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typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée
et n'a pas été harmonisée.
HISTOIRE DE FLANDRE.
Bruxelles.--Imprimerie ALFRED VROMANT.
HISTOIRE
DE
FLANDRE
PAR
M. KERVYN DE LETTENHOVE
TOME TROISIÈME
1383-1453.
BRUGES
BEYAERT-DEFOORT, ÉDITEUR
1874
HISTOIRE DE FLANDRE
LIVRE QUATORZIÈME.
1383-1404.
Marguerite de Male et Philippe le Hardi.
Nouvelle invasion de Charles VI.
Pacification de la Flandre.--Croisade de Nicopoli.
La Flandre a soutenu deux siècles de combats avant de succomber à la
bataille de Roosebeke qui arrête le développement des libertés
communales; mais ses institutions sont devenues pour tous ceux qui en
apprécièrent les bienfaits et qui les défendirent de leur sang l'objet
d'un respect si profond, qu'à peine ébranlées par ces désastres elles
se consolideront bientôt, même malgré les vainqueurs: et certes ce
n'est point l'un des événements les moins dignes de l'intérêt de notre
histoire, que le hasard étrange qui porte l'héritage du pays le plus
libre de l'Europe entre les mains d'un prince appelé depuis longtemps
par son habileté à être en France le tuteur et le conseiller de la
royauté absolue: de là de longues luttes et une alternative de paix et
de guerre où nous verrons tour à tour les grands ducs de Bourgogne,
comme les appelle Brantôme, opprimer les communes ou les flatter quand
ils seront trop faibles pour les combattre.
Le duc Philippe, qui venait de réunir à ses Etats de Bourgogne les
comtés de Flandre, d'Artois, de Nevers et de Rethel, avait été
surnommé _le Hardi_, parce qu'il avait résisté deux fois au Prince
noir, un jour à la bataille de Poitiers où il combattit vaillamment,
un autre jour à Londres, pendant sa captivité, à propos d'une partie
d'échecs. Mais l'intrépidité que l'on vantait chez lui n'était ni
impétueuse ni aveugle comme celle de son arrière-petit-fils qui porta
le même surnom. «Il estoit, dit Froissart, sage, froid et imaginatif
et sur ses besognes véoit au long.» et Christine de Pisan ajoute:
«Prince estoit de souverain sens et bon conseil: doulx estoit et
amiable à grans, moyens et petis; les bons amoit de tous estas; large
comme un Alexandre, noble et pontifical, en court et estat
magnificent; ses gens amoit moult chièrement, privé estoit à eulx, et
moult leur donnoit de bien.»
Lorsque Christine de Pisan loue la générosité du duc de Bourgogne, il
semble que cet éloge ne soit point complètement désintéressé chez
elle; et néanmoins il reproduit les traits de son caractère qui
frappèrent le plus vivement ses contemporains. Provoquant par son
propre luxe le luxe des bourgeois, multipliant les joutes et les
fêtes, protégeant les relations des marchands étrangers établis en
Flandre plutôt que l'industrie de ses habitants, Philippe le Hardi
opposa sans cesse à l'énergie du sentiment national chez les communes
un système de corruption lente et astucieuse que devaient poursuivre
ses successeurs. Le jour même des obsèques de Louis de Male, tandis
que les cierges funéraires éclairaient encore les églises de Lille
tendues de deuil, il conviait ses conseillers, ses chevaliers et ses
amis à un banquet où il s'était plu à étaler toute sa pompe et toute
sa magnificence: c'était le programme de la domination qu'il
inaugurait.
Trois mois s'écoulèrent: le duc de Bourgogne s'était rendu à Bruges,
dans les derniers jours d'avril 1384, pour y recevoir les serments des
échevins. Il se montrait gracieux et affable pour les bourgeois, et
venait de faire publier une déclaration où il remettait tous ses
griefs aux villes soumises à son autorité, quand on apprit tout à coup
que le sire d'Escornay était entré à Audenarde.
Une surprise avait enlevé aux Gantois ce qu'une surprise leur avait
livré. Le sire d'Escornay, instruit que François Ackerman avait quitté
Audenarde pour aller assister aux noces de l'un de ses neveux, avait
réuni quatre cents chevaliers et écuyers dans les bois d'Edelare.
Plusieurs de ses compagnons s'étaient déguisés et étaient arrivés aux
barrières d'Audenarde: leur premier soin avait été de briser les roues
de leurs chariots pour que l'on ne pût plus fermer les portes, et le
sire d'Escornay était accouru aussitôt avec les siens en criant:
_Ville gagnée!_ Les compagnons d'Ackerman n'avaient eu que le temps de
se retirer à Gand.
Lorsque des députés gantois vinrent se plaindre au duc de Bourgogne
de cette violation de la trêve, il se contenta de leur répondre que
le sire d'Escornay n'avait agi qu'en son propre nom et pour venger ses
querelles particulières. Cependant il n'en continua pas moins à mander
en Artois les nobles du duché de Bourgogne, et la guerre, que
renouvelaient à la fois les murmures des bourgeois de Gand et
l'intérêt politique du prince, se ralluma de toutes parts. Elle offrit
le même caractère que sous Louis de Male. Les capitaines qui
commandaient dans les villes les plus importantes multiplièrent leurs
excursions pour piller les villages et incendier les moissons; le plus
redouté de tous était le sire de Jumont, chevalier bourguignon
récemment créé grand bailli de Flandre, qui se tenait à Courtray.
«Quand il pouvoit, dit Froissart, attraper des Gantois, il n'en
prensist nulle rançon que il ne les mist à mort, ou fit crever les
yeux, ou couper les poings, ou les oreilles, ou les pieds, et puis les
laissoit aller en cel état pour exemplier les autres; et estoit si
renommé par toute Flandre de tenir justice sans point de pitié et de
corriger cruellement les Gantois, que on ne parloit d'autrui en
Flandre que de lui.» De non moins cruelles représailles attendaient
les hommes d'armes du sire de Jumont. Des bandes de laboureurs chassés
de leurs terres, que les Bourguignons appelaient les _pourcelets de la
Raspaille_, s'assemblèrent dans les bois de la Raspaille, entre Renaix
et Grammont, et de là ils allaient, pour se venger de leurs insultes,
les attaquer jusque dans les châteaux où ils trouvaient un asile. Une
désolation profonde s'était répandue dans toute la Flandre.
Cependant les Gantois espéraient des secours de l'Angleterre: ils
n'avaient pas interrompu leurs relations avec les communes du Brabant
et du Hainaut; mais ils s'appuyaient surtout sur la Zélande, qui leur
servait d'entrepôt dans leur commerce avec la hanse teutonique.
C'était de ce côté que, pour les affaiblir, il fallait d'abord les
isoler. Philippe le Hardi s'adressa au duc Albert de Bavière; des
ordres rigoureux étouffèrent le zèle des communes zélandaises; et par
une suite immédiate de ce premier succès, Philippe le Hardi ne recula
devant aucun sacrifice pour corrompre l'un des capitaines flamands,
Arnould Janssone, qui commandait dans le pays des Quatre-Métiers, d'où
les bourgeois de Gand tiraient de nombreux approvisionnements. Sa
trahison les en priva désormais et ils apprirent à redouter la famine.
D'autres complots menacèrent bientôt les Gantois jusque dans leurs
foyers. Une profonde agitation régnait au milieu d'eux depuis que
l'heureuse tentative du sire d'Escornay leur avait enlevé une
forteresse à laquelle semblaient attachées les destinées de la
Flandre; mille rumeurs accusaient d'honorables bourgeois de se
préparer à imiter l'exemple de Janssone, et déjà quelques-uns avaient
osé déclarer, disait-on, qu'il fallait se réconcilier avec le roi de
France. La commune n'en reste pas moins pleine d'enthousiasme pour la
défense de ses franchises. Le 18 juillet, l'étendard du roi
d'Angleterre est publiquement arboré: c'est à la fois une protestation
en faveur de l'alliance anglaise et une déclaration solennelle que
Gand repousse toute négociation où le duc de Bourgogne voudrait lui
imposer la suzeraineté de son neveu. Cependant les _Leliaerts_
accourent sur la place publique et cherchent à renverser la bannière
où Edouard III a placé les fleurs de lis à l'ombre des léopards; mais
leurs chefs sont presque aussitôt arrêtés et chargés de chaînes. Le
plus illustre est le sire d'Herzeele, que le souvenir des exploits du
héros de Nevele ne protége plus: on sait qu'en 1382 il a refusé de
suivre Philippe d'Artevelde, quand il quitta Audenarde pour se diriger
vers Roosebeke; on lui reproche aussi de s'être montré constamment
l'ennemi d'Ackerman; enfin on l'a entendu dans cette funeste lutte
appeler tous ses amis à s'armer contre la commune.
Cette journée avait consolidé les relations de la Flandre avec
l'Angleterre; on en apprit avec joie les résultats à Londres. Les
conseillers de Richard II voyaient depuis longtemps avec jalousie les
efforts du duc de Bourgogne pour rendre à la monarchie de Charles VI
l'une de ses plus belles provinces. Dès le mois de mai 1384, au moment
où de nouvelles négociations s'engageaient pour la conclusion d'une
paix définitive, ils avaient eu soin d'omettre le nom du comte de
Flandre dans les instructions données au duc de Lancastre et au comte
de Buckingham. La défaite des _Leliaerts_ à Gand ranima leurs
espérances, et le 18 novembre 1384, ils firent publier à Londres une
déclaration complètement hostile au duc de Bourgogne.
Le roi d'Angleterre y rappelait «que jusqu'à ce moment le pays de
Flandre, soumis à sa suzeraineté comme relevant de sa couronne et de
son royaume de France, si célèbre autrefois par le nombre de ses
villes et celui de ses habitants, se trouvait, depuis la mort de son
cher cousin Louis, comte de Flandre, dépourvu de tout gouvernement
régulier, puisque son héritier ne s'était pas présenté pour faire
acte d'hommage à son seigneur et légitime souverain;» puis, après
avoir retracé les guerres, les dévastations et les pillages qui
menaçaient chaque jour les communes flamandes, notamment les bourgeois
de la cité de Gand, pour lesquels il nourrissait une sincère
affection, il annonçait qu'il avait créé _rewaert_ de Flandre un
illustre chevalier anglais nommé Jean Bourchier, qui avait dans sa
jeunesse combattu en Bretagne sous les drapeaux de Jeanne de Montfort.
Ce fut vers le mois de janvier que Jean Bourchier arriva à Gand avec
mille archers et une troupe d'hommes d'armes qui ne semble pas avoir
été fort nombreuse. Sa présence assura de plus en plus l'autorité des
capitaines de la commune, parmi lesquels François Ackerman n'avait pas
cessé d'occuper le premier rang.
Cependant le duc de Bourgogne, déçu dans l'espoir de voir ses amis lui
ouvrir les portes de Gand, redoublait d'activité dans les préparatifs
de la guerre. Il faisait lui-même de fréquents voyages de Lille à
Bruxelles, de Bruxelles à Anvers, ordonnant qu'on élevât de toutes
parts des retranchements pour arrêter les excursions des Gantois, et
veillant surtout à ce qu'ils ne pussent renouveler leurs
approvisionnements. Jamais la puissance du duc de Bourgogne n'avait
été aussi grande. Le duc de Brabant venait de mourir, et l'héritière
de Jean III, veuve de Guillaume de Bavière et de Wenceslas de
Luxembourg, n'écoutait que les conseils de Philippe le Hardi. Elle se
montrait, dit Froissart, vivement affligée des troubles de Flandre et
des embarras «de son neveu et de sa nièce de Bourgogne, qui devoient
estre par droit ses héritiers et qui estoient des plus grands du
monde.» Chaque jour elle entendait répéter que les Gantois se
fortifiaient dans leur résistance par leur alliance avec les Anglais.
Elle avait même appris que le duc de Lancastre négociait le mariage de
l'une de ses filles avec le fils aîné d'Albert de Bavière, appelé à
recueillir plus tard l'héritage des comtés de Hainaut, de Hollande et
de Zélande: ces négociations étaient d'autant plus importantes que les
communes de Hainaut avaient toujours été favorables aux Flamands, qui
avaient également continué à entretenir d'étroites relations
commerciales avec toutes les villes des bords de la Meuse et du Rhin.
La duchesse de Brabant forma à la fois le projet de les rompre et
celui d'intervenir comme médiatrice dans les discordes des Gantois et
de leur prince: son premier soin fut de réunir à Cambray le duc de
Bourgogne et le duc Albert de Bavière, pour leur faire conclure le
mariage de Marguerite de Bourgogne avec l'héritier du Hainaut; mais
ses efforts rencontrèrent de nombreux obstacles. Le duc de Bavière
exigeait comme condition de ce mariage que l'on en arrêtât un second
entre l'une de ses filles et Jean de Nevers, fils aîné du duc de
Bourgogne, à qui son père songeait à faire épouser Catherine de
France, sœur du roi Charles VI. Enfin, le duc Philippe céda, et cette
double union entre les maisons de Bourgogne et de Bavière fut résolue:
une nouvelle combinaison politique lui offrait dans cette alliance
même le moyen de s'attacher, par des liens de plus en plus étroits, la
dynastie de Charles VI. Le 12 avril 1385 on célébra à Cambray le
mariage de Jean de Nevers avec Marguerite de Bavière, et celui de
Marguerite de Bourgogne avec Guillaume de Bavière. Le 18 juillet
suivant, une autre princesse de cette même maison de Bavière, si
intimement unie à celle de Bourgogne, épousait le jeune roi de France,
et apportait pour dot à Charles VI et à son peuple un demi-siècle de
désordres domestiques et de calamités publiques.
Dès ce moment le duc de Bourgogne fut le véritable chef de la maison
de France. Le parlement venait de déclarer solennellement «que
toujours la cour obéyrait aux commandemens du roy et de monseigneur de
Bourgogne.» Son ambition s'était accrue en même temps que sa
puissance. Ce n'était point assez qu'il domptât les communes
flamandes: ce triomphe ne lui suffisait plus; il n'attendait que le
terme des trêves de Lelinghen pour conduire sur les rivages de
l'Angleterre, où il avait été longtemps captif, une vaste expédition
dont sa volonté eût réglé le but et les résultats. La jeunesse de
Richard II, son orgueil, sa cruauté avaient rapidement affaibli la
redoutable monarchie d'Edouard III, et jamais moment plus favorable ne
s'était présenté aux Français pour effacer les désastres des règnes
précédents. Tandis qu'une armée confiée au duc de Bourbon s'avançait
vers l'Auvergne et le Limousin, une flotte nombreuse mettait à la
voile des côtes de France pour aller seconder le roi Robert II,
fondateur de la dynastie des Stuarts, dans ses efforts pour assurer
l'indépendance de l'Ecosse.
Au moment où Philippe le Hardi veut placer en Flandre le camp de la
France féodale prête à envahir l'Angleterre, les communes flamandes
osent encore rêver la défense de leurs libertés et le maintien de leur
alliance avec les Anglais. Ackerman fait fortifier avec soin tous les
villages des environs de Gand: il pousse même parfois ses excursions
jusque sous les murs d'Audenarde et de Courtray. Puis, lorsqu'on croit
ses amis réduits par la famine à recourir à la clémence du duc de
Bourgogne, des navires anglais abordent dans l'île de Cadzand et,
grâce à leur appui, les vaisseaux des marchands osterlings portent à
Gand des approvisionnements considérables. Peu de jours après, les
Gantois, conduits par Jacques de Schotelaere, essayaient de surprendre
Anvers, dont les bourgeois leur étaient favorables; mais Gui de la
Trémouille, qui y commandait une garnison bourguignonne, les repoussa
et leur fit quelques prisonniers, qu'à l'exemple de Jean de Jumont il
renvoya à Gand après leur avoir fait crever les yeux. Les Gantois se
préparaient à exercer les mêmes vengeances sur ceux de leurs ennemis
qui étaient tombés en leur pouvoir, quand Jean Bourchier leur
représenta qu'ils s'étaient loyalement remis à leur générosité pour
sauver leurs vies, et qu'il était plus juste de n'exercer de
représailles que sur ceux que la fortune de la guerre leur livrerait
désormais.
Simon Parys réussit mieux dans une autre expédition où il força
Guillaume de Bavière, gendre du duc Philippe, à évacuer le pays des
Quatre-Métiers. Mais les chevaliers bourguignons ne tardèrent point à
former le projet de le reconquérir. Ils avaient quitté en grand nombre
les villes qu'ils occupaient pour se réunir dans cette expédition,
lorsqu'ils se trouvèrent tout à coup en présence de deux mille
Gantois, commandés par François Ackerman. Bien que les chevaliers
bourguignons eussent mis pied à terre et saisi leurs glaives, les
Gantois les assaillaient si impétueusement qu'ils rompirent leurs
rangs, et les Français (c'est ainsi que Froissart désigne les
défenseurs de Philippe le Hardi) eurent à peine le temps de s'élancer
sur leurs chevaux pour se retirer à Ardenbourg: ils abandonnaient
parmi les morts les sires de Berlette, de Belle-Fourrière, de Grancey
et plusieurs autres chevaliers.
Les Gantois ne se laissent intimider ni par les nouvelles
fortifications que s'est empressé d'élever à Ardenbourg Jean de
Jumont, le plus redouté de leurs ennemis, ni par les renforts qu'y a
conduits le vicomte de Meaux. Ackerman, accompagné de Pierre Van den
Bossche et de Rasse Van de Voorde, sort de Gand avec sept mille hommes
et se présente devant les portes d'Ardenbourg aux premières lueurs de
l'aurore, à l'heure même où les veilleurs du guet viennent de se
retire; déjà il a donné l'ordre de descendre les échelles dans les
fossés, et l'un des siens a touché le sommet des remparts, quand deux
ou trois écuyers, «qui alloient tout jouant selon les murs,»
reconnurent le danger dont ils étaient menacés. A leurs cris, les
chevaliers bourguignons accoururent, «et au voir dire, ajoute
Froissart, si ils n'eussent là été, sans nulle faute Ardenbourg estoit
prise, et tous les chevaliers et écuyers en leurs lits.»
Cet échec n'abat point le courage des Gantois; on les retrouve presque
aussitôt après assiégeant le bourg de Biervliet, constant asile des
_Leliaerts_, où s'est retranché cette fois l'un des bâtards de Louis
de Male. Enfin, tandis que l'on célèbre à Amiens les noces du roi de
France, François Ackerman et Pierre Van den Bossche impatients de
réparer les malheurs de la tentative qu'ils ont dirigée contre
Ardenbourg, s'éloignent de Gand. Jean Bourchier les accompagne. Le
secret de leur expédition a été fidèlement gardé. Ils marchent pendant
toute la nuit, espérant surprendre Bruges à l'aube du jour; mais les
hommes d'armes bourguignons sont trop vigilants, et les Gantois,
trouvant toutes les portes bien gardées, se préparent à se retirer,
quand un messager accourt auprès d'eux, chargé par les bourgeois de
Damme de leur annoncer que leur capitaine, Roger de Ghistelles, est
absent ainsi que plusieurs de ses compagnons, et que rien n'est plus
aisé que de s'emparer de leur ville. Une heure après, Ackerman entre à
Damme au son des trompettes. Aucun désordre ne signale ce succès. Tous
les biens des marchands étrangers sont respectés, et plusieurs nobles
dames, qui habitaient l'hôtel du sire de Ghistelles, obtiennent des
bourgeois de Gand une protection généreuse dont eussent pu s'honorer
des chevaliers. «Ce n'est pas aux femmes que je fais la guerre,» a dit
Ackerman, et tous ses compagnons se sont montrés dociles à sa voix.
Par une de ces alternatives dont la fortune de la guerre multiplie les
exemples, la ville de Gand, naguère privée, par les compagnies
bourguignonnes et les maraudeurs _leliaerts_ de Janssone, de toutes
ses communications avec la Zélande et la mer, s'applaudissait à son
tour de voir les bourgeois de Bruges, devenus les alliés du duc,
perdre en quelques heures le monopole industriel que leur assuraient
leurs relations avec Damme et l'Ecluse. Jacques de Schotelaere s'était
hâté de rejoindre Ackerman avec d'importants renforts, et toutes les
forces de Philippe le Hardi n'eussent pas suffi pour réparer la
coupable négligence de Roger de Ghistelles.
Dès le 19 juillet, la prise de Damme fut connue à Amiens; elle troubla
les fêtes que l'on offrait à la jeune reine de France. Les oncles du
roi se réunirent; le duc de Bourgogne insistait pour qu'on tirât une
vengeance éclatante de la témérité des Gantois et pour qu'on complétât
par leur extermination la glorieuse expédition de Roosebeke;
l'influence qu'il exerçait était si grande qu'on interrompit les
joutes et les tournois pour proclamer le mandement royal qui
convoquait à douze jours de là le ban et l'arrière-ban du royaume,
déjà prêts dans la plupart des provinces à s'armer contre les Anglais.
Le 25 juillet, Charles VI quittait Amiens; le 1er août, il se trouvait
devant Damme, entouré de cent mille hommes.
Ackerman s'était séparé de Jean Bourchier et de Pierre Van den
Bossche, et, pour ménager ses approvisionnements, il n'avait gardé
avec lui que quinze cents combattants choisis parmi les plus braves:
mais il comptait sur sa nombreuse artillerie et sur l'adresse de
quelques archers anglais.
Les _Leliaerts_ s'enorgueillissaient de leur double défense
d'Audenarde et de celle d'Ypres; mais l'héroïque résistance des
Gantois à Damme devait effacer ces pompeux souvenirs. Dès le premier
jour, un vaillant chevalier du Vermandois, le sire de Clary, fut tué
par l'un des canons de la ville. Ses compagnons voulurent venger sa
mort. Les assauts se multiplièrent, mais à chaque tentative les
assaillants étaient repoussés avec de nouvelles pertes. Quel que fût
le petit nombre des défenseurs de Damme, Ackerman espérait qu'il
pourrait lutter assez longtemps contre l'armée de Charles VI pour
laisser aux Anglais, qu'il attendait, le temps d'arriver à son
secours.
Un parlement, convoqué à Westminster, avait voté un subside de dix
mille marcs pour couvrir les frais d'une grande expédition qui devait
assurer l'indépendance des communes flamandes; par malheur, les plus
intrépides chevaliers anglais se trouvaient retenus sur les frontières
d'Ecosse par l'invasion du sire de Vienne, et le plus influent des
ministres du roi, Michel de la Pole, qui s'était élevé d'une condition
obscure jusqu'au rang de comte de Suffolk et de chancelier
d'Angleterre, conserva les dix mille marcs destinés à la guerre de
Flandre; il permit même à des Génois, qui avaient été arrêtés par des
vaisseaux anglais, de continuer leur navigation vers les ports occupés
par le duc de Bourgogne, bien que depuis longtemps on leur reprochât
d'être les constants alliés des Français dans toutes leurs guerres
contre la Flandre. Enfin, pour mettre le comble à des mesures qu'une
secrète trahison semblait avoir dictées, il envoya à Berwick tous les
hommes d'armes déjà réunis sur le rivage.
A peu près vers la même époque, un complot se formait à l'Ecluse en
faveur des Gantois; un grand nombre de bourgeois y avaient conçu le
dessein de surprendre dans le port la flotte que le duc de Bourgogne
avait assemblée pour envahir l'Angleterre, et de rétablir les
communications des assiégés de Damme avec la mer. Ils espéraient que
ce succès hâterait l'arrivée des vaisseaux anglais dans le Zwyn: s'ils
ne paraissaient point ou s'ils paraissaient trop tard, le désespoir
leur suggérait un dernier effort pour que la Flandre restât libre et
fière jusqu'à sa dernière heure: ils avaient, dit-on, unanimement
résolu, dans cette prévision extrême, de rompre les digues qui la
protégeaient et de la livrer à l'Océan pour l'arracher à ses ennemis.
Tant d'audace et de courage rendait cette conspiration redoutable,
mais des espions de Philippe le Hardi la découvrirent: tous ceux qui y
avaient pris part furent mis à mort.
Peut-être ce complot des habitants de l'Ecluse s'étendait-il jusque
dans le camp de Charles VI. Le duc de Bourgogne, qui avait convoqué
sous ses bannières la commune de Bruges, conduite par Gilles de
Themseke, et les milices de plusieurs autres villes de Flandre, ne
s'était assuré de leur obéissance qu'en les plaçant au milieu du camp,
sous les ordres du sire de Saimpy, dont l'heureuse témérité avait
ouvert la Flandre à l'expédition de Roosebeke.
Ackerman vit bientôt s'évanouir avec ses espérances toutes les
ressources de sa défense; il avait vainement placé sa confiance dans
la position presque inaccessible de la ville de Damme, entourée de
canaux, de fossés et de marais; les chaleurs d'un été brûlant avaient
desséché tous les étangs et tous les ruisseaux. Les assiégés étaient
accablés de fatigues et de privations; et au moment même où leurs
puits tarissaient, les Français avaient brisé le conduit souterrain
qui portait dans leurs remparts les eaux des viviers de Male; les
munitions de leur artillerie étaient également épuisées. Le 22 août,
Ackerman convoqua ses compagnons d'armes. Il s'était opposé pendant
vingt jours, avec quinze cents hommes, à l'invasion de cent mille
Français, et n'ignorait point que sa résistance, en rendant impossible
l'exécution immédiate de tout projet contre l'Angleterre, avait suffi
pour sauver d'un péril imminent la monarchie de Richard III qui
l'abandonnait. Il ne lui restait plus qu'à tenter un dernier effort
pour assurer le salut des siens. Toutes les mesures propres à protéger
leur retraite furent secrètement adoptées, et lorsque la nuit fut
arrivée, François Ackerman et Jacques de Schotelaere, réunissant leurs
amis, sortirent en silence de la ville en se dirigeant vers Moerkerke;
ils se trouvaient au milieu des Français sans que ceux-ci eussent eu
l'éveil de cette tentative et pussent chercher à les arrêter.
Ackerman, ramenant à Gand sa petite armée, y fut reçu par de longues
acclamations.
Les députés des bourgeois de Damme s'étaient présentés, humbles et
suppliants, au château de Male qu'occupait Charles VI pour se mettre à
sa merci; avant qu'ils eussent obtenu une réponse, les Français
avaient escaladé la ville et y avaient mis le feu; à peine les nobles
dames, dont les Gantois avaient honoré l'infortune, furent-elles
respectées des sergents recrutés dans leurs propres domaines.
L'incendie éclaira de féroces scènes de massacre. Les Bretons savaient
bien qu'on avait décidé la destruction de la Flandre: ce qu'ils
faisaient, les princes l'approuvaient. Quelques Gantois avaient été
faits prisonniers: on les conduisit à Bruges où la plupart furent
décapités devant le Steen.
Si le duc de Bourgogne se voyait réduit à renoncer à ses projets
contre l'Angleterre, il était bien résolu à continuer sa guerre
d'extermination contre la Flandre. On avait raconté à Charles VI, dit
un historien du quinzième siècle, «que sur les marches de Zélande
avoit un pays assez fort, où il y avoit beaux pâturages, et largement
vivres et gens.» C'était le pays des Quatre-Métiers, fertile contrée
que les ravages de la guerre avaient jusqu'alors à peu près épargnée.
Charles VI ordonna qu'on l'envahît sans délai (26 août 1385). Les
habitants se défendirent vaillamment, mais rien n'était prêt pour une
résistance dont ils n'avaient point prévu la nécessité. On les
poursuivit avec une atroce persévérance. Les châteaux, les villages,
les hameaux, les chaumières, tout fut détruit; les moissons furent
incendiées, et comme les femmes et les enfants se réfugiaient dans les
bois, on résolut aussi de les brûler, afin qu'il n'y eût personne qui
échappât à la sentence du glaive. Chaque jour multipliait le nombre
des victimes; mais leur mort même était une dernière protestation
contre l'autorité des vainqueurs.
Ni la grande bataille de Roosebeke, ni la reddition de Damme n'avaient
pu amener la soumission de la Flandre. Charles VI, qui avait cru qu'à
son approche tout le peuple se jetterait à ses pieds, empressé à lui
livrer ses foyers et ses franchises tutélaires, s'ennuyait déjà d'être
séparé si longtemps de la jeune reine de France, qui tenait sa cour à
Creil en attendant son retour: son frère Louis, comte de Valois, plus
connu depuis sous le nom de duc d'Orléans, était également impatient
de quitter la Flandre. Une ambassade, composée d'un évêque et de
plusieurs chevaliers, était arrivée au camp français, afin de
l'engager à se rendre en Hongrie pour y épouser la reine Marie et
partager son trône; le moindre retard, disaient-ils (les événements
justifièrent leurs craintes), pouvait être fatal à ses prétentions et
faire triompher celles du marquis de Brandebourg.
Charles VI avait adressé aux bourgeois de Gand des lettres pressantes
pour les engager à la paix, mais il n'avait point reçu de réponse, et
depuis le retour d'Ackerman rien n'était venu fortifier le parti des
_Leliarts_, quand le roi de France, tentant un nouvel effort, s'avança
avec ses hommes d'armes sur la route d'Assenede à Gand. Cependant ses
chevaucheurs ne tardèrent point à lui annoncer un nouveau combat.
Seize Gantois s'étaient fortifiés dans la tour d'une église; leur
courage défiait toute une armée: il fallut pour les vaincre amener les
machines de guerre et démolir les murailles. Tant d'héroïsme frappa
Charles VI; il s'arrêta subjugué par ce sentiment d'admiration auquel
nos passions les plus vives ne peuvent se dérober, et resta pendant
douze jours enfermé dans son camp. Ce village portait le nom
d'Artevelde: là s'était également arrêté Louis de Male après la
bataille de Nevele, lorsqu'une sanglante défaite avait détruit les
forces des Gantois. Les souvenirs d'un nom immortel semblaient planer
sur ces lieux, comme si le berceau des plus illustres défenseurs de la
nationalité flamande devait en être le seuil infranchissable.
Ce fut sans doute dans ce village d'Artevelde, patrie du génie et
asile du courage, qu'on amena au camp de Charles VI quelques captifs
choisis parmi les plus riches habitants du pays de Waes. Les hommes
d'armes, qui semaient de toutes parts l'incendie et le carnage, ne les
avaient épargnés que parce qu'ils en espéraient une rançon
considérable; mais les princes français, loin de les excepter de
l'arrêt porté contre toute la population, voulurent qu'on les mît
immédiatement à mort, afin que ces supplices apprissent de plus en
plus à la Flandre à éviter désormais toute rébellion. Le glaive du
bourreau se leva et retomba tour à tour inondé de sang, jusqu'à ce
qu'il ne restât plus que vingt-quatre prisonniers, tous d'une même
famille et non moins distingués que les autres par leur influence et
leur autorité. A leur aspect, plusieurs chevaliers français, émus de
pitié, intercédèrent pour qu'on leur fît grâce et obtinrent qu'on les
conduisît près du roi. Là on les interrogea sur les motifs de leur
résistance, qui aux yeux des conseillers de Charles VI n'était qu'une
odieuse insurrection; on leur laissa entrevoir à quel prix ils
pourraient, en acceptant le joug étranger, mériter la merci royale;
mais l'un d'eux, qui semblait, par sa taille élevée et par son âge,
supérieur à tous ses compagnons, se hâta de répondre: «S'il est au
pouvoir du roi de vaincre des hommes courageux, il ne pourra au moins
jamais les faire changer de sentiments.» Sa voix était restée libre au
milieu des fers, et comme on lui représentait qu'il fallait respecter
les arrêts de la victoire, et que la Flandre, asservie et mutilée,
avait vu disperser toutes les milices réunies pour sa défense, il
répliqua fièrement: «Lors même que le roi ferait mettre à mort tous
les Flamands, leurs ossements desséchés se lèveraient encore pour le
combattre.» Charles VI, irrité, ordonna aussitôt de chercher un
bourreau: beaucoup d'hommes sages, admirant une si noble fermeté au
milieu des supplices, rapportèrent depuis, ajoute le moine de
Saint-Denis, qu'aucune des victimes n'avait baissé les yeux ni laissé
échapper une plainte, en voyant frapper un père, un frère ou un
parent, et que, bravant la mort jusqu'au dernier moment, ils s'étaient
offerts au glaive le front serein et le sourire à la bouche, en hommes
libres, _libere, læteque_. C'est ainsi que, huit siècles plus tôt,
leurs aïeux les Flamings et les Danes saluaient dans leurs chants les
gloires du courage et les joies du trépas.
Ces souvenirs d'une grandeur passée, ce témoignage vivant d'une
énergie qui ne s'était du moins pas affaiblie, l'indifférence du roi
incapable de comprendre l'importance de cette guerre, l'abattement
même de ses conseillers qui avaient appris que les vivres abondaient à
Gand, tout contribuait à marquer le terme d'une expédition que rien de
mémorable n'avait signalé; le 10 septembre, Charles VI quitta
Artevelde pour retourner en France avec son armée.
En Ecosse comme en Flandre, les tentatives des Français étaient
restées stériles, et peu de jours après la retraite du roi, Jean de
Vienne et ses compagnons, repoussés par les Anglais, abordèrent au
havre de l'Ecluse, qui devait être pour les barons de Charles VI ce
que le rivage de Saint-Valery-sur-Somme fut pour les Normands de
Guillaume prêts à combattre à Hastings. Les historiens de ce temps le
nomment le meilleur et le plus célèbre de tous les ports que possède
le royaume de France. Charles VI, avant de rentrer dans ses Etats,
avait donné l'ordre qu'on y construisît une vaste citadelle qui
non-seulement protégeât les armements contre l'Angleterre, mais dont
l'on pût aussi «mestryer tout le pays de Flandres,» et aussitôt après
de nombreux ouvriers avaient commencé à bâtir un château. Les uns
prétendaient qu'il effacerait ceux de Calais, de Cherbourg et de
Harfleur; selon les autres, il devait être assez élevé pour que la vue
embrassât les flots à une distance de vingt lieues, et si bien garni
d'arbalétriers et d'hommes d'armes qu'aucun navire ne sortirait du
Zwyn et n'y pourrait pénétrer «que ce ne fust par leur congé.»
Philippe le Hardi n'était toutefois point éloigné de désirer la fin
des discordes de la Flandre, depuis si longtemps entretenues par les
chances incertaines de la guerre. De là dépendaient l'exécution de ses
projets d'outre-mer et la prépondérance de son autorité à Paris. La
situation des esprits était cette fois d'accord avec sa politique.
Rejetant loin de lui la terreur comme une arme impuissante, il n'avait
qu'à seconder ce mouvement de paix et de réconciliation qui se faisait
sentir après sept années d'une guerre cruelle. Le commerce touchait à
sa ruine. Sur toutes les mers, depuis les froids rivages de la Norwége
jusqu'aux côtes de l'Afrique et de l'Arabie, dans les pays des
Sarrasins comme dans les dix-sept royaumes chrétiens qui avaient leurs
comptoirs à Bruges, les relations fondées par l'industrie flamande
languissaient et semblaient prêtes à s'anéantir. Déjà elles s'étaient
éteintes en Hainaut, en Brabant, en Zélande et dans les contrées
voisines qui ne vivaient que de leurs rapports avec la France. Charles
VI était à peine rentré à Paris quand les députés des villes d'Ypres
et de Bruges vinrent le supplier de vouloir bien interposer une
médiation désormais toute pacifique, afin de calmer les différends du
duc de Bourgogne et de ses sujets. Philippe le Hardi favorisait sans
doute leurs démarches, mais il n'était point aussi aisé de faire
oublier aux Gantois leurs malheurs et tout ce qu'une triste expérience
leur faisait redouter pour l'avenir. Un noble bourgeois de Gand, nommé
messire Jean de Heyle, accepta avec un dévouement désintéressé une
tâche d'autant plus difficile que ses concitoyens auraient pu y
retrouver l'apparence d'un acte de trahison, et qu'il n'était lui-même
pas certain de la reconnaissance du duc de Bourgogne dans une
négociation qui touchait à la fois à la liberté et à la prospérité de
la Flandre. Il jouissait à Gand d'une grande considération, et
n'ignorait point que, des échevins et des capitaines, Pierre Van den
Bossche était à peu près le seul que l'aveugle confiance de Richard II
dans des ministres avides et perfides n'eût point éloigné de
l'alliance anglaise. Ackerman lui-même, qui avait par son courage
sauvé d'une invasion le royaume d'Angleterre, avait pu se convaincre
qu'il ne fallait point espérer le secours des Anglais divisés et
affaiblis. Deux autres bourgeois, Sohier Everwin et Jacques
d'Ardenbourg, appartenant l'un à la corporation des bateliers, l'autre
à celle des bouchers, c'est-à-dire aux métiers qui s'étaient toujours
montrés les moins favorables à la guerre, s'assurèrent l'appui d'un
grand nombre de leurs amis; mais il n'était personne qui ne vît dans
la confirmation des anciennes franchises de la ville la première
condition de la paix. Les choses en étaient arrivées à ce point,
lorsque Jean de Heyle prétexta un pèlerinage à Saint-Quentin pour
obtenir un sauf-conduit, et son premier soin fut de se rendre à Paris
pour exposer les vœux de la plupart de ses concitoyens au duc de
Bourgogne; Philippe le Hardi se montra fort disposé à les écouter. Gui
de la Trémouille, Jean de Vienne, Olivier de Clisson, le sire de Coucy
et les autres conseillers du roi jugeaient aussi qu'il valait mieux
traiter avec les Gantois que de poursuivre une longue guerre qui
épuisait les ressources de la France. Jean de Heyle était d'ailleurs
un homme prudent et sage, qui savait s'exprimer «en beau langage.» Le
duc Philippe approuva toutes ses paroles et le congédia en lui disant:
«Retournez vers ceux qui vous envoient; je ferai tout ce que vous
ordonnerez.» Dès que Jean de Heyle fut rentré en Flandre, il se rendit
immédiatement au château de Gavre où se trouvait Ackerman, et «se
découvrit de toutes ses besognes secrètement à lui.» «Ackerman pensa
un petit,» dit Froissart, soit que quelques doutes s'offrissent à son
esprit sur la foi que l'on pouvait ajouter aux promesses d'un prince
qui avait, malgré une trêve solennelle, fait surprendre Audenarde,
soit qu'il se demandât quel serait, après cette réconciliation, le
sort des anciens capitaines de Gand. Dominé toutefois par une
considération plus puissante, par celle des besoins et des malheurs de
son pays, il répliqua presque aussitôt: «Là, où monseigneur de
Bourgogne voudra tout pardonner et la bonne ville de Gand tenir en ses
franchises, je ne serai jà rebelle, mais diligent grandement de venir
à paix.»
Peu de jours après, Sohier Everwin, Jacques d'Ardenbourg et tous leurs
amis se réunissaient au marché du Vendredi, rangés sous la bannière de
Flandre et répétant le même cri: «_Flandre au lion! Le seigneur au
pays! Paix à la ville de Gand, tenue en ses franchises!_» De toutes
parts, les bourgeois accouraient à cette assemblée; Pierre Van den
Bossche venait d'y paraître et cherchait à faire rejeter tout projet
de négociation, lorsque Jean de Heyle prit la parole; il annonça qu'il
portait des lettres du duc de Bourgogne, «moult douces et moult
aimables,» et d'autres lettres de Charles VI qui reproduisaient les
mêmes sentiments de conciliation.
A peine Jean de Heyle avait-il répété ces assurances du zèle du roi et
du duc de Bourgogne pour la pacification de la Flandre, que le plus
grand nombre de bourgeois, en signe d'adhésion aux propositions qui y
étaient contenues, passa du côté de Sohier Everwin et de Jacques
d'Ardenbourg. Ackerman, appelé du château de Gavre, avait déclaré
lui-même «que d'avoir paix par celle manière à son naturel seigneur,
il n'estoit point bon, ni loyal qui le déconseilloit.» Pierre Van den
Bossche, moins confiant dans l'avenir, s'était retiré seul près de
Jean Bourchier qui n'avait point quitté les murs de Gand.
On avait conclu une trêve jusqu'au 1er janvier. Des conférences
devaient s'ouvrir à Tournay. Le duc de Bourgogne avait écrit le 7
novembre aux échevins de Gand qu'il y assisterait lui-même, et la
ville de Gand y fut représentée par cent cinquante députés qui s'y
rendirent en grande pompe et avec une suite nombreuse, afin de se
montrer dignes de la puissance de la cité dont ils étaient les
mandataires. Lorsque le 5 décembre le duc de Bourgogne arriva de Lille
avec la duchesse et la comtesse de Nevers, les députés de Gand
allèrent au devant de lui, et se découvrirent en le saluant, mais ils
ne descendirent pas de leurs chevaux. Rasse Van de Voorde, Sohier
Everwin, Daniel et Jacques de Vaernewyck se trouvaient parmi ces
députés. François Ackerman les accompagnait. Bien qu'ils désirassent
tous la paix, ils exigeaient unanimement qu'elle ne blessât ni
l'honneur, ni les libertés de leur pays, et leur fierté eût fait
abandonner mille fois les négociations, sans l'active médiation de
messire Jean de Heyle.
Le premier soin des députés gantois avait été de remettre aux
conseillers du duc «copie de leurs requêtes.» Après avoir déclaré que
les bonnes gens de Gand désiraient sincèrement la conclusion d'une
paix «en laquelle Dieu fust honoré, et le commun païs de Flandres
sauvé en âme et en corps,» ils rappelaient que le roi et le duc de
Bourgogne leur avaient garanti la conservation de leurs priviléges et
de leurs franchises, et qu'à ces conditions ils étaient prêts à leur
obéir «comme bonnes et franches gens à leurs francs droituriers
seigneur et dame.» Toutes les libertés sont sœurs: la première
réserve des Gantois était pour la liberté de leur culte et de leur foi
religieuse. Ils protestaient qu'ils voulaient rester dans l'obédience
du pape Urbain, dans laquelle leur ancien comte, Louis de Male, avait
lui-même persévéré jusqu'à sa mort. Par une seconde requête, les
députés gantois, rappelant de nouveau que le duc avait déclaré qu'il
ne voulait priver personne de ses franchises et de ses priviléges,
demandaient que les conditions de la paix s'appliquassent
non-seulement à leurs concitoyens, mais à toutes les villes où ils
avaient trouvé des alliés, c'est-à-dire aux habitants de Courtray,
d'Audenarde, de Deynze, de Grammont, de Ninove, aussi bien qu'à ceux
de Termonde, de Rupelmonde, d'Alost, de Hulst, d'Axel et de Biervliet.
Après la question des priviléges et des franchises, qui touche à la
liberté de la Flandre, ces requêtes abordent immédiatement celle de
l'industrie et du commerce, qui représente sa prospérité. Comme en
1305, comme en 1340, «leur entente est que chacun marchand, de quelque
estat ou condition qu'il soit, pourra franchement arriver en Flandres,
achetant, vendant et bien païant, si comme à bons marchands
appartient, sans estre empeschié ou arresté.»
Les articles suivants se rapportaient à la délivrance des prisonniers
et au rappel des bannis, «qui devoient être mis francs ainsi qu'ils
furent devant ces guerres, et aussi francs comme si oncques ils
n'eussent été bannis.» C'est à peu près dans les mêmes termes que les
bourgeois de Gand déclaraient vouloir rester «non moins francs que
gens non bourgeois, mais plus francs pour ce qu'ils sont privilégiez.»
Les Gantois réclamaient aussi des monnaies de bon aloi, le choix
d'officiers «nez du païs,» la punition de quiconque voudrait venger
d'anciennes injures et la ratification de la paix par le duc Albert
de Bavière, et les bonnes villes de Hainaut, de Zélande, de Hollande
et de Brabant.
Toutes ces requêtes furent agréées, et le duc de Bourgogne en y
accédant se contenta des protestations les plus respectueuses de
dévouement et de fidélité. A défaut du fond, il conservait la forme;
enfin, comme selon les anciens usages tout traité était rédigé dans la
langue de ceux qui l'avaient dicté ou imposé, il fut convenu que pour
éviter les difficultés qui auraient pu s'élever à cet égard, on
écrirait en français la copie destinée au duc de Bourgogne, en flamand
celle qui devait être remise aux Gantois. Il était toutefois une
condition à laquelle Philippe tenait rigoureusement: il ne comprenait
pas qu'un prince oubliât les méfaits de ses sujets sans que ceux-ci
lui en eussent humblement demandé merci, et exigeait impérieusement
que cette cérémonie s'accomplît; mais les députés gantois refusaient
de s'y soumettre et déclaraient que jamais leurs concitoyens ne leur
avaient donné un semblable mandat. Tout allait être rompu, lorsque la
duchesse de Brabant et la comtesse de Nevers se jetèrent aux pieds du
duc en s'écriant que c'était au nom des Gantois qu'elles imploraient
sa générosité. La fille de Louis de Male, la duchesse Marguerite,
quittant elle-même le trône qu'elle occupait, s'agenouilla à leur
exemple; et Philippe le Hardi se déclara satisfait, tandis que les
députés de Gand assistaient debout et muets à cette scène.
Lorsqu'un message de Jean Bourchier avait apporté à Londres la
nouvelle du mouvement dirigé par Jean de Heyle, immédiatement suivi
des conférences de Tournay, l'opinion publique s'était vivement émue
de ces événements qui allaient séparer de l'Angleterre ses plus
anciens et ses plus utiles alliés. Les conseillers de Richard II
s'alarment eux-mêmes: cherchant à réparer les malheurs de leur
imprudente négligence, ils envoient, le 8 décembre 1385, dans les
ports de Douvres et de Sandwich, l'ordre de préparer des navires pour
Hugues Spencer et Guillaume de Drayton, chargés par le roi de conduire
en toute hâte un corps d'hommes d'armes et d'archers dans sa bonne
ville de Gand: _ad proficiscendum versus villam nostram de Gandavo
cum omni festinatione qua fieri poterit_.
Il est trop tard; avant que ces ordres soient exécutés, d'autres
nouvelles reçues de Gand annoncent la conclusion de la paix, et dès le
20 décembre, Hugues Spencer et Guillaume de Drayton, au lieu de se
rendre en Flandre, se dirigent vers les frontières de l'Ecosse. Il ne
restait aux Anglais qu'à accuser les Gantois, dont ils avaient les
premiers méconnu le dévouement, d'avoir trahi leurs serments et leurs
devoirs, et Walsingham se contente de dire que les Flamands se
montrèrent inconstants et légers, selon la coutume de leur nation, en
prouvant qu'il leur était impossible de demeurer longtemps fidèles à
leurs engagements vis-à-vis de leurs seigneurs ou vis-à-vis de leurs
amis.
Le traité conclu à Tournay, le 18 décembre 1385, a été porté à Gand
par Claude de Toulongeon. Pierre Van den Bossche tente inutilement un
dernier effort pour le faire rejeter, et le 21 décembre, dix jours
avant l'expiration des trêves, il est publié dans toute la Flandre. La
première clause maintient les priviléges de Courtray, d'Audenarde, de
Grammont, de Ninove, de Termonde, et des autres villes alliées aux
Gantois. La seconde rétablit la libre circulation du commerce. Par les
articles suivants du traité, le duc promet de rendre la liberté aux
Gantois prisonniers, de révoquer toutes les sentences prononcées
contre eux, de restituer leurs biens qui avaient été confisqués, et de
veiller à ce qu'ils ne soient jamais inquiétés à cause des anciennes
discordes, même en pays étranger, «les protégeant et réconfortant de
tout son pouvoir, comme bons seigneurs doivent faire à leurs bons
sujets.» Il défend à tous, «sur quant que ils se peuvent méfaire
envers luy, que pour occasion des débats et dissensions dessusdits,
ils ne méfassent ou fassent méfaire par voie directe ou oblique, de
fait ni de parole auxdits de Gand, et ne leur disent aucuns opprobres,
reproches, ni injures.» A ces conditions, les bourgeois de Gand
renoncent «à toutes alliances, serments, obligations et hommages que
eux ou aucun d'eux avoient faits au roi d'Angleterre,» et jurent
d'obéir désormais au roi de France, au duc et à la duchesse de
Bourgogne, «comme leurs droituriers seigneur et dame, et de garder
leurs honneurs, héritages et droits, sauf leurs priviléges et
franchises.»
Dans l'acte de «rémission,» le duc et la duchesse de Bourgogne
s'exprimaient à peu près dans les mêmes termes: «Nous restituons et
confirmons, y disaient-ils, à nos bonnes gens de Gand leurs
priviléges, franchises, libertez, coustumes, usages et droits
généralement et particulièrement; si mandons à tous nos justiciers et
officiers de nostredit païs de Flandres que lesdits eschevins,
doyens, conseils, habitants et communauté de nostredite ville de Gand
facent et souffrent joïr et user paisiblement de nostre présente
grace, sans les contraindre, molester ou empescher.» Enfin une
déclaration spéciale garantissait aux Gantois la liberté religieuse
qu'avaient réclamée leurs députés. «Quant à la supplication que vous
avez faite sur le fait de l'Eglise, avait dit le duc de Bourgogne,
nous vous ferons informer, toutes fois qu'il vous plaira, de la vérité
de la matière, et n'est pas nostre intention de vous faire tenir
aucune chose contre vos consciences, ne le salut de vos âmes.»
Dès que les députés de Gand eurent juré d'observer ce traité, ils
allèrent saluer la duchesse de Brabant qui s'était toujours montrée
bonne et douce pour eux, et ils écrivirent également au roi de France
pour le remercier de la part qu'il avait prise au rétablissement de la
paix.