Le 29 mars, Marie-Louise quitta les Tuileries, malgré les officiers de

la garde nationale qui la conjuraient de ne pas abandonner Paris, et

elle fut suivie par une foule d'équipages qui encombraient les quais.

«Depuis la barrière jusqu'à Chartres, dit Rovigo, ce n'était qu'un <p.254>

immense convoi de voitures de toute espèce. Paris, vers le midi, était

en état de désertion; on ne peut se faire une idée de ce spectacle

lorsqu'on ne l'a pas vu[165].» Quelques personnes accoururent sur la

place du Carrousel, mais nul n'essaya d'empêcher le départ de la

régente. «Soixante ou quatre-vingts curieux, dit Menneval,

contemplaient dans un morne silence ce triste cortége, comme on

regarde passer un convoi funèbre; ils assistaient en effet aux

funérailles de l'Empire. Leurs sentiments ne se trahirent par aucune

manifestation; pas une voix ne s'éleva pour saluer par une expression

de regret l'amertume de cette cruelle séparation[166].» «On assistait,

dit un autre, aux dernières scènes de l'Empire comme dans un spectacle

au dénoûment d'un drame[167].» Excepté du côté des faubourgs du nord,

qui étaient envahis par la multitude des paysans que chassait

l'ennemi, la ville était calme; les boutiques, les cafés, les théâtres

étaient ouverts; des groupes se formaient sur les places et sur les

boulevards, mais il n'y avait pas l'ombre d'une émeute. On s'indignait

du départ de l'impératrice, de l'éloignement de l'empereur, de cette

désertion du gouvernement, qui abandonnait Paris à toutes les chances

de la guerre, de la défense de la ville laissée aux mains d'un homme

incapable, le roi Joseph, dont on lisait les proclamations[168] en

haussant les épaules; mais on n'allait pas plus loin; nul ne songeait

à prendre l'initiative d'un mouvement populaire qui pût sauver la

chose commune: si quelqu'un l'eût fait, il fût resté seul ou <p.255>

aurait été immédiatement arrêté, toute la vigilance des autorités étant

concentrée sur un seul point, empêcher le trouble dans les rues. De

nos jours, l'imminence d'un danger cent fois moindre armerait

jusqu'aux femmes et aux enfants; tous et chacun pourvoiraient

spontanément à la défense commune; il sortirait des chefs de toutes

les maisons, des soldats de tous les pavés. Mais, à cette époque, et

c'est là la condamnation éclatante du régime impérial, Napoléon avait

tellement personnifié en lui la chose publique, que la défense de

Paris semblait exclusivement l'affaire du gouvernement, non celle des

citoyens, et que tout le monde, habitants et autorités, comptant

uniquement sur lui, sur son génie, sur les combinaisons de cette

providence terrestre, restait dans une sécurité ou une apathie que la

postérité aura peine à comprendre.

[Note 165: _Mém._, t. VII, p. 2 et 5.]

[Note 166: _Souvenirs histor. de M. de Menneval_, t. II, p.

133.]

[Note 167: _Mém. de Bourrienne_, t. X, p. 12.]

[Note 168: «Armons-nous pour défendre cette ville, ses

monuments, ses richesses, nos femmes, nos enfants, tout ce

qui nous est cher! Que cette vaste cité devienne un camp pour

quelques instants, et que l'ennemi trouve sa honte sous ces

murs qu'il espère franchir en triomphe!...»]

Il y avait pourtant à Paris ou dans les environs d'immenses moyens de

défense: quatre cents canons à Vincennes et au Champ-de-Mars,

cinquante mille fusils dans les arsenaux, trois cents milliers de

poudre dans les magasins de Grenelle, quatre mille hommes de la garde

impériale, huit mille fantassins des dépôts, sept mille cavaliers à

Versailles, dix-huit mille conscrits dans les villes voisines, l'école

de Saint-Cyr avec mille jeunes gens et douze canons; enfin, l'appui

que trente mille ouvriers parisiens pouvaient donner aux onze mille

hommes de la garde nationale. Rien ou presque rien de tout cela ne fut

employé: les ouvriers entouraient les mairies en demandant des armes;

on les repoussa et l'on employa à les disperser les baïonnettes de la

garnison. Les dépôts de la garde et les jeunes gens de Saint-Cyr

furent employés à escorter l'impératrice jusqu'à Blois. Deux mille

hommes de garde nationale formèrent des détachements et se répandirent

en tirailleurs sur les hauteurs voisines; le reste, armé de piques et

de fusils de chasse, garda les barrières et les mairies. On envoya

seulement sept à huit mille hommes grossir les corps de Marmont et <p.256>

de Mortier, que le hasard seul d'une retraite amenait devant Paris. Ces

corps ne comptaient que treize mille hommes, et, après une marche

meurtrière et vingt combats, ils ne trouvèrent, en arrivant sous les

murs de la capitale qu'ils allaient défendre, ni vivres, ni munitions,

ni fourrages, ni souliers!

Ces vingt-deux à vingt-quatre mille hommes résistèrent sur les

hauteurs de Belleville et dans la plaine Saint-Denis à cent cinquante

mille alliés pendant douze heures, leur tuèrent dix-huit mille hommes,

et ne consentirent à cesser les hostilités que pour sauver Paris des

horreurs d'une prise d'assaut.

§ XXVIII.

Tableau de Paris pendant la bataille.--Capitulation.--Entrée des

armées alliées.

Pendant cette terrible lutte, Paris avait l'aspect le plus morne et

présentait les contrastes les plus affligeants. Sur la rive gauche et

dans le centre, les rues étaient paisibles et remplies d'un monde plus

curieux que tremblant; les nobles et les riches continuaient à

s'enfuir par les barrières du midi; sur la rive droite, la plupart des

rues étaient désertes et profondément tristes; mais les boulevards et

les faubourgs étaient encombrés par la foule. Au boulevard des

Italiens, on voyait quelques gens du beau monde, quelques hommes

d'argent et de plaisir qui stationnaient indifférents ou s'enquéraient

nonchalamment des nouvelles; sur le boulevard Saint-Martin, une

multitude ardente s'entassait près du Château-d'Eau devant une

éclaircie de maisons qui laissait voir la butte Chaumont et une partie

de la bataille; dans les faubourgs, on voyait descendre des fiacres et

des brancards portant des blessés, et monter de petits groupes de

gardes nationaux, de gendarmes, de soldats de tous corps qui allaient

à l'ennemi; aux barrières de la Villette, de Belleville, de <p.257>

Ménilmontant, de Charonne; des ambulances avaient été ouvertes dans

les plus humbles maisons, où des femmes et des enfants du peuple,

tremblants et navrés, faisaient de la charpie et soignaient les

victimes de la bataille. Il n'y avait plus de gouvernement: le roi

Joseph s'était enfui; les deux préfets de la Seine et de police

étaient aussi nuls qu'impuissants; les mairies, les ministères, les

principales administrations étaient fermés et gardés par la garde

nationale; les chefs de cette garde, et à leur tête le vieux maréchal

Moncey, étaient aux barrières.

A cinq heures, le canon, qui tonnait depuis six heures du matin, cessa

de se faire entendre; un armistice venait d'être signé; les hauteurs

se garnirent de masses noirâtres et s'illuminèrent de feux; nos

héroïques soldats commencèrent leur retraite à travers les rues

désertes, sombres, désespérés, exténués de faim et de fatigue, en

murmurant des mots de trahison, en regardant avec colère ces palais,

ces hôtels qui se fermaient devant eux, et ils ne trouvèrent des

paroles de consolation, des mains amies, des yeux pleins de larmes que

dans le faubourg Saint-Marceau, qu'ils traversèrent pour sortir par la

barrière d'Italie.

Pendant la nuit, une capitulation fut signée par le maréchal Marmont,

sur les sollicitations des banquiers et du haut commerce de Paris; le

dernier article portait: «La ville de Paris est recommandée à la

générosité des puissances alliées.» C'était là le dernier mot de

l'épopée impériale! Paris, qui n'avait jamais été pris par la force

des armes, allait payer nos entrées triomphales dans toutes les

capitales de l'Europe! Et cependant cette capitulation fut accueillie

presque partout avec satisfaction par la population, pleine d'anxiété

et de terreur. Les deux préfets, le conseil municipal et les colonels

des légions se rendirent au quartier des souverains alliés et

obtinrent de l'empereur Alexandre que la garde et la police de la

ville seraient laissées à la garde nationale. Enfin, dès le matin, <p.258>

l'orgueil des Parisiens fut habilement caressé par une proclamation

des vainqueurs, qui les exhortait ouvertement à se séparer de Napoléon

en leur disant que «l'Europe en armes attendait d'eux la paix du

monde, qu'elle ne cherchait en France qu'une autorité salutaire pour

traiter avec elle de l'union de toutes les nations et de tous les

gouvernements: hâtez vous donc, ajoutait-elle, de répondre à la

confiance qu'elle met dans votre amour pour la patrie et dans votre

sagesse.»

Le 31 mars, vers midi, l'armée alliée, ayant à sa tête l'empereur de

Russie et le roi de Prusse, entra dans Paris par la barrière et le

faubourg Saint-Martin; elle suivit les boulevards et s'en alla camper

dans les Champs-Élysées, l'esplanade des Invalides et le

Champ-de-Mars. Elle était précédée dans sa marche par une trentaine de

royalistes portant la cocarde blanche, agitant des drapeaux blancs,

criant: Vivent les Bourbons! Vivent nos libérateurs! C'étaient les

émigrés, qui, depuis le manifeste du duc de Brunswick, attendaient ce

jour de victoire! Leurs cris ne trouvèrent pas d'échos dans le peuple,

qui ne comprit rien à cette démonstration, tant les Bourbons

semblaient, depuis vingt-cinq ans, étrangers à la nation; mais les

femmes de la noblesse et de la haute bourgeoisie y répondirent en

agitant des mouchoirs blancs, en criant: Vivent les alliés!

Quelques-unes même vinrent se précipiter sous les pieds des monarques

en leur jetant des bouquets; d'autres, qui avaient appartenu à la cour

impériale, couraient les rues dans leurs voitures en essayant

d'ameuter le peuple contre l'homme dont elles avaient reçu les

bienfaits. Il y avait une foule si compacte pour voir entrer l'armée

russe, que les vainqueurs craignirent un moment d'en être écrasés. On

voyait sur les visages plus d'étonnement que d'indignation, plus de

curiosité que de honte; chez quelques-uns même, chez les femmes

surtout, il y avait le sentiment d'une délivrance. L'empereur de

Russie alla demeurer dans l'hôtel de Talleyrand, rue <p.259>

Saint-Florentin, ensuite à l'Élysée Bourbon. Le roi de Prusse alla

demeurer dans l'hôtel d'Eugène Beauharnais, rue de Lille. Leurs troupes

gardèrent une discipline parfaite: elles semblaient plus étonnées que les

Parisiens eux-mêmes de se voir dans la capitale de la civilisation, et

elles montrèrent une modération et une politesse qui allaient jusqu'au

respect et à la crainte. Le soir même de l'entrée des alliés, la

plupart des boutiques furent ouvertes; et, à l'honneur ou à la honte

de cette grande ville, si prompte à espérer, si sûre d'elle-même, si

confiante en ses ennemis, elle reprit sur-le-champ sa vie ordinaire,

et l'ordre ne cessa pas d'y régner.

Le lendemain, les représentants officiels de la ville, ce corps

municipal nommé par l'empereur et qui avait eu pour lui tant

d'adulations, donna le signal de la défection en déclarant qu'il

renonçait à toute obéissance envers Napoléon, et il exprima le voeu

que la monarchie fût rétablie en la personne de Louis XVIII.

Cette déclaration, la démonstration des royalistes à l'entrée des

alliés, les acclamations et les mouchoirs blancs des femmes, enfin

l'attitude passive, silencieuse, insouciante de la population firent

le succès des négociations ouvertes à l'hôtel de Talleyrand pour le

rétablissement des Bourbons. Ainsi, la prise de la capitale amenait,

comme on l'avait prévu, la chute du trône impérial; sa capitulation

terminait la guerre de la révolution, et Paris donnait encore un

gouvernement de son choix à la France. Il paraissait donc se venger de

Napoléon, prendre une triste revanche du 18 brumaire et rentrer dans

son privilége de faire les révolutions; mais ce n'était qu'une

apparence: à cette époque et pendant les dix-huit mois qui vont la

suivre, Paris a perdu son initiative et abdiqué sa puissance; il se

résigne aux révolutions et ne les fait plus; il regarde passer tous

les vainqueurs, tous les partis, tous les drapeaux; il laisse les

dynasties venir et s'en aller; enfin, le Paris, qui avait renversé <p.260>

le trône au 10 août par haine de l'étranger, se laisse deux fois, et en

rougissant à peine, violer par la conquête européenne. Cette atonie de

la capitale a pour cause la fatigue excessive produite par vingt-cinq

années de guerres et de sacrifices, la décadence morale et le

scepticisme engendrés par de trop fréquents bouleversements

politiques, enfin par dessus tout l'affaissement de l'esprit public

sous le despotisme impérial.

§ XXIX.

Paris pendant la première restauration.

_2 avril 1814_.--Le sénat, complice et souvent promoteur des tyrannies

impériales, ayant proclamé la déchéance de l'empereur et la

restauration des Bourbons, il se fait, à la suite de cet acte de

lâcheté, un débordement de défections, de scandales, de perfidies de

tout genre: on brise et l'on jette au coin des rues les bustes et les

portraits de Napoléon; les royalistes s'attellent à la statue qui

surmontait la colonne de 1805 et parviennent à la renverser; tous les

journaux se répandent en imprécations contre le tyran; on chante à

l'Opéra des couplets en l'honneur des souverains alliés[169]. Le peuple

ne prit aucune part à ces démonstrations: il avait adoré Napoléon pour

ses victoires, il continua de l'adorer pour ses malheurs; c'était le

symbole de la patrie humiliée et vaincue. Il essaya même de résister à

la contre-révolution en arrachant les cocardes blanches, en se faisant

emprisonner pour ses cris de Vive l'empereur! en engageant des rixes

isolées dans les cabarets avec les soldats étrangers.

[Note 169: Il faut pourtant dire que les théâtres, à cette

époque, n'étaient remplis que d'officiers étrangers. Dans un

des premiers jours d'avril, on joua au Théâtre-Français

_Iphigénie en Aulide_ devant un auditoire où il n'y avait que

dix Français.]

_10 avril_.--Un autel a été dressé sur la place de la Révolution: <p.261>

des prêtres russes y célèbrent une messe d'actions de grâces! L'empereur

Alexandre y assiste avec un nombreux cortége, où ne craignent pas de

se montrer des généraux français, même «des maréchaux en grand

uniforme, qui se disputaient les approches du czar avec les Cosaques

dont il était entouré[170].» La cavalerie des armées alliées occupe

toute la place; l'infanterie est rangée sur les boulevards, depuis la

Madeleine jusqu'à la Bastille; la garde nationale de Paris est appelée

à cette humiliante cérémonie: elle occupe le côté méridional des

boulevards.

[Note 170: _Mém. de Rovigo_, t. VII, p. 207.]

_12 avril_.--Le comte d'Artois, frère de Louis XVIII, entre à Paris

par le faubourg Saint-Martin et la rue Saint-Denis: il se dirige vers

Notre-Dame, où il entend un _Te Deum_ d'actions de grâces, et de là

arrive aux Tuileries: il est accueilli avec une grande faveur par la

bourgeoisie. Son cortége se compose de généraux de l'Empire,

d'officiers de garde nationale et d'une escouade de Cosaques. Le

drapeau blanc est arboré sur les Tuileries.

_15 avril_. L'empereur d'Autriche arrive à Paris par le faubourg

Saint-Antoine et les boulevards. L'empereur de Russie et le roi de

Prusse vont au devant de lui, et tous trois entrent à cheval avec un

nombreux cortége, un appareil et un déploiement de forces qui sentent

la conquête et qui semblent étranges en face du gouvernement des

Bourbons déjà établi. Les Parisiens voient avec froideur et défiance

ce triomphe, qui leur semble une insulte: la joie de la délivrance

était déjà passée, et l'on sentait dans toute son amertume

l'humiliation de la conquête.

_3 juin_.--Louis XVIII entre à Paris par le faubourg et la rue

Saint-Denis. La tournure disgracieuse de ce prince infirme, son

costume suranné, son entourage de vieux serviteurs étonnent la <p.262>

population, qui est habituée aux costumes brillants et aux élégants

officiers de l'Empire. Une partie de l'ancienne garde impériale sert

de cortége. L'accueil est brillant: les Bourbons, c'est la paix, et

Paris ne veut que la paix. Paris, qui n'avait jamais aimé l'Empire,

accepte les Bourbons, non pas avec enthousiasme, non pas avec

résignation, mais avec espérance.

_30 mai_.--Paris a le malheur de donner son nom au traité par lequel

la France rentre dans ses limites de 1792.

_4 juin_.--Louis XVIII octroie la Charte constitutionnelle dans une

séance royale qui se tient dans la Chambre des Députés.

De ces deux actes, le premier fut reçu avec tristesse, le deuxième

avec plaisir, mais l'un et l'autre sans manifestation de douleur et

d'allégresse; ils apportaient, si chèrement qu'ils eussent été

achetés, la paix et la liberté, c'est-à-dire les deux biens après

lesquels on soupirait depuis quinze ans, et dont les conséquences se

faisaient déjà sentir par le retour du commerce, de la prospérité, de

la confiance; d'ailleurs on s'attendait à la perte de nos conquêtes et

l'on pouvait craindre que les vainqueurs ne fussent plus exigeants;

quant aux institutions, aux garanties qu'apportait la Charte, elles

paraissaient, après quinze ans de despotisme, tout à fait suffisantes.

Mais les autres actes du gouvernement nouveau ne tardèrent pas à

exciter le mécontentement, les murmures, les railleries des Parisiens:

les maladroites prétentions des émigrés, la désorganisation de

l'armée, la restauration des anciens corps de la maison du roi, avec

leurs uniformes vieillis, les projets de monuments expiatoires en

l'honneur des martyrs de la révolution, les réclamations du clergé,

les processions de la Fête-Dieu, la loi qui ordonna d'observer le

repos des dimanches et dont une police tracassière aggrava les

prescriptions, tout cela blessa profondément une population qui <p.263>

était toute voltairienne, imbue de préjugés antireligieux et qui n'avait

gardé de son ardeur révolutionnaire qu'une vive répugnance pour ce

qu'elle appelait encore les _aristocrates_ et les _calottins_.

Cependant, malgré les fautes du gouvernement royal, malgré les

craintes que ses projets donnaient pour l'avenir, Paris ne désirait

pas le renversement des Bourbons: il n'était pourtant pas royaliste,

mais il était encore moins napoléonien; il n'y avait que dans les

hautes classes et dans le peuple des faubourgs où l'on trouvât ces

deux opinions ennemies poussées jusqu'au fanatisme. La nouvelle du

retour de l'empereur et de sa marche à travers le Dauphiné et la

Bourgogne excita donc dans la capitale une profonde stupéfaction, de

grandes craintes et de faibles sympathies; mais en même temps elle ne

souleva aucun enthousiasme pour les Bourbons: nul ne songea à les

défendre contre l'usurpateur, et la masse de la population parut

décidée à laisser faire encore une révolution sans y prendre part. Le

gouvernement essaya vainement de réveiller le zèle de ses partisans:

il ne put tirer les Parisiens de leur apathie et de leur insouciante

neutralité. Ainsi, le 16 mars, le comte d'Artois passa en revue la

garde nationale sur la place Vendôme, le boulevard Saint-Martin, la

place Royale, dans le jardin du Luxembourg, et fit appel à sa

fidélité; il fut accueilli par des cris nombreux de: Vive le roi! mais

il y eut à peine quelques volontaires qui sortirent des rangs; et, aux

manifestations tumultueuses de ces volontaires, le peuple ne répondit

qu'en haussant les épaules et la bourgeoisie en rentrant dans ses

maisons.

_20 mars_.--A minuit, Louis XVIII quitte les Tuileries, au milieu des

larmes de ses serviteurs et de la garde nationale, mais sans qu'une

tentative soit faite pour le retenir ou le défendre. «Nous pourrions,

disait-il dans une proclamation, profiter des dispositions fidèles et

patriotiques de l'immense majorité des habitants de Paris pour en

disputer l'entrée aux rebelles... » Cela n'était point vrai. Paris <p.264>

fut affligé et surtout inquiet du départ du roi; il vit revenir

l'empereur sans plaisir et même avec crainte; mais il n'était

nullement disposé à faire la guerre civile pour arrêter l'un, pour

défendre l'autre: comme l'année précédente, il laissa faire.

§ XXX.

Paris pendant les Cent-Jours.--Apprêts de guerre.--Levée des fédérés.

A peine Louis XVIII était-il parti, qu'une foule d'officiers

bonapartistes envahit le Carrousel, força les portes des Tuileries et

arbora le drapeau tricolore. A part cette démonstration, la ville

resta calme, triste, pleine d'anxiété: elle attendait. Des patrouilles

de garde nationale sillonnaient les rues, et, malgré l'absence de tout

gouvernement, il ne s'y commit aucun désordre.

A sept heures du soir, et par un brouillard épais, Napoléon entra par

la barrière d'Italie, et ne voulant pas traverser dans toute sa

largeur Paris, dont les dispositions lui étaient mal connues, il

suivit les boulevards du midi, le pont de la Concorde et le quai des

Tuileries. Il était escorté par sept à huit cents officiers

appartenant à tous les corps, qui présentaient un désordre imposant en

galopant autour de sa voiture; tous poussaient des cris de Vive

l'empereur! jusqu'aux nues. Mais ces cris trouvaient peu d'écho: Paris

était morne et sombre; ses rues semblaient désertes, ses boutiques et

ses maisons étaient fermées. Quelques acclamations saluèrent Napoléon

au passage; «mais elles n'offraient pas, dit un de ses compagnons, le

caractère d'unanimité et de frénésie qui nous avaient accompagnés du

golfe Juan aux portes de la capitale; l'accueil des Parisiens ne

répondit pas à notre attente.» A son arrivée sur la place du

Carrousel, l'empereur fut enlevé de sa voiture par la foule de ses <p.265>

officiers et porté de bras en bras dans les Tuileries et jusque dans

son cabinet, avec des transports d'enthousiasme qui tenaient du

délire. Mais tout le reste de la ville resta muet et triste: des

groupes de bonapartistes couraient les rues en criant: Vive

l'empereur! en chantant des chansons napoléoniennes; mais à peine

quelques portes s'ouvraient, quelques voix répondaient; une espèce de

terreur planait sur la capitale, qui ne voyait dans cette révolution

nouvelle que la reprise de la guerre; le retour de Napoléon était pour

elle non pas un triomphe, mais une sorte de conquête qu'elle subissait

de la part de l'armée et des provinces. Cet accueil des Parisiens fit

une impression si profonde sur l'empereur, qu'il en éprouva un

découragement réel, et que son génie s'en trouva paralysé. «Il

semblait, dit Menneval, que la foi en sa fortune qui l'avait porté à

former l'entreprise hardie de son retour de l'île d'Elbe l'eût

abandonné à son entrée dans Paris[171].»

[Note 171: _Souvenirs_, t. II, p. 444.]

Napoléon à Paris, c'était la guerre avec toute l'Europe: il fallut s'y

préparer. La capitale sortit de son apathie; mais si elle ne montra

pas sa mollesse de 1814, elle montra encore moins son ardeur de 1792.

On fit des appels de volontaires: avec ceux des écoles, dix-huit

compagnies de canonniers furent formées; ceux des faubourgs

composèrent un corps de vingt-cinq mille fédérés. On mobilisa une

grande partie de la garde nationale comme armée de réserve; on

fortifia les hauteurs de Paris et les barrières, et on les arma de six

cents bouches à feu; on créa dix grands ateliers d'armes, avec sept ou

huit mille ouvriers de tout état qui donnaient trois mille fusils par

jour, etc. Napoléon déploya plus de génie et d'activité qu'il n'avait

fait à aucune époque; mais il ne parvint pas à jeter du _phlogistique_

dans cette population usée, harassée, qui _n'en voulait plus_.

D'ailleurs, une nouvelle crainte agitait la bourgeoisie, le petit <p.266>

commerce, la propriété: l'appel des fédérés avait fait croire au

retour des moyens révolutionnaires, à un jacobinisme impérial. Quand

on vit sortir de ses bouges, de ses ordures, de sa misère cette

population étrange, qui semblait inconnue à la ville depuis les

journées de prairial, quand on la vit avec ses guenilles, ses piques

et ses bonnets rouges, ses cris, ses chants, ses menaces, vociférant

la _Marseillaise_, A bas les prêtres! Vive la nation! on se crut

revenu à 93, on revit la guillotine et la terreur, on craignit le

pillage, et la bourgeoisie, consternée, épouvantée, n'eut plus qu'une

pensée: se débarrasser de l'empereur pour éviter ce qu'elle appelait

«le règne de la canaille.»

Napoléon, en appelant les fédérés des faubourgs, avait fait contrainte

à sa nature et donné un gage au parti républicain, qui l'obsédait;

mais ce n'était réellement pour lui qu'une vaine démonstration: il

savait, à part sa répugnance pour les émotions populaires, qu'en

faisant reprendre au peuple son rôle de 1792, il mettait contre lui

tout ce qui formait alors l'opinion publique. L'informe tentative

qu'il fit eut même pour effet de paralyser une partie de ses forces,

déjà compromises par les attaques de la presse et les dispositions de

la Chambre des représentants. Aussi, quand, à une grande revue des

Tuileries, les fédérés lui demandèrent des armes en lui disant que,

s'ils en avaient eu en 1814, «ils auraient imité cette brave garde

nationale, réduite à prendre conseil d'elle-même et à courir sans

direction au-devant du péril,» il en promit, mais avec un visage

profondément triste, des paroles pleines d'une visible répugnance, et

il n'en donna pas. «Il voulait, dit un de ses compagnons, conserver à

la garde nationale une supériorité qu'elle aurait perdue si les

fédérés eussent été armés; il craignait ensuite que les républicains,

qu'il regardait toujours comme ses ennemis implacables, ne

s'emparassent de l'esprit des fédérés... Prévention funeste, qui <p.267>

lui fit placer sa force autre part que dans le peuple et lui ravit par

conséquent son plus ferme soutien[172]!»

[Note 172: _Mém. de Fleury de Chaboulon_, t. II.]

§ XXXI.

Fête du Champ-de-Mai.--Paris après la bataille de

Waterloo.--Capitulation du 3 juillet.

Histoire de Paris depuis le temps des Gaulois jusqu'à nos jours - I · 第 21 / 26 段