La bourgeoisie parisienne avait conservé ses idées voltairiennes, ses

préjugés philosophiques, son incrédulité révolutionnaire. Elle faisait

sa lecture ordinaire des écrits irréligieux du XVIIIe siècle, des

romans obscènes de Pigault-Lebrun, des chansons napoléoniennes de

Béranger, enfin et surtout d'un journal très-influent, le

_Constitutionnel_, écrit par les derniers disciples de Voltaire, et

qui poussait la haine du prêtre jusqu'au ridicule. L'immixtion du

clergé dans les affaires de l'État jeta donc à Paris un grand

discrédit sur le gouvernement. L'opposition, qui avait été jusqu'alors

inspirée ou dirigée par la banque et le haut commerce, gagna les

boutiques royalistes, les quartiers qui se pavoisaient de blanc à

chaque fête monarchique, et elle éclata surtout avec les apprêts de la

guerre d'Espagne, guerre qui semblait une croisade contre la

révolution. La bourgeoisie avait récemment envoyé à la Chambre dix

députés libéraux sur douze élus; elle suivit avec ardeur les <p.280>

débats législatifs, et un marchand du quartier Saint-Denis se chargea

d'exprimer hautement son opinion. La majorité de la Chambre des

députés ayant prononcé l'expulsion de Manuel, l'orateur le plus hardi

de l'opposition, le poste de garde nationale qui se trouvait au

Palais-Bourbon fut appelé pour _empoigner_ le proscrit, qui refusait

de sortir: le sergent qui commandait ce poste, nommé Mercier, entra

dans la salle, reçut l'ordre du président et répondit par un refus.

Cette action excita un enthousiasme étrange: des brochures, des

portraits, des chansons la célébrèrent; une souscription nationale

décerna au sergent un fusil d'honneur.

L'opposition de Paris continua pendant la guerre d'Espagne: dans cette

ville, où la gloire des armes est si populaire, on se moqua des

difficultés de cette campagne, de la prise même du Trocadéro; et,

quand la garde royale revint à Paris, quand on la fit passer, par une

imitation des triomphes de l'Empire, sous l'Arc de l'Étoile, qu'on

avait ébauché en toiles et en planches, la foule injuste n'assista à

cette entrée qu'avec indifférence.

L'année suivante, Louis XVIII mourut.

§ XXXIV.

Embellissements de Paris sous la Restauration.

Pendant les malheurs de l'occupation étrangère, Paris, quoique

jouissant d'une prospérité commerciale qu'elle n'avait pas connue

depuis quinze ans, avait vu interrompre ses grands travaux

d'embellissement et d'assainissement; à dater de 1819, et sous

l'administration éclairée et vigilante du préfet Chabrol, ces travaux

recommencent, et, à part les lacunes causées par les révolutions de

1830 et de 1848, ils n'ont plus cessé et ont fait subir à la ville de

saint Louis et de Louis XIII une complète transformation. Napoléon <p.281>

n'avait songé à embellir Paris qu'à la façon des anciens rois,

c'est-à-dire en élevant des monuments plus fastueux qu'utiles, et, à

part la construction des quais et des marchés, il n'avait presque rien

fait pour donner de l'air, du soleil, de la vie à ce vieux Paris si

noir, si fétide, si misérable; il n'avait rien fait pour sa viabilité,

pour sa propreté, pour sa salubrité. A partir de l'administration de

M. de Chabrol, les améliorations de Paris sont appropriées aux moeurs

nouvelles, au commerce et à l'industrie parisienne, qui deviennent

immenses, enfin à la population qui augmente tous les jours. Le grand

plan d'alignement et d'éclaircissement, conçu sous Louis XVI, est

repris avec ardeur[174], et, de 1820 à 1830, on ouvre soixante-cinq rues

et quatre places nouvelles, on élargit vingt-quatre rues, places ou

boulevards, on bâtit les ponts des _Invalides_, de l'_Archevêché_,

d'_Arcole_, on termine le _canal Saint-Martin_, on achève les marchés

commencés sous l'Empire, l'entrepôt des vins, les greniers de réserve;

on améliore les halles et l'on y bâtit les marchés au beurre et au

poisson, on renouvelle une partie du pavé, on introduit l'éclairage au

gaz, on établit le service des voitures-omnibus, on commence

l'amélioration si importante, si nécessaire, si longtemps demandée des

_trottoirs_. Ces travaux d'utilité n'empêchent pas les travaux de

luxe, mais ceux-ci ont un caractère tout monarchique ou tout

religieux: ainsi, on relève les statues de Henri IV sur le Pont-Neuf,

de Louis XIII à la place Royale, de Louis XIV à la place des

Victoires; on remplace d'anciennes chapelles de couvents, devenues

succursales sous le Consulat, par des édifices plus convenables; et

ainsi sont bâties les églises _Saint-Denis-du-Saint-Sacrement_,

_Notre-Dame-de-Bonne-Nouvelle_, _Notre-Dame-de-Lorette_, <p.282>

_Saint-Vincent-de-Paul_, etc. On restaure et on embellit presque

toutes les autres églises, qui s'enrichissent d'objets d'art

principalement enlevés au Musée des monuments français, lequel se

trouve dispersé. On construit aussi la _chapelle expiatoire de la rue

d'Anjou_, le _séminaire Saint-Sulpice_, l'_hospice d'Enghien_,

l'_infirmerie Marie-Thérèse_, etc. On ajoute quelques pierres à la

Madeleine et à Sainte-Geneviève, rendues au culte catholique, à l'Arc

de l'Étoile, au palais d'Orsay. Enfin, on doit à l'industrie

particulière deux mille maisons nouvelles, dont quelques-unes sont des

palais, les théâtres des _Nouveautés_, du _Gymnase-Dramatique_,

_Ventadour_, la reconstruction de l'_Ambigu-Comique_ et du

_Cirque-Olympique_, les passages couverts de _Choiseul_, _Véro-Dodat_,

_Vivienne_, _Colbert_, etc.

[Note 174: M. de Chabrol, dans un mémoire publié en 1823,

estime le nombre des rues de Paris à cette époque à 1,070,

outre 120 culs-de-sac et 70 places.]

§ XXXV.

Paris pendant le règne de Charles X.

L'opposition de la bourgeoisie parisienne n'était pas dirigée contre

la dynastie des Bourbons, mais contre la marche de leur gouvernement,

et avec son aveuglement ordinaire elle se proposait, non de renverser,

mais d'avertir. C'est ainsi que le grand orateur de l'opposition, le

général Foy, étant mort (28 nov. 1825), des funérailles pompeuses lui

furent faites, où assistèrent deux cent mille citoyens de toute

profession, dans l'ordre le plus parfait, avec une discipline qui

était un grave enseignement. Toute la ville était en deuil, les

boutiques fermées, les ouvriers hors de leurs ateliers, la tête

découverte devant le passage du cortége. Jamais Paris n'avait rendu

spontanément de tels honneurs à un citoyen: sur toute la cérémonie

planait le souvenir des funérailles de Mirabeau.

Le parti royaliste répondit à cette pompe si menaçante par la

célébration du jubilé, où l'on vit dans quatre processions immenses

le clergé parcourir les rues avec ses croix voilées, en chantant <p.283>

les psaumes de la pénitence, et suivi de toutes les autorités, des

personnages de la cour, des femmes de haut rang, du roi lui-même avec

toute sa famille. Une messe expiatoire, célébrée sur la place où était

mort Louis XVI, exprima la pensée de ces cérémonies et en fit ainsi

maladroitement un outrage et un défi.

«Tout prit alors un aspect ecclésiastique, dit un écrivain royaliste,

jusqu'à la musique, la déclamation, les arts, et les églises devinrent

elles-mêmes des spectacles.» Aussi la bourgeoisie parisienne se

mit-elle à lutter contre les _ultras_, contre les jésuites, avec

l'ardeur la plus passionnée: tribune, journaux, brochures,

souscriptions, associations ne laissaient pas de relâche au

gouvernement, ne lui passaient pas la moindre faute, attaquaient ou

calomniaient toutes ses intentions, toutes ses actions. Ainsi, le

ministère ayant été forcé de retirer (1827) devant l'opposition de la

Chambre des pairs une loi qui comprimait la presse, Paris fut

illuminé, on alluma des feux de joie, on cria: Vive la Chambre des

pairs! enfin, il y eut pendant trois jours une manifestation

d'allégresse qui semblait déjà présager une révolution.

A la suite de cet incident, Charles X, qui ne recevait plus qu'un

accueil silencieux des Parisiens, voulut ranimer leur affection en

passant une grande revue de la garde nationale au Champ-de-Mars (12

avril): il fut reçu par les cris de: A bas les ministres! les

princesses furent même accueillies par des paroles outrageantes;

enfin, quand les légions, en s'en retournant, passèrent devant le

ministère des finances, les cris redoublèrent et furent accompagnés

d'insultes et de menaces. Charles X licencia la garde nationale de

Paris.

Au mois de novembre suivant, les Chambres ayant été dissoutes, de

nouvelles élections se firent, et elles amenèrent à Paris la

nomination, de douze députés libéraux, qui réunirent presque <p.284>

l'unanimité des suffrages[175]. Quand ce résultat fut connu (19

novembre), quelques maisons illuminèrent; des groupes nombreux

parcoururent les rues populeuses avec le cri de Vive la Charte!

invitant les citoyens à illuminer; ils se grossirent de gamins et de

vagabonds, qui, dans la rue Saint-Denis, cassèrent les vitres des

maisons restées obscures. Un détachement de gendarmerie fut envoyé

pour mettre fin au désordre; il fut accueilli par des pierres: il y

avait dans une partie de la population un désir de bruit et de

tumulte, un sentiment brutal d'hostilité contre le pouvoir, qui la

poussait à l'émeute. A la fin, les émeutiers firent des barricades

dans la rue Saint-Denis: des troupes furent envoyées pour les

détruire, et, après quelque hésitation, elles dispersèrent la foule

par des charges multipliées et quelques feux de peloton. Il y avait

trente-deux ans que la fusillade ne s'était fait entendre dans les

rues de Paris: cette répression de l'émeute produisit donc une vive

sensation de colère, mais qui passa rapidement. Il semblait que le

peuple n'eût voulu que s'essayer au tumulte des rues; néanmoins, la

partie la plus belliqueuse de la population, celle qui était

principalement composée de bonapartistes et de républicains, commença

à songer à renverser le gouvernement par une insurrection.

[Note 175: _Députés de la Seine_ en 1827: Dupont de l'Eure,

Jacques Laffitte, Casimir Périer, Benjamin Constant, Schonen,

Ternaux, Royer-Collard, Louis, Alex. de Laborde, Odier,

Vassal, J. Lefebvre.]

La cour parut comprendre la portée des élections qui venaient de se

faire et des troubles qui les avaient suivies: un ministère dévoué à

la constitution fut nommé. La bourgeoisie parisienne accueillit ce

ministère avec une joie pleine de confiance. Aussi, les dix-huit mois

du ministère Martignac sont-ils l'époque la plus brillante de la

Restauration et l'une des plus heureuses de l'histoire de Paris.

L'industrie et le commerce étaient florissants; chaque jour voyait se

bâtir quelque nouvel édifice, s'établir quelque nouvelle <p.285>

manufacture, s'ouvrir quelque magasin de luxe; les théâtres et les lieux

de plaisir étaient continuellement pleins; les lettres et les arts étaient

cultivés avec une ardeur poussée jusqu'au fanatisme; la jeunesse

courait tantôt aux leçons éloquentes de MM. Guizot, Villemain et

Cousin, tantôt aux drames grotesques et aux vers rocailleux de l'école

romantique; dans toutes les classes éclairées de la population, il y

avait émulation, désir de mieux, amour de progrès, confiance dans

l'avenir. Quant au peuple, son bien-être avait augmenté, par le fait

seul de la paix, de la prospérité générale, du bon marché des denrées,

de l'augmentation des salaires. Sur 816,000 habitants (1829), le

nombre des indigents n'était que de 62,000, c'est-à-dire du douzième

de la population, tandis que, sous l'Empire, il était du huitième. La

fièvre de la concurrence n'avait pas encore amené dans l'industrie des

désastres fréquents; les machines, peu nombreuses, n'avaient pas

encore avili la main-d'oeuvre; de plus, il y avait encore dans les

classes ouvrières un reste de ces moeurs humbles, modestes, résignées,

auxquelles l'ancien régime les avait habituées, et qui s'étaient

conservées même sous la République et l'Empire; il y avait encore chez

elles le contentement du peu, l'ignorance des plaisirs coûteux, ou

bien, l'habitude des privations et de la misère. Enfin, si des

théories nouvelles sur l'organisation de l'industrie, les salaires, le

crédit, commençaient à paraître dans les écrits de l'école

saint-simonienne, elles n'avaient pas encore pénétré dans le peuple.

Son ignorance était toujours la même; il était resté en politique à

l'adoration pour le grand homme, à l'aversion stupide pour les

Bourbons, les nobles et les prêtres, à l'envie de se venger de 1815.

Dans les ateliers, on ne cessait de rappeler la gloire et la grandeur

de l'Empire; toutes les traditions en étaient vivantes; c'était, pour

les classes populaires, l'âge d'or. Mais, si l'on y murmurait la

_Marseillaise_, si l'on y chantait à pleine voix Béranger, si l'on <p.286>

s'y moquait des jésuites, il n'y avait, excepté chez quelques membres

des sociétés secrètes, chez quelques anciens soldats impériaux, aucun

projet marqué de bouleversement.

Cependant la royauté eut bientôt regret de sa marche

constitutionnelle, et elle prit (8 août 1829) un ministère composé

d'hommes qui semblaient désignés pour faire la contre-révolution. La

majorité de la Chambre des députés déclara au roi que ce ministère

était menaçant pour les libertés publiques. La Chambre fut dissoute,

et l'on se prépara à de nouvelles élections. Paris, que la chute du

ministère Martignac avait consterné, montra, dans la lutte engagée

entre le monarque et la nation, la plus vive ardeur: ses journaux, ses

correspondances, ses comités électoraux mirent le feu aux

départements; ses citoyens les plus influents se placèrent à la tête

de la résistance; enfin, il envoya à la Chambre douze députés

libéraux[176]. Tout cela n'éclaira pas la royauté: l'agitation,

pensait-elle, n'était que dans les classes électorales; elle croyait

n'avoir affaire qu'à des ambitieux ou à des journalistes; elle

s'imaginait même avoir le peuple de Paris pour elle. «Charbonnier doit

être maître chez lui,» avaient dit un jour les forts de la Halle à

Charles X, et sur ce mot, dont elle fit grand bruit, la cour crut que

les classes ouvrières n'avaient nul souci des institutions libérales

et verraient avec plaisir _mâter_ la bourgeoisie. Quant à celle-ci, sa

défaite au 13 vendémiaire, sa soumission au despotisme impérial, sa

facilité à subir les deux invasions étrangères, l'avaient fait

descendre depuis longtemps de sa renommée de 1789, et le parti de

l'ancien régime croyait que, poltronne autant que bavarde, elle était

incapable non-seulement de tenter une révolution, mais de faire <p.287>

une sérieuse résistance. Ce fut donc dans la pensée qu'elles seraient

acceptées ou subies sans contestation que Charles X rendit les

fameuses ordonnances qui supprimaient la Charte de 1814 en annulant

les élections, abolissant la liberté de la presse, etc.

[Note 176: _Députés de la Seine_ en 1830: Vassal, Laborde,

Odier, Lefebvre, Mathieu Dumas, Demarçay, Eusèbe Salverte, de

Corcelles, Schonen, Chardel, Bavoux, Charles Dupin.]

§ XXXVI.

Journées de Juillet.

Ces ordonnances parurent le 27 juillet. Les hommes de l'opposition

furent consternés et cherchèrent par quelles voies légales ils

pourraient y résister; mais le peuple, jusqu'alors indifférent à la

lutte, descendit dans les rues et commença à chercher, à prévoir une

révolution. Des rassemblements se formèrent, inquiets, menaçants,

tumultueux, qui s'interrogeaient, se tâtaient, s'excitaient à la

résistance; les boutiques se fermèrent; des réverbères furent brisés;

on pilla quelques magasins d'armuriers. Des patrouilles furent

envoyées pour dissiper ces premiers désordres; leur présence fit

surgir quelques barricades; des rixes et des combats partiels

commencèrent: quelques hommes du peuple furent tués. Le soir, à la

lueur des flambeaux, les cadavres de ces premières victimes sont

promenés avec des cris de vengeance. Toute la nuit se passe en apprêts

de guerre, et, dès la pointe du jour, le tocsin sonne, le tambour bat,

des barricades s'élèvent dans toutes les rues, des combattants sortent

de toutes les maisons, surtout des quartiers populeux; de vieux

officiers bonapartistes, proscrits ou délaissés depuis 1814, leur

servent de guides avec les jeunes gens des écoles; une partie de la

garde nationale reprend son uniforme et ses armes; les carbonaris de

1820 se jettent dans la lutte avec une soif de vengeance longtemps

contenue, et déploient le drapeau tricolore. A la vue de ce symbole de

la révolution, toute incertitude cesse dans le peuple, que le cri <p.288>

de Vive la Charte! laissait froid et irrésolu: il allait prendre sa

revanche des trahisons de 1815; il allait se venger des bourreaux du

maréchal Ney et des sergents de la Rochelle; il allait en finir avec

les émigrés, les jésuites, les alliés de l'étranger! Alors, au cri de

Vive la Charte! on mêle celui de: A bas les Bourbons! on abat, on

détruit les insignes de la royauté; on court au combat, avec ou sans

armes, par un élan contagieux, les ardeurs d'un soleil de plomb et

l'odeur de la poudre donnant à toutes les têtes une ivresse mêlée de

joie et de fureur.

Cependant le gouvernement, qui n'avait fait aucun préparatif de

défense, à l'aspect de cette révolte inattendue, se décide à déployer

contre elle des mesures vigoureuses. Paris est mis en état de siége en

vertu d'un décret impérial de 1811; le maréchal Marmont a le

commandement de toutes les troupes; et trois colonnes, fortes ensemble

de dix-huit à vingt mille hommes, partent des Tuileries pour soumettre

la ville. La première remontera les quais jusqu'à la Bastille; la

deuxième suivra les boulevards jusqu'au même point; la troisième doit

occuper la rue Saint-Denis et servir de lien aux deux autres, en

lançant de fortes patrouilles dans toutes les voies transversales

entre les quais et les boulevards. La première balaye les quais et

reprend l'Hôtel-de-Ville; mais elle y est harcelée par les insurgés,

maîtres de la Cité, et ne peut aller plus loin; la deuxième parcourt

les boulevards, en livrant des combats vers les portes Saint-Denis et

Saint-Martin; elle arrive sur la place de la Bastille, essaie

vainement de pénétrer dans le faubourg, se rabat sur la rue

Saint-Antoine, y est assaillie de toutes les maisons par des balles,

des pavés, des meubles, et n'arrive à la place de Grève qu'en couvrant

sa route de blessés et de morts. La troisième colonne n'atteint la rue

Saint-Denis qu'en faisant de grandes pertes, et, au marché des

Innocents, elle est complétement enveloppée; quelques bataillons <p.289>

suisses sont envoyés pour la délivrer et n'y réussissent qu'en livrant

de nombreux combats. Enfin, les insurgés occupant tous les quartiers

du centre, les deux colonnes, réunies à l'Hôtel-de-Ville, évacuent cet

édifice et reviennent par les quais aux Tuileries.

Le combat fut suspendu pendant la nuit. Paris présentait alors le plus

sinistre spectacle: plus de gouvernement, plus d'autorités, plus de

préfets, plus de ministres; le peuple, sans frein et sans guide, était

le maître de la ville, et, derrière lui, cette troupe immonde de

vagabonds et de malfaiteurs qui pullule dans les grandes cités. Toutes

les maisons étaient fermées, tous les réverbères brisés, toutes les

rues hérissées de barricades, toutes les barricades défendues par des

hommes demi-nus, noirs de poudre, trempés de sueur, qui fondaient des

balles, pansaient leurs blessures et faisaient une garde vigilante. On

s'attendait à être le lendemain attaqué, bombardé, mitraillé; mais on

était résolu à vaincre ou à faire une résistance désespérée.

La royauté ne songeait pas à prendre l'offensive: ses malheureuses

troupes, affamées, harassées, étaient cantonnées au Louvre, au

Carrousel, rue Saint-Honoré, place Louis XV, attendant des ordres, des

vivres, des renforts. Elles y furent bientôt cernées par des bandes

d'insurgés, et le combat recommença. Les Parisiens, dont le nombre

grossissait d'heure en heure, se glissèrent par toutes les issues et

finirent par s'emparer successivement du Louvre, de la place du

Carrousel et enfin des Tuileries. Pendant que les vainqueurs brûlaient

le trône, brisaient des portraits, dévastaient quelques appartements,

les derniers pelotons de la garde royale faisaient encore une

résistance héroïque dans la rue de Rohan. Mais, à la fin, toute lutte

devint impossible, et, des troupes démoralisées, les unes firent

défection et livrèrent leurs armes au peuple, les autres se retirèrent

sur Saint-Cloud, où était la cour.

Alors l'insurrection ou plutôt la révolution fut entièrement <p.290>

maîtresse de Paris, et un gouvernement provisoire, à la tête duquel était

La Fayette, s'établit à l'Hôtel-de-Ville. Paris, avec ses rues dépavées

et sans voitures, ses maisons trouées de balles, ses boulevards coupés

d'arbres abattus, sa population haletante, enivrée, le fusil à la

main, présentait l'aspect le plus désordonné, le plus alarmant; et

l'on pouvait craindre qu'il ne tombât dans une anarchie semblable à

celle qui suivit le 10 août. Mais il n'y eut pas de désordre, pas une

tentative de pillage, pas un acte de cruauté et de vengeance, et l'on

vit alors combien les moeurs et le caractère de la population

parisienne s'étaient adoucis et transformés depuis un demi-siècle.

C'était le peuple, aidé de quelques étudiants et d'un petit nombre de

bourgeois, qui venait de remporter la victoire; c'était ce peuple des

journées de prairial, qui n'avait laissé que des souvenirs sinistres,

ce peuple de 1815, dont on avait calomnié les haillons et le

patriotisme: après une victoire qui lui coûtait sept cent

quatre-vingt-huit morts et quatre mille cinq cents blessés, il se

montra plein de générosité et de désintéressement, sauvant, consolant

les vaincus, secourant les blessés, partageant son pain avec eux;

pendant des semaines entières, on le vit, pieds nus, en chemise, en

guenilles, garder la Banque, le Trésor, les Tuileries, le

Palais-Royal[177]; les hôtels des royalistes n'éprouvèrent pas la

moindre insulte, et les églises furent respectées. Mais le peuple

garda de sa victoire une confiance présomptueuse en lui-même, un grand

mépris pour le pouvoir, quel qu'il fût, un vif penchant pour l'émeute,

l'amour de la poudre, une sorte d'enthousiasme pour la vie <p.291>

aventureuse de la barricade, pour ce désordre des rues dont le côté

pittoresque et théâtral séduisait son imagination. Aussi, quand on

annonça que Charles X s'était arrêté à Rambouillet et se préparait à

recommencer la lutte, il sortit de Paris avec des cris de joie et de

colère, et força le vieux roi à continuer sa retraite: pour lui, toute

la révolution était dans le bruit, le combat, le danger; quant à

l'issue à lui donner, il n'eût pas hésité dix ans auparavant, mais,

l'homme qui personnifiait sa foi politique n'étant plus, il laissa

faire la bourgeoisie, dont, depuis trente ans, il suivait l'impulsion,

et s'inquiéta peu du résultat de la sanglante victoire qu'il venait de

gagner.

[Note 177: «Il faut avoir vu des ouvriers demi-nus, placés en

faction à la porte des jardins publics, empêcher, selon leur

consigne, d'autres ouvriers déguenillés de passer, pour se

faire une idée de cette puissance du devoir qui s'était

emparée des hommes demeurés les maîtres.» (Mém.

d'Outre-Tombe, t. IX.)]

La bourgeoisie n'avait pris qu'une médiocre part à l'insurrection, et

si, au milieu de la lutte, la garde nationale s'était reformée

d'elle-même, c'était moins pour combattre que pour empêcher le

désordre. Mais, si elle n'avait pas fait la révolution, elle l'avait

préparée depuis dix ans: elle partageait donc les passions du peuple,

et, sans avoir désiré le renversement de la dynastie, elle l'acceptait

avec plaisir et saluait de ses acclamations le drapeau tricolore. Dès

que la victoire fut décidée, elle s'empressa de prendre la direction

de la révolution pour la modérer et la contenir, et elle songea

immédiatement à continuer la monarchie constitutionnelle avec la

famille d'Orléans: c'était une pensée qui n'était pas nouvelle dans la

bourgeoisie parisienne, car, dès 1792, dès 1815, elle penchait déjà

vers le combattant de Valmy par de secrètes sympathies et de

lointaines espérances. Une réunion de députés appela donc le duc

d'Orléans à prendre la lieutenance générale du royaume.

Histoire de Paris depuis le temps des Gaulois jusqu'à nos jours - I · 第 23 / 26 段