrent bientôt les Gantois jusque dans leurs

foyers. Une profonde agitation régnait au milieu d'eux depuis que

l'heureuse tentative du sire d'Escornay leur avait enlevé une

forteresse à laquelle semblaient attachées les destinées de la

Flandre; mille rumeurs accusaient d'honorables bourgeois de se

préparer à imiter l'exemple de Janssone, et déjà quelques-uns avaient

osé déclarer, disait-on, qu'il fallait se réconcilier avec le roi de

France. La commune n'en reste pas moins pleine d'enthousiasme pour la

défense de ses franchises. Le 18 juillet, l'étendard du roi

d'Angleterre est publiquement arboré: c'est à la fois une protestation

en faveur de l'alliance anglaise et une déclaration solennelle que

Gand repousse toute négociation où le duc de Bourgogne voudrait lui

imposer la suzeraineté de son neveu. Cependant les _Leliaerts_

accourent sur la place publique et cherchent à renverser la bannière

où Edouard III a placé les fleurs de lis à l'ombre des léopards; mais

leurs chefs sont presque aussitôt arrêtés et chargés de chaînes. Le

plus illustre est le sire d'Herzeele, que le souvenir des exploits du

héros de Nevele ne protége plus: on sait qu'en 1382 il a refusé de

suivre Philippe d'Artevelde, quand il quitta Audenarde pour se diriger

vers Roosebeke; on lui reproche aussi de s'être montré constamment

l'ennemi d'Ackerman; enfin on l'a entendu dans cette funeste lutte

appeler tous ses amis à s'armer contre la commune.

Cette journée avait consolidé les relations de la Flandre avec

l'Angleterre; on en apprit avec joie les résultats à Londres. Les

conseillers de Richard II voyaient depuis longtemps avec jalousie les

efforts du duc de Bourgogne pour rendre à la monarchie de Charles VI

l'une de ses plus belles provinces. Dès le mois de mai 1384, au moment

où de nouvelles négociations s'engageaient pour la conclusion d'une

paix définitive, ils avaient eu soin d'omettre le nom du comte de

Flandre dans les instructions données au duc de Lancastre et au comte

de Buckingham. La défaite des _Leliaerts_ à Gand ranima leurs

espérances, et le 18 novembre 1384, ils firent publier à Londres une

déclaration complètement hostile au duc de Bourgogne.

Le roi d'Angleterre y rappelait «que jusqu'à ce moment le pays de

Flandre, soumis à sa suzeraineté comme relevant de sa couronne et de

son royaume de France, si célèbre autrefois par le nombre de ses

villes et celui de ses habitants, se trouvait, depuis la mort de son

cher cousin Louis, comte de Flandre, dépourvu de tout gouvernement

régulier, puisque son héritier ne s'était pas présenté pour faire

acte d'hommage à son seigneur et légitime souverain;» puis, après

avoir retracé les guerres, les dévastations et les pillages qui

menaçaient chaque jour les communes flamandes, notamment les bourgeois

de la cité de Gand, pour lesquels il nourrissait une sincère

affection, il annonçait qu'il avait créé _rewaert_ de Flandre un

illustre chevalier anglais nommé Jean Bourchier, qui avait dans sa

jeunesse combattu en Bretagne sous les drapeaux de Jeanne de Montfort.

Ce fut vers le mois de janvier que Jean Bourchier arriva à Gand avec

mille archers et une troupe d'hommes d'armes qui ne semble pas avoir

été fort nombreuse. Sa présence assura de plus en plus l'autorité des

capitaines de la commune, parmi lesquels François Ackerman n'avait pas

cessé d'occuper le premier rang.

Cependant le duc de Bourgogne, déçu dans l'espoir de voir ses amis lui

ouvrir les portes de Gand, redoublait d'activité dans les préparatifs

de la guerre. Il faisait lui-même de fréquents voyages de Lille à

Bruxelles, de Bruxelles à Anvers, ordonnant qu'on élevât de toutes

parts des retranchements pour arrêter les excursions des Gantois, et

veillant surtout à ce qu'ils ne pussent renouveler leurs

approvisionnements. Jamais la puissance du duc de Bourgogne n'avait

été aussi grande. Le duc de Brabant venait de mourir, et l'héritière

de Jean III, veuve de Guillaume de Bavière et de Wenceslas de

Luxembourg, n'écoutait que les conseils de Philippe le Hardi. Elle se

montrait, dit Froissart, vivement affligée des troubles de Flandre et

des embarras «de son neveu et de sa nièce de Bourgogne, qui devoient

estre par droit ses héritiers et qui estoient des plus grands du

monde.» Chaque jour elle entendait répéter que les Gantois se

fortifiaient dans leur résistance par leur alliance avec les Anglais.

Elle avait même appris que le duc de Lancastre négociait le mariage de

l'une de ses filles avec le fils aîné d'Albert de Bavière, appelé à

recueillir plus tard l'héritage des comtés de Hainaut, de Hollande et

de Zélande: ces négociations étaient d'autant plus importantes que les

communes de Hainaut avaient toujours été favorables aux Flamands, qui

avaient également continué à entretenir d'étroites relations

commerciales avec toutes les villes des bords de la Meuse et du Rhin.

La duchesse de Brabant forma à la fois le projet de les rompre et

celui d'intervenir comme médiatrice dans les discordes des Gantois et

de leur prince: son premier soin fut de réunir à Cambray le duc de

Bourgogne et le duc Albert de Bavière, pour leur faire conclure le

mariage de Marguerite de Bourgogne avec l'héritier du Hainaut; mais

ses efforts rencontrèrent de nombreux obstacles. Le duc de Bavière

exigeait comme condition de ce mariage que l'on en arrêtât un second

entre l'une de ses filles et Jean de Nevers, fils aîné du duc de

Bourgogne, à qui son père songeait à faire épouser Catherine de

France, sœur du roi Charles VI. Enfin, le duc Philippe céda, et cette

double union entre les maisons de Bourgogne et de Bavière fut résolue:

une nouvelle combinaison politique lui offrait dans cette alliance

même le moyen de s'attacher, par des liens de plus en plus étroits, la

dynastie de Charles VI. Le 12 avril 1385 on célébra à Cambray le

mariage de Jean de Nevers avec Marguerite de Bavière, et celui de

Marguerite de Bourgogne avec Guillaume de Bavière. Le 18 juillet

suivant, une autre princesse de cette même maison de Bavière, si

intimement unie à celle de Bourgogne, épousait le jeune roi de France,

et apportait pour dot à Charles VI et à son peuple un demi-siècle de

désordres domestiques et de calamités publiques.

Dès ce moment le duc de Bourgogne fut le véritable chef de la maison

de France. Le parlement venait de déclarer solennellement «que

toujours la cour obéyrait aux commandemens du roy et de monseigneur de

Bourgogne.» Son ambition s'était accrue en même temps que sa

puissance. Ce n'était point assez qu'il domptât les communes

flamandes: ce triomphe ne lui suffisait plus; il n'attendait que le

terme des trêves de Lelinghen pour conduire sur les rivages de

l'Angleterre, où il avait été longtemps captif, une vaste expédition

dont sa volonté eût réglé le but et les résultats. La jeunesse de

Richard II, son orgueil, sa cruauté avaient rapidement affaibli la

redoutable monarchie d'Edouard III, et jamais moment plus favorable ne

s'était présenté aux Français pour effacer les désastres des règnes

précédents. Tandis qu'une armée confiée au duc de Bourbon s'avançait

vers l'Auvergne et le Limousin, une flotte nombreuse mettait à la

voile des côtes de France pour aller seconder le roi Robert II,

fondateur de la dynastie des Stuarts, dans ses efforts pour assurer

l'indépendance de l'Ecosse.

Au moment où Philippe le Hardi veut placer en Flandre le camp de la

France féodale prête à envahir l'Angleterre, les communes flamandes

osent encore rêver la défense de leurs libertés et le maintien de leur

alliance avec les Anglais. Ackerman fait fortifier avec soin tous les

villages des environs de Gand: il pousse même parfois ses excursions

jusque sous les murs d'Audenarde et de Courtray. Puis, lorsqu'on croit

ses amis réduits par la famine à recourir à la clémence du duc de

Bourgogne, des navires anglais abordent dans l'île de Cadzand et,

grâce à leur appui, les vaisseaux des marchands osterlings portent à

Gand des approvisionnements considérables. Peu de jours après, les

Gantois, conduits par Jacques de Schotelaere, essayaient de surprendre

Anvers, dont les bourgeois leur étaient favorables; mais Gui de la

Trémouille, qui y commandait une garnison bourguignonne, les repoussa

et leur fit quelques prisonniers, qu'à l'exemple de Jean de Jumont il

renvoya à Gand après leur avoir fait crever les yeux. Les Gantois se

préparaient à exercer les mêmes vengeances sur ceux de leurs ennemis

qui étaient tombés en leur pouvoir, quand Jean Bourchier leur

représenta qu'ils s'étaient loyalement remis à leur générosité pour

sauver leurs vies, et qu'il était plus juste de n'exercer de

représailles que sur ceux que la fortune de la guerre leur livrerait

désormais.

Simon Parys réussit mieux dans une autre expédition où il força

Guillaume de Bavière, gendre du duc Philippe, à évacuer le pays des

Quatre-Métiers. Mais les chevaliers bourguignons ne tardèrent point à

former le projet de le reconquérir. Ils avaient quitté en grand nombre

les villes qu'ils occupaient pour se réunir dans cette expédition,

lorsqu'ils se trouvèrent tout à coup en présence de deux mille

Gantois, commandés par François Ackerman. Bien que les chevaliers

bourguignons eussent mis pied à terre et saisi leurs glaives, les

Gantois les assaillaient si impétueusement qu'ils rompirent leurs

rangs, et les Français (c'est ainsi que Froissart désigne les

défenseurs de Philippe le Hardi) eurent à peine le temps de s'élancer

sur leurs chevaux pour se retirer à Ardenbourg: ils abandonnaient

parmi les morts les sires de Berlette, de Belle-Fourrière, de Grancey

et plusieurs autres chevaliers.

Les Gantois ne se laissent intimider ni par les nouvelles

fortifications que s'est empressé d'élever à Ardenbourg Jean de

Jumont, le plus redouté de leurs ennemis, ni par les renforts qu'y a

conduits le vicomte de Meaux. Ackerman, accompagné de Pierre Van den

Bossche et de Rasse Van de Voorde, sort de Gand avec sept mille hommes

et se présente devant les portes d'Ardenbourg aux premières lueurs de

l'aurore, à l'heure même où les veilleurs du guet viennent de se

retire; déjà il a donné l'ordre de descendre les échelles dans les

fossés, et l'un des siens a touché le sommet des remparts, quand deux

ou trois écuyers, «qui alloient tout jouant selon les murs,»

reconnurent le danger dont ils étaient menacés. A leurs cris, les

chevaliers bourguignons accoururent, «et au voir dire, ajoute

Froissart, si ils n'eussent là été, sans nulle faute Ardenbourg estoit

prise, et tous les chevaliers et écuyers en leurs lits.»

Cet échec n'abat point le courage des Gantois; on les retrouve presque

aussitôt après assiégeant le bourg de Biervliet, constant asile des

_Leliaerts_, où s'est retranché cette fois l'un des bâtards de Louis

de Male. Enfin, tandis que l'on célèbre à Amiens les noces du roi de

France, François Ackerman et Pierre Van den Bossche impatients de

réparer les malheurs de la tentative qu'ils ont dirigée contre

Ardenbourg, s'éloignent de Gand. Jean Bourchier les accompagne. Le

secret de leur expédition a été fidèlement gardé. Ils marchent pendant

toute la nuit, espérant surprendre Bruges à l'aube du jour; mais les

hommes d'armes bourguignons sont trop vigilants, et les Gantois,

trouvant toutes les portes bien gardées, se préparent à se retirer,

quand un messager accourt auprès d'eux, chargé par les bourgeois de

Damme de leur annoncer que leur capitaine, Roger de Ghistelles, est

absent ainsi que plusieurs de ses compagnons, et que rien n'est plus

aisé que de s'emparer de leur ville. Une heure après, Ackerman entre à

Damme au son des trompettes. Aucun désordre ne signale ce succès. Tous

les biens des marchands étrangers sont respectés, et plusieurs nobles

dames, qui habitaient l'hôtel du sire de Ghistelles, obtiennent des

bourgeois de Gand une protection généreuse dont eussent pu s'honorer

des chevaliers. «Ce n'est pas aux femmes que je fais la guerre,» a dit

Ackerman, et tous ses compagnons se sont montrés dociles à sa voix.

Par une de ces alternatives dont la fortune de la guerre multiplie les

exemples, la ville de Gand, naguère privée, par les compagnies

bourguignonnes et les maraudeurs _leliaerts_ de Janssone, de toutes

ses communications avec la Zélande et la mer, s'applaudissait à son

tour de voir les bourgeois de Bruges, devenus les alliés du duc,

perdre en quelques heures le monopole industriel que leur assuraient

leurs relations avec Damme et l'Ecluse. Jacques de Schotelaere s'était

hâté de rejoindre Ackerman avec d'importants renforts, et toutes les

forces de Philippe le Hardi n'eussent pas suffi pour réparer la

coupable négligence de Roger de Ghistelles.

Dès le 19 juillet, la prise de Damme fut connue à Amiens; elle troubla

les fêtes que l'on offrait à la jeune reine de France. Les oncles du

roi se réunirent; le duc de Bourgogne insistait pour qu'on tirât une

vengeance éclatante de la témérité des Gantois et pour qu'on complétât

par leur extermination la glorieuse expédition de Roosebeke;

l'influence qu'il exerçait était si grande qu'on interrompit les

joutes et les tournois pour proclamer le mandement royal qui

convoquait à douze jours de là le ban et l'arrière-ban du royaume,

déjà prêts dans la plupart des provinces à s'armer contre les Anglais.

Le 25 juillet, Charles VI quittait Amiens; le 1er août, il se trouvait

devant Damme, entouré de cent mille hommes.

Ackerman s'était séparé de Jean Bourchier et de Pierre Van den

Bossche, et, pour ménager ses approvisionnements, il n'avait gardé

avec lui que quinze cents combattants choisis parmi les plus braves:

mais il comptait sur sa nombreuse artillerie et sur l'adresse de

quelques archers anglais.

Les _Leliaerts_ s'enorgueillissaient de leur double défense

d'Audenarde et de celle d'Ypres; mais l'héroïque résistance des

Gantois à Damme devait effacer ces pompeux souvenirs. Dès le premier

jour, un vaillant chevalier du Vermandois, le sire de Clary, fut tué

par l'un des canons de la ville. Ses compagnons voulurent venger sa

mort. Les assauts se multiplièrent, mais à chaque tentative les

assaillants étaient repoussés avec de nouvelles pertes. Quel que fût

le petit nombre des défenseurs de Damme, Ackerman espérait qu'il

pourrait lutter assez longtemps contre l'armée de Charles VI pour

laisser aux Anglais, qu'il attendait, le temps d'arriver à son

secours.

Un parlement, convoqué à Westminster, avait voté un subside de dix

mille marcs pour couvrir les frais d'une grande expédition qui devait

assurer l'indépendance des communes flamandes; par malheur, les plus

intrépides chevaliers anglais se trouvaient retenus sur les frontières

d'Ecosse par l'invasion du sire de Vienne, et le plus influent des

ministres du roi, Michel de la Pole, qui s'était élevé d'une condition

obscure jusqu'au rang de comte de Suffolk et de chancelier

d'Angleterre, conserva les dix mille marcs destinés à la guerre de

Flandre; il permit même à des Génois, qui avaient été arrêtés par des

vaisseaux anglais, de continuer leur navigation vers les ports occupés

par le duc de Bourgogne, bien que depuis longtemps on leur reprochât

d'être les constants alliés des Français dans toutes leurs guerres

contre la Flandre. Enfin, pour mettre le comble à des mesures qu'une

secrète trahison semblait avoir dictées, il envoya à Berwick tous les

hommes d'armes déjà réunis sur le rivage.

A peu près vers la même époque, un complot se formait à l'Ecluse en

faveur des Gantois; un grand nombre de bourgeois y avaient conçu le

dessein de surprendre dans le port la flotte que le duc de Bourgogne

avait assemblée pour envahir l'Angleterre, et de rétablir les

communications des assiégés de Damme avec la mer. Ils espéraient que

ce succès hâterait l'arrivée des vaisseaux anglais dans le Zwyn: s'ils

ne paraissaient point ou s'ils paraissaient trop tard, le désespoir

leur suggérait un dernier effort pour que la Flandre restât libre et

fière jusqu'à sa dernière heure: ils avaient, dit-on, unanimement

résolu, dans cette prévision extrême, de rompre les digues qui la

protégeaient et de la livrer à l'Océan pour l'arracher à ses ennemis.

Tant d'audace et de courage rendait cette conspiration redoutable,

mais des espions de Philippe le Hardi la découvrirent: tous ceux qui y

avaient pris part furent mis à mort.

Peut-être ce complot des habitants de l'Ecluse s'étendait-il jusque

dans le camp de Charles VI. Le duc de Bourgogne, qui avait convoqué

sous ses bannières la commune de Bruges, conduite par Gilles de

Themseke, et les milices de plusieurs autres villes de Flandre, ne

s'était assuré de leur obéissance qu'en les plaçant au milieu du camp,

sous les ordres du sire de Saimpy, dont l'heureuse témérité avait

ouvert la Flandre à l'expédition de Roosebeke.

Ackerman vit bientôt s'évanouir avec ses espérances toutes les

ressources de sa défense; il avait vainement placé sa confiance dans

la position presque inaccessible de la ville de Damme, entourée de

canaux, de fossés et de marais; les chaleurs d'un été brûlant avaient

desséché tous les étangs et tous les ruisseaux. Les assiégés étaient

accablés de fatigues et de privations; et au moment même où leurs

puits tarissaient, les Français avaient brisé le conduit souterrain

qui portait dans leurs remparts les eaux des viviers de Male; les

munitions de leur artillerie étaient également épuisées. Le 22 août,

Ackerman convoqua ses compagnons d'armes. Il s'était opposé pendant

vingt jours, avec quinze cents hommes, à l'invasion de cent mille

Français, et n'ignorait point que sa résistance, en rendant impossible

l'exécution immédiate de tout projet contre l'Angleterre, avait suffi

pour sauver d'un péril imminent la monarchie de Richard III qui

l'abandonnait. Il ne lui restait plus qu'à tenter un dernier effort

pour assurer le salut des siens. Toutes les mesures propres à protéger

leur retraite furent secrètement adoptées, et lorsque la nuit fut

arrivée, François Ackerman et Jacques de Schotelaere, réunissant leurs

amis, sortirent en silence de la ville en se dirigeant vers Moerkerke;

ils se trouvaient au milieu des Français sans que ceux-ci eussent eu

l'éveil de cette tentative et pussent chercher à les arrêter.

Ackerman, ramenant à Gand sa petite armée, y fut reçu par de longues

acclamations.

Les députés des bourgeois de Damme s'étaient présentés, humbles et

suppliants, au château de Male qu'occupait Charles VI pour se mettre à

sa merci; avant qu'ils eussent obtenu une réponse, les Français

avaient escaladé la ville et y avaient mis le feu; à peine les nobles

dames, dont les Gantois avaient honoré l'infortune, furent-elles

respectées des sergents recrutés dans leurs propres domaines.

L'incendie éclaira de féroces scènes de massacre. Les Bretons savaient

bien qu'on avait décidé la destruction de la Flandre: ce qu'ils

faisaient, les princes l'approuvaient. Quelques Gantois avaient été

faits prisonniers: on les conduisit à Bruges où la plupart furent

décapités devant le Steen.

Si le duc de Bourgogne se voyait réduit à renoncer à ses projets

contre l'Angleterre, il était bien résolu à continuer sa guerre

d'extermination contre la Flandre. On avait raconté à Charles VI, dit

un historien du quinzième siècle, «que sur les marches de Zélande

avoit un pays assez fort, où il y avoit beaux pâturages, et largement

vivres et gens.» C'était le pays des Quatre-Métiers, fertile contrée

que les ravages de la guerre avaient jusqu'alors à peu près épargnée.

Charles VI ordonna qu'on l'envahît sans délai (26 août 1385). Les

habitants se défendirent vaillamment, mais rien n'était prêt pour une

résistance dont ils n'avaient point prévu la nécessité. On les

poursuivit avec une atroce persévérance. Les châteaux, les villages,

les hameaux, les chaumières, tout fut détruit; les moissons furent

incendiées, et comme les femmes et les enfants se réfugiaient dans les

bois, on résolut aussi de les brûler, afin qu'il n'y eût personne qui

échappât à la sentence du glaive. Chaque jour multipliait le nombre

des victimes; mais leur mort même était une dernière protestation

contre l'autorité des vainqueurs.

Ni la grande bataille de Roosebeke, ni la reddition de Damme n'avaient

pu amener la soumission de la Flandre. Charles VI, qui avait cru qu'à

son approche tout le peuple se jetterait à ses pieds, empressé à lui

livrer ses foyers et ses franchises tutélaires, s'ennuyait déjà d'être

séparé si longtemps de la jeune reine de France, qui tenait sa cour à

Creil en attendant son retour: son frère Louis, comte de Valois, plus

connu depuis sous le nom de duc d'Orléans, était également impatient

de quitter la Flandre. Une ambassade, composée d'un évêque et de

plusieurs chevaliers, était arrivée au camp français, afin de

l'engager à se rendre en Hongrie pour y épouser la reine Marie et

partager son trône; le moindre retard, disaient-ils (les événements

justifièrent leurs craintes), pouvait être fatal à ses prétentions et

faire triompher celles du marquis de Brandebourg.

Charles VI avait adressé aux bourgeois de Gand des lettres pressantes

pour les engager à la paix, mais il n'avait point reçu de réponse, et

depuis le retour d'Ackerman rien n'était venu fortifier le parti des

_Leliarts_, quand le roi de France, tentant un nouvel effort, s'avança

avec ses hommes d'armes sur la route d'Assenede à Gand. Cependant ses

chevaucheurs ne tardèrent point à lui annoncer un nouveau combat.

Seize Gantois s'étaient fortifiés dans la tour d'une église; leur

courage défiait toute une armée: il fallut pour les vaincre amener les

machines de guerre et démolir les murailles. Tant d'héroïsme frappa

Charles VI; il s'arrêta subjugué par ce sentiment d'admiration auquel

nos passions les plus vives ne peuvent se dérober, et resta pendant

douze jours enfermé dans son camp. Ce village portait le nom

d'Artevelde: là s'était également arrêté Louis de Male après la

bataille de Nevele, lorsqu'une sanglante défaite avait détruit les

forces des Gantois. Les souvenirs d'un nom immortel semblaient planer

sur ces lieux, comme si le berceau des plus illustres défenseurs de la

nationalité flamande devait en être le seuil infranchissable.

Ce fut sans doute dans ce village d'Artevelde, patrie du génie et

asile du courage, qu'on amena au camp de Charles VI quelques captifs

choisis parmi les plus riches habitants du pays de Waes. Les hommes

d'armes, qui semaient de toutes parts l'incendie et le carnage, ne les

avaient épargnés que parce qu'ils en espéraient une rançon

considérable; mais les princes français, loin de les excepter de

l'arrêt porté contre toute la population, voulurent qu'on les mît

immédiatement à mort, afin que ces supplices apprissent de plus en

plus à la Flandre à éviter désormais toute rébellion. Le glaive du

bourreau se leva et retomba tour à tour inondé de sang, jusqu'à ce

qu'il ne restât plus que vingt-quatre prisonniers, tous d'une même

famille et non moins distingués que les autres par leur influence et

leur autorité. A leur aspect, plusieurs chevaliers français, émus de

pitié, intercédèrent pour qu'on leur fît grâce et obtinrent qu'on les

conduisît près du roi. Là on les interrogea sur les motifs de leur

résistance, qui aux yeux des conseillers de Charles VI n'était qu'une

odieuse insurrection; on leur laissa entrevoir à quel prix ils

pourraient, en acceptant le joug étranger, mériter la merci royale;

mais l'un d'eux, qui semblait, par sa taille élevée et par son âge,

supérieur à tous ses compagnons, se hâta de répondre: «S'il est au

pouvoir du roi de vaincre des hommes courageux, il ne pourra au moins

jamais les faire changer de sentiments.» Sa voix était restée libre au

milieu des fers, et comme on lui représentait qu'il fallait respecter

les arrêts de la victoire, et que la Flandre, asservie et mutilée,

avait vu disperser toutes les milices réunies pour sa défense, il

répliqua fièrement: «Lors même que le roi ferait mettre à mort tous

les Flamands, leurs ossements desséchés se lèveraient encore pour le

combattre.» Charles VI, irrité, ordonna aussitôt de chercher un

bourreau: beaucoup d'hommes sages, admirant une si noble fermeté au

milieu des supplices, rapportèrent depuis, ajoute le moine de

Saint-Denis, qu'aucune des victimes n'avait baissé les yeux ni laissé

échapper une plainte, en voyant frapper un père, un frère ou un

parent, et que, bravant la mort jusqu'au dernier moment, ils s'étaient

offerts au glaive le front serein et le sourire à la bouche, en hommes

libres, _libere, læteque_. C'est ainsi que, huit siècles plus tôt,

leurs aïeux les Flamings et les Danes saluaient dans leurs chants les

gloires du courage et les joies du trépas.

Ces souvenirs d'une grandeur passée, ce témoignage vivant d'une

énergie qui ne s'était du moins pas affaiblie, l'indifférence du roi

incapable de comprendre l'importance de cette guerre, l'abattement

même de ses conseillers qui avaient appris que les vivres abondaient à

Gand, tout contribuait à marquer le terme d'une expédition que rien de

mémorable n'avait signalé; le 10 septembre, Charles VI quitta

Artevelde pour retourner en France avec son armée.

En Ecosse comme en Flandre, les tentatives des Français étaient

restées stériles, et peu de jours après la retraite du roi, Jean de

Vienne et ses compagnons, repoussés par les Anglais, abordèrent au

havre de l'Ecluse, qui devait être pour les barons de Charles VI ce

que le rivage de Saint-Valery-sur-Somme fut pour les Normands de

Guillaume prêts à combattre à Hastings. Les historiens de ce temps le

nomment le meilleur et le plus célèbre de tous les ports que possède

le royaume de France. Charles VI, avant de rentrer dans ses Etats,

avait donné l'ordre qu'on y construisît une vaste citadelle qui

non-seulement protégeât les armements contre l'Angleterre, mais dont

l'on pût aussi «mestryer tout le pays de Flandres,» et aussitôt après

de nombreux ouvriers avaient commencé à bâtir un château. Les uns

prétendaient qu'il effacerait ceux de Calais, de Cherbourg et de

Harfleur; selon les autres, il devait être assez élevé pour que la vue

embrassât les flots à une distance de vingt lieues, et si bien garni

d'arbalétriers et d'hommes d'armes qu'aucun navire ne sortirait du

Zwyn et n'y pourrait pénétrer «que ce ne fust par leur congé.»

Philippe le Hardi n'était toutefois point éloigné de désirer la fin

des discordes de la Flandre, depuis si longtemps entretenues par les

chances incertaines de la guerre. De là dépendaient l'exécution de ses

projets d'outre-mer et la prépondérance de son autorité à Paris. La

situation des esprits était cette fois d'accord avec sa politique.

Rejetant loin de lui la terreur comme une arme impuissante, il n'avait

qu'à seconder ce mouvement de paix et de réconciliation qui se faisait

sentir après sept années d'une guerre cruelle. Le commerce touchait à

sa ruine. Sur toutes les mers, depuis les froids rivages de la Norwége

jusqu'aux côtes de l'Afrique et de l'Arabie, dans les pays des

Sarrasins comme dans les dix-sept royaumes chrétiens qui avaient leurs

comptoirs à Bruges, les relations fondées par l'industrie flamande

languissaient et semblaient prêtes à s'anéantir. Déjà elles s'étaient

éteintes en Hainaut, en Brabant, en Zélande et dans les contrées

voisines qui ne vivaient que de leurs rapports avec la France. Charles

VI était à peine rentré à Paris quand les députés des villes d'Ypres

et de Bruges vinrent le supplier de vouloir bien interposer une

médiation désormais toute pacifique, afin de calmer les différends du

duc de Bourgogne et de ses sujets. Philippe le Hardi favorisait sans

doute leurs démarches, mais il n'était point aussi aisé de faire

oublier aux Gantois leurs malheurs et tout ce qu'une triste expérience

leur faisait redouter pour l'avenir. Un noble bourgeois de Gand, nommé

messire Jean de Heyle, accepta avec un dévouement désintéressé une

tâche d'autant plus difficile que ses concitoyens auraient pu y

retrouver l'apparence d'un acte de trahison, et qu'il n'était lui-même

pas certain de la reconnaissance du duc de Bourgogne dans une

négociation qui touchait à la fois à la liberté et à la prospérité de

la Flandre. Il jouissait à Gand d'une grande considération, et

n'ignorait point que, des échevins et des capitaines, Pierre Van den

Bossche était à peu près le seul que l'aveugle confiance de Richard II

dans des ministres avides et perfides n'eût point éloigné de

l'alliance anglaise. Ackerman lui-même, qui avait par son courage

sauvé d'une invasion le royaume d'Angleterre, avait pu se convaincre

qu'il ne fallait point espérer le secours des Anglais divisés et

affaiblis. Deux autres bourgeois, Sohier Everwin et Jacques

d'Ardenbourg, appartenant l'un à la corporation des bateliers, l'autre

à celle des bouchers, c'est-à-dire aux métiers qui s'étaient toujours

montrés les moins favorables à la guerre, s'assurèrent l'appui d'un

grand nombre de leurs amis; mais il n'était personne qui ne vît dans

la confirmation des anciennes franchises de la ville la première

condition de la paix. Les choses en étaient arrivées à ce point,

lorsque Jean de Heyle prétexta un pèlerinage à Saint-Quentin pour

obtenir un sauf-conduit, et son premier soin fut de se rendre à Paris

pour exposer les vœux de la plupart de ses concitoyens au duc de

Bourgogne; Philippe le Hardi se montra fort disposé à les écouter. Gui

de la Trémouille, Jean de Vienne, Olivier de Clisson, le sire de Coucy

et les autres conseillers du roi jugeaient aussi qu'il valait mieux

traiter avec les Gantois que de poursuivre une longue guerre qui

épuisait les ressources de la France. Jean de Heyle était d'ailleurs

un homme prudent et sage, qui savait s'exprimer «en beau langage.» Le

duc Philippe approuva toutes ses paroles et le congédia en lui disant:

«Retournez vers ceux qui vous envoient; je ferai tout ce que vous

ordonnerez.» Dès que Jean de Heyle fut rentré en Flandre, il se rendit

immédiatement au château de Gavre où se trouvait Ackerman, et «se

découvrit de toutes ses besognes secrètement à lui.» «Ackerman pensa

un petit,» dit Froissart, soit que quelques doutes s'offrissent à son

esprit sur la foi que l'on pouvait ajouter aux promesses d'un prince

qui avait, malgré une trêve solennelle, fait surprendre Audenarde,

soit qu'il se demandât quel serait, après cette réconciliation, le

sort des anciens capitaines de Gand. Dominé toutefois par une

considération plus puissante, par celle des besoins et des malheurs de

son pays, il répliqua presque aussitôt: «Là, où monseigneur de

Bourgogne voudra tout pardonner et la bonne ville de Gand tenir en ses

franchises, je ne serai jà rebelle, mais diligent grandement de venir

à paix.»

Peu de jours après, Sohier Everwin, Jacques d'Ardenbourg et tous leurs

amis se réunissaient au marché du Vendredi, rangés sous la bannière de

Flandre et répétant le même cri: «_Flandre au lion! Le seigneur au

pays! Paix à la ville de Gand, tenue en ses franchises!_» De toutes

parts, les bourgeois accouraient à cette assemblée; Pierre Van den

Bossche venait d'y paraître et cherchait à faire rejeter tout projet

de négociation, lorsque Jean de Heyle prit la parole; il annonça qu'il

portait des lettres du duc de Bourgogne, «moult douces et moult

aimables,» et d'autres lettres de Charles VI qui reproduisaient les

mêmes sentiments de conciliation.

A peine Jean de Heyle avait-il répété ces assurances du zèle du roi et

du duc de Bourgogne pour la pacification de la Flandre, que le plus

grand nombre de bourgeois, en signe d'adhésion aux propositions qui y

étaient contenues, passa du côté de Sohier Everwin et de Jacques

d'Ardenbourg. Ackerman, appelé du château de Gavre, avait déclaré

lui-même «que d'avoir paix par celle manière à son naturel seigneur,

il n'estoit point bon, ni loyal qui le déconseilloit.» Pierre Van den

Bossche, moins confiant dans l'avenir, s'était retiré seul près de

Jean Bourchier qui n'avait point quitté les murs de Gand.

On avait conclu une trêve jusqu'au 1er janvier. Des conférences

devaient s'ouvrir à Tournay. Le duc de Bourgogne avait écrit le 7

novembre aux échevins de Gand qu'il y assisterait lui-même, et la

ville de Gand y fut représentée par cent cinquante députés qui s'y

rendirent en grande pompe et avec une suite nombreuse, afin de se

montrer dignes de la puissance de la cité dont ils étaient les

mandataires. Lorsque le 5 décembre le duc de Bourgogne arriva de Lille

avec la duchesse et la comtesse de Nevers, les députés de Gand

allèrent au devant de lui, et se découvrirent en le saluant, mais ils

ne descendirent pas de leurs chevaux. Rasse Van de Voorde, Sohier

Everwin, Daniel et Jacques de Vaernewyck se trouvaient parmi ces

députés. François Ackerman les accompagnait. Bien qu'ils désirassent

tous la paix, ils exigeaient unanimement qu'elle ne blessât ni

l'honneur, ni les libertés de leur pays, et leur fierté eût fait

abandonner mille fois les négociations, sans l'active médiation de

messire Jean de Heyle.

Le premier soin des députés gantois avait été de remettre aux

conseillers du duc «copie de leurs requêtes.» Après avoir déclaré que

les bonnes gens de Gand désiraient sincèrement la conclusion d'une

paix «en laquelle Dieu fust honoré, et le commun païs de Flandres

sauvé en âme et en corps,» ils rappelaient que le roi et le duc de

Bourgogne leur avaient garanti la conservation de leurs priviléges et

de leurs franchises, et qu'à ces conditions ils étaient prêts à leur

obéir «comme bonnes et franches gens à leurs francs droituriers

seigneur et dame.» Toutes les libertés sont sœurs: la première

réserve des Gantois était pour la liberté de leur culte et de leur foi

religieuse. Ils protestaient qu'ils voulaient rester dans l'obédience

du pape Urbain, dans laquelle leur ancien comte, Louis de Male, avait

lui-même persévéré jusqu'à sa mort. Par une seconde requête, les

députés gantois, rappelant de nouveau que le duc avait déclaré qu'il

ne voulait priver personne de ses franchises et de ses priviléges,

demandaient que les conditions de la paix s'appliquassent

non-seulement à leurs concitoyens, mais à toutes les villes où ils

avaient trouvé des alliés, c'est-à-dire aux habitants de Courtray,

d'Audenarde, de Deynze, de Grammont, de Ninove, aussi bien qu'à ceux

de Termonde, de Rupelmonde, d'Alost, de Hulst, d'Axel et de Biervliet.

Après la question des priviléges et des franchises, qui touche à la

liberté de la Flandre, ces requêtes abordent immédiatement celle de

l'industrie et du commerce, qui représente sa prospérité. Comme en

1305, comme en 1340, «leur entente est que chacun marchand, de quelque

estat ou condition qu'il soit, pourra franchement arriver en Flandres,

achetant, vendant et bien païant, si comme à bons marchands

appartient, sans estre empeschié ou arresté.»

Les articles suivants se rapportaient à la délivrance des prisonniers

et au rappel des bannis, «qui devoient être mis francs ainsi qu'ils

furent devant ces guerres, et aussi francs comme si oncques ils

n'eussent été bannis.» C'est à peu près dans les mêmes termes que les

bourgeois de Gand déclaraient vouloir rester «non moins francs que

gens non bourgeois, mais plus francs pour ce qu'ils sont privilégiez.»

Les Gantois réclamaient aussi des monnaies de bon aloi, le choix

d'officiers «nez du païs,» la punition de quiconque voudrait venger

d'anciennes injures et la ratification de la paix par le duc Albert

de Bavière, et les bonnes villes de Hainaut, de Zélande, de Hollande

et de Brabant.

Toutes ces requêtes furent agréées, et le duc de Bourgogne en y

accédant se contenta des protestations les plus respectueuses de

dévouement et de fidélité. A défaut du fond, il conservait la forme;

enfin, comme selon les anciens usages tout traité était rédigé dans la

langue de ceux qui l'avaient dicté ou imposé, il fut convenu que pour

éviter les difficultés qui auraient pu s'élever à cet égard, on

écrirait en français la copie destinée au duc de Bourgogne, en flamand

celle qui devait être remise aux Gantois. Il était toutefois une

condition à laquelle Philippe tenait rigoureusement: il ne comprenait

pas qu'un prince oubliât les méfaits de ses sujets sans que ceux-ci

lui en eussent humblement demandé merci, et exigeait impérieusement

que cette cérémonie s'accomplît; mais les députés gantois refusaient

de s'y soumettre et déclaraient que jamais leurs concitoyens ne leur

avaient donné un semblable mandat. Tout allait être rompu, lorsque la

duchesse de Brabant et la comtesse de Nevers se jetèrent aux pieds du

duc en s'écriant que c'était au nom des Gantois qu'elles imploraient

sa générosité. La fille de Louis de Male, la duchesse Marguerite,

quittant elle-même le trône qu'elle occupait, s'agenouilla à leur

exemple; et Philippe le Hardi se déclara satisfait, tandis que les

députés de Gand assistaient debout et muets à cette scène.

Lorsqu'un message de Jean Bourchier avait apporté à Londres la

nouvelle du mouvement dirigé par Jean de Heyle, immédiatement suivi

des conférences de Tournay, l'opinion publique s'était vivement émue

de ces événements qui allaient séparer de l'Angleterre ses plus

anciens et ses plus utiles alliés. Les conseillers de Richard II

s'alarment eux-mêmes: cherchant à réparer les malheurs de leur

imprudente négligence, ils envoient, le 8 décembre 1385, dans les

ports de Douvres et de Sandwich, l'ordre de préparer des navires pour

Hugues Spencer et Guillaume de Drayton, chargés par le roi de conduire

en toute hâte un corps d'hommes d'armes et d'archers dans sa bonne

ville de Gand: _ad proficiscendum versus villam nostram de Gandavo

cum omni festinatione qua fieri poterit_.

Il est trop tard; avant que ces ordres soient exécutés, d'autres

nouvelles reçues de Gand annoncent la conclusion de la paix, et dès le

20 décembre, Hugues Spencer et Guillaume de Drayton, au lieu de se

rendre en Flandre, se dirigent vers les frontières de l'Ecosse. Il ne

restait aux Anglais qu'à accuser les Gantois, dont ils avaient les

premiers méconnu le dévouement, d'avoir trahi leurs serments et leurs

devoirs, et Walsingham se contente de dire que les Flamands se

montrèrent inconstants et légers, selon la coutume de leur nation, en

prouvant qu'il leur était impossible de demeurer longtemps fidèles à

leurs engagements vis-à-vis de leurs seigneurs ou vis-à-vis de leurs

amis.

Le traité conclu à Tournay, le 18 décembre 1385, a été porté à Gand

par Claude de Toulongeon. Pierre Van den Bossche tente inutilement un

dernier effort pour le faire rejeter, et le 21 décembre, dix jours

avant l'expiration des trêves, il est publié dans toute la Flandre. La

première clause maintient les priviléges de Courtray, d'Audenarde, de

Grammont, de Ninove, de Termonde, et des autres villes alliées aux

Gantois. La seconde rétablit la libre circulation du commerce. Par les

articles suivants du traité, le duc promet de rendre la liberté aux

Gantois prisonniers, de révoquer toutes les sentences prononcées

contre eux, de restituer leurs biens qui avaient été confisqués, et de

veiller à ce qu'ils ne soient jamais inquiétés à cause des anciennes

discordes, même en pays étranger, «les protégeant et réconfortant de

tout son pouvoir, comme bons seigneurs doivent faire à leurs bons

sujets.» Il défend à tous, «sur quant que ils se peuvent méfaire

envers luy, que pour occasion des débats et dissensions dessusdits,

ils ne méfassent ou fassent méfaire par voie directe ou oblique, de

fait ni de parole auxdits de Gand, et ne leur disent aucuns opprobres,

reproches, ni injures.» A ces conditions, les bourgeois de Gand

renoncent «à toutes alliances, serments, obligations et hommages que

eux ou aucun d'eux avoient faits au roi d'Angleterre,» et jurent

d'obéir désormais au roi de France, au duc et à la duchesse de

Bourgogne, «comme leurs droituriers seigneur et dame, et de garder

leurs honneurs, héritages et droits, sauf leurs priviléges et

franchises.»

Dans l'acte de «rémission,» le duc et la duchesse de Bourgogne

s'exprimaient à peu près dans les mêmes termes: «Nous restituons et

confirmons, y disaient-ils, à nos bonnes gens de Gand leurs

priviléges, franchises, libertez, coustumes, usages et droits

généralement et particulièrement; si mandons à tous nos justiciers et

officiers de nostredit païs de Flandres que lesdits eschevins,

doyens, conseils, habitants et communauté de nostredite ville de Gand

facent et souffrent joïr et user paisiblement de nostre présente

grace, sans les contraindre, molester ou empescher.» Enfin une

déclaration spéciale garantissait aux Gantois la liberté religieuse

qu'avaient réclamée leurs députés. «Quant à la supplication que vous

avez faite sur le fait de l'Eglise, avait dit le duc de Bourgogne,

nous vous ferons informer, toutes fois qu'il vous plaira, de la vérité

de la matière, et n'est pas nostre intention de vous faire tenir

aucune chose contre vos consciences, ne le salut de vos âmes.»

Dès que les députés de Gand eurent juré d'observer ce traité, ils

allèrent saluer la duchesse de Brabant qui s'était toujours montrée

bonne et douce pour eux, et ils écrivirent également au roi de France

pour le remercier de la part qu'il avait prise au rétablissement de la

paix.

Histoire de Flandre (T. 3/4) · 第 1 / 25 段