Le 3 juin se fit la fête dite du Champ-de-Mai, pour l'acceptation de

l'Acte additionnel aux constitutions de l'Empire. «Une foule

prodigieuse remplissait l'espace compris depuis le château des

Tuileries jusqu'à l'École militaire, en suivant le jardin des

Tuileries, l'avenue des Champs-Élysées et le pont d'Iéna. Cette

multitude était incalculable, et les terrasses qui entouraient le

Champ-de-Mars étaient aussi chargées de monde qu'à aucune des grandes

fêtes de la révolution[173].» Là se trouvaient, outre la cour impériale,

trente mille hommes de garde nationale, vingt mille députés des

départements. La République et l'Empire n'avaient pas eu de cérémonie

plus pompeuse, plus solennelle, surtout plus grave et plus émouvante.

Les spectateurs étaient pleins d'un enivrement fiévreux et en même

temps des pressentiments les plus sombres. Les soldats ne défilaient

pas comme à une vaine parade; ils saluaient César avant de mourir!

Leurs cris, leur enthousiasme, leur ardeur avaient quelque chose de

terrible et de navrant: c'était non de l'allégresse, mais de la

fureur; non de l'assurance, mais de la menace! Quant à Napoléon,

jamais il ne fut plus majestueux, plus grand, plus inspiré, et l'on

chercherait vainement dans l'histoire des paroles plus enflammées,

plus enivrantes que celles qu'il jetait du haut de son trône aux

députations, aux bataillons, à la multitude qui passait devant lui <p.268>

en jurant de vaincre ou de mourir! Hélas! ce qui manquait à tous, peuple,

soldats, empereur, dans cette autre fête de la fédération, si

différente de celle du 14 juillet, c'était la foi en eux-mêmes, la

confiance dans l'avenir, l'espérance qui engendre le succès! Il y

avait comme un voile de deuil sur tous ces uniformes, ces armes, ces

drapeaux, cette musique guerrière, ces serments, ces cris

d'enthousiasme; il y avait dans toutes les âmes une secrète

inquiétude, l'appréhension de grands malheurs, la presque certitude

d'une défaite: Waterloo semblait planer déjà sur le Champ-de-Mai!

[Note 173: _Mém. de Rovigo_, t. VIII, p. 47.]

Paris, pendant les premières opérations de la campagne, fut plein de

cette tristesse débilitante qui présage et amène les catastrophes. Le

commerce ordinaire avait cessé; toutes les industries étaient

employées pour la guerre; la plupart des ouvriers ne trouvaient à

travailler que dans les ateliers d'armes ou bien aux fortifications,

qui s'achevaient malgré les pleurs des paysans dont on ruinait les

propriétés. Les royalistes annonçaient d'avance des défaites; des

complots en faveur des Bourbons se tramaient presque ouvertement; on

ne parlait partout que de trahisons; enfin, la représentation

nationale, où l'esprit public aurait dû se retremper, n'inspirait

aucune confiance.

Le 21 juin, au matin, la nouvelle d'un grand désastre commença à

circuler: l'empereur l'avait apportée lui-même; il était descendu à

l'Élysée pendant la nuit; l'ennemi avait déjà franchi la frontière et

marchait sur Paris. La consternation fut extrême; on ne s'abordait

qu'en tremblant; il n'y avait que des murmures, même des imprécations

contre Napoléon, qui venait encore, disait-on, d'abandonner son armée.

Sur-le-champ il fut question de son abdication: c'était l'avis presque

unanime de la bourgeoisie. Il fallait, criait-elle, sacrifier cet

homme, cause unique des malheurs de la patrie, et se réconcilier ainsi

avec l'Europe; c'était aussi l'avis de la Chambre des <p.269>

représentants. Mais le peuple, qui s'inquiétait peu de liberté et de

constitution, qui ne voyait que la honte d'une nouvelle invasion

étrangère, accourut à l'Élysée avec des cris de fureur; demandant des

armes, voulant marcher à l'ennemi. L'empereur refusa de se confier à cet

enthousiasme populaire, qui pouvait amener la guerre civile, et, cédant à

la réprobation des Chambres, subissant avec calme, mais avec une

tristesse qui n'était peut-être pas exempte de remords, cette

contre-partie du 18 brumaire, il abdiqua, puis «il se déroba aux

acclamations d'une foule immense qui se succédait durant tout le jour

dans l'avenue de Marigny et qui le conjurait de ne pas l'abandonner,

et, saluant de la main les fédérés qui lui offraient à grands cris

leurs bras pour sa défense,» il se retira à la Malmaison. On sait

qu'il en sortit quatre jours après pour aller mourir à Sainte-Hélène.

Le 28 juin, l'armée, vaincue à Waterloo et forte encore de cent mille

hommes, arriva sous les murs de Paris; elle était suivie par les

armées prussienne et anglaise. On s'attendit à une bataille, et l'on

se hâta de terminer les fortifications, surtout celles du nord. Les

hauteurs de Belleville étaient couronnées d'ouvrages continus, qui

s'appuyaient à la forteresse de Vincennes et à Bercy d'une part,

d'autre part à Saint-Denis, Montmartre et Chaillot. Deux bataillons de

canonniers de marine, quatorze compagnies d'artillerie de ligne, vingt

compagnies d'artillerie de la garde nationale, en tout cinq à six

mille canonniers, qui servaient près de mille pièces, défendaient les

hauteurs.

Tout se disposait à une bataille décisive, et des escarmouches étaient

déjà commencées; mais la plus grande partie des Parisiens voyait ces

apprêts avec une terreur pleine de désespoir: croyant, comme l'ennemi

ne cessait de le dire, que l'Europe ne faisait la guerre qu'à

Napoléon, et celui-ci ayant disparu de la scène politique, elle

s'épouvantait d'une bataille qui, si elle amenait une défaite, <p.270>

l'exposait aux plus terribles vengeances, et, si elle donnait une

victoire, attirait sur elle un million de nouveaux ennemis. C'était là

l'opinion de la garde nationale, de la bourgeoisie tombée dans le plus

profond découragement, des boutiques qui redoutaient le pillage, de

toutes les autorités, généraux, ministres, qui ne voyaient d'autre

issue à cette situation anarchique que dans le retour des Bourbons.

Mais ce n'était pas l'opinion de l'armée, qui demandait la bataille

avec des cris de rage, des fédérés animés des mêmes passions qu'elle,

du peuple des faubourgs, qui courait aux barrières en criant: Vive

Napoléon! Point de Bourbons! Vive la liberté! A bas les traîtres!

Paris offrait alors le spectacle le plus désolant: il semblait que

cette reine de la civilisation fût prête à s'abîmer dans l'anarchie,

l'impuissance, le désespoir, sous les fureurs des partis qui la

divisaient, sous les coups des étrangers qui l'entouraient pleins de

menaces. On ne voyait dans les rues que des visages irrités, défiants

ou désolés; tous les magasins, tous les ateliers étaient fermés; les

citoyens semblaient ennemis les uns des autres et prêts à

s'entr'égorger: Lâches, traîtres, disaient les ouvriers aux bourgeois;

jacobins, pillards, disaient les bourgeois aux ouvriers. Certains

quartiers avaient été abandonnés par les riches; tout refluait au

centre ou sur les boulevards, qu'occupaient trente mille villageois

venus des environs et campant là avec leurs familles et leurs

bestiaux; enfin, on n'entendait dans les rassemblements des rues,

comme dans l'intérieur des maisons, que le mot terrible, fatal de

_trahison_, qui courait partout, paralysait tout et jetait l'ébêtement

dans toutes les âmes. Dans cette situation, Fouché, président du

gouvernement provisoire, et Davout, chef de l'armée, qui tous deux

étaient en correspondance secrète avec Louis XVIII, s'entendirent pour

en finir par une capitulation qui fut, de leur part, à la fois un coup

de désespoir et un acte de trahison.

Une première demande d'armistice fut faite; Blucher y répondit <p.271>

ainsi: «Nous voulons entrer dans Paris pour protéger les honnêtes gens

contre le pillage dont ils sont menacés par la canaille. Un armistice

satisfaisant ne peut être conclu que dans Paris!» Wellington se montra

moins arrogant; et alors fut signée la triste convention du 3 juillet

1815, dont les principaux articles étaient:

2.--L'armée française se mettra en marche demain pour prendre position

derrière la Loire. Paris sera entièrement évacué en trois jours.

9.--Le service de Paris continuera d'être fait par la garde nationale

et la gendarmerie municipale.

11.--Les propriétés publiques, à l'exception de celles qui ont rapport

à la guerre, seront également respectées. Les habitants, et en général

tous les individus qui seront dans la ville, continueront de jouir de

leurs droits et libertés sans être recherchés, soit en raison des

emplois qu'ils occupent ou ont occupés, ou de leur conduite ou

opinions politiques.

Cette capitulation qui, en livrant sans condition Paris et l'armée aux

étrangers, leur livrait la France, qu'ils allaient rançonner,

dépouiller, mutiler, fut reçue par la masse de la population sans

murmures et même avec une sorte de satisfaction: au milieu de la

dissolvante anarchie où l'on vivait, c'était une fin. Les royalistes,

les classes élevées, les deux Chambres en témoignèrent leur joie: pour

eux c'était une délivrance. Quant au peuple, quant à l'armée, ils

l'apprirent en frémissant de colère: Aux armes! A bas les traîtres! La

bataille! entendait-on dans le camp français, aux barrières gardées

par les fédérés, dans les faubourgs pleins d'une foule indignée.

L'alarme se répandit dans Paris: on crut que l'armée et les fédérés

allaient se réunir pour s'emparer de la ville; fusiller les traîtres

et mettre au pillage les quartiers riches. Toute la garde nationale

fut sur pied pour dissiper les rassemblements: elle s'empara des

faubourgs et des barrières et coupa les communications du peuple <p.272>

avec l'armée. Alors celle-ci, après une violente émeute, se décida à se

mettre en retraite en brandissant ses armes, avec des imprécations

contre les traîtres qui livraient la France à ses ennemis.

§ XXXII.

Deuxième occupation de Paris.--Retour de Louis XVIII.--Prospérité

honteuse de la ville.

Le lendemain (6 juillet), les portes de la ville furent remises aux

étrangers. Les Prussiens entrèrent par les barrières de Grenelle et de

l'École militaire, traversèrent le Champ-de-Mars et le pont d'Iéna en

ordre de bataille et comme dans une ville conquise, s'emparèrent des

quais, de l'Hôtel-de-Ville, de la Bastille, des boulevards, pendant

que les Anglais entraient par la barrière de l'Étoile et s'emparaient

des Champs-Élysées. Toutes les places, les ponts, les jardins publics

furent occupés militairement avec de l'artillerie: il y avait des

postes à tous les édifices, des sentinelles à tous les coins de rue,

des bivouacs partout, dans les promenades, sur les boulevards, dans

les cours des palais. Les vainqueurs affectèrent dans leur marche la

colère et la menace; ils paraissaient n'attendre qu'une provocation

pour livrer la ville à une soldatesque furieuse. Des cris de vivent

les Bourbons! vivent nos alliés! se firent entendre sur leur passage:

ils n'y répondirent pas. Le lendemain, une division s'empara des

Tuileries et en chassa le gouvernement provisoire; une autre s'empara

du palais législatif et en ferma les portes à la représentation

nationale. Quel jour de honte et de terreur pour la ville de la

révolution! L'étranger, la figure irritée et l'insulte à la bouche,

gardait nos places et nos monuments, la mèche sur ses canons; des

groupes de royalistes parcouraient les boulevards avec des <p.273>

drapeaux blancs et des cris de Vive le roi! le peuple, confiné dans ses

faubourgs, demandait encore à se battre et criait à la trahison; la

garde nationale sillonnait les rues de ses patrouilles pacifiques avec

une patience, un dévouement, une modération respectés même des

vainqueurs; enfin, les murs étaient placardés de proclamations

royalistes, des derniers décrets des représentants, des ordres des

généraux alliés.

Ce fut au milieu de cette anarchie que Louis XVIII entra dans Paris (8

juillet), escorté de gardes du corps et volontaires royaux. La garde

nationale alla au-devant de lui, et, sur son passage, il y eut de

nombreuses acclamations: on se jetait au-devant des Bourbons pour

échapper à l'humiliation de la conquête, et la bourgeoisie

s'empressait de crier: Vive le roi! pour que le retour de Louis XVIII

parût un événement national. Le soir, il y eut foule dans le jardin

des Tuileries, et les femmes de toutes les classes, grandes dames,

bourgeoises, ouvrières (les femmes eurent une grande influence sur

l'opinion publique à cette époque), ivres de joie de la chute du

tyran, de la fin de la conscription, du retour de la paix, ouvrirent

des rondes dans les parterres avec les gardes du corps et les soldats

étrangers, en chantant _Vive Henri IV_, en insultant le parti vaincu,

en se faisant accompagner par les musiques de la garde nationale. Les

cris, les chants, les transports de cette foule devinrent tels, que le

roi descendit au milieu d'elle et parcourut une partie du jardin. Tout

cela se passait en face des Prussiens, dont les canons se dressaient

devant le château; devant les Anglais, dont les feux de bivouac

éclairaient les Champs-Élysées. Ces démonstrations de joie si

étranges, triste témoignage de l'animation des partis devant

l'invasion étrangère, durèrent plusieurs jours.

Pendant ce temps, nos alliés minèrent le pont d'Iéna pour le faire

sauter; ils pillèrent le musée du Louvre, les bibliothèques, les <p.274>

palais royaux, «pour donner, disait Wellington, une leçon de morale au

peuple français;» ils saccagèrent les magasins publics et les

arsenaux; ils rançonnèrent la ville à dix millions, payables en

quarante-huit heures; ils tyrannisèrent les habitants chez lesquels

ils étaient logés; ils mirent la garde nationale sous le commandement

d'un de leurs généraux. Le gouvernement royal ressentait vivement ces

outrages, mais il était impuissant à les empêcher; quant à la

population elle était indignée de ces violences faites au mépris même

de la convention de Paris; et des rixes sanglantes ayant eu lieu dans

plusieurs maisons, les Prussiens allèrent se loger, non dans les

casernes où ils pouvaient craindre d'être enveloppés, mais dans des

camps de baraques qu'on dressa dans les jardins et les places

publiques. Alors les vexations, les humiliations cessèrent peu à peu;

les vainqueurs s'humanisèrent au contact des vaincus; ils se

déridèrent devant les séductions de cette Capoue, qui commençait à

reprendre ses habits de fête; et lorsqu'ils évacuèrent Paris, après le

traité du 20 novembre, ils étaient conquis eux-mêmes par les

agréments, l'insouciance, la politesse, la gaieté de ses habitants,

qui en vinrent même à se moquer d'eux ouvertement, en plein théâtre,

dans les journaux et surtout dans d'innombrables caricatures.

Durant cette période de l'occupation, Paris présenta un spectacle

nouveau, étrange, honteux. Pendant que les vainqueurs se partageaient

les milliards de notre rançon, pendant que nos provinces étaient

dévastées, dépouillées, écrasées par douze cent mille étrangers,

pendant qu'on ouvrait de trois brèches la frontière de Louis XIV,

pendant qu'on licenciait notre armée de la Loire, que nos soldats

étaient proscrits, nos drapeaux humiliés, nos vingt-cinq années de

gloire et de liberté insultées, Paris était tranquille, respecté,

brillant, plein de plaisirs et de fêtes: la Babylone moderne, se

réjouissant de la présence des vainqueurs, s'étourdissait, comme <p.275>

les prostituées de ses rues, sur sa propre honte, fermait les yeux sur les

malheurs de la France et étalait toutes ses séductions pour faire

d'ignobles gains. Les théâtres, les cafés, les maisons de jeu et de

débauche étaient continuellement remplis et décuplaient leurs

recettes; les promenades, les jardins publics, les lieux de réunion

regorgeaient d'officiers étrangers, qui y jetaient l'or à pleines

mains; les magasins de bijoux, de modes, de bronzes, d'étoffes ne

suffisaient pas aux acheteurs. Il y avait, vers la fin de 1815, plus

de six cents princes ou grands seigneurs étrangers demeurant à Paris;

deux mille familles anglaises y étaient accourues; tous les généraux

alliés, après avoir pillé les départements, venaient y dépenser le

produit de leur butin en quelques jours. Le grand duc Constantin

dépensa quatre millions en un mois, Wellington trois millions en six

semaines, Blucher plus de six millions pendant tout son séjour, et

s'en retourna ruiné, avec ses terres engagées ou vendues. Il se fit

alors d'immenses fortunes dans le commerce parisien, surtout au

Palais-Royal, dans le quartier Montmartre, dans la rue Saint-Denis, où

la bourgeoisie marchande se distinguait par son ardent royalisme.

Cependant l'opposition au gouvernement des Bourbons commençait à se

manifester par des actes; les officiers bonapartistes, mis à la

demi-solde et traqués par la police, conspiraient dans les cafés

obscurs du Palais-Royal pour renverser un roi imposé, disaient-ils,

par l'étranger; hors des barrières, dans les cabarets, les ouvriers,

par des signes, des demi-mots, quelques couplets, rappelaient le culte

de l'_autre_, devenu pour eux le culte de la patrie. D'ailleurs, les

déclamations des journaux royalistes, les actes de la Chambre

introuvable, et de nombreuses condamnations politiques vinrent

réveiller les Parisiens, les faire rougir de leur royalisme

mercantile, leur faire peur de l'ancien régime. L'exécution du jeune

Labédoyère excita donc dans Paris une profonde pitié, l'évasion de <p.276>

Lavalette une grande joie; toute la ville fut en rumeur pour le procès

et la mort du maréchal Ney; enfin, la conspiration de 1816, où de

malheureux ouvriers furent seuls impliqués, inspira au peuple de

sourdes colères contre les Bourbons qui relevaient l'échafaud

politique. A part ces victimes, à part quelques condamnations

correctionnelles, quelques tyrannies de bas étage, Paris se ressentit

peu de la réaction royaliste, de la _terreur blanche_ de 1815, et la

cour prévôtale de la Seine fit à peine parler d'elle. D'ailleurs on

ménageait la capitale à cause de sa bourgeoisie toute dévouée aux

Bourbons, à cause de ses ouvriers, dont on redoutait l'inimitié,

surtout à cette époque, où une disette, causée par la désastreuse

récolte de 1816, vint s'ajouter à tous les malheurs de la France. Le

pain valut alors à Paris vingt-cinq sous les quatre livres, et il

aurait valu trois fois davantage sans le conseil municipal, qui

dépensa vingt-cinq millions pour maintenir ce prix. Comme dans les

plus tristes jours de la révolution, on faisait queue aux portes des

boulangers, et l'on fut obligé de rationner la population; les mairies

et les bureaux de bienfaisance étaient assiégés par une foule de

malheureux livrés aux angoisses de la faim; enfin, les rues étaient

pleines de paysans que la misère avait chassés de la Champagne et de

la Bourgogne et qui venaient mendier dans Paris.

§ XXXIII.

Paris depuis 1816 jusqu'en 1824.--Troubles de

1820.--Carbonarisme.--Missions.--Sentiments de la bourgeoisie, etc.

La prospérité reprit les années suivantes, surtout quand notre

territoire eut été délivré de l'occupation européenne: les étrangers

continuaient à venir à Paris, les fortunes bourgeoises ne cessaient de

s'accroître; de grandes manufactures, de nouvelles industries <p.277>

s'établissaient de toutes parts; la population augmentait. Cette

prospérité reçut une première atteinte à la mort du duc de Berry (13

février 1820), qui excita dans Paris une profonde tristesse et de

vives alarmes: on prévoyait que la réaction royaliste allait profiter

du crime d'un individu pour mettre en cause la révolution. Or, cinq

années de liberté de la presse avaient ranimé l'amour des institutions

libérales et le désir de conserver les conquêtes politiques de 1789.

Déjà, la bourgeoisie avait, en 1817, manifesté son opinion en envoyant

à la Chambre cinq députés libéraux; elle s'alarma donc des tentatives

faites par le parti royaliste pour ramener la France vers l'ancien

régime, et elle suivit avec anxiété les débats relatifs à la loi qui

devait restreindre le droit électoral à douze ou quinze mille

propriétaires. A cette époque, la tribune, longtemps négligée et

méprisée, était redevenue populaire. La foule encombrait les abords du

Palais-Bourbon, saluant de ses acclamations et des cris de Vive la

Charte! les députés qui défendaient les libertés publiques, et cette

foule n'était pas composée du peuple qui restait en dehors des

questions débattues, mais de la jeunesse des écoles et du commerce, de

la jeune bourgeoisie, fille de la révolution, qui témoignait une

grande ardeur pour conserver ses principes à la France. Il s'en suivit

des rixes avec les gens de la police et dans ce tumulte, un étudiant,

nommé Lallemand, fut tué d'un coup de fusil. Le sang de ce jeune homme

était le premier qu'on eût versé dans les rues depuis les journées

révolutionnaires: il excita une grande fermentation. Toute la jeunesse

de Paris conduisit la victime au cimetière du Père Lachaise avec un

aspect menaçant, et la souscription ouverte pour lui élever un

monument fut remplie en moins d'une semaine.

Les jours suivants, les troubles continuèrent, et, la force armée

ayant chassé la foule des abords de la Chambre, une colonne de <p.278>

quatre à cinq mille jeunes gens sans armes, guidée par quelques officiers

bonapartistes, parcourut les boulevards au cri de Vive la Charte!

produisant sur son passage une vive agitation: en quelques heures,

Paris sembla avoir repris son aspect de 89. La colonne des jeunes gens

parcourut le faubourg Saint-Antoine et en ramena dix à douze mille

ouvriers ignorants, irrésolus, qui, ne comprenant rien à cette vaine

promenade, demandèrent à marcher sur les Tuileries. Les jeunes gens

s'arrêtèrent alarmés; un orage survint, et la nuit dissipa ce

rassemblement, qui semblait sur le seuil de la guerre civile.

L'agitation continua encore pendant plusieurs jours et prit pour

théâtre les boulevards et les rues Saint-Martin et Saint-Denis.

«Prenez garde, dit le député Lafitte aux ministres, l'émotion gagne

les classes populaires.» Mais après une semaine de désordres sans

portée comme sans résultat, après que le gouvernement eut déployé des

forces considérables, le tumulte s'apaisa de lui-même, comme si la

population n'eût voulu que tâter ses forces et goûter de nouveau à la

vie des révolutions.

A la suite de ces troubles, des sociétés secrètes se formèrent, qui

cherchèrent à renverser les Bourbons par des conspirations. Le

_carbonarisme_ trouva des adeptes dans les officiers à demi-solde, les

sous-officiers de l'armée, les avocats, les jeunes gens des écoles et

du haut commerce; mais ses complots, si péniblement ourdis, si

facilement déjoués, n'aboutirent qu'à des condamnations, qu'à des

proscriptions, qu'à des supplices. La mort tragique des quatre

sergents de la Rochelle fit dans Paris la plus pénible sensation. Ce

furent d'ailleurs les dernières victimes de l'échafaud politique: du

jour de leur supplice, Paris n'a plus vu l'instrument de mort se

dresser sur ses places publiques pour des opinions ou pour des

complots.

La défaite du carbonarisme consolida le gouvernement des Bourbons, <p.279>

qui prit une nouvelle force de la naissance du duc de Bordeaux et de

la mort de Napoléon; le premier de ces événements fut célébré par les

fêtes et les adulations qui ne manquent jamais aux princes; le second

fut accueilli par le peuple avec une douleur profonde. Alors le

gouvernement sembla marcher ouvertement au rétablissement de l'ancien

régime, et, croyant restaurer la royauté par la religion, il donna

plus de pouvoir au clergé. Des missions furent faites dans toute la

France, missions dirigées principalement contre les idées de la

révolution, et l'on ne craignit pas d'ouvrir ces prédications dans la

ville même de 1789. Elles excitèrent, dans la bourgeoisie comme dans

le peuple, une aveugle colère: la foule envahit les églises et

interrompit les exercices religieux par des cris scandaleux et des

moqueries odieuses; le gouvernement dissipa les attroupements par la

force, et, pendant plusieurs jours, les abords de certaines églises,

surtout celle des Petits-Pères, furent le théâtre de troubles qui ne

cessèrent qu'avec les missions.

Histoire de Paris depuis le temps des Gaulois jusqu'à nos jours - I · 第 22 / 26 段