l'Acte additionnel aux constitutions de l'Empire. «Une foule
prodigieuse remplissait l'espace compris depuis le château des
Tuileries jusqu'à l'École militaire, en suivant le jardin des
Tuileries, l'avenue des Champs-Élysées et le pont d'Iéna. Cette
multitude était incalculable, et les terrasses qui entouraient le
Champ-de-Mars étaient aussi chargées de monde qu'à aucune des grandes
fêtes de la révolution[173].» Là se trouvaient, outre la cour impériale,
trente mille hommes de garde nationale, vingt mille députés des
départements. La République et l'Empire n'avaient pas eu de cérémonie
plus pompeuse, plus solennelle, surtout plus grave et plus émouvante.
Les spectateurs étaient pleins d'un enivrement fiévreux et en même
temps des pressentiments les plus sombres. Les soldats ne défilaient
pas comme à une vaine parade; ils saluaient César avant de mourir!
Leurs cris, leur enthousiasme, leur ardeur avaient quelque chose de
terrible et de navrant: c'était non de l'allégresse, mais de la
fureur; non de l'assurance, mais de la menace! Quant à Napoléon,
jamais il ne fut plus majestueux, plus grand, plus inspiré, et l'on
chercherait vainement dans l'histoire des paroles plus enflammées,
plus enivrantes que celles qu'il jetait du haut de son trône aux
députations, aux bataillons, à la multitude qui passait devant lui <p.268>
en jurant de vaincre ou de mourir! Hélas! ce qui manquait à tous, peuple,
soldats, empereur, dans cette autre fête de la fédération, si
différente de celle du 14 juillet, c'était la foi en eux-mêmes, la
confiance dans l'avenir, l'espérance qui engendre le succès! Il y
avait comme un voile de deuil sur tous ces uniformes, ces armes, ces
drapeaux, cette musique guerrière, ces serments, ces cris
d'enthousiasme; il y avait dans toutes les âmes une secrète
inquiétude, l'appréhension de grands malheurs, la presque certitude
d'une défaite: Waterloo semblait planer déjà sur le Champ-de-Mai!
[Note 173: _Mém. de Rovigo_, t. VIII, p. 47.]
Paris, pendant les premières opérations de la campagne, fut plein de
cette tristesse débilitante qui présage et amène les catastrophes. Le
commerce ordinaire avait cessé; toutes les industries étaient
employées pour la guerre; la plupart des ouvriers ne trouvaient à
travailler que dans les ateliers d'armes ou bien aux fortifications,
qui s'achevaient malgré les pleurs des paysans dont on ruinait les
propriétés. Les royalistes annonçaient d'avance des défaites; des
complots en faveur des Bourbons se tramaient presque ouvertement; on
ne parlait partout que de trahisons; enfin, la représentation
nationale, où l'esprit public aurait dû se retremper, n'inspirait
aucune confiance.
Le 21 juin, au matin, la nouvelle d'un grand désastre commença à
circuler: l'empereur l'avait apportée lui-même; il était descendu à
l'Élysée pendant la nuit; l'ennemi avait déjà franchi la frontière et
marchait sur Paris. La consternation fut extrême; on ne s'abordait
qu'en tremblant; il n'y avait que des murmures, même des imprécations
contre Napoléon, qui venait encore, disait-on, d'abandonner son armée.
Sur-le-champ il fut question de son abdication: c'était l'avis presque
unanime de la bourgeoisie. Il fallait, criait-elle, sacrifier cet
homme, cause unique des malheurs de la patrie, et se réconcilier ainsi
avec l'Europe; c'était aussi l'avis de la Chambre des <p.269>
représentants. Mais le peuple, qui s'inquiétait peu de liberté et de
constitution, qui ne voyait que la honte d'une nouvelle invasion
étrangère, accourut à l'Élysée avec des cris de fureur; demandant des
armes, voulant marcher à l'ennemi. L'empereur refusa de se confier à cet
enthousiasme populaire, qui pouvait amener la guerre civile, et, cédant à
la réprobation des Chambres, subissant avec calme, mais avec une
tristesse qui n'était peut-être pas exempte de remords, cette
contre-partie du 18 brumaire, il abdiqua, puis «il se déroba aux
acclamations d'une foule immense qui se succédait durant tout le jour
dans l'avenue de Marigny et qui le conjurait de ne pas l'abandonner,
et, saluant de la main les fédérés qui lui offraient à grands cris
leurs bras pour sa défense,» il se retira à la Malmaison. On sait
qu'il en sortit quatre jours après pour aller mourir à Sainte-Hélène.
Le 28 juin, l'armée, vaincue à Waterloo et forte encore de cent mille
hommes, arriva sous les murs de Paris; elle était suivie par les
armées prussienne et anglaise. On s'attendit à une bataille, et l'on
se hâta de terminer les fortifications, surtout celles du nord. Les
hauteurs de Belleville étaient couronnées d'ouvrages continus, qui
s'appuyaient à la forteresse de Vincennes et à Bercy d'une part,
d'autre part à Saint-Denis, Montmartre et Chaillot. Deux bataillons de
canonniers de marine, quatorze compagnies d'artillerie de ligne, vingt
compagnies d'artillerie de la garde nationale, en tout cinq à six
mille canonniers, qui servaient près de mille pièces, défendaient les
hauteurs.
Tout se disposait à une bataille décisive, et des escarmouches étaient
déjà commencées; mais la plus grande partie des Parisiens voyait ces
apprêts avec une terreur pleine de désespoir: croyant, comme l'ennemi
ne cessait de le dire, que l'Europe ne faisait la guerre qu'à
Napoléon, et celui-ci ayant disparu de la scène politique, elle
s'épouvantait d'une bataille qui, si elle amenait une défaite, <p.270>
l'exposait aux plus terribles vengeances, et, si elle donnait une
victoire, attirait sur elle un million de nouveaux ennemis. C'était là
l'opinion de la garde nationale, de la bourgeoisie tombée dans le plus
profond découragement, des boutiques qui redoutaient le pillage, de
toutes les autorités, généraux, ministres, qui ne voyaient d'autre
issue à cette situation anarchique que dans le retour des Bourbons.
Mais ce n'était pas l'opinion de l'armée, qui demandait la bataille
avec des cris de rage, des fédérés animés des mêmes passions qu'elle,
du peuple des faubourgs, qui courait aux barrières en criant: Vive
Napoléon! Point de Bourbons! Vive la liberté! A bas les traîtres!
Paris offrait alors le spectacle le plus désolant: il semblait que
cette reine de la civilisation fût prête à s'abîmer dans l'anarchie,
l'impuissance, le désespoir, sous les fureurs des partis qui la
divisaient, sous les coups des étrangers qui l'entouraient pleins de
menaces. On ne voyait dans les rues que des visages irrités, défiants
ou désolés; tous les magasins, tous les ateliers étaient fermés; les
citoyens semblaient ennemis les uns des autres et prêts à
s'entr'égorger: Lâches, traîtres, disaient les ouvriers aux bourgeois;
jacobins, pillards, disaient les bourgeois aux ouvriers. Certains
quartiers avaient été abandonnés par les riches; tout refluait au
centre ou sur les boulevards, qu'occupaient trente mille villageois
venus des environs et campant là avec leurs familles et leurs
bestiaux; enfin, on n'entendait dans les rassemblements des rues,
comme dans l'intérieur des maisons, que le mot terrible, fatal de
_trahison_, qui courait partout, paralysait tout et jetait l'ébêtement
dans toutes les âmes. Dans cette situation, Fouché, président du
gouvernement provisoire, et Davout, chef de l'armée, qui tous deux
étaient en correspondance secrète avec Louis XVIII, s'entendirent pour
en finir par une capitulation qui fut, de leur part, à la fois un coup
de désespoir et un acte de trahison.
Une première demande d'armistice fut faite; Blucher y répondit <p.271>
ainsi: «Nous voulons entrer dans Paris pour protéger les honnêtes gens
contre le pillage dont ils sont menacés par la canaille. Un armistice
satisfaisant ne peut être conclu que dans Paris!» Wellington se montra
moins arrogant; et alors fut signée la triste convention du 3 juillet
1815, dont les principaux articles étaient:
2.--L'armée française se mettra en marche demain pour prendre position
derrière la Loire. Paris sera entièrement évacué en trois jours.
9.--Le service de Paris continuera d'être fait par la garde nationale
et la gendarmerie municipale.
11.--Les propriétés publiques, à l'exception de celles qui ont rapport
à la guerre, seront également respectées. Les habitants, et en général
tous les individus qui seront dans la ville, continueront de jouir de
leurs droits et libertés sans être recherchés, soit en raison des
emplois qu'ils occupent ou ont occupés, ou de leur conduite ou
opinions politiques.
Cette capitulation qui, en livrant sans condition Paris et l'armée aux
étrangers, leur livrait la France, qu'ils allaient rançonner,
dépouiller, mutiler, fut reçue par la masse de la population sans
murmures et même avec une sorte de satisfaction: au milieu de la
dissolvante anarchie où l'on vivait, c'était une fin. Les royalistes,
les classes élevées, les deux Chambres en témoignèrent leur joie: pour
eux c'était une délivrance. Quant au peuple, quant à l'armée, ils
l'apprirent en frémissant de colère: Aux armes! A bas les traîtres! La
bataille! entendait-on dans le camp français, aux barrières gardées
par les fédérés, dans les faubourgs pleins d'une foule indignée.
L'alarme se répandit dans Paris: on crut que l'armée et les fédérés
allaient se réunir pour s'emparer de la ville; fusiller les traîtres
et mettre au pillage les quartiers riches. Toute la garde nationale
fut sur pied pour dissiper les rassemblements: elle s'empara des
faubourgs et des barrières et coupa les communications du peuple <p.272>
avec l'armée. Alors celle-ci, après une violente émeute, se décida à se
mettre en retraite en brandissant ses armes, avec des imprécations
contre les traîtres qui livraient la France à ses ennemis.
§ XXXII.
Deuxième occupation de Paris.--Retour de Louis XVIII.--Prospérité
honteuse de la ville.
Le lendemain (6 juillet), les portes de la ville furent remises aux
étrangers. Les Prussiens entrèrent par les barrières de Grenelle et de
l'École militaire, traversèrent le Champ-de-Mars et le pont d'Iéna en
ordre de bataille et comme dans une ville conquise, s'emparèrent des
quais, de l'Hôtel-de-Ville, de la Bastille, des boulevards, pendant
que les Anglais entraient par la barrière de l'Étoile et s'emparaient
des Champs-Élysées. Toutes les places, les ponts, les jardins publics
furent occupés militairement avec de l'artillerie: il y avait des
postes à tous les édifices, des sentinelles à tous les coins de rue,
des bivouacs partout, dans les promenades, sur les boulevards, dans
les cours des palais. Les vainqueurs affectèrent dans leur marche la
colère et la menace; ils paraissaient n'attendre qu'une provocation
pour livrer la ville à une soldatesque furieuse. Des cris de vivent
les Bourbons! vivent nos alliés! se firent entendre sur leur passage:
ils n'y répondirent pas. Le lendemain, une division s'empara des
Tuileries et en chassa le gouvernement provisoire; une autre s'empara
du palais législatif et en ferma les portes à la représentation
nationale. Quel jour de honte et de terreur pour la ville de la
révolution! L'étranger, la figure irritée et l'insulte à la bouche,
gardait nos places et nos monuments, la mèche sur ses canons; des
groupes de royalistes parcouraient les boulevards avec des <p.273>
drapeaux blancs et des cris de Vive le roi! le peuple, confiné dans ses
faubourgs, demandait encore à se battre et criait à la trahison; la
garde nationale sillonnait les rues de ses patrouilles pacifiques avec
une patience, un dévouement, une modération respectés même des
vainqueurs; enfin, les murs étaient placardés de proclamations
royalistes, des derniers décrets des représentants, des ordres des
généraux alliés.
Ce fut au milieu de cette anarchie que Louis XVIII entra dans Paris (8
juillet), escorté de gardes du corps et volontaires royaux. La garde
nationale alla au-devant de lui, et, sur son passage, il y eut de
nombreuses acclamations: on se jetait au-devant des Bourbons pour
échapper à l'humiliation de la conquête, et la bourgeoisie
s'empressait de crier: Vive le roi! pour que le retour de Louis XVIII
parût un événement national. Le soir, il y eut foule dans le jardin
des Tuileries, et les femmes de toutes les classes, grandes dames,
bourgeoises, ouvrières (les femmes eurent une grande influence sur
l'opinion publique à cette époque), ivres de joie de la chute du
tyran, de la fin de la conscription, du retour de la paix, ouvrirent
des rondes dans les parterres avec les gardes du corps et les soldats
étrangers, en chantant _Vive Henri IV_, en insultant le parti vaincu,
en se faisant accompagner par les musiques de la garde nationale. Les
cris, les chants, les transports de cette foule devinrent tels, que le
roi descendit au milieu d'elle et parcourut une partie du jardin. Tout
cela se passait en face des Prussiens, dont les canons se dressaient
devant le château; devant les Anglais, dont les feux de bivouac
éclairaient les Champs-Élysées. Ces démonstrations de joie si
étranges, triste témoignage de l'animation des partis devant
l'invasion étrangère, durèrent plusieurs jours.
Pendant ce temps, nos alliés minèrent le pont d'Iéna pour le faire
sauter; ils pillèrent le musée du Louvre, les bibliothèques, les <p.274>
palais royaux, «pour donner, disait Wellington, une leçon de morale au
peuple français;» ils saccagèrent les magasins publics et les
arsenaux; ils rançonnèrent la ville à dix millions, payables en
quarante-huit heures; ils tyrannisèrent les habitants chez lesquels
ils étaient logés; ils mirent la garde nationale sous le commandement
d'un de leurs généraux. Le gouvernement royal ressentait vivement ces
outrages, mais il était impuissant à les empêcher; quant à la
population elle était indignée de ces violences faites au mépris même
de la convention de Paris; et des rixes sanglantes ayant eu lieu dans
plusieurs maisons, les Prussiens allèrent se loger, non dans les
casernes où ils pouvaient craindre d'être enveloppés, mais dans des
camps de baraques qu'on dressa dans les jardins et les places
publiques. Alors les vexations, les humiliations cessèrent peu à peu;
les vainqueurs s'humanisèrent au contact des vaincus; ils se
déridèrent devant les séductions de cette Capoue, qui commençait à
reprendre ses habits de fête; et lorsqu'ils évacuèrent Paris, après le
traité du 20 novembre, ils étaient conquis eux-mêmes par les
agréments, l'insouciance, la politesse, la gaieté de ses habitants,
qui en vinrent même à se moquer d'eux ouvertement, en plein théâtre,
dans les journaux et surtout dans d'innombrables caricatures.
Durant cette période de l'occupation, Paris présenta un spectacle
nouveau, étrange, honteux. Pendant que les vainqueurs se partageaient
les milliards de notre rançon, pendant que nos provinces étaient
dévastées, dépouillées, écrasées par douze cent mille étrangers,
pendant qu'on ouvrait de trois brèches la frontière de Louis XIV,
pendant qu'on licenciait notre armée de la Loire, que nos soldats
étaient proscrits, nos drapeaux humiliés, nos vingt-cinq années de
gloire et de liberté insultées, Paris était tranquille, respecté,
brillant, plein de plaisirs et de fêtes: la Babylone moderne, se
réjouissant de la présence des vainqueurs, s'étourdissait, comme <p.275>
les prostituées de ses rues, sur sa propre honte, fermait les yeux sur les
malheurs de la France et étalait toutes ses séductions pour faire
d'ignobles gains. Les théâtres, les cafés, les maisons de jeu et de
débauche étaient continuellement remplis et décuplaient leurs
recettes; les promenades, les jardins publics, les lieux de réunion
regorgeaient d'officiers étrangers, qui y jetaient l'or à pleines
mains; les magasins de bijoux, de modes, de bronzes, d'étoffes ne
suffisaient pas aux acheteurs. Il y avait, vers la fin de 1815, plus
de six cents princes ou grands seigneurs étrangers demeurant à Paris;
deux mille familles anglaises y étaient accourues; tous les généraux
alliés, après avoir pillé les départements, venaient y dépenser le
produit de leur butin en quelques jours. Le grand duc Constantin
dépensa quatre millions en un mois, Wellington trois millions en six
semaines, Blucher plus de six millions pendant tout son séjour, et
s'en retourna ruiné, avec ses terres engagées ou vendues. Il se fit
alors d'immenses fortunes dans le commerce parisien, surtout au
Palais-Royal, dans le quartier Montmartre, dans la rue Saint-Denis, où
la bourgeoisie marchande se distinguait par son ardent royalisme.
Cependant l'opposition au gouvernement des Bourbons commençait à se
manifester par des actes; les officiers bonapartistes, mis à la
demi-solde et traqués par la police, conspiraient dans les cafés
obscurs du Palais-Royal pour renverser un roi imposé, disaient-ils,
par l'étranger; hors des barrières, dans les cabarets, les ouvriers,
par des signes, des demi-mots, quelques couplets, rappelaient le culte
de l'_autre_, devenu pour eux le culte de la patrie. D'ailleurs, les
déclamations des journaux royalistes, les actes de la Chambre
introuvable, et de nombreuses condamnations politiques vinrent
réveiller les Parisiens, les faire rougir de leur royalisme
mercantile, leur faire peur de l'ancien régime. L'exécution du jeune
Labédoyère excita donc dans Paris une profonde pitié, l'évasion de <p.276>
Lavalette une grande joie; toute la ville fut en rumeur pour le procès
et la mort du maréchal Ney; enfin, la conspiration de 1816, où de
malheureux ouvriers furent seuls impliqués, inspira au peuple de
sourdes colères contre les Bourbons qui relevaient l'échafaud
politique. A part ces victimes, à part quelques condamnations
correctionnelles, quelques tyrannies de bas étage, Paris se ressentit
peu de la réaction royaliste, de la _terreur blanche_ de 1815, et la
cour prévôtale de la Seine fit à peine parler d'elle. D'ailleurs on
ménageait la capitale à cause de sa bourgeoisie toute dévouée aux
Bourbons, à cause de ses ouvriers, dont on redoutait l'inimitié,
surtout à cette époque, où une disette, causée par la désastreuse
récolte de 1816, vint s'ajouter à tous les malheurs de la France. Le
pain valut alors à Paris vingt-cinq sous les quatre livres, et il
aurait valu trois fois davantage sans le conseil municipal, qui
dépensa vingt-cinq millions pour maintenir ce prix. Comme dans les
plus tristes jours de la révolution, on faisait queue aux portes des
boulangers, et l'on fut obligé de rationner la population; les mairies
et les bureaux de bienfaisance étaient assiégés par une foule de
malheureux livrés aux angoisses de la faim; enfin, les rues étaient
pleines de paysans que la misère avait chassés de la Champagne et de
la Bourgogne et qui venaient mendier dans Paris.
§ XXXIII.
Paris depuis 1816 jusqu'en 1824.--Troubles de
1820.--Carbonarisme.--Missions.--Sentiments de la bourgeoisie, etc.
La prospérité reprit les années suivantes, surtout quand notre
territoire eut été délivré de l'occupation européenne: les étrangers
continuaient à venir à Paris, les fortunes bourgeoises ne cessaient de
s'accroître; de grandes manufactures, de nouvelles industries <p.277>
s'établissaient de toutes parts; la population augmentait. Cette
prospérité reçut une première atteinte à la mort du duc de Berry (13
février 1820), qui excita dans Paris une profonde tristesse et de
vives alarmes: on prévoyait que la réaction royaliste allait profiter
du crime d'un individu pour mettre en cause la révolution. Or, cinq
années de liberté de la presse avaient ranimé l'amour des institutions
libérales et le désir de conserver les conquêtes politiques de 1789.
Déjà, la bourgeoisie avait, en 1817, manifesté son opinion en envoyant
à la Chambre cinq députés libéraux; elle s'alarma donc des tentatives
faites par le parti royaliste pour ramener la France vers l'ancien
régime, et elle suivit avec anxiété les débats relatifs à la loi qui
devait restreindre le droit électoral à douze ou quinze mille
propriétaires. A cette époque, la tribune, longtemps négligée et
méprisée, était redevenue populaire. La foule encombrait les abords du
Palais-Bourbon, saluant de ses acclamations et des cris de Vive la
Charte! les députés qui défendaient les libertés publiques, et cette
foule n'était pas composée du peuple qui restait en dehors des
questions débattues, mais de la jeunesse des écoles et du commerce, de
la jeune bourgeoisie, fille de la révolution, qui témoignait une
grande ardeur pour conserver ses principes à la France. Il s'en suivit
des rixes avec les gens de la police et dans ce tumulte, un étudiant,
nommé Lallemand, fut tué d'un coup de fusil. Le sang de ce jeune homme
était le premier qu'on eût versé dans les rues depuis les journées
révolutionnaires: il excita une grande fermentation. Toute la jeunesse
de Paris conduisit la victime au cimetière du Père Lachaise avec un
aspect menaçant, et la souscription ouverte pour lui élever un
monument fut remplie en moins d'une semaine.
Les jours suivants, les troubles continuèrent, et, la force armée
ayant chassé la foule des abords de la Chambre, une colonne de <p.278>
quatre à cinq mille jeunes gens sans armes, guidée par quelques officiers
bonapartistes, parcourut les boulevards au cri de Vive la Charte!
produisant sur son passage une vive agitation: en quelques heures,
Paris sembla avoir repris son aspect de 89. La colonne des jeunes gens
parcourut le faubourg Saint-Antoine et en ramena dix à douze mille
ouvriers ignorants, irrésolus, qui, ne comprenant rien à cette vaine
promenade, demandèrent à marcher sur les Tuileries. Les jeunes gens
s'arrêtèrent alarmés; un orage survint, et la nuit dissipa ce
rassemblement, qui semblait sur le seuil de la guerre civile.
L'agitation continua encore pendant plusieurs jours et prit pour
théâtre les boulevards et les rues Saint-Martin et Saint-Denis.
«Prenez garde, dit le député Lafitte aux ministres, l'émotion gagne
les classes populaires.» Mais après une semaine de désordres sans
portée comme sans résultat, après que le gouvernement eut déployé des
forces considérables, le tumulte s'apaisa de lui-même, comme si la
population n'eût voulu que tâter ses forces et goûter de nouveau à la
vie des révolutions.
A la suite de ces troubles, des sociétés secrètes se formèrent, qui
cherchèrent à renverser les Bourbons par des conspirations. Le
_carbonarisme_ trouva des adeptes dans les officiers à demi-solde, les
sous-officiers de l'armée, les avocats, les jeunes gens des écoles et
du haut commerce; mais ses complots, si péniblement ourdis, si
facilement déjoués, n'aboutirent qu'à des condamnations, qu'à des
proscriptions, qu'à des supplices. La mort tragique des quatre
sergents de la Rochelle fit dans Paris la plus pénible sensation. Ce
furent d'ailleurs les dernières victimes de l'échafaud politique: du
jour de leur supplice, Paris n'a plus vu l'instrument de mort se
dresser sur ses places publiques pour des opinions ou pour des
complots.
La défaite du carbonarisme consolida le gouvernement des Bourbons, <p.279>
qui prit une nouvelle force de la naissance du duc de Bordeaux et de
la mort de Napoléon; le premier de ces événements fut célébré par les
fêtes et les adulations qui ne manquent jamais aux princes; le second
fut accueilli par le peuple avec une douleur profonde. Alors le
gouvernement sembla marcher ouvertement au rétablissement de l'ancien
régime, et, croyant restaurer la royauté par la religion, il donna
plus de pouvoir au clergé. Des missions furent faites dans toute la
France, missions dirigées principalement contre les idées de la
révolution, et l'on ne craignit pas d'ouvrir ces prédications dans la
ville même de 1789. Elles excitèrent, dans la bourgeoisie comme dans
le peuple, une aveugle colère: la foule envahit les églises et
interrompit les exercices religieux par des cris scandaleux et des
moqueries odieuses; le gouvernement dissipa les attroupements par la
force, et, pendant plusieurs jours, les abords de certaines églises,
surtout celle des Petits-Pères, furent le théâtre de troubles qui ne
cessèrent qu'avec les missions.