A cet appel, le parti républicain répondit par des protestations:

«Plus de Bourbons! disait un de ces placards; voilà quarante ans que

nous combattons pour nous débarrasser de cette race méprisable et

odieuse!» Et il demanda que la présidence provisoire fût confiée à La

Fayette jusqu'à ce que la nation se fût prononcée, sur le <p.292>

gouvernement qu'elle voulait se donner. Mais ce parti, dont les

journées de juillet venaient de révéler l'existence, n'était guère

composé que des conspirateurs de 1820 et des jeunes gens des écoles;

il avait peu d'action sur le peuple et ne trouvait que des répulsions

dans la bourgeoisie. Son appel ne fut pas entendu, et le duc d'Orléans

se rendit à l'Hôtel-de-Ville, à travers les rues dépavées, au milieu

d'une foule mêlée de gardes nationaux et de combattants de juillet,

cachant à peine son émotion de cette ovation étrange, recevant sur sa

route des applaudissements mêlés de quelques injures. La place de

Grève était couverte d'un monde armé; elle resplendissait de fusils et

de drapeaux; elle retentissait des cris les plus confus: Vive la

Charte! A bas les Bourbons! Plus de rois! Vive d'Orléans! Le prince

fut reçu par La Fayette, se présenta au balcon, un drapeau tricolore à

la main, et fut accueilli par des acclamations: la plus grande partie

de la population était en effet heureuse de voir sa lutte et sa

victoire légitimées en quelque sorte par l'adhésion d'un Bourbon.

Alors la Chambre des députés ouvrit sa session, et, certaine de

l'appui de la bourgeoisie parisienne, elle se disposa à donner le

trône à la famille d'Orléans. Les républicains renouvelèrent leurs

protestations; ils sommèrent les députés de respecter les droits de la

nation, ils ouvrirent des clubs, ils cherchèrent à ameuter le peuple;

enfin, une colonne d'étudiants et de combattants de juillet marcha sur

la Chambre et sembla la menacer d'un 18 brumaire; mais à la prière de

La Fayette, elle se retira sans violence. Alors les députés, au nombre

de deux cent dix-neuf, déclarèrent le trône vacant et appelèrent à

l'occuper le duc d'Orléans; puis ils se rendirent à pied au

Palais-Royal, escortés de la garde nationale, et allèrent présenter

leur vote au prince. Celui-ci accepta, et, le lendemain (9 août), au

milieu des acclamations de la bourgeoisie, il vint prêter serment à la

Charte modifiée. Vingt jours après, il reçut une sorte de <p.293>

consécration populaire dans une grande revue de la garde nationale,

où, accompagné de La Fayette, il distribua des drapeaux aux légions

parisiennes. Quatre-vingt mille hommes armés, équipés, habillés,

remplissaient le Champ-de-Mars, dont les entours étaient occupés par

deux cent mille personnes: Paris n'avait jamais vu une telle masse de

ses citoyens en armes. Cette revue fut une autre fédération du 14

juillet pour l'enthousiasme, les espérances, l'allégresse qu'elle

excita dans la plus grande partie de la population: la révolution de

juillet semblait une victoire nationale, la consolation et la revanche

de 1815, un défi à l'étranger; enfin la bourgeoisie et même le peuple

avaient confiance dans le nouveau roi, dans son passé et ses

promesses.

La révolution de 1830 était, comme celles de 1789 et 1792, une

révolution toute parisienne: pour la faire, soit par ses armes, soit

par ses votes, la capitale n'avait ni consulté l'opinion, ni demandé

l'assentiment des provinces; comme elle l'avait pratiqué tant de fois,

elle leur envoyait son histoire toute faite avec le drapeau et le

gouvernement de son choix. Les provinces acceptèrent la révolution

nouvelle: elles accablèrent les Parisiens de louanges; elles

répétèrent le chant nouveau de la _Parisienne_; elles ne parlèrent

qu'avec enthousiasme de l'héroïque population des trois journées;

pendant plusieurs mois, elles envoyèrent des députations pour

féliciter Paris et fraterniser avec ses habitants; enfin, à

l'imitation des provinces de l'empire romain, qui avaient élevé, en

l'honneur de Rome, des temples et des statues, elles proposèrent

d'élever, aux frais de toutes les communes, un monument en l'honneur

de la capitale, avec ces mots: _A Paris la patrie reconnaissante_.

§ XXXVII. <p.294>

Paris de 1830 à 1832.

_Août 1830_.--La révolution de juillet a pour effet immédiat, comme

toutes les révolutions populaires, d'arrêter les opérations de

l'industrie et du commerce, de faire enfouir les capitaux, d'engendrer

la gêne et la misère. Le gouvernement fait voter par les chambres un

crédit de 1,400,000 fr., applicables aux monuments de Paris, pour

donner de l'occupation aux ouvriers «qui ont déposé leurs armes, dit

M. Guizot, mais qui n'ont pas retrouvé leurs travaux.» En même temps,

l'on ouvre des ateliers communaux de terrassement; on refait une

partie du pavé de la ville, les talus du Champ-de-Mars, les fossés des

Champs-Élysées, etc. Mais ces travaux sont insuffisants, et, sur la

place de Grève et les quais, des rassemblements se forment, où les

ouvriers demandent de l'ouvrage, l'augmentation des salaires, la

diminution des heures de travail, l'abolition des machines,

l'expulsion des ouvriers étrangers. Ces troubles, par lesquels se

révèle pour la première fois la portée _sociale_ que le peuple

attribue à la révolution de juillet, s'apaisent d'eux-mêmes; mais

l'industrie reste en souffrance et la misère continue à faire des

progrès.

_Septembre_.--Ce mois se passe en fêtes données aux députations des

départements, en banquets patriotiques présidés par La Fayette, en

processions où les jeunes gens portent au Panthéon les bustes de Ney,

de Manuel et de Foy. L'une d'elles, composée en partie de membres des

sociétés secrètes, se dirige sur la place de Grève et prononce l'éloge

funèbre des quatre sergents de la Rochelle.

Des clubs ou sociétés populaires se forment: le plus important, dit

des _Amis du peuple_, siége au manége Pellier, rue Montmartre. La <p.295>

bourgeoisie s'inquiète de ces réunions qui rappellent 93, et où l'on

tend à la République; la garde nationale fait fermer le club Pellier.

_18 octobre_.--Le peuple a conservé un vif ressentiment de la bataille

de juillet et des victimes qu'elle a faites; il veut en être vengé et

compte sur la punition des ministres de Charles X. Une proposition

ayant été faite à la Chambre des députés pour abolir la peine de mort,

il croit voir dans cette proposition le dessein de sauver les

ministres, dont le procès s'instruit, et il se porte au Palais-Royal

avec des cris furieux. Repoussé par la garde nationale, il marche sur

Vincennes, où étaient enfermés les accusés, avec les mêmes cris de

mort, et ne se retire que devant la résistance du gouverneur. «Peuple

de Paris, dit le Préfet de la Seine, M. Odilon-Barrot[178], tu n'avoues

pas ces violences! Des accusés sont chose sacrée pour toi! Il n'y a

pas un citoyen dans cette noble et glorieuse population qui ne sente

qu'il est de son honneur et de son devoir d'empêcher un attentat qui

souillerait notre révolution!»

[Note 178: Il avait été nommé le 24 août et avait eu pour

prédécesseur, du 28 juillet au 24 août, M. de Laborde.]

Cette proclamation où le préfet semblait avoir copié les allocutions

de Pétion, n'apaise point l'agitation populaire: presque chaque jour,

des groupes se forment autour du Palais-Royal, près de Vincennes, près

du Luxembourg, desquels sortent des cris menaçants; une partie de la

bourgeoisie partage l'émotion du peuple, et la garde nationale ne

réprime les rassemblements qu'avec une sorte de répugnance. De plus,

le parti républicain s'était accru et commençait à devenir redoutable:

il comprenait la société des _Amis du Peuple_, presque tous les

combattants de juillet, une partie de l'artillerie de la garde

nationale, les mécontents, les ambitieux, les hommes de désordre et de

complots, qui désiraient une nouvelle révolution pour en tirer <p.296>

profit; il attirait derrière lui le peuple, en accusant le

gouvernement de trahison et en l'excitant à recommencer son oeuvre des

trois jours. Aussi, à mesure que l'heure du procès des ministres

approche, une sorte de terreur s'empare de Paris; on s'attend à une

nouvelle bataille, et le gouvernement n'ose compter ni sur l'armée ni

sur la garde nationale; les riches et les nobles abandonnent la ville;

le faubourg Saint-Germain est désert; le commerce se trouve presque

entièrement anéanti, et la misère croissante augmente l'irritation des

classes populaires.

_15 décembre_.--Le procès des ministres commence devant la cour des

pairs. Toute la garde nationale et vingt mille hommes de troupes de

ligne sont sur pied; le Luxembourg est enveloppé par une armée entière

qui occupe toutes les rues voisines et dont les patrouilles se

prolongent jusque sur les quais. Des masses de peuple entourent et

pressent ces bataillons en criant: La mort des ministres! Cet état de

choses dure six jours. Pendant six jours la garde nationale campe et

bivouaque dans les rues; pendant six jours, La Fayette, Barrot, toutes

les autorités, les écoles de droit et de médecine, qui, depuis

juillet, jouent un rôle politique, sollicitent la foule ameutée et le

parti républicain de respecter la justice et l'ordre public. Enfin,

quand l'arrêt qui condamne les ministres à la détention est prononcé,

quand le peuple apprend que les condamnés sont déjà partis secrètement

pour Vincennes, il se fait une explosion de cris de rage: Aux armes! à

la trahison! entend-on sur toute la rive gauche de la Seine, et la

bataille semble prête à s'engager. Mais toute cette fureur tombe

devant la résistance froide et patiente de la garde nationale, devant

les prières et l'énergie de La Fayette; et, le lendemain, Paris, si

agité depuis un mois, retombe dans un repos plein de tristesse et

d'appréhensions.

_25 décembre_.--Un vote de la Chambre des députés force La Fayette <p.297>

à donner sa démission de commandant de la garde nationale, et le roi le

remplace par le général Mouton de Lobau. La démission du patriarche de

la liberté est vue avec froideur par la garde nationale de Paris, qui,

avide de paix à l'intérieur et à l'extérieur, adopte et défend la

politique de résistance du gouvernement et se prononce avec ardeur

contre les hommes de la République, contre ce qu'on appelle le parti

du mouvement.

_13 février 1831._--Les partisans de la légitimité, qui avaient été

d'abord épouvantés de leur défaite, font maladroitement et

obscurément acte d'existence: ils célèbrent, dans l'église

Saint-Germain-l'Auxerrois, un service anniversaire de la mort du duc

de Berry. A cette nouvelle, une foule menaçante s'amasse devant

l'église, foule composée d'abord de bourgeois curieux, de jeunes gens

moqueurs, puis d'hommes de désordre et d'agitateurs, enfin de la lie

ordinaire de la population; sur le bruit qu'on a couronné un buste du

duc de Bordeaux, elle envahit l'église au moment où les légitimistes

se hâtent d'en sortir, et, avec une fureur sauvage, elle y détruit

autels, meubles, tableaux, ornements, la sacristie, la chaire, le

choeur. Le gouvernement n'ose s'opposer à ces stupides profanations,

ou, pour mieux dire, il les laisse faire, afin d'effrayer le parti

carliste. Le lendemain, le désordre continue. Les vandales de la

veille, sans raison comme sans colère, les uns par un instinct de

brutale vengeance contre les prêtres et les émigrés, les autres par

l'amour du désordre et de la destruction, se portent d'abord au

Palais-Royal, où ils sont contenus par des troupes, puis sur

l'Archevêché, demeure d'un prélat impopulaire: ils y entrent avec des

cris de fureur et de moquerie, et, en quelques heures, au milieu de

rires cyniques, de blasphèmes, de hurlements, ils détruisent cet

édifice de fond en comble, jetant à la Seine les meubles, les

ornements, les livres d'une précieuse bibliothèque. Ce jour était <p.298>

le mardi gras. On vit alors se renouveler les impiétés qui ont déshonoré

la révolution en 1793; on vit, au milieu des pompes ignobles du boeuf

gras, au milieu des mascarades et des apprêts de bal, des misérables

courir les rues avec des ornements sacrés, et une foule immonde ou

égarée applaudir à l'abattement des croix qui décoraient le sommet des

églises. Ce fut un des jours les plus honteux de l'histoire de Paris.

La garde nationale, accourue à l'Archevêché, ne reçut aucun ordre et

ne voulut pas engager une lutte contre les démolisseurs: pendant douze

heures, elle resta spectatrice de leurs odieuses saturnales. Quant au

gouvernement, dans un accès de peur qui le rendit en quelque sorte le

complice de l'émeute, il ordonna lui-même d'enlever les croix des

églises et les fleurs de lis de tous les monuments; le préfet de la

Seine se contenta de faire des proclamations emphatiques contre les

carlistes[179]; enfin, le roi de juillet paya son indigne faiblesse en

se voyant forcé de faire disparaître de son palais et de ses voitures

les glorieuses armoiries de sa famille.

[Note 179: M. Odilon Barrot fut forcé de donner sa démission

le 22 février, fut remplacé par M. de Bondy.]

Les journées de février furent comme la contre-partie des journées de

juillet: dévastation sans raison, sans excuse et sans résultat, elles

discréditèrent le peuple de Paris et sa révolution; elles livrèrent

pendant près d'une année les rues de la capitale aux hommes de

désordre et d'anarchie. En effet, à cette époque, l'émeute devint pour

ainsi dire permanente, et elle se produisait par les causes les plus

légères, troublant toutes les relations sociales, ruinant le commerce,

faisant fuir les étrangers, ce qui n'empêchait pas le Parisien, pour

qui tout est spectacle, de faire de l'émeute un passe-temps et d'aller

la voir comme par partie de plaisir. Tantôt les ouvriers demandaient

de l'ouvrage ou l'augmentation des salaires, tantôt les étudiants,

devenus pouvoir de l'État, faisaient des promenades tumultueuses, <p.299>

pour censurer le gouvernement, ou des manifestations en faveur de la

Pologne; les sociétés populaires se multipliaient et poussaient

ouvertement à la République; il y avait une sorte de fièvre dans toute

la partie malheureuse de la population, qui se soulevait au moindre

bruit, à la moindre déclamation du plus mince agitateur, du plus

obscur des journaux, et harassait par ses rassemblements et ses

tumultes la garde nationale.

L'établissement de Juillet, ballotté par toutes ces agitations,

semblait destiné à s'engloutir dans l'anarchie, lorsque le roi se

décida à se jeter ouvertement dans la politique de résistance. Casimir

Périer fut appelé au ministère: c'était un banquier de Paris, le vrai

représentant de ces classes électorales qui avaient préparé, sans la

faire, la révolution; il travailla au rétablissement de l'ordre par

des mesures énergiques, rigoureuses, brutales, poursuivit le parti

républicain, les sociétés secrètes, les excès de la presse, et, au

moyen d'une loi contre les attroupements, mit fin aux troubles des

rues. Il parvint ainsi à apaiser sans combat deux émeutes qui

menaçaient d'emporter la monarchie. La première eut lieu le 14 juillet

1831: le parti républicain voulait, en mémoire de la prise de la

Bastille, planter des arbres de liberté sur les principales places; le

ministère résolut de s'opposer à cette manifestation, qui pouvait

amener une attaque contre le gouvernement: il déploya de grandes

forces sur tous les points, et les républicains furent forcés de se

disperser. La seconde eut lieu le 16 septembre suivant et fut causée

par la nouvelle de la prise de Varsovie, qui produisit dans toute la

ville une douleur inexprimable. Le Palais-Royal fut envahi par une

foule de jeunes gens, le crêpe au bras, criant: Vive la Pologne! A bas

le ministère! Les uns lisaient les journaux à la multitude irritée,

les autres appelaient les citoyens aux armes «pour venger l'héroïque

Pologne lâchement abandonnée.» On fit fermer les théâtres; on pilla

quelques boutiques d'armuriers; on commença des barricades. Le <p.300>

lendemain, le gouvernement déploya les mesures les plus vigoureuses,

et, en enveloppant de troupes la Chambre des députés et le

Palais-Royal, il parvint à apaiser ce redoutable tumulte.

Grâce à l'énergie impétueuse de Casimir Périer, l'hiver de 1831 à 1832

se passa sans troubles inquiétants. Paris reprit ses habitudes de

plaisirs; et encore bien que la noblesse continuât à bouder le nouveau

régime, et les étrangers à se tenir éloignés de la capitale, les

théâtres, les salles de bal, tous les lieux d'amusement public furent

presque continuellement remplis; le commerce reprit quelque

prospérité.

§ XXXVIII.

Paris en 1832.--Le choléra.--Insurrection des 5 et 6 juin.

Mais un autre fléau vint frapper la ville. Le 27 mars, le terrible

choléra se manifesta à Paris, et dès le 30, il frappait de mort cent

cinquante personnes par jour. On prit à la hâte de nombreuses et

illusoires précautions; on organisa des hôpitaux, des ambulances, des

bureaux de secours; on fit un grand nettoyage de la ville; on mit en

réquisition tous les médecins et élèves en médecine. Malheureusement,

le bruit vint à se répandre que le choléra n'était que l'empoisonnement

de la population par une bande de malfaiteurs: le préfet de police,

Gisquet, se fit l'écho de ce bruit absurde dans une proclamation et ne

craignit pas d'accuser les républicains. «Je suis informé, dit-il, que

ces misérables ont conçu le projet de parcourir les cabarets et les étaux

de boucherie avec des fioles et des paquets de poison, pour en jeter dans

les fontaines, dans les brocs ou sur la viande...» A cette proclamation,

le peuple hébété de fureur, se jette sur les malheureux qui lui <p.301>

paraissent suspects, les maltraite, les mutile, les jette à la Seine.

Heureusement, cette frénésie sauvage dura à peine quelques heures; mais

le choléra n'en continua pas moins ses ravages, et Paris présenta pendant

le mois d'avril le plus affligeant des spectacles: un vent sec et froid

soulevait des nuages de poussière; le soleil était sans chaleur; on ne

voyait presque personne dans les rues; les boutiques s'entr'ouvraient à

peine; à chaque pas, on rencontrait des convois funèbres, sans pompe, par

masses de dix à douze cercueils entassés dans des voitures de toute

espèce. Du mois de mars au mois de septembre, le choléra enleva 18,400

personnes; il décima surtout les quartiers pauvres, les rues

malsaines, les taudis des indigents. «Des quarante-huit quartiers de

la capitale, dit le rapport des médecins, vingt-huit, placés au

centre, ne comprennent pas le cinquième de son territoire et

renferment à eux seuls la moitié de la population. Dans ces quartiers,

il en est un, celui des Arcis, où chaque individu ne dispose que de

sept mètres carrés d'espace, et il est soixante-treize rues qui

renferment, terme moyen, quarante et soixante personnes par maison. Ce

sont ces rues qui, toutes, sans exception, ont eu quarante-cinq décès

sur mille[180], ce qui est le double de la moyenne; ce sont ces maisons,

la plupart hautes de cinq étages, larges de six à sept mètres de

façade, n'ayant point de cours, qui ont donné quatre, six et jusqu'à

dix et onze décès. Ce sont enfin leurs habitants qui entrent à eux

seuls pour le tiers dans la mortalité cholérique, et cette déplorable

destruction des hommes a lieu dans ces seuls quartiers, parce que,

nulle autre part aussi, l'espace n'est plus étroit, la population plus

pressée, l'air plus malsain, l'habitation plus dangereuse et

l'habitant plus misérable.»

[Note 180: Depuis 1853, ces rues n'existent plus.]

_19 mai_.--L'une des dernières victimes du choléra fut Casimir <p.302>

Périer. Ses funérailles furent célébrées avec une grande pompe: tous

les corps politiques, les autorités, la haute bourgeoisie, la plus

grande partie de la garde nationale, des masses de troupes y

assistèrent. Le parti conservateur, en rendant des honneurs

extraordinaires à son plus intrépide défenseur, semblait vouloir se

dénombrer, et écraser de sa masse imposante le parti républicain et sa

turbulente minorité.

_5 juin_.--Le général Lamarque, l'un des chefs de l'opposition, meurt.

Le parti démocratique lui fait des funérailles éclatantes pour

répondre au deuil du 19 mai par un deuil populaire. «La place de la

Madeleine, raconte un journal, la rue Saint-Honoré, la rue Royale et

la place de la Révolution étaient, dès dix heures, couvertes de

citoyens de toutes les classes, se disposant à suivre le convoi. Au

moment où le char funèbre est arrivé devant la porte du général, les

chevaux ont été dételés et renvoyés; des jeunes gens de toutes les

classes ont transporté le corps sur le corbillard, d'autres s'y sont

attelés, et le cortége s'est mis en marche dans l'ordre suivant: un

bataillon du Ier régiment de ligne, armes baissées, tambours et

musique en tête; une colonne profonde d'ouvriers marchant en rang; de

nombreux pelotons des six premières légions de la garde nationale,

armés seulement du sabre; des lignes nombreuses mêlées de citoyens,

d'invalides, de gardes nationaux, au nombre de sept à huit mille; le

char funèbre traîné au moyen de longues cordes, auxquelles étaient

attachés au moins trois cents jeunes gens de toute condition. Le char

était pavoisé de drapeaux tricolores et couvert de couronnes

d'immortelles. Une foule immense autour du corbillard faisait entendre

le cri de: Vive la liberté! Derrière le char, le fils du général, des

invalides portant les insignes du défunt, le général La Fayette

donnant le bras au maréchal Clauzel, une nombreuse députation de la

Chambre des députés et beaucoup d'officiers de tout rang et de toute

arme. Puis venaient après, un bataillon d'infanterie de ligne, <p.303>

les réfugiés de toutes les nations, précédés de leurs drapeaux et mêlés à

un grand nombre de gardes nationaux, une longue colonne de pelotons

des six dernières légions de la garde nationale et de la banlieue;

l'artillerie de la garde nationale en très-grand nombre, un peloton de

la garde nationale à cheval, la société de l'_Union de Juillet_, avec

sa bannière garnie de crêpes et couronnée d'immortelles, les écoles de

droit, de médecine, de pharmacie, du commerce, d'Alfort, avec des

drapeaux, la société des _Amis du peuple_, des corporations d'ouvriers

précédées de bannières, etc. Des voitures de deuil fermaient ce long

cortége.»

De son côté, le gouvernement, craignant que cette démonstration

funèbre ne dégénérât en agression, avait mis sur pied vingt-cinq mille

hommes de troupes, qui étaient ou cantonnées sur les places, ou

consignées dans les casernes. Le cortége suivit les boulevards

jusqu'au pont d'Austerlitz, d'où le cercueil devait être transporté

dans le département des Landes; mais, pendant toute la marche, il y

eut non le recueillement d'une pompe funèbre, mais l'agitation qui

précède une insurrection, des cris de Vive la République! A bas

Louis-Philippe! Vive la Pologne! des rixes avec les sergents de ville,

des apprêts de guerre. Au moment des adieux, l'apparition d'un drapeau

rouge ayant excité le plus violent tumulte, l'approche de quelques

escadrons de cavalerie fit engager la lutte. Alors les cris: Aux

armes! retentirent de toutes parts; on fit des barricades, on enleva

des postes, on pilla des magasins d'armuriers, et, à la fin de la

journée, l'insurrection était maîtresse du Marais, du faubourg

Saint-Antoine, du quartier Saint-Martin, des Halles, enfin de toute

une moitié de la ville. Mais le parti républicain n'avait ni centre,

ni plan, ni chefs, et, malgré les cent mille hommes qui avaient suivi

le convoi funèbre de Lamarque, il était peu nombreux, même dans le

peuple; en effet, la plupart des ouvriers qui venaient de prendre <p.304>

les armes, l'avaient fait par entraînement, par haine aveugle contre le

gouvernement, par amour de la lutte et de la poudre. Les barricades du

5 juin ne trouvèrent donc pas de défenseurs; faciles à élever au

milieu d'une population étonnée et tremblante, elles furent

promptement abandonnées, et Paris presque entier resta muet, terrifié

ou indigné au cri de Vive la République!

Histoire de Paris depuis le temps des Gaulois jusqu'à nos jours - I · 第 24 / 26 段