La guerre de Russie excita les pressentiments les plus douloureux dans

toute la population; mais Napoléon n'en sut rien: la cour, les

autorités, la presse, tout était muet ou n'ouvrait la bouche que pour

entonner ses louanges; à mesure qu'il s'élevait dans les nuages de son

orgueil et de ses projets gigantesques, il s'éloignait de son origine,

de sa nature, de sa force, et n'entendait plus les enseignements de

l'opinion populaire. Les bulletins de la campagne furent lus, même

dans les faubourgs, avec une grande anxiété: on s'émerveillait de

cette marche audacieuse à travers les pays inconnus du Nord; on

applaudissait aux exploits accoutumés de nos troupes; on

s'enorgueillissait de ces deux cents voltigeurs, enfants de Paris, qui

résistèrent, à Witepsk, à deux régiments de la garde russe; mais, au

milieu de ces joies, on éprouvait un serrement de coeur. La bataille

de la Moskowa n'excita qu'une allégresse officielle, et le canon des

Invalides dérida à peine les physionomies; l'entrée à Moscou rassura

peu les esprits, et quand on apprit l'incendie de cette ville, il n'y

eut dans toutes les classes de la population qu'un sentiment de

terreur. Paris présentait alors un singulier spectacle: il vivait <p.243>

de sa vie ordinaire, occupé en apparence d'affaires et de plaisirs,

calme, docile, surveillé à peine par trois ou quatre mille hommes de

garnison; mais, au fond, il était triste, morne, découragé, disposé,

non à faire, mais à accepter quelque révolution nouvelle, personne ne

croyant plus à la perpétuité de l'établissement impérial, tout le

monde étant persuadé que l'épopée napoléonienne finirait par quelque

grande catastrophe.

Un homme audacieux mit à profit cette disposition des esprits,

l'appréhension universelle, le manque de nouvelles, pour tenter seul

le renversement du gouvernement impérial. Tout son plan reposait sur

ce mot magique: L'empereur est mort! Mallet, général du parti de

Moreau, déjà compromis dans une conspiration et détenu dans une maison

de santé du faubourg Saint-Antoine, s'échappe pendant la nuit de cette

maison (16 octobre 1812), fait sortir de la prison de la Force, au

moyen d'un faux ordre, les généraux Lahorie et Guidal, anciens aides

de camp de Moreau, qui étaient ses complices; puis avec un faux

sénatus-consulte, de fausses lettres de service, il se fait suivre par

deux bataillons de la garde de Paris, s'empare de l'Hôtel-de-Ville,

arrête et met en prison le ministre de la police Savary, le préfet de

police Pasquier, et les remplace par Lahorie et Guidal. Le jour

commençait à paraître, et, avec lui, la fatale nouvelle se répandait

dans Paris consterné et néanmoins tranquille; mais, à l'état-major de

la place, Mallet rencontra un incrédule qui l'arrêta, et la

conspiration se trouva ainsi avortée. Les généraux Mallet, Lahorie et

Guidai furent fusillés à la plaine de Grenelle, avec dix autres

individus dont tout le crime était d'avoir trop facilement obéi à ces

hardis conspirateurs. Le préfet de la Seine fut destitué et remplacé

par M. de Chabrol, qui exerça ces fonctions de 1812 à 1830.

Paris était à peine remis de l'étonnement où l'avait jeté ce coup de

main étrange, lorsqu'il apprit avec stupeur la retraite et les <p.244>

désastres de l'armée française. Le vingt-neuvième bulletin mit le

comble à la désolation, et Napoléon, étant arrivé aux Tuileries

vingt-quatre heures après ce bulletin, fut accueilli avec une surprise

pleine de douleur; des salons aux cabarets il n'y eut que des

murmures, des paroles de blâme, des malédictions sourdes contre lui:

nul ne songeait à la nécessité de sa présence dans la capitale; tous

ne voyaient que l'abandon de notre malheureuse armée. Des pamphlets

sanglants furent colportés secrètement de maison en maison; on en

afficha sur les monuments, et, dès ce moment, il y eut un parti qui

travailla activement à la chute du gouvernement impérial.

Napoléon s'inquiéta de ce changement dans l'opinion publique: il

parcourut les faubourgs, visita les ateliers, s'entretint avec les

ouvriers, répandit même, à la façon des anciens rois, des largesses

dans la foule; il activa tous les travaux publics, alla voir la halle

aux vins, les greniers de réserve, les quais nouveaux, et démontra,

dans un exposé de la situation de l'Empire, qu'en dix ans il avait été

dépensé 102 millions pour travaux et embellissements de Paris[157]. Le

peuple, quoique souffrant et malheureux, l'accueillit avec ses

acclamations ordinaires; le peuple parisien est essentiellement, <p.245>

profondément gaulois, c'est-à-dire belliqueux et glorieux: il aime

par-dessus tout la lutte et les coups, la guerre et les conquêtes; il

aime follement le bruit, la renommée, la domination; il jouit avec un

orgueil enfantin, ne fût-ce que pour un moment, d'être le plus fort,

le premier, le maître; il redirait sans trop de honte le _voe victis_

de ses ancêtres! Aussi, malgré les maux que les guerres impériales lui

avaient faits, malgré les flots de sang dont il avait payé nos

conquêtes éphémères, malgré le dédain et la défiance que le grand

homme avait souvent témoignés de sa turbulence et de ses haillons, il

l'aimait, il l'adorait, non à cause de ses oeuvres civiles, de son

administration, de ses monuments; mais parce que c'était un glorieux

soldat, un grand capitaine, l'ennemi et la terreur des rois de

l'Europe, celui qui avait battu, vaincu, rançonné, conquêté _les

autres_! L'empereur était pour lui l'expression de sa propre force,

et, pour ainsi dire, son chargé de domination sur les peuples

étrangers.

[Note 157: Canal de l'Ourcq, 19,500,000 fr.; abattoirs.

6,700,000; halle, aux vins, 4,000,000; halle aux blés,

750,000; grandes halles, 2,600,000; marchés, 4,000,000;

greniers de réserve, 2,300,000; pont d'Iéna, 4,800,000;

quais, 11,000,000; lycées, 500,000; église Sainte-Geneviève,

2,000,000; Notre-Dame et l'Archevêché, 2,500,000; hôtels des

ministères, 2,800,000; Archives, 1,000,000; temple de la

Gloire, 2,000,000, palais du Corps Législatif, 3,000,000;

colonne de la place Vendôme, 1,500,000; Pont-Neuf, 1,200,000;

Arc de l'Étoile, 4,300,000; statues, 600,000; place de la

Bastille, 600,000; ouverture de rues et places, 4,000,000;

Jardin des-Plantes, 800,000; palais de la Bourse, 2,500,000;

Louvre et Musée, 11,000,000; Tuileries, 9,700,000; Arc du

Carrousel, 1,400,000, etc.]

Cependant la misère était grande; les ateliers se fermaient; sur

66,000 ouvriers occupés aux travaux de luxe, 35,000 étaient sans

ouvrage; un tiers des maisons n'était pas loué; la population, qui

s'était élevée en 1810 à plus de 600,000 habitants, était redescendue

à 530,000. «Au faubourg Saint-Antoine et autres quartiers, écrivait le

préfet de police, les ouvriers entrent dans les boutiques, demandent

du travail ou du pain; les esprits s'échauffent, et, en plein jour, on

affiche des placards injurieux contre l'empereur.» Le mécontentement

devint tel, que Napoléon y chercha un remède, ainsi qu'à la misère, en

excitant les ouvriers à s'enrôler dans les régiments des tirailleurs

et voltigeurs de la jeune garde, régiments qu'il venait de porter de

douze à vingt-six. Son appel fut encore entendu dans cette population,

où l'instinct belliqueux ne finit qu'avec le souffle, et l'on vit se

reproduire en partie le prodigieux spectacle de 1792, quand les

volontaires parisiens partaient pour l'armée; mais ce n'était plus la

jeunesse vigoureuse, ardente des premiers temps de la République, <p.246>

élite d'une population surabondante; c'étaient les restes chétifs et

misérables d'une génération que les batailles impériales avaient

moissonnée, et leur départ n'excita dans la capitale qu'un sentiment

de tristesse et de découragement. Cependant, six régiments de

tirailleurs et de voltigeurs furent ainsi recrutés à Paris et dans les

environs; ce furent ces jeunes gens qui combattirent à Lutzen et dont

Napoléon disait «que l'honneur leur sortait par tous les pores;»

Gouvion Saint-Cyr défendit avec eux les approches de Dresde; enfin, à

Leipsig, dans cette lutte de géants, Paris fournit glorieusement son

contingent de héros et de victimes, car le faubourg Saint-Antoine seul

y perdit plus de treize cents de ses enfants!... Dignes et malheureux

fils de ceux qui avaient vaincu à Jemmapes et à Fleurus!

§ XXVI.

Paris en 1814.--Dispositions de la population.--Rétablissement de la

garde nationale.--Derniers contingents de la population parisienne.

Après ce grand désastre, Napoléon revint à Paris et convoqua le Corps

Législatif; mais; pour la première fois, il trouva cette chambre de

muets hostile à sa politique, réclamant des institutions libres,

déclarant que les maux de la France étaient arrivés à leur comble.

Indigné de cette opposition intempestive au moment où cinq cent mille

étrangers franchissaient nos frontières, il ordonna l'ajournement

indéfini du Corps Législatif. Cette mesure brutale, ce nouveau et trop

facile 18 brumaire fit dans Paris la plus pénible sensation; on le

regarda comme un acte de mauvais augure et comme l'annonce d'une

révolution nouvelle; tout ce qui croyait avoir quelque droit à

s'occuper des affaires publiques couvrit de louanges la résistance si

malheureuse des législateurs et se sépara avec colère du soldat <p.247>

parvenu qui ne pouvait plus gouverner qu'avec du despotisme.

Cependant, l'empereur avait retrouvé Paris paisible, obéissant,

quoique profondément chagrin et plein des plus cruelles appréhensions;

mais il n'avait pas cessé de nourrir contre sa population, surtout

contre sa population moyenne, les défiances qu'il avait, soit à

l'époque du 18 brumaire, soit à l'époque du couronnement; il s'était

donc appliqué à lui enlever toute initiative, à étouffer toutes ses

ardeurs révolutionnaires, à comprimer chez elle la vie, le mouvement,

la passion; à lui donner uniquement une existence pompeuse, réglée,

dépendante. C'était une erreur qu'il devait cruellement expier, et il

allait, aux jours du danger, avoir non plus le Paris anarchique,

tumultueux, dévoué de 92; mais un Paris officiel, indifférent, glacé,

sans nerf, sans vigueur, sans âme. Le peuple des faubourgs avait, il

est vrai, gardé sa chaleur patriotique, et il s'indignait de nos

frontières envahies; mais, déshabitué de la vie politique et ayant mis

toute sa foi dans l'empereur, il croyait, sans chercher davantage, que

son génie enfanterait quelque prodige qui sauverait la France. La

noblesse conspirait presque ouvertement pour le retour des Bourbons;

quant aux fonctionnaires, aux corps constitués, ils s'arrangeaient

pour subir sans secousse la chute de l'Empire. Enfin, la bourgeoisie

était résolue à tout souffrir, même la conquête étrangère, pourvu

qu'elle eût la paix; son horreur pour la guerre semblait avoir éteint

chez elle tout patriotisme; elle parlait sans colère, même sans

inquiétude, de la venue des Russes: «N'avions-nous pas été, disait-on

tout haut, à Vienne, à Berlin, à Madrid, sans que ces capitales

eussent à souffrir autre chose qu'une occupation éphémère? Il en

serait de même pour Paris.» Napoléon connaissait ces dispositions de

la bourgeoisie; il en était étonné, indigné: «Ne pourrait-on pas,

disait-il, jeter un peu de phlogistique dans le sang de ce peuple <p.248>

devenu si endormi, si apathique?» Et un jour même il lui échappa ce

regret: «Ah! si j'avais brûlé Vienne!»

Alors on lui proposa de se jeter dans les bras d'un parti capable de

soulever les masses, on lui proposa de se rapprocher des Jacobins. Il

eut un moment l'idée d'adopter ce conseil: il fit une promenade à

cheval dans les faubourgs Saint-Antoine et Saint-Marceau, caressa la

populace, répondit à ses acclamations avec un empressement affectueux,

et crut voir dans les dispositions qu'on lui montrait la possibilité

d'en tirer parti: «Dans la situation où je suis, disait-il à ceux qui

lui faisaient des représentations, il n'y a pour moi de noblesse que

dans la canaille des faubourgs[158].» Mais il resta à peine quelques

heures dans ces dispositions; devenu depuis dix années le dompteur de

la révolution et se croyant le représentant de l'ordre en Europe, il

ne pouvait plus, sans renier son passé et mentir à sa nature, rouvrir

l'outre des tempêtes populaires; monarque couronné, chef de dynastie,

entré dans la famille des rois européens, il ne pouvait souiller son

manteau impérial au contact des guenilles plébéiennes; d'ailleurs, le

peuple, pour lui, c'était le simple et crédule paysan qu'on

transformait facilement en soldat soumis et discipliné, non l'ouvrier

spirituel, frondeur, sceptique, volontaire, qui raisonnait son

enthousiasme et son obéissance; le peuple enrégimenté, c'était

l'ordre; le peuple dans les rues, c'était l'anarchie. Il renonça donc

formellement et sans regret à l'emploi des moyens révolutionnaires,

et, dans la crainte que Paris ne rentrât, malgré lui, dans sa

dictature de 92, il ne prit pas même, pour le sauver de l'étranger,

des mesures ordinaires de défense.

[Note 158: _Mém. de Bourrienne_, t. IX, p. 310.]

La révolution ayant fait de Paris le coeur de la France, Napoléon, par

son despotisme centralisateur et son système administratif, avait <p.249>

exagéré cette importance injustement absorbante de la capitale: toute

la vie, tout le gouvernement était là: prendre Paris, c'était prendre

l'Empire. Aussi les alliés étaient-ils résolus à y arriver à tout

prix, quand bien même ils n'en seraient maîtres que pour quelques

heures, tant ils étaient sûrs, en y arrêtant tous les ressorts

administratifs, d'y produire une révolution. Paris! Paris! était le

cri de vengeance des étudiants prussiens et des grenadiers de

l'Autriche, en mémoire de Berlin et de Vienne conquises. Paris! Paris!

était le cri de fureur des hordes asiatiques qui, en mémoire de Moscou

brûlée, jetaient des poignées de cendre menaçante en entrant sur notre

territoire. Il fallait donc par-dessus tout pourvoir à la défense de

Paris; mais Napoléon voyait moins dans cette ville le foyer de la

révolution que la capitale de son Empire[159]; il ne la regardait que

comme une position militaire presque impossible à tenir; il croyait

que, comme Louis XIV avait pensé un moment à le faire en 1712, il

pourrait, devant l'invasion étrangère, la quitter avec sa famille, ses

ministres, sans danger pour lui ni pour l'État, et transporter la

défense du pays sur la Loire. Il ne prit donc de mesures que pour

protéger Paris contre un coup de main: on n'éleva pas une redoute, on

ne creusa pas un fossé, on ferma à peine les barrières avec quelques

palissades. Point d'autres garnison que des dépôts et des réserves;

point d'autres chefs que des généraux invalides ou incapables; et

quand il s'agit de mettre en activité la garde nationale, cette

mesure, qui semblait si naturelle, fut discutée pendant six jours au

conseil d'État: «Tout le monde faisait observer, raconte Rovigo, <p.250>

que la garde nationale de Paris avait été le moyen le plus puissant dont

les agitateurs politiques n'avaient cessé de disposer pendant la

révolution, et qu'il était dangereux de la leur remettre de nouveau

entre les mains... L'espèce d'hommes qui convenait à la défense de la

ville était celle qui est toujours généreuse, qui prodigue ses efforts

et son sang; c'est la moins opulente, celle qui n'a rien à perdre et

chez laquelle l'honneur national parle toujours haut; mais on la

considérait comme dangereuse pour la classe opulente et les

propriétaires, et l'on était d'avis de l'éloigner de la formation des

cadres... Tous les membres du conseil qui avaient acquis de la

célébrité dans la révolution furent d'avis de ne point lever la garde

nationale de Paris[160]. «L'empereur n'osa suivre cet avis, et il

réorganisa la garde nationale, mais sur des bases telles que les

propriétaires seuls y furent compris et qu'elle se composa à peine de

onze mille hommes. Il choisit lui-même les colonels et les alla

chercher dans la noblesse ou la banque; de sorte que ce furent des

Montesquiou, des Biron, des Choiseul qui furent chargés de ranimer

l'enthousiasme populaire. Ajoutons que la bourgeoisie n'entra qu'avec

une profonde répugnance dans les rangs de la garde nationale: le

gouvernement impérial avait tellement abusé des moyens de recrutement,

il avait tant de fois mobilisé pour la guerre les troupes civiques,

qui devaient être sédentaires, qu'on vit dans la formation de la garde

nationale un dernier mode de conscription[161]. D'ailleurs, on ne donna

pas d'armes à cette garde, quoiqu'elle ne cessât pas d'en demander;

les fusils furent laissés dans les arsenaux; encore n'y en avait-il

que pour cinq à six mille hommes; le reste dut être armé de <p.251>

piques, et «ce ne fut, dit Rovigo, qu'au moment où l'on attaquait les

troupes postées sous les murs de Paris, que le duc de Feltre consentit à

livrer à la garde nationale quatre mille fusils.» Quant à

l'artillerie, elle dut être formée de douze compagnies ou batteries,

chacune de six bouches à feu, dont six composées de canonniers

invalides, trois d'élèves de l'École Polytechnique, trois d'élèves de

droit et de médecine; les neuf premières furent seules et

très-incomplètement organisées.

[Note 159: Napoléon dit, dans les _Mémoires de Sainte-Hélène_

(t. IX, p. 38), qu'à son retour d'Austerlitz, voyant avec

quelle facilité le sort de l'Autriche avait été décidé par la

prise de Vienne, il songea à fortifier Paris; «mais que la

crainte d'inquiéter les habitants et l'incroyable rapidité

des événements l'empêchèrent de donner suite à cette grande

pensée.»]

[Note 160: _Mém._, t. VI, p. 295.]

[Note 161: Un décret du 12 janvier 1813 avait transformé les

quatre-vingt-huit cohortes du premier ban de la garde

nationale en vingt-trois régiments de ligne; un autre, du 6

janvier 1814, ordonna la formation de cinquante-neuf

régiments composés de gardes nationales, etc.]

Pour compenser ces mesures de défense presque illusoires, un décret du

15 janvier ordonna la formation de nouveaux régiments de tirailleurs

et fusiliers à la suite de la jeune garde: ils devaient être composés

de volontaires levés à Paris et dans les autres villes manufacturières,

«parmi les ouvriers qui se trouvent sans ouvrage;» ces volontaires

s'engageaient à servir jusqu'à ce que l'ennemi eût évacué le

territoire; leurs femmes et leurs enfants devaient, pendant leur

absence, être nourris par l'État. On forma ainsi quatre régiments, qui

eurent à peine le temps d'entrer en campagne. Enfin, et ce fut là le

dernier contingent fourni par la capitale aux armées de la République

et de l'Empire, deux corps de réserve, dits de Paris furent établis

avec la dernière conscription: le premier corps, commandé par le

général Gérard, était fort de 4,500 hommes; le deuxième corps,

commandé par le général Arrighi, était fort de 8,400 hommes.

Arrêtons-nous un instant sur ce dernier contingent pour faire

observer, que s'il était possible d'avoir les chiffres malheureusement

confus et très-inexacts des levées de la République et des

conscriptions de l'Empire, on serait épouvanté du nombre d'hommes que

Paris a envoyés sur les champs de batailles de 1792 à 1814! D'après un

document publié en 1815, ce nombre serait, depuis 1792 jusqu'en 1798,

de 101,200 hommes, et depuis 1798 jusqu'en 1814, de 204,900 hommes:

c'est le dixième de toute la France!

§ XXVII. <p.252>

État de Paris au commencement de 1814.--Départ de

l'impératrice.--Bataille de Paris.

Pendant la campagne de 1814, Paris fut livré aux anxiétés les plus

cruelles, aux spectacles les plus affligeants: tantôt c'étaient des

bataillons de conscrits, enfants de seize à dix-sept ans, pâles,

chétifs, malingres, en veste, en sabots, pliant sous le poids de leur

fusil, qui traversaient la ville pour aller joindre l'armée; tantôt

c'étaient des bandes de prisonniers qu'on faisait défiler dans les

rues comme trophée d'une douteuse victoire et auxquels les habitants,

par une protestation muette contre cette interminable guerre,

donnaient en pleurant des vivres et des habits; tantôt c'étaient des

paysans de la Champagne et de la Brie qui, fuyant l'ennemi, arrivaient

éplorés avec leurs familles et leurs bestiaux. Un certain jour, on

voyait un grand cortége de troupes et de musique parcourir les quais

et les rues pour aller présenter à l'impératrice les drapeaux enlevés

aux Russes; un autre jour, des députations des provinces envahies

venaient exposer au corps municipal les ravages faits par l'ennemi

pour exciter les Parisiens à une défense désespérée. La guerre se

faisait presque aux portes de la capitale, et on laissait ses

habitants dans l'ignorance de la véritable situation des armées. La

police trompait l'opinion publique avec des bulletins mensongers, des

pamphlets absurdes et des caricatures grossières contre les Cosaques;

ou bien elle faisait chanter sur tous les théâtres des chants

guerriers pour ranimer le patriotisme. Aussi, la plus grande partie de

la population ne montrait-elle, en face d'un danger qu'elle ne pouvait

apprécier, qu'une insouciance déplorable, une sorte de résignation

lâche et égoïste, même de la malveillance ouverte. «On était las de ce

qu'on avait, dit l'abbé de Pradt, au point qu'il semblait qu'un <p.253>

Cosaque devait être un Washington[162]!»--«Il y avait des réunions

partout, dit Rovigo; depuis les salons jusqu'aux boutiques et aux

lieux publics, ce n'était qu'un colportage continuel de tout ce qui

pouvait le plus détériorer le peu d'espoir qui nous restait peut-être

encore... La surveillance était inutile, parce que les mesures

coercitives auraient fait éclater une insurrection, et c'était bien le

moindre soulagement qu'on pouvait donner à tant de monde qui souffrait

que de lui laisser le droit de se plaindre[163].»

[Note 162: _De la restauration de la royauté_, p. 56.]

[Note 163: _Mémoires_, t. VI, p. 319 et 321.]

Cependant les alliés étaient en marche sur Paris. L'empereur, en

quittant la capitale, avait laissé la régence à Marie-Louise, assistée

d'un conseil. Les membres de ce conseil étaient d'avis que

l'impératrice parcourût les rues avec le roi de Rome, allât prendre

séjour à l'Hôtel-de-Ville et appelât le peuple entier aux armes. En

effet, Paris, réveillé à l'approche du danger, paraissait disposé à se

soulever. «Le faubourg Saint-Antoine, dit Rovigo, était prêt à tout,

si ce n'est à se rendre; il y avait de quoi faire une armée des hommes

qui étaient dans ces généreuses dispositions[164].» Mais alors on

rentrait dans le champ des révolutions, et l'Empire, en même temps que

l'étranger, pouvait trouver sa ruine dans un grand mouvement

populaire; aussi, Napoléon, faisant ce que Louis XIV et la Convention

refusèrent de faire, avait-il prescrit à son frère, si l'ennemi

menaçait Paris, de diriger vers la Loire l'impératrice, le roi de Rome

et tout le gouvernement. Il fut obéi, et ce fut sa perte.

[Note 164: _Ibid._, t. VII, p. 18.]

Histoire de Paris depuis le temps des Gaulois jusqu'à nos jours - I · 第 20 / 26 段