troupes, joint à la garde nationale de la ville celle de la banlieue,
dont le dévouement lui est connu, et, dès le matin, il reprend la
plupart des positions dont les insurgés s'étaient emparés d'emblée, et
occupe par deux grands corps d'armée les boulevards et les quais
jusqu'à la Bastille, enfermant ainsi la révolte dans les quartiers du
Temple et Saint-Martin. Louis-Philippe, accompagné de ses fils, de ses
ministres, d'un nombreux état-major, avait passé en revue la plupart
des bataillons: il parcourt toute la ligne des boulevards et des
quais, aux cris de Vive le roi! A bas les républicains! pendant que la
fusillade continue dans les quartiers du centre. Les insurgés, chassés
successivement de leurs postes, s'étaient concentrés dans la rue
Saint-Martin, près de la vieille église Saint-Merry, protégés par de
formidables barricades et ayant fait de quelques maisons de vraies
citadelles; ils étaient à peine trois ou quatre cents; pendant douze
heures, cette poignée d'insensés tient en échec une armée entière,
commandée par le maréchal Soult; et le canon seul peut emporter les
réduits de ces héritiers des Jacobins de 93, qui sont presque tous
tués ou pris. Dans ces funestes journées, la garde nationale eut 18
morts et 154 blessés, la troupe de ligne 75 morts et 292 blessés. La
perte des insurgés fut au moins de 250 hommes tués.
A la suite de cette insurrection, qui raffermit le gouvernement de
juillet, Paris est mis en état de siége, l'école Polytechnique et <p.305>
l'école d'Alfort licenciées, l'artillerie de la garde nationale
dissoute, etc. Le préfet Gisquet fait arrêter dix huit cents personnes
sur les plus minces soupçons, et il ordonne aux médecins de faire la
déclaration des blessés qu'ils auront secourus. Trois journaux sont
suspendus; deux conseils de guerre permanents jugent les prisonniers;
une sorte de terreur règne dans toute la ville. Mais la bourgeoisie
qui avait demandé d'abord des mesures sévères de répression,
s'inquiète bientôt de ces rigueurs irritantes, et elle applaudit à un
arrêt de la cour de cassation, qui déclare l'état de siége illégal et
annule les arrêts des conseils de guerre. L'état de siége est levé (29
juin).
§ XXXIX.
Paris de 1832 à 1840.
_19 novembre_.--Le roi, en allant ouvrir la session des Chambres,
traverse le Pont-Royal au milieu d'une nombreuse escorte et d'une
double haie de gardes nationales; un coup de pistolet, qui ne
l'atteint pas, est tiré sur lui. L'assassin s'échappe dans la foule et
ne peut être découvert.
_25 juin_ 1833.--M. de Rambuteau est nommé préfet de la Seine en
remplacement de M. de Bondy.
_28 juillet_.--La statue de Napoléon est rétablie sur la colonne de
1805.
_20 avril_ 1834.--Depuis la loi du 28 pluviôse an VIII, qui, en
renouvelant tout le système administratif de la France, avait donné à
Paris pour magistrats deux préfets assistés de douze maires, et d'un
conseil de département remplissant les fonctions de conseil municipal,
aucune loi n'avait été faite pour l'administration de la capitale, qui
était restée complétement, sous la Restauration comme sous l'Empire,
dans la main du pouvoir exécutif. Les attributions des maires avaient
été réduites, par ordonnance, à la tenue des registres de l'état <p.306>
civil, et le conseil municipal, nommé par le gouvernement, n'était
appelé qu'a voter sur les questions qui lui étaient soumises; après la
révolution de juillet, l'opinion publique demande une réforme, et une
loi organise ainsi le conseil général de la Seine et le conseil
municipal:
1º Le conseil général de la Seine se compose de quarante-quatre
membres, dont trente-six pour la ville de Paris et huit pour les
arrondissements de Sceaux et de Saint-Denis.
2º Les élections de ces conseillers sont faites par les électeurs
politiques, auxquels sont adjointes certaines catégories de citoyens,
magistrats, professeurs, notaires, etc.
3º Trente-six membres de ce conseil général forment le conseil
municipal de Paris.
4º Il y a un maire et deux adjoints pour chacun des arrondissements;
ils sont choisis par le roi sur une liste de douze candidats nommés
par les électeurs de chaque arrondissement.
Les sociétés démocratiques se multiplient, répandent partout des
brochures calomnieuses contre la dynastie et ne cachent pas leurs
projets de guerre civile. La plus importante est la société des
_Droits de l'homme_, refuge de tous les mécontents et amalgame de
toutes les doctrines, mais qu'un sentiment unique semble animer, la
haine contre le gouvernement _apostat_ de 1830: elle a dans Paris cent
soixante-trois sections, elle s'est affilié de nombreuses sociétés
dans tout le royaume; elle fait des souscriptions, entretient des
journaux, envoie des missionnaires, amasse des armes; c'est à la fois
un gouvernement et une armée. Néanmoins, le parti républicain est plus
bruyant que nombreux; il a des sectateurs à Paris, mais dans une
minorité de la population; il est détesté de la majorité, qui voit en
lui non les représentants des idées progressives, mais les fauteurs du
désordre et de l'anarchie.
Le ministère, sollicité par la bourgeoisie parisienne, qui demande <p.307>
avec instance des mesures de rigueur et des lois de salut, fait voter
deux lois, l'une contre les crieurs publics (6 février), «qui
faisaient de tous les coins de rues des tribunes démagogiques,»
l'autre contre les associations démocratiques (29 mars), «qui étaient,
disait M. Thiers, la discipline de l'anarchie.» La première est
l'occasion de tumultes que la police apaise en tombant à coups de
bâton sur les émeutiers, les curieux et les passants; la seconde est
une loi de mort pour le parti républicain, qui, étant une minorité,
n'a de puissance et de valeur que par l'association. Les démocrates en
sont consternés et se décident à lutter contre elle par la force des
armes: une insurrection terrible éclate à Lyon et n'est réprimée
qu'après une bataille de quatre jours.
_13 avril_.--A la nouvelle des événements de Lyon, les républicains de
Paris s'agitent; mais ils avaient annoncé leur prise d'armes avec une
si folle confiance, qu'au premier mouvement leurs chefs sont arrêtés
et que l'insurrection dégénère en une émeute de quelques rues et de
quelques heures. Elle a principalement pour théâtre les quartiers du
Temple et Saint-Martin, avec le faubourg Saint-Jacques; des barricades
y sont élevées et hardiment défendues; mais, le lendemain, le
gouvernement déploie quarante mille hommes de troupes, outre la garde
nationale; les rues Beaubourg et Transnonain, où s'était concentrée
l'insurrection, sont enveloppées et enlevées. La victoire de l'ordre
est ensanglantée par un horrible événement: quand le combat est
terminé et que les troupes sont maîtresses de tous les points, un coup
de fusil part d'une maison de la rue Transnonain, les soldats se
précipitent dans cette maison, qu'on leur ouvre comme à des
libérateurs, et ils massacrent tout ce qu'ils rencontrent, hommes,
femmes, enfants!
Une ordonnance royale transforme la Chambre des pairs en cour de <p.308>
justice pour juger les insurgés d'avril. Le procès commence le 5 mai
1835 et ne finit que le 18 janvier 1836; il est l'occasion de nombreux
scandales et d'une grande agitation dans Paris; des rassemblements ne
cessent, surtout dans les premiers jours, d'entourer le Luxembourg.
Sur les cent vingt-trois accusés, trente-sept sont condamnés à la
déportation, les autres à la détention.
_28 juillet_.--L'anniversaire de la révolution est célébré par une
grande revue de la garde nationale. Au moment où le roi passe sur le
boulevard du Temple avec ses fils et un nombreux état-major, une
détonation terrible se fait entendre, et autour de lui tombent morts
le maréchal Mortier, le général Lachasse, deux colonels, un capitaine,
six gardes nationaux, un vieillard, une femme, une jeune fille;
vingt-neuf autres personnes sont blessées. Une machine infernale,
composée de vingt-cinq canons de fusil, avait été dressée dans la
maison nº 50 du boulevard pour tuer le roi; l'homme qui y a mis le feu
est sur-le-champ arrêté: c'est un misérable aventurier, nommé Fieschi,
qui a pour complices deux membres de la société des Droits de l'homme,
Pepin, épicier et capitaine de la garde nationale, Morey, vieux
jacobin de 93. L'indignation qu'inspire ce lâche forfait est
universelle; le roi et ses fils, à leur retour aux Tuileries, sont
accueillis par des transports d'enthousiasme; toute la population
demande à grands cris la répression des mauvaises passions qui peuvent
enfanter de si grands crimes.
_5 août_.--Funérailles des victimes de l'attentat Fieschi: la pompe
funèbre part de l'église Saint-Paul, rue Saint-Antoine, et se dirige
par les boulevards vers l'église des Invalides, où ces victimes sont
inhumées. Paris voit avec une profonde douleur, une véritable
consternation, ces quatorze cercueils échelonnés, depuis l'humble
ouvrière jusqu'au maréchal de France.
_14 juin 1837_.--Une fête pyrotechnique est donnée au Champ-de-Mars,
pour le mariage du duc d'Orléans; elle est attristée par la mort <p.309>
de huit personnes, qui sont écrasées dans la foule près de la grille de
l'École militaire.
_24 août 1838_.--Naissance du comte de Paris. C'est le troisième
enfant royal que, depuis trente ans, Paris voit naître: le premier
avait été nommé roi de Rome, comme témoignage de la grandeur de
l'empire, où Rome n'était plus qu'une ville de province; le deuxième
avait été nommé duc de Bordeaux, pour célébrer le royalisme de la cité
qui avait la première proclamé les Bourbons; le troisième est nommé
comte de Paris, par reconnaissance pour la ville qui a fait la
révolution de juillet et intronisé la nouvelle dynastie.
_27 novembre_.--Le maréchal Mouton de Lobau, commandant de la garde
nationale de Paris, meurt: il est remplacé par le maréchal Gérard.
_12 mai 1839_.--A cette époque, Paris jouit d'un grand calme et d'une
prospérité toujours croissante; ce calme et cette prospérité sont tout
à coup troublés par le coup de main le plus insensé: c'est un
dimanche, et la moitié de la population est hors de la ville, quand,
dans la rue Bourg-l'Abbé, une centaine d'hommes, que dirigent des
conspirateurs émérites, Barbes, Blanqui, Martin-Bernard, enfonce une
boutique d'armurier, crie: Aux armes! et commence des barricades.
D'autres groupes se précipitent sur les postes du marché Saint-Jean,
de l'Hôtel-de-Ville, du Palais-de-Justice, où ils tuent ou désarment
les soldats surpris. Cette poignée d'émeutiers croyait trouver la
population animée de leurs passions impatientes, agitée par les
troubles des hautes régions politiques, lassée de la monarchie de
juillet; mais tout Paris s'étonne, s'indigne de cette prise d'armes,
qui ressemble à un guet-apens; les barricades à peine formées sont
enlevées sans obstacle, et l'émeute, après avoir essayé de se
concentrer dans le quartier Saint-Martin, finit, en laissant quelques
morts et de nombreux prisonniers.
Les insurgés sont traduits devant la cour des pairs, qui condamne <p.310>
à mort Barbès et Blanqui, et à la détention vingt-huit de leurs
complices. Le roi commue la peine des deux condamnés à mort.
_29 juillet 1840_.--La plupart des combattants de juillet 1830 avaient
été enterrés sur divers points de la capitale, près des lieux même où
ils avaient succombé, dans le jardin du Louvre, au marché des
Innocents, au Champ-de-Mars, etc. Leurs restes mortels sont réunis et
transférés, d'après la loi du 30 août 1830, dans les caveaux de la
colonne de la Bastille. Cette translation se fait avec une grande
pompe: un char colossal, chargé de cinquante bières, traîné par
vingt-quatre chevaux, s'avance lentement, au milieu d'un cortége
immense, sur la longue ligne des boulevards.
§ XL.
Travaux et embellissements de Paris.--État moral de la population.
Depuis cinq à six années que le désordre des rues a presque
entièrement cessé, que le peuple s'est retiré des émeutes pour ne plus
s'occuper que de son bien-être matériel, l'industrie et le commerce
ont fait d'immenses progrès. Des entreprises de tout genre se forment
de toutes parts; les capitaux sont abondants, l'activité universelle,
et l'exposition de l'industrie en 1839, où Paris a deux mille
quarante-sept exposants, démontre quelles merveilles se sont faites
aussi bien dans les choses usuelles que dans les produits de luxe. On
ouvre dans les faubourgs de grandes usines, de grandes manufactures;
on ouvre, dans les quartiers à la mode et même dans les anciens
quartiers, des magasins éblouissants de richesses; il se fait une
transformation complète dans l'aspect extérieur et l'aménagement
intérieur des boutiques, qui appellent l'acheteur par mille <p.311>
séductions. Plus de quatre mille maisons sont construites de 1833 à
1848; des quartiers nouveaux sortent de terre; tous les terrains
restés vides ou cultivés dans les marais du Temple, du faubourg
Saint-Martin, du clos Saint-Lazare, du faubourg Montmartre, de la
Chaussée d'Antin, se couvrent de rues magnifiques et de maisons qui
semblent des palais. L'administration municipale, éclairée, pleine de
zèle, seconde ces améliorations en rendant nos vieilles rues de plus
en plus praticables, en leur donnant des chaussées bombées et des
trottoirs, en remaniant cent vingt kilomètres d'égouts, en faisant
bituminer et niveler les boulevards, en plantant d'arbres les quais et
les places, en augmentant le nombre des bornes-fontaines, en rendant
presque universel l'éclairage au gaz, en proscrivant tous les étalages
extérieurs qui gênent la voie publique. Elle met largement à exécution
le grand plan d'alignement et d'assainissement de la ville, en
continuant et complétant la ligne des quais, en déblayant cette ruche
immonde de la Cité, les abords de l'Hôtel-de-Ville, une partie des
halles; en ouvrant la grande rue Rambuteau, qui change la face des
quartiers Saint-Martin et Saint-Denis, en nivelant et embellissant les
places de la Concorde et de la Bastille, en couvrant de constructions
pittoresques les Champs-Élysées, en réédifiant sur un plan magnifique
l'Hôtel-de-Ville, en restaurant Notre-Dame, la Sainte-Chapelle et
vingt autres églises, en construisant le grand hôpital du Nord, les
prisons modèles de la Roquette et Mazas, les ponts Louis-Philippe et
du Carrousel, les fontaines Richelieu, Cuvier et Saint-Sulpice, le
monument de Molière, les annexes du Muséum d'histoire naturelle, etc.
L'État prend lui-même part aux embellissements de Paris en faisant
achever, avec magnificence, les monuments qui ont un caractère
national, tels que l'Arc de triomphe de l'Étoile, la colonne de
Juillet, le palais d'Orsay, le palais des Beaux-Arts, l'église de la
Madeleine, le Collége de France, le Panthéon, etc.
Pendant cette période de paix et de prospérité, Paris devient de <p.312>
plus en plus le centre de la France: sa population s'élève en 1831[181] à
774,000; en 1836, à 909,000; en 1846, à 1,053,000, sur lesquels on
compte 67,000 indigents. Le nombre des voitures publiques et
particulières, qui n'était en 1818 que de 17,000, s'élève en 1837 à
35,000, et en 1847 à 76,000.
[Note 181: C'est l'année où commencent les recensements
quinquennaux. Jusque-là, les chiffres donnés comme officiels
sur la population de Paris sont tout à fait problématiques et
certainement erronés. Voici ceux qu'on donne ordinairement
pour les époques antérieures: au XIIIe siècle, 120,000; au
XVe siècle, 150,000; sous Henri II, 200,000; à la fin du XVIe
siècle, 200,000; en 1680, 490,000; en 1720, 500,000; en 1752,
576,000; en 1776, 658,000; en 1784, 660,000; en 1792,
610,000; en 1798, après recensement, 640,000; en 1802,
672,000; en 1806, 547,000; en 1808, 580,000; en 1810,
594,000; en 1817, 713,000; en 1827, 890,000.]
Mais l'activité industrielle et commerciale de cette époque, la
surexcitation qu'elle donne à tous les appétits matériels amènent une
concurrence effrénée, le plus hideux agiotage, un amour des écus plus
impudent, plus effronté qu'aux temps de la Régence et du Directoire.
Acquérir sans travail, sans instruction, par les voies les plus
courtes; inventer des moyens d'exploiter la crédulité; chercher des
dupes, enfin _faire des affaires_, devient la pensée et l'occupation
unique de la partie la plus influente de la population, d'une société
brillante et corrompue, sans croyances comme sans entrailles, qui ne
connaît que les plaisirs matériels et les jouissances du luxe. Dans
les trois premiers mois de 1838, il se forme plus de cent sociétés
industrielles au capital de 392 millions, et qui n'ont pour but que de
soutirer l'épargne des petites bourses et le produit des sueurs
populaires. On n'a plus que dédain et moquerie pour tout ce qui est
sentiment, idée, poésie, pour tout ce qui n'est pas lucre, argent,
matière. La Bourse est le théâtre principal de toutes ces <p.313>
spéculations frauduleuses: là on joue sur des bitumes fabuleux, des
mines qui n'existent pas, des chemins de fer qui ne se feront jamais.
Enfin, on retrouve partout ces tripotages d'argent, dans les
embellissements de Paris, dans les inventions industrielles, dans les
entreprises et travaux faits pour le gouvernement; et ce fut
l'occasion de tristes procès.
Le peuple participe au progrès de cette époque par son travail, mais
faiblement par le profit qu'il en tire. D'abord, presque toutes les
améliorations matérielles de la ville sont faites dans les quartiers
riches; mais les quartiers St-Martin et du Temple, les faubourgs
St-Antoine et St-Marceau n'ont qu'une petite part dans les travaux des
égouts, des bornes-fontaines, des trottoirs, des chaussées bombées,
etc. Quant aux déblaiements faits dans la Cité, les halles, le
quartier St-Antoine, ils sont utiles à la beauté et à la salubrité de
la ville, mais ils chassent de leur logement à bon marché les ouvriers
qui ne peuvent les retrouver dans les palais construits dans les
quartiers neufs. Il ne se bâtit presque aucune maison nouvelle pour le
peuple, qui s'entasse de plus en plus dans les vieux quartiers, dans
ceux que le marteau des démolisseurs n'a pas encore atteints: aussi le
prix des loyers augmente-t-il sans cesse, et la difficulté de se loger
est-elle pour l'ouvrier le tourment de tous ses jours et la cause
perpétuelle de sa misère. Quant aux progrès industriels, ils ne se
manifestent pour lui que par la concurrence, qui amène l'avilissement
des salaires, des désastres fréquents, des chômages ruineux: Paris
devenu, depuis la paix, une ville manufacturière, a maintenant à subir
une nouvelle cause de calamités, les grandes crises commerciales. La
misère ne cesse donc pas de régner dans les faubourgs et les quartiers
populeux; en somme, elle est moins grande qu'elle n'était en 1789,
c'est-à-dire qu'elle atteint comparativement moins de personnes; mais,
pour celles qu'elle atteint, elle est aussi complète, aussi <p.314>
hideuse[182]. D'ailleurs, ce n'est pas impunément que les classes riches
donnent au peuple le spectacle de leurs passions cupides, de leur
amour effréné de luxe et de jouissances; ce n'est pas en vain que la
richesse s'étale à tous les coins de rue et sous toutes les formes; le
peuple veut aussi du bien-être et des plaisirs; il prend dans toutes
les habitudes de sa vie matérielle des goûts qui semblent lui être
étrangers; les temps de résignation et d'humilité sont passés; il veut
sa part d'aisance; il réclame ses droits; enfin, pendant que les
romans en feuilletons et les vaudevilles graveleux forment toute la
littérature des classes élevées, les livres sérieux vont dans les
ateliers, et l'immense débit des publications par livraisons atteste,
par les chiffres les plus éloquents, le menaçant progrès qui s'est
obscurément opéré dans l'instruction des masses populaires.
[Note 182: En voici une triste preuve. Dans la séance de la
Chambre des députés du 24 février 1846, M. Berryer disait:
«Sur 27,000 personnes qui meurent à Paris par année, il y en
a près de 11,000 qui meurent dans les hôpitaux et 7,000
autres qui sont enterrées gratuitement, dont la ville paie le
cercueil et le suaire. Il meurt donc 18,000 personnes sur
27,000 qui ne laissent pas même de linceul pour les
envelopper!»--A cette époque, 80,000 personnes entraient
annuellement dans les hôpitaux et 100,000 étaient secourues à
domicile.]
§ XLI.
Paris de 1840 à 1848.
_Août et septembre 1840_.--Les affaires d'Orient amènent la rupture de
notre alliance avec l'Angleterre et l'ébauche d'une coalition des
quatre puissances du Nord contre la France. Le ministère, présidé par
M. Thiers, fait des préparatifs de guerre qui produisent une vive
agitation dans Paris. On entend partout des cris belliqueux; on chante
la _Marseillaise_ dans les rues et dans les théâtres; toutes les
passions des barricades semblent se réveiller, pleines d'espoir. <p.315>
A ces causes de troubles viennent se joindre des _grèves_ et coalitions
d'ouvriers, engendrées par la question des salaires, et que les partis
cherchent à exploiter à leur profit. Pendant huit à dix jours, on voit
successivement les ouvriers maçons, charpentiers, menuisiers,
serruriers, mécaniciens, tisseurs, enfin de tous les corps d'état,
descendre, par troupes de deux à trois mille, des communes de
Belleville, Pantin, la Villette, Saint-Mandé; pénétrer dans les
ateliers et fabriques, entraîner par la menace ou la séduction ceux de
leurs camarades qui travaillent, et arrêter ainsi l'industrie et les
transactions commerciales. Les travaux du chemin de fer d'Orléans, des
filatures du faubourg Saint-Antoine, des ateliers de voitures
publiques, se trouvent ainsi suspendus. Pendant huit à dix jours, les
rues et places sont encombrées d'ouvriers en grève qui se rassemblent,
pérorent, crient, chantent, complotent et montrent une agitation
menaçante. Dans le faubourg Saint-Antoine, deux sergents de ville sont
assassinés par une foule furieuse, et l'on commence des barricades.
Alors le gouvernement déploie une armée de troupes de ligne, de garde
municipale, de garde nationale, qui occupe les rues, les places, les
principaux postes, et empêche l'émeute d'éclater. «La journée a été
sombre, dit un journal; trois francs de baisse sur les fonds publics;
quelques tentatives de barricades, qui ont heureusement échoué; la
ville occupée militairement par une chaîne de postes; les physionomies
sinistres: voilà le spectacle affligeant que Paris a présenté.» Enfin,
les attroupements d'ouvriers, refoulés sur tous les points, se
dispersent sans collision violente. On fait de nombreuses
arrestations; l'effervescence se calme peu à peu; le peuple retourne à
ses travaux: mais le gouvernement ne songe pas à résoudre les
questions menaçantes qui ont produit ces rassemblements; il croit en
être quitte en faisant prononcer contre quelques ouvriers des <p.316>
condamnations judiciaires et la prison; et pourtant on sent, dans les
demandes faites par ces ouvriers, relatives à la diminution des heures
de travail, à la suppression des _tâcherons_ et des _marchandeurs_, à
l'égalité des salaires, non-seulement des souffrances réelles à
soulager, mais les doctrines du socialisme, qui commencent à égarer le
peuple en lui donnant sur l'organisation du travail les espérances les
plus chimériques.
Ce sont les derniers troubles qui agitent les rues jusqu'à la
révolution de 1848. Le gouvernement se croit désormais sûr de la
soumission de Paris: il a commencé à fortifier cette ville.