Paris, en se réveillant, apprit par des affiches, où les faits les

plus clairs étaient dénaturés, la nouvelle de cette déloyale

révolution; il en conçut plus d'étonnement que d'horreur; le

Directoire, la Constitution et la République se trouvaient tellement

discrédités, haïs, méprisés, qu'un changement était presque

universellement désiré. La bourgeoisie voulait de l'ordre, même au

prix de la liberté, et un gouvernement fort, fût-il tyrannique; le

peuple était séduit par le prestige de la gloire de Bonaparte et se

sentait prêt à tout pardonner au vainqueur des ennemis de la France.

Quant aux partis extrêmes, les royalistes croyaient que le 18 brumaire

était un acheminement à la restauration de l'ancien régime, et les <p.219>

Jacobins étaient devenus une minorité sans crédit. Comme on craignait

de la part des députés chassés quelque réunion dans les faubourgs,

quelque serment du jeu de paume, le nouveau pouvoir les frappa de

terreur en déportant, sans jugement et par une simple ordonnance,

cinquante-sept des patriotes les plus redoutables; et, grâce à cette

exécution odieuse, l'usurpation consulaire s'établit sans opposition.

L'un des premiers soins du Consulat fut d'assurer la soumission de la

capitale, d'enchaîner son esprit de révolte, d'empêcher à jamais ses

insurrections, en lui donnant une administration plus régulière et

plus dépendante, en divisant ou en amoindrissant de telle sorte

l'autorité municipale, que les dernières traces de l'unité et de la

puissance de la terrible Commune de 93 disparurent. Pour cela, on

rétablit sous d'autres noms les magistratures de l'ancien régime,

c'est-à-dire le prévôt des marchands sous le nom de _préfet de la

Seine_, et le lieutenant de police sous le nom de _préfet de police_.

Le premier, homme de la cité et véritable maire, mais nommé par le

gouvernement et sans initiative, était chargé des recettes, des

dépenses, des monuments, de la voirie, etc., et il avait sous lui

douze maires distribués dans chaque arrondissement et ayant

principalement dans leurs attributions les registres de l'état civil.

Le second était chargé de la sécurité et de la salubrité publiques,

des approvisionnements des halles, de l'éclairage, etc. Le premier

préfet de la Seine fut Frochot, ancien membre de l'Assemblée

constituante, et le premier préfet de police, Dubois, ancien avocat au

Parlement de Paris.

Bonaparte n'avait jamais aimé Paris: il avait vu avec mépris

l'insurrection du 10 août[134]; il avait réprimé sans pitié

l'insurrection du 13 vendémiaire, et il avait conçu dans ces deux <p.220>

journées une opinion mauvaise de ce coeur de la France dont il

comprenait mal les mouvements, de ce peuple et de cette bourgeoisie

tour à tour si apathiques, si turbulents, si faciles à s'échauffer, si

prompts à se refroidir. Néanmoins, dans les premiers temps et malgré

l'opposition sourde qu'il sentait en eux, il affectait pour les

Parisiens une grande estime: «Ma confiance particulière, disait-il,

dans toutes les classes du peuple de la capitale, n'a point de bornes.

Si j'étais absent, si j'éprouvais le besoin d'un asile, c'est au

milieu de Paris que je viendrais le chercher. Je me suis fait mettre

sous les yeux tout ce qu'on a pu trouver sur les événements les plus

désastreux qui ont eu lieu à Paris dans les dix dernières années; je

dois déclarer, pour la décharge du peuple de cette ville, aux yeux des

nations et des siècles à venir, que le nombre des méchants citoyens a

toujours été extrêmement petit. Sur quatre cents, je me suis assuré

que plus des deux tiers étaient étrangers à la capitale; soixante ou

quatre-vingts seuls ont survécu à la révolution.»

[Note 134: «Je me trouvais, a-t-il raconté, à cette hideuse

époque, logé à Paris, rue du Mail, place des Victoires. Au

bruit du tocsin et de la nouvelle qu'on donnait l'assaut aux

Tuileries, je courus au Carrousel... Je me hasardai à

pénétrer dans le jardin. Jamais, depuis, aucun de mes champs

de bataille ne me donna l'idée d'autant de cadavres que m'en

présentèrent les masses de Suisses... Je parcourus tous les

cafés du voisinage de l'Assemblée: partout l'irritation était

extrême, la rage dans tous les coeurs; elle se montrait sur

toutes les figures, bien que ce ne fussent pas du tout des

gens de la lie du peuple.» (_Mémorial de Sainte-Hélène_, t.

IV, p. 211; édit. de 1824.)]

Malgré ces paroles, il ne partit pour Marengo qu'en jetant derrière

lui un regard de défiance sur cette ville où l'imprévu éclate comme la

foudre, où l'opposition républicaine, comprimée, non vaincue, semblait

n'attendre qu'un revers du dictateur pour se venger du 18 brumaire, où

les royalistes tramaient les plus sanglants complots. Aussi, quinze

jours seulement après sa victoire, il était de retour à Paris (1er

juillet 1800): mais il trouva la ville illuminée et pleine

d'enthousiasme; l'admiration avait fait taire toutes les oppositions.

«On ne criait pas vive Bonaparte! dit un journal du temps, mais <p.221>

tout le monde parlait du premier consul et le bénissait; on ne criait pas

Vive la République! mais on la sentait et on en jouissait.» Et quand,

à la fête du 14 juillet, on vit figurer au Champ-de-Mars la garde

consulaire qui arrivait de Marengo, chargée des drapeaux autrichiens,

et qui portait, sur ses figures basanées, sur ses habits poudreux et

délabrés, le témoignage de sa victoire, des applaudissements unanimes

éclatèrent.

Six mois après, l'attentat du 3 nivôse (24 décembre 1800), par lequel

trente-deux personnes furent tuées ou blessées et quarante-six maisons

de la rue Saint-Nicaise détruites ou ébranlées, augmenta la popularité

de Bonaparte en excitant contre les fureurs des partis une indignation

universelle: on s'empressa d'aider la police dans ses recherches; on

fêta le cocher du premier consul; on approuva même la mesure

abominable qui envoya périr dans une île déserte cent trente-trois

Jacobins complétement étrangers au crime.

Enfin, la paix d'Amiens mit le comble à la gloire de Bonaparte et à la

reconnaissance des Parisiens. La ville reprit alors une grande

prospérité: industrie, commerce, beaux-arts, tout sembla renaître; les

salons se rouvrirent; les étrangers accoururent dans cette Babylone

révolutionnaire qu'ils croyaient pleine de ruines et à demi-déserte,

et qu'ils retrouvèrent magnifique, paisible, peuplée, amoureuse de

plaisirs, avec ses musées remplis de nouvelles richesses, ses

innombrables théâtres, ses bals, ses concerts, même son carnaval, qui

lui fut restitué par les pouvoirs nouveaux, heureux de revoir les

ignobles mascarades où le peuple s'abrutissait et que la République

avait sagement supprimées pendant dix ans. Bonaparte s'occupa alors de

l'amélioration de _sa capitale_ avec une sollicitude qui ne se

ralentit pas pendant tout son règne. «Il entrait dans mes rêves,

disait-il plus tard, de faire de Paris la véritable capitale de

l'Europe. Parfois je voulais qu'il devînt une ville de deux, <p.222>

trois, quatre millions d'habitants, quelque chose de fabuleux, de

colossal, d'inconnu jusqu'à nos jours et dont les établissements eussent

répondu à la population[135].» Mais en même temps il s'attacha à lui

enlever toute influence politique, et à n'en faire que la splendide

résidence du chef de l'État.

[Note 135: _Mémorial_, t. IV, p. 222.]

L'un de ses premiers actes, le plus important de tous pour la

restauration morale et matérielle de Paris, fut le rétablissement

officiel et public du culte catholique. Dès qu'il s'était emparé du

pouvoir, il avait fait cesser les cérémonies puériles des

théophilantropes et ordonné de rendre aux prêtres catholiques l'usage

de toutes les églises non aliénées. En juin 1801, il avait autorisé le

clergé constitutionnel à tenir un concile dans l'église Notre-Dame;

quarante-cinq évêques et quatre-vingts prêtres députés par les

diocèses y avaient assisté; leurs conférences publiques avaient attiré

la foule et excité le plus vif intérêt. Le 14 juillet, «jour désigné

par le gouvernement pour célébrer la paix de Lunéville,» ils avaient

chanté une messe solennelle dans l'église métropolitaine, «avec un _Te

Deum_ en actions de grâces de tous les bienfaits que le Seigneur avait

répandus sur le peuple français; «néanmoins, tous leurs efforts pour

attirer à eux le clergé réfractaire et mettre fin au schisme avaient

échoué. Enfin, le premier consul ayant signé avec le pape un concordat

par lequel la religion catholique était reconnue comme la religion du

gouvernement et de la majorité des Français, le culte catholique fut

partout publiquement rétabli; Paris redevint le siége d'un archevêché

et fut divisé en douze paroisses, lesquelles eurent une ou plusieurs

succursales, et, le jour de Pâques (8 avril 1802), les consuls et

toutes les autorités se rendirent à Notre-Dame et assistèrent à la

messe et au _Te Deum_.

Quelques jours après, l'Université fut fondée, et Paris se trouva <p.223>

doté de quatre grands centres d'instruction, sous le nom de _lycées_,

outre les écoles spéciales de droit et de médecine, qui furent

régulièrement rétablies, l'École polytechnique, qui fut placée à l'ancien

collége de Navarre, etc.

En même temps que la capitale avait sa part de ces grands actes de

restauration générale, elle était spécialement l'objet des

préoccupations du gouvernement consulaire. Ainsi, on imposa à la

boulangerie des règlements sévères et on la força de balancer ses

achats avec la consommation[136]; on établit des greniers de réserve qui

empêchaient les hausses exorbitantes dans la valeur des grains, et

l'on mit ainsi Paris, si souvent éprouvé par la faim depuis dix ans, à

l'abri de la disette et de l'agiotage. L'éclairage des rues, si

négligé pendant la révolution, fut porté à dix mille becs de lumière.

On renouvela une partie du pavé, on construisit des égouts, on ouvrit

des voies nouvelles; mais, malgré ces améliorations et celles qui les

suivirent, Paris garda en grande partie l'aspect qu'il avait sous

l'ancien régime, c'est-à-dire que ses rues restèrent sales et

encombrées par les échoppes et les étalages des petits métiers et des

petits commerces. On restaura les Tuileries, on commença la

construction des rues de Rivoli et Castiglione, le déblaiement du

Carrousel, etc.; mais ce fut moins pour embellir cette partie de la

ville «que pour isoler la demeure du chef de l'État et la mettre à

l'abri des attaques d'une immense population[137].» On continua ou <p.224>

l'on entama la construction de l'avenue du Luxembourg, et de la place de

la Bastille, de la Halle aux vins, des quais d'Orsay et des Invalides,

des ponts d'Austerlitz, des Arts, de la Cité, etc. On soumit à une

surveillance rigoureuse et à de nouveaux règlements les maisons de

débauche qui avaient pris sous le Directoire les proportions les plus

hideuses et étaient devenues les réceptacles de tous les crimes; mais

on laissa subsister les maisons de jeu, dont le gouvernement tirait

des sommes considérables, où les officiers allaient engloutir le butin

de nos conquêtes; on ouvrit même des tripots pour le peuple et l'on

accrut les proportions de la loterie.

[Note 136: De là date le monopole de la boulangerie, qui

appartient aujourd'hui à six cents boutiques privilégiées;

mais ce ne fut l'oeuvre ni du pouvoir législatif ni du

pouvoir exécutif; les boulangers demandèrent eux-mêmes à la

préfecture de police que leur nombre fût limité à six cents;

la préfecture accéda à cette demande, et, depuis cinquante

ans, tous les gouvernements et même les tribunaux se sont

crus liés par cette autorisation. (Voyez le discours de M.

Lanjuinais, ministre du commerce, à l'Assemblée législative,

le 27 octobre 1849.)]

[Note 137: Rapport de M. de Clermont-Tonnerre au roi Charles

X en 1826. On lit dans ce curieux rapport: «Quand Bonaparte

s'établit dans le palais de nos rois, il sentit plus qu'un

autre la nécessité d'isoler la demeure du souverain. Ce fut

dans ce dessein qu'il entreprit de construire la nouvelle

galerie qui doit enceindre dans le palais même une immense

place d'armes ayant des débouchés sur toutes ses faces, qu'il

isola le jardin des Tuileries et fit percer la rue de Rivoli,

dont le prolongement doit aller jusqu'à la colonnade du

Louvre, afin de dégager entièrement l'enceinte du palais.

Mais il ne se contenta pas d'isoler le palais et de le placer

entre de longs espaces que le canon ou des charges de

cavalerie peuvent balayer avec la plus grande facilité; il

ajouta à ces premières dispositions une précaution de détail

qui mérite d'être remarquée, en réservant en face du pavillon

Marsan une petite place en retraite, dont le but est

évidemment de pouvoir, au besoin, réunir et mettre à couvert

une réserve de troupes d'artillerie, et, par l'acquisition du

terrain qu'il fit jusqu'à la rue Saint-Honoré, il s'assura

des moyens d'agir sur cette importante communication. On sait

enfin qu'il se refusa constamment à dégager la façade de

Saint-Roch, où il avait acquis, le 13 vendémiaire, la preuve

que le peuple soulevé pouvait trouver un appui redoutable,

afin que du haut de cette citadelle on ne puisse pas prendre

de vues sur les Tuileries ou déboucher facilement de la butte

Saint-Roch, près du château, sur la rue de Rivoli.»]

§ XXII.

Conspiration de Georges, Pichegru et Moreau.--Opinion et agitation de

Paris à cette époque.--Établissement de l'empire.

Malgré l'admiration que lui inspirait un gouvernement si glorieux, si

éclairé, Paris n'avait pas encore pardonné le 18 brumaire, et, <p. 225>

quand Bonaparte se fit donner le consulat à vie, un sourd mécontentement

commença à courir dans une grande partie de la population, surtout

dans les faubourgs, qui étaient restés jacobins. Aussi, quand il se

rendit au sénat avec un cortége aussi pompeux que celui des anciens

rois, il fut accueilli par un profond silence. La rupture de la paix

d'Amiens mit dans l'opposition la bourgeoisie, qui vit son commerce

livré à toutes les aventures d'une guerre interminable. D'ailleurs, on

commençait à croire que l'ordre avait été acheté à un trop grand prix.

La tribune et la presse n'étaient plus libres, et une police brutale

et tyrannique disposait sans contrôle de la personne des citoyens. On

parlait avec une mystérieuse horreur de la tour du Temple, devenue la

Bastille du nouveau gouvernement, où l'on jetait arbitrairement des

chouans et des républicains, d'où l'on extrayait des victimes pour la

plaine de Grenelle. Les bruits les plus sinistres, les calomnies les

plus odieuses couraient dans le peuple et dans les salons sur les

exécutions secrètes, les fusillades nocturnes qui se faisaient dans

cette prison par les mains des gendarmes d'élite, troupe privilégiée,

dévouée au premier consul, et que commandait le plus zélé de ses

officiers, le général Savary.

Toute cette opposition, qui ne consistait d'abord qu'en paroles et en

murmures, se manifesta plus ouvertement quand le gouvernement annonça

qu'il venait de découvrir une grande conspiration, celle de Georges et

de Pichegru, quand il fit arrêter Moreau, longtemps avant les deux <p.226>

chefs royalistes, comme étant leur complice. Bonaparte fit rendre

alors une loi, digne des temps de la terreur, par laquelle quiconque

donnerait asile à Georges, Pichegru et leurs compagnons serait puni de

mort. On ordonna la clôture de tout Paris; les barrières furent

fermées, l'entrée et la sortie de la Seine gardées par des chaloupes

armées, des patrouilles et des corps de garde établis dans toutes les

rues et hors du mur d'enceinte, avec ordre de faire feu sur quiconque

tenterait de s'enfuir. La police fit placarder des proclamations à la

bourgeoisie, des promesses de récompense aux délateurs; et les

proscrits, traqués en tous lieux, ne trouvant d'asile que pour une

nuit, furent successivement arrêtés. Malgré cela, on ne crut pas à la

réalité de la conspiration, et l'on pensa que le premier consul

poursuivait dans Moreau un rival et le défenseur de la République.

D'ailleurs, les Parisiens, se voyant soumis à une police

inquisitoriale, à des visites domiciliaires, aux recherches d'une

armée entière qui tenait toutes les communications fermées, ne

cachèrent pas leur mécontentement; il y eut même quelque agitation

dans les rues, surtout aux abords du Temple; les bruits

d'emprisonnements mystérieux, de meurtres secrets redoublèrent; enfin,

l'assassinat du duc d'Enghien vint justifier ces sinistres rumeurs (21

mars). A cette nouvelle, «la consternation fut générale, dit Pelet de

la Lozère; on ignorait les circonstances du fait; la génération

nouvelle connaissait à peine l'existence du prince; mais on était

profondément affligé de voir le premier consul ternir sa gloire par

cette sanglante exécution[138].» Les courtisans cherchèrent à rendre

ridicule l'émotion des Parisiens, et ils l'attribuèrent au

mécontentement que leur causait la fermeture des barrières à l'époque

de l'année où se faisait la promenade de Longchamp. «Les habitants de

la capitale, raconte Réal, avaient cessé de songer à la <p.227>

conspiration, et, pendant que la police redoublait d'efforts pour

s'emparer des personnes compromises, fouillait les maisons, démolissait

des cachettes, la grande question à Paris était de savoir comment aurait

lieu la promenade de Longchamp si la barrière de l'Étoile restait

fermée. Heureusement, les deux derniers complices de Georges furent

arrêtés dans la matinée du dimanche des Rameaux; l'ordre d'ouvrir les

barrières fut aussitôt donné, et la promenade de Longchamp put avoir

lieu comme à l'ordinaire.»

[Note 138: _Opinions de Napoléon au conseil d'État_, p. 41.]

Ce n'étaient pas de telles puérilités qui causaient l'agitation de

Paris et lui donnaient «un aspect sinistre comme aux jours de crise de

la révolution.» Le premier consul ne s'y trompa pas: «informé par ses

ministres, raconte Pelet de la Lozère, de l'effet produit par

l'exécution du duc d'Enghien, il devint plus sombre encore et plus

menaçant. Ses inquiétudes se portèrent sur le Corps Législatif alors

assemblé: quelque signe de mécontentement pouvait s'y produire; il

donna ordre de clore la session. Le même jour, il arriva à

l'improviste au conseil d'État et exhala les sentiments dont il était

agité en termes de colère contre Paris[139]» Puis il appela de nouvelles

troupes, pressa le procès de Moreau, dédaigna les calomnies que la

mort de Pichegru fit répandre contre lui; enfin, mettant à profit le

danger que la conspiration de Georges venait de lui faire courir, les

craintes excitées par la rupture de la paix d'Amiens, l'inquiétude

générale, il se fit présenter des adresses par l'armée, les tribunaux,

les autorités, pour l'établissement du gouvernement héréditaire, et,

le 18 mai, un sénatus-consulte le proclama empereur.

[Note 139: _Opinions de Napoléon_, p. 42.]

Quand le décret qui mettait fin à la République fut voté, «les

habitants de Paris apprirent par des salves d'artillerie que la forme

du gouvernement était changée; quelques fonctionnaires <p.228>

illuminèrent le soir leurs maisons: ce fut tout le témoignage de la joie

publique[140].» Le lendemain, le sénatus-consulte fut proclamé dans les

principales rues avec un cortége digne de l'ancienne monarchie: on y

voyait les douze maires, les deux préfets et le gouverneur de Paris,

les trois présidents des assemblées législatives, une foule de

généraux et de fonctionnaires, avec des escadrons de cavalerie et des

corps de musique. Cette proclamation ne reçut partout que de rares

applaudissements, excepté dans les casernes et aux Invalides, où les

soldats saluèrent avec enthousiasme l'avènement du nouveau César.

[Note 140: _Opinions de Napoléon_, p. 67.]

Quelques jours après, le procès de Moreau commença, et il causa une si

grande agitation qu'on se crut à la veille d'une nouvelle révolution

et du renversement de l'empire. «La bourgeoisie, toujours indépendante

dans son jugement, s'était passionnée pour Moreau[141]:» le gouvernement

employa des mesures énergiques pour l'empêcher de manifester son

opinion. «Tout prit dans Paris, dit Pelet, un aspect menaçant; les

troupes furent consignées dans les casernes et se tinrent prêtes à

marcher: mais pouvait-on compter sur elles? L'empereur voulut que ses

aides de camp visitassent toute la nuit les postes et lui rendissent

compte d'heure en heure de l'état de Paris[142]...» «Aujourd'hui que les

temps sont changés, raconte Chateaubriand, et que le nom de Bonaparte

semble seul les remplir, on n'imagine pas à combien peu encore

paraissait tenir sa puissance. La nuit qui précéda la sentence, et

pendant laquelle le tribunal siégea, tout Paris fut sur pied; des

flots de peuple se portèrent au Palais-de-Justice[143].» «Jamais, ajoute

madame de Staël, l'opinion de Paris contre Bonaparte ne s'est montrée

avec tant de force qu'à cette époque[144]. «Mais la population <p.229>

parisienne avait abdiqué; l'armée était toute-puissante; Moreau fut

donc condamné avec les vingt royalistes qu'on lui avait donnés pour

complices, et cette condamnation consolida l'établissement du nouvel

empire. Néanmoins, Paris couvrit d'éloges les juges qui avaient osé ne

condamner Moreau qu'à deux ans de prison, et il vit avec horreur

l'échafaud se relever, comme aux jours de la terreur, pour douze

obscurs royalistes.

[Note 141: Thiers, _Hist. du Consulat et de l'Empire_, t. IV,

p. 139.]

[Note 142: _Opinions de Napoléon_, p. 73.]

[Note 143: _Mém. d'Outre-Tombe_.]

[Note 144: _Dix années d'exil_.]

§ XXIII.

Opposition de Paris à l'Empire.--Ressentiment de Napoléon.--Fêtes du

sacre.--Condition du peuple de Paris.--Paris après Austerlitz et Iéna.

Napoléon, empereur, renouvela les dignités, l'étiquette, les costumes

de l'ancienne cour; il eut des aumôniers, des chambellans, des

écuyers; il donna à ses frères les titres et les attributions des

anciens princes. Tout cela fut vu par la population parisienne,

surtout par les classes riches, avec répugnance et moqueries:» on fit

beaucoup de plaisanteries dans les salons sur les nouveaux titres

d'Excellence et d'Altesse dont certains personnages allaient être

revêtus; les épigrammes et les calembours ne manquèrent pas; quelques

caricatures circulèrent secrètement[145]; on hasarda même quelques

allusions au théâtre; mais aucune résistance sérieuse ne se <p.230>

manifesta[146].» «Bonaparte savait très-bien, dit madame de Staël, que

les Parisiens feraient des plaisanteries sur ses nouveaux nobles; mais

il savait aussi qu'ils n'exprimeraient leur opinion que par des

quolibets et non par des actions[147].» «Néanmoins, il ne voulut pas

qu'on lui envoyât des députations des départements pour le

complimenter, de peur qu'elles ne s'inoculassent cet esprit

d'opposition qui était dans Paris et ne le remportassent dans leurs

provinces[148].»

[Note 145: L'une des meilleures a pour titre: _Première

représentation du Consulat en attendant une pièce nouvelle_.

Napoléon, en escamoteur, est monté sur des trétaux, entouré

de la foule, à laquelle il jette de la poudre aux yeux; dans

sa poche est une couronne; sur sa table on voit les Pyramides

et les Alpes. A côté de lui, Lucien bat le tambour du 18

brumaire; et plus loin, derrière le rideau, les soldats

préparent un trône à Napoléon empereur.]

[Note 146: Pelet de la Lozère, p. 69.]

[Note 147: _Dix années d'exil_.]

[Note 148: Pelet, p. 69 et suiv.]

Histoire de Paris depuis le temps des Gaulois jusqu'à nos jours - I · 第 18 / 26 段