lorsqu'on apprit les pompes et les magnificences dont cette cérémonie
de l'ancien régime devait être accompagnée; elle se manifesta si
hautement et par tant de voies, qu'un jour Napoléon entra au conseil
d'État, plein de fureur, en jetant son chapeau, et il exhala en ces
termes le ressentiment qu'il couvait depuis longtemps contre la
capitale: «Ne serait-il pas possible de choisir une autre ville pour
le couronnement? Cette ville a toujours fait le malheur de la France.
Ses habitants sont ingrats et légers; ils ont tenu des propos atroces
contre moi. Ils se seraient réjouis du triomphe de Georges et de ma
perte... Je ne me croirais pas en sûreté à Paris sans une nombreuse
garnison; mais j'ai deux cent mille hommes à mes ordres, et quinze
cents suffiraient pour mettre les Parisiens à la raison... Les
banquiers et les agents de change regrettent sans doute que l'intérêt
de l'argent ne soit plus à cinq pour cent par mois; plusieurs
mériteraient d'être exilés à cent lieues de Paris. Je sais qu'ils ont
répandu de l'argent parmi le peuple pour le porter à l'insurrection.
J'ai fait semblant de sommeiller pendant un mois; j'ai voulu voir
jusqu'où irait la malveillance; mais qu'on y prenne garde, mon <p.231>
réveil sera celui du lion... Je sais qu'on déclame contre moi,
non-seulement dans les lieux publics, mais dans les réunions
particulières, et que des fonctionnaires, dont le devoir serait de
soutenir mon gouvernement, gardent lâchement le silence ou même se
joignent à mes détracteurs... Le préfet de Paris devrait mander les
maires des douze arrondissements, le conseil municipal, les agents de
change, tous ceux qui ont action sur l'opinion, pour leur enseigner à
la mieux diriger. Il n'est rien qu'on ne fasse pour indisposer la capitale
contre moi[149].»
[Note 149: Pelet, p. 85.]
Et à l'appui de ces paroles, il fit insérer dans la _Gazette de
France_, sur les motifs qui avaient décidé les empereurs romains à
transférer leur résidence à Constantinople, un article plein
d'allusions transparentes (28 sept. 1804), où l'on disait: «Ces
princes, qui avaient ramené l'ordre, la paix et la tranquillité dans
Rome et dans l'empire, illustrés par des victoires éclatantes sur les
barbares de l'Asie et du Nord, vinrent, après tant d'exploits,
triompher dans la capitale: ils s'attendaient naturellement à y
recevoir l'accueil que méritaient leurs travaux guerriers; mais ils
n'y trouvèrent qu'un peuple ingrat, inconstant, léger, qui, loin
d'apprécier leurs services et de bénir la main qui avait cicatrisé ses
blessures, cherchait à les tourner en ridicule. Toutes les fois qu'ils
paraissaient dans le Cirque, au théâtre ou dans d'autres lieux
publics, ils étaient témoins des applications indécentes, des
sarcasmes, des calembours qu'on se permettait en leur présence, tandis
que les habitants des provinces se trouvaient honorés de la présence
de leurs monarques, se pressaient sur leurs pas et leur témoignaient
la reconnaissance dont ils étaient pénétrés. La comparaison que firent
ces empereurs ne se trouva pas à l'avantage de la capitale et
les détermina sans doute à établir leur résidence habituelle dans <p.232>
des villes, moins splendides à la vérité, mais où ils recevaient un
accueil plus flatteur... Puisse cet exemple servir de leçon à la
postérité[150]!»
[Note 150: Pelet de la Lozère, p. 306.]
Cependant, les fêtes annoncées avaient attiré à Paris une multitude de
provinciaux et d'étrangers. L'arrivée du pape excita une grande
émotion, émotion d'abord de mécontentement, puis de curiosité, enfin
de vénération. Nul des successeurs de saint Pierre n'avait visité
cette ville jadis si chère au saint-siége, aujourd'hui centre de la
révolution et chef-lieu de l'incrédulité. Pie VII n'y venait qu'avec
une répugnance mêlée de terreur, qu'avec une résignation de martyr; il
fut étonné de voir la foule, cette foule si renommée, si calomniée
dans l'Europe pour ses impiétés et ses fureurs, qui se pressait sur
ses pas et se découvrait humblement devant lui; il la trouva
remplissant les églises; enfin, quand il parut au balcon des
Tuileries, il fut couvert d'acclamations et tout s'agenouilla pour
recevoir sa bénédiction.
Le sacre fut la cérémonie la plus pompeuse dont Paris eût jamais été
le théâtre. La vieille basilique avait été maladroitement restaurée,
reblanchie et embarrassée sur sa façade d'un vaste portique; on y
réunit les députés des villes, les représentants de la magistrature et
de l'armée, tous les évêques, le sénat, le corps législatif, le
tribunat, le conseil d'État, etc. L'intérieur était décoré de tentures
de velours, et, adossé à la grande porte, se trouvait un trône élevé
de vingt-quatre marches, placé entre des colonnes qui supportaient un
fronton. L'empereur partit des Tuileries dans une voiture dont la
magnificence est restée longtemps proverbiale, escorté des maréchaux à
cheval et accompagné d'une multitude de chambellans, hérauts, pages,
officiers, fonctionnaires. Il suivit les rues Saint-Honoré et <p.233>
Saint-Denis, le Pont-au-Change, la rue de la Barillerie, le quai et le
parvis Notre-Dame; et, au retour, le pont Notre-Dame, la rue
Saint-Martin, les boulevards, la place de la Concorde et le jardin des
Tuileries. Les fêtes durèrent trois jours; le quatrième, le
Champ-de-Mars fut le théâtre d'une solennité toute militaire qui vint
compléter la cérémonie du sacre: l'empereur donna des aigles aux
divers corps de l'armée. Ce fut une grande et sérieuse fête, qui fit
éclater les acclamations les plus ardentes, et dont le souvenir,
perpétué par le pinceau de David, est encore aujourd'hui populaire.
Le peuple ne prit part à toutes ces pompes que par d'ignobles
distributions de comestibles qu'on lui fit dans les Champs-Élysées,
largesse dégoûtante, empruntée à l'ancien régime, et qui fut en usage
jusqu'à la fin de la Restauration. Cependant il fut ébloui, non de ces
solennités si brillantes, mais de l'événement même qu'elles
consacraient. Il accompagna, il est vrai, de quelques murmures, de
quelques sarcasmes ces Jacobins et ces soldats transformés en
courtisans et embarrassés dans leurs soieries, leurs galons, leurs
dentelles, leurs costumes de théâtre; mais il salua de sincères
acclamations l'homme qui représentait la gloire militaire de la France
et la grandeur de la révolution; il salua surtout cette fortune inouïe
dont il aimait les prodiges, dont il se sentait fier et heureux, dans
laquelle il semblait se couronner lui-même. Dès lors, l'admiration que
lui avaient inspirée les premières victoires de Bonaparte devint de
l'adoration; il voua à son empereur une sorte de culte superstitieux
qu'aucune faute, aucun revers ne put altérer, et qui s'est perpétué au
delà de la mort.
Cet enthousiasme était, à cette époque, du désintéressement ou plutôt
de l'espérance; car le peuple de Paris gagnait aussi peu à
l'établissement de l'empire qu'à toutes les révolutions qui se
faisaient depuis quinze ans. Lorsqu'il avait été appelé à jouer un <p.234>
rôle politique en 1789, il était dans un état de misère, d'ignorance,
d'abrutissement, qui approchait de la sauvagerie; aussi, à part
l'instinct de dévouement et l'inspiration patriotique qui le firent
courir sur la frontière, ne montra-t-il pendant son règne que des
passions désordonnées et sanguinaires. Ce règne passé, il rentra dans
sa pauvreté, dans sa vie grossière, dans son état de dépendance, sans
que la révolution eût servi en rien à son bien-être et à son
instruction. En effet, comme les habitants des campagnes, il ne
s'était pas enrichi des biens nationaux, de l'abolition de la dîme et
des droits féodaux; comme la bourgeoisie, il ne s'était pas emparé de
tous les emplois, n'avait pas mis la main dans les opérations
financières et pris dans le gouvernement la plus grande part
d'influence et de pouvoir. La liberté de l'industrie avait amené les
excès de la concurrence et avec elle l'avilissement des salaires, par
conséquent, pour le peuple, la continuation de sa misère; les impôts
indirects sur les objets de consommation venaient d'être rétablis sous
le nom de _droits réunis_; il était aussi mal logé, aussi mal vêtu,
aussi mal nourri que sous l'ancien régime; enfin, à cette époque,
qu'une tradition mensongère représente comme une sorte d'âge d'or, la
population de Paris était tombée plus bas qu'en 1793, c'est-à-dire à
500,000 âmes, et, sur ce chiffre, on comptait 86,000 indigents!
Les fêtes du sacre étaient à peine passées que l'opposition parisienne
recommença à se manifester durant les préparatifs de la descente en
Angleterre. Dans les salons du faubourg Saint-Germain, on fit des
railleries interminables sur les _coquilles de noix_ avec lesquelles
l'empereur voulait conquérir «la perfide Albion,» et l'on alla voir
pour s'en moquer, les chaloupes canonnières que l'on construisait sur
le quai des Invalides. Mais les sarcasmes et les rires cessèrent tout
à coup après Austerlitz; il n'y eut qu'un cri d'admiration pour <p.235>
l'homme de génie qui justifiait si glorieusement sa fortune, et, le
1er janvier 1806, tout Paris salua avec orgueil cent vingt drapeaux
autrichiens et russes que l'empereur lui envoyait pour _ses étrennes_
et qui furent portés triomphalement à Notre-Dame, au sénat, au
tribunat, à l'Hôtel-de-Ville.
Quelques mois après, une partie de l'armée victorieuse rentra dans
Paris: toute la population courut au-devant d'elle, et la ville lui
donna une grande fête. «C'était une heureuse et belle idée, dit un
historien, que de faire fêter cette armée héroïque par cette noble
capitale, qui ressent si fortement toutes les émotions de la France,
et qui, si elle ne les éprouve pas d'une manière plus vive, les rend
au moins plus vite et plus énergiquement, grâce à la puissance du
nombre, à l'habitude de prendre l'initiative en toutes choses et de
parler pour le pays en toute occasion[151].»
[Note 151: Thiers, _Hist. du Consulat et de l'Empire_, t. II,
p. 509.]
Alors furent décrétées, pour perpétuer le souvenir de nos victoires,
l'érection de la colonne de la place Vendôme, celle des arcs de
triomphe du Carrousel et de l'Étoile, celle d'une rue, dite
_Impériale_, qui devait aller de la barrière de l'Étoile à la barrière
du Trône, en ayant dans son parcours les Tuileries et le Louvre
réunis[152]. Napoléon ordonna aussi que l'église Sainte-Geneviève fût
rendue au culte, en conservant la destination qui lui avait été donnée
par l'Assemblée constituante; que quinze fontaines nouvelles fussent
établies, parmi lesquelles on remarque celles du Château-d'Eau, du
Palmier, de l'Institut, du Gros-Caillou; que le pont du
Jardin-des-Plantes fût décoré du nom d'Austerlitz; que quatre grands
cimetières fussent ouverts au delà du mur d'enceinte de Paris, etc.
[Note 152: Le plan de cette rue avait été conçu dès le temps
de Louis XIV: «C'était le projet du grand Colbert de
continuer la rue Saint-Antoine, depuis la Bastille jusqu'au
Louvre, non en ligne droite, ce qui était impossible, mais
depuis l'Hotel-de-Ville» (Piganiol, t. V, p. 52.)]
Après chaque campagne, après chaque traité, la capitale <p.236>
recueillait les dépouilles opimes de la victoire; c'était elle qui se
trouvait chargée de consacrer le souvenir de tant d'événements prodigieux
par quelque monument ou bien par quelque fête. Ainsi, après la campagne de
1806, il fut décrété que l'église de la Madeleine serait achevée et
transformée en temple de la Gloire, qu'un pont serait élevé en face du
Champ-de-Mars et porterait le nom d'Iéna, que les greniers de réserve,
le quai d'Orsay, le Marché aux Fleurs seraient construits ou achevés,
etc. Enfin, quand le traité de Tilsitt eut été signé, la garde
impériale revint à Paris et on lui fit une réception triomphale (25
novembre 1807). Elle entra par la barrière de la Villette: le préfet
de la Seine et les autorités municipales allèrent au devant d'elle et
posèrent des couronnes d'or sur ses aigles avec cette inscription: _La
ville de Paris à la grande armée!_ Douze mille vieux soldats,
commandés par le maréchal Bessières, défilèrent au milieu de la foule
enthousiaste, qui leur jetait des branches de laurier, aux cris
unanimes de Vive l'empereur! Vive la grande armée! Jamais plus
glorieuse troupe n'avait traversé les rues et les boulevards de la
capitale! Jamais plus sincères acclamations n'avaient accueilli de
plus belles victoires! Paris était fier de représenter la France pour
saluer en son nom les vainqueurs d'Iéna et de Friedland! La fête fut
terminée par un immense banquet où s'assirent douze mille _grognards_,
et qui avait été dressé dans la double allée des Champs-Élysées,
depuis la barrière de l'Étoile jusqu'à la place de la Concorde.
§ XXIV.
Paris sous l'Empire jusqu'en 1811.--Mariage de l'empereur.--Naissance
du roi de Rome.
L'opposition parisienne, muette pendant trois ans, recommença avec <p.237>
la funeste guerre d'Espagne et la prise d'armes de l'Autriche en 1809. On
était maintenant rassasié de gloire et de batailles; le blocus
continental faisait le désespoir du commerce; on avait vu avec regret
la création d'une noblesse héréditaire, l'élévation des frères de
l'empereur sur des trônes étrangers, le renouvellement des livrées et
des blasons de l'ancien régime; on était mécontent surtout de la
police de l'empire, de ce despotisme tracassier et insultant, qui ne
respectait pas même la propriété, qui ne laissait aucune liberté, même
celle des lettres, qui envoyait madame de Staël en exil «parce que
l'air de Paris ne lui convenait pas,» qui rouvrait les prisons d'État
et instituait des bastilles, qui abolissait la liberté théâtrale,
fermait brutalement vingt-deux petits théâtres, où le peuple s'amusait
à bon marché, pour ne laisser vivre que huit théâtres aristocratiques
ou bourgeois[153]. On se fatiguait de ce régime du sabre, de cette
dictature glorieuse, mais tyrannique, qui mettait en dehors des
honneurs tout ce qui ne portait pas l'épée; du mépris que les
prétoriens faisaient du commerce et du bourgeois, de la boutique et du
_pékin_; enfin, et par-dessus tout, on avait horreur de la
conscription. Cependant, cette opposition était presque exclusivement
dans les salons, dans les comptoirs, non dans les rues et dans les
cabarets; elle avait pour principaux instigateurs ceux qui devaient
livrer Napoléon à l'étranger; elle se manifesta, pendant l'expédition
des Anglais à Walcheren, quand Fouché, ministre de la police, fit
lever la garde nationale et en donna le commandement à Bernadotte. Il
y eut alors à Paris un mouvement patriotique qui rappelait
l'enthousiasme de 1792; on remit au jour les vieux habits, les <p.238>
vieilles armes du temps de La Fayette; et Fouché, ainsi que
Bernadotte, exploitèrent l'ardeur de la bourgeoisie parisienne, pour
faire voir que la patrie n'était pas l'empereur et que la France
pouvait se passer du grand homme.
[Note 153: Décret du 8 août 1807. Les théâtres conservés
furent: l'Opéra, le Théâtre Français, l'Odéon,
l'Opéra-Comique, le Vaudeville, les Variétés,
l'Ambigu-Comique et la Gaité. Il faut leur ajouter le
Théâtre-Italien et le Cirque-Olympique, qui obtinrent des
autorisations spéciales.]
Napoléon ne prêta qu'une faible attention à cette opposition; ses
courtisans ne voyaient Paris qu'avec les yeux des courtisans de Louis
XIV. «En général, dit Savary, la société de Paris tourne peu ses
regards vers les affaires: une comédie nouvelle y fait bien plus
parler que dix batailles perdues ou gagnées.» Néanmoins, la garde
nationale fut récompensée de son zèle par une décomposition équivalant
à un licenciement; quant à l'accès patriotique de Fouché, il fut puni
d'une destitution, et on remplaça ce ministre par Savary; mais la
nomination de ce trop dévoué serviteur du grand homme répandit une
sorte de terreur: «Chacun faisait ses paquets, raconte-t-il lui-même;
on n'entendait parler que d'exils, d'emprisonnements et pis encore;
enfin, la nouvelle d'une peste sur quelque point de la côte n'aurait
pas plus effrayé que ma nomination au ministère de la police[154].»
[Note 154: _Mém. du duc de Rovigo_, t. IV, p. 311.]
La paix de Vienne fut suivie du divorce de l'empereur avec Joséphine
et de son mariage avec une archiduchesse d'Autriche. Marie-Louise fit
son entrée à Paris, par les Champs-Élysées et les Tuileries, et elle
eut ainsi à traverser, dans la pompe de sa marche, la place où sa
tante avait péri sur l'échafaud. La foule était immense, les
acclamations unanimes. «La France, dit Savary, avait l'air d'être dans
l'ivresse.» «Paris, ajoute Menneval, présentait le soir un spectacle
qui tenait de la féerie; jamais illuminations ne furent aussi
nombreuses, aussi brillantes; les monuments publics, les églises, les
tours, les dômes, les palais, les hôtels et les maisons particulières
resplendissaient de feux... La ville voulut répondre par la <p.239>
magnificence de ses présents à la grandeur de ce splendide hyménée:
elle offrit à l'impératrice une toilette complète en vermeil, avec le
fauteuil et la psyché également en vermeil[155],» chefs-d'oeuvre
d'orfévrerie dont les meilleurs artistes avaient dirigé les dessins,
mais plus riches que gracieux, et qui ont été fondus en 1832 pour en
appliquer le produit aux victimes du choléra. Les fêtes du mariage
durèrent près d'un mois; la noblesse ancienne y courut avec
empressement; la bourgeoisie et le commerce furent appelés aux bals de
l'Hôtel-de-Ville et courtisés par l'empereur, qui voulait les
convertir à son blocus continental; quant au peuple, qui ne
participait à ces pompes que par sa joie sincère, sa présence sur le
passage du cortége et les distributions dont on le gratifiait, tout en
saluant dans la nouvelle impératrice le butin de nos dernières
victoires, il vit avec une crainte prophétique la disgrâce de
Joséphine et le mariage de Napoléon avec une princesse autrichienne.
Cette crainte devint plus vive et parut justifiée quelques mois après,
lorsque l'ambassadeur d'Autriche, le prince de Schwartzemberg, ayant
donné dans son hôtel une grande fête en l'honneur du mariage, cette
fête fut attristée par un horrible incendie, ou périrent plus de
trente personnes avec la princesse de Schwartzemberg. Cette
catastrophe rappela les fêtes calamiteuses du mariage de Louis XVI et
de Marie-Antoinette.
[Note 155: _Napoléon et Marie-Louise_, t. I, p. 376.]
La naissance du roi de Rome effaça ces pénibles impressions. Aucune
nativité princière n'excita une pareille anxiété, un pareil
enthousiasme: tout Paris était sur les places, dans les rues, muet,
silencieux, écoutant avidement le canon des Invalides; au
vingt-deuxième coup qui annonçait que la dynastie napoléonienne avait
un héritier, il se fit une explosion d'applaudissements et <p.240>
d'acclamations qui retentit dans tous les quartiers. L'ivresse était
générale: on croyait que la naissance du roi de Rome était la
stabilité, la conservation et surtout la paix! Les fêtes du baptême
furent aussi pompeuses que celles du mariage; mais on ne saurait en
lire les détails dans les écrits du temps sans songer amèrement à
l'inanité de ces adulations, décorations, protestations,
illuminations, si trompeuses pour celui qu'on fête, si coûteuses pour
la foule qui paie; joies et pompes de commande, que les courtisans
allaient successivement déposer en moins de vingt-sept ans autour de
trois berceaux également emportés dans la tempête des révolutions.
L'époque du mariage de l'empereur et de la naissance du roi de Rome
est l'époque où l'Empire fut réellement populaire à Paris: tant de
gloire, tant de génie, une si grande fortune, une si grande puissance
avaient vaincu tout sarcasme, tout murmure, toute opposition, malgré
le despotisme croissant du système impérial; il n'y avait plus que de
l'admiration ou du moins une crainte respectueuse autour de ce trône
assis sur des bases si larges qu'il semblait indestructible.
L'industrie faisait des efforts surhumains pour seconder le blocus
continental; et, si le commerce parisien avait perdu ses débouchés
extérieurs, il en trouvait d'autres dans le vaste empire napoléonien,
et il était alimenté par les fêtes impériales, les pompes de la cour,
la présence continuelle de ces rois, de ces princes de l'Europe qui
venaient se prosterner devant le donneur de couronnes. D'ailleurs,
cette époque est celle des plus grandes constructions qui furent
faites à Paris sous l'Empire: on commença la façade du palais du Corps
Législatif, la Bourse, le palais du quai d'Orsay; on démolit de vieux
monuments, Sainte-Geneviève, les Augustins, le Châtelet; on entreprit
les marchés du Temple, Saint-Martin, des Blancs-Manteaux, des Carmes,
à la Volaille, Saint-Germain, les quais Desaix, Catinat, Montebello,
Debilly; on construisit les abattoirs et plusieurs fontaines; on <p.241>
projeta le palais du roi de Rome, qui devait être en même temps une
forteresse et un camp retranché pour maintenir Paris[156]. Au reste,
l'architecture de tous les monuments impériaux ne fut pas également
heureuse: celle des édifices d'utilité fut appropriée convenablement à
leur destination; mais pour les autres, le règne du nouveau César
ayant remis à la mode ces imitations de l'antiquité, déjà si ridicules
sous le Directoire, on rêva de transformer Paris en Rome impériale; on
ne voulut plus voir que des cirques, des temples, des colonnes, des
arcs de triomphe; et les monuments élevés à la gloire de Napoléon
reproduisirent pompeusement, mais avec une froide servilité, les
monuments élevés aux empereurs romains.
[Note 156: «Ce palais, placé sur la hauteur en face de
l'École militaire, dominant le pont d'Iéna, enfilant le cours
de la rivière d'une part, et tout le développement de la rue
de Rivoli de l'autre, devait être construit de manière à
remplir toutes les conditions d'une véritable forteresse;
mais, pour lui donner toute la valeur dont elle était
susceptible, il embrassait dans ses dépendances tout le grand
plateau qui s'étend de la barrière de l'Étoile et de la
hauteur des Bons-Hommes jusqu'au bois de Boulogne et la route
de Neuilly. Sur ce plateau, il devait établir un immense
jardin entouré de fortes murailles ou de fossés profonds, qui
en faisaient au besoin un vaste camp retranché, auquel
arrivaient par toutes les routes, et sans être obligées
d'entrer dans Paris, les troupes de Versailles, de
Courbevoie, de Saint-Denis, en un mot la garde entière.»
(Rapport de M. de Clermont-Tonnerre au roi Charles X en
1826.)]
§ XXV.
Paris depuis 1811 jusqu'en 1813.--Conspiration de Mallet.--Les
Parisiens à Lutzen et à Leipzig.
A la fin de 1811, la décadence de l'Empire commença à se manifester
par une disette. Le peuple souffrait depuis longtemps de la <p.242>
perpétuité de la guerre; un grand nombre de métiers chômait; les
denrées coloniales étaient montées, à cause du blocus continental, à
un prix exorbitant; une mauvaise récolte vint aggraver les maux de la
population parisienne. L'empereur, avec sa vigilance ordinaire, essaya
d'y porter remède en faisant acheter des grains qu'on revendit à bas
prix, en ouvrant des ateliers de charité, en donnant des sommes
considérables aux bureaux de bienfaisance; mais il ne put arrêter le
mécontentement, qui était d'ailleurs excité par les apprêts de la
guerre de Russie; et lorsqu'il eut inventé un nouveau mode de
conscription par la formation des cohortes actives de garde nationale,
la désaffection, le désenchantement s'accrurent, et ils ne devaient
cesser qu'avec la chute de l'Empire.