Le chef-lieu de la révolution semble avoir abdiqué toute passion

politique. La bourgeoisie, lasse d'agitations, ne demande que du

repos, de l'ordre, de la stabilité, ne cherche qu'à se guérir de ses

longues souffrances, et, au lieu des passions sérieuses et dévouées de

89, paraît uniquement possédée de l'amour des plaisirs et de l'argent.

Quant au peuple, la partie la plus turbulente avait péri sur les

champs de bataille ou dans les journées révolutionnaires; l'autre

partie, «trompée dans ses espérances, égarée par la calomnie ou par

les menées du royalisme et du pouvoir, affamée, sans travail, occupée

chaque jour du soin de vivre le lendemain, languissait dans une

profonde indifférence, accusant même la révolution des maux sans

nombre qui pesaient sur elle[128].» Vainement les deux partis <p.207>

extrêmes essaient de ranimer les passions politiques, les Jacobins en

ouvrant le club du _Panthéon_, les royalistes en ouvrant le club de

_Clichy_, la population ne prend que de l'impatience et de l'inquiétude

de ces excitations à des révolutions nouvelles. Vainement Babeuf essaie

une conspiration «pour livrer les riches aux pauvres et amener le règne

du bonheur commun;» les conjurés sont sabrés dans la plaine de Grenelle,

arrêtés, déportés ou fusillés, sans que les Parisiens fassent le

moindre mouvement. Ils ne s'émeuvent pas davantage au 18 fructidor,

quand, les royalistes étant arrivés en majorité dans les conseils et

travaillant ouvertement à une contre-révolution, le Directoire sauve

la République par la violence: ce jour là, Paris fut tout à coup

occupé par douze mille hommes que commandait Augereau, et, sans qu'il

y eût un coup de fusil tiré, la grande conspiration royaliste avorta

et ses principaux membres furent arrêtés et déportés. «Tout cela fut

exécuté, dit Thibaudeau, aussi tranquillement qu'un ballet d'opéra. Il

n'y eut aucune résistance; le peuple de Paris resta immobile.»

[Note 128: Buonarotti, _Hist. de la conspiration de Babeuf_.]

Le Directoire, voyant les idées populaires se tourner avec regret vers

le passé, essaya de ranimer les sentiments républicains par des fêtes.

La Convention avait ordonné la célébration, tous les ans, de sept

fêtes nationales, outre les anniversaires de la révolution. Ces fêtes

étaient celles de la _Fondation de la République_ (1er vendémiaire),

de la _Jeunesse_ (10 Germinal), des _Époux_ (10 floréal), de la

_Reconnaissance_ (10 prairial), de l'_Agriculture_ (10 messidor), de

la _Liberté_ (9 et 10 thermidor), des _Vieillards_ (10 fructidor). On

y ajouta celle de la _Souveraineté du peuple_, pour l'époque des

élections, et l'on célébra d'ailleurs accidentellement tous les grands

événements, les victoires de Bonaparte en Italie, la mort de Hoche, le

traité de Campo-Formio, etc. Il y eut donc, sous le gouvernement

directorial, des fêtes très-nombreuses; la plupart furent <p.208>

élégantes et ingénieuses, et se passèrent avec beaucoup d'ordre; mais,

malgré la pompe théâtrale des costumes antiques dont s'étaient affublés

le Directoire, les conseils, toutes les autorités, malgré les hymnes de

Lebrun-_Pindare_ et la musique de Méhul, elles ne furent vues qu'avec

ennui, et le peuple, qui n'y était plus acteur, assista avec une

grande indifférence à ces cérémonies païennes, que souvent il ne

comprenait pas, malgré les commentaires pédants qu'en faisaient les

journaux officiels[129]. «La liberté, dit un contemporain, n'était plus

la déité séductrice qui avait son amour, c'était la gloire qui lui

apparaissait avec une beauté toute nouvelle aux champs de l'Italie et

de l'Égypte.» Cependant quelques-unes de ces fêtes, par leur nouveauté

et leur pompe étrange, excitèrent, sinon l'enthousiasme, au moins la

curiosité publique.

[Note 129: Ainsi, le _Moniteur_ (12 messidor an VI) dit de la

fête de l'Agriculture: «Elle représentait à l'imagination ces

anciennes fêtes que la fertile Phrygie célébrait en l'honneur

de la déesse des moissons au pied du mont Ida.» Il dit de la

fête funèbre de Hoche (15 vendémiaire an VI): «Elle retraçait

parfaitement les magnifiques obsèques que Télémaque fit faire

au fils de Nestor sur les bords du Galèse; on pourrait même

croire qu'on les avait prises pour modèle.»]

La première de ces fêtes originales fut celle du 9 thermidor an IV,

dédiée à la Liberté, et où l'on promena en triomphe les dépouilles

opimes de nos conquêtes. Le cortége partit du Jardin-des-Plantes,

suivit les boulevards du midi et s'arrêta au Champ-de-Mars; il était

formé de trois divisions. La première, consacrée à l'histoire

naturelle, était composée de dix chars portant des animaux, des

minéraux, des végétaux de l'Italie, de l'Égypte, de l'Helvétie; ces

chars étaient escortés et suivis par les professeurs et les élèves du

Muséum d'histoire naturelle, des écoles Normale et Centrale, etc. La

deuxième division, consacrée aux sciences et lettres, était formée de

six chars portant le buste d'Homère, des manuscrits, des <p.209>

médailles, des antiquités, des livres orientaux, des instruments de

physique, des machines; ils étaient suivis par les professeurs et élèves

du Collége de France, de l'École Polytechnique, des savants, des hommes

de lettres, etc. La troisième division, consacrée aux arts, était formée

de vingt-neuf chars portant les copies des chefs-d'oeuvre de la

sculpture antique et des tableaux acquis par ces traités où Raphaël et

Michel-Ange payaient la rançon de leur patrie. Parmi ces trophées de

nos victoires étaient les chevaux de Venise, «transportés, disait

l'inscription, de Corinthe à Rome, de Rome à Constantinople, de

Constantinople à Venise, de Venise à Paris.» Ils étaient suivis par

les professeurs et élèves du Musée du Louvre, des peintres, des

sculpteurs, des graveurs, etc. Le Champ-de-Mars était décoré lui-même

avec des copies de tableaux célèbres et de statues antiques. Cette

fête offrit l'un des spectacles les plus saisissants de la révolution:

Rome n'est plus dans Rome, elle est toute à Paris,

disaient les républicains avec orgueil; mais elle fut à peine

intelligible pour le peuple et n'attira qu'un petit nombre de

spectateurs.

Une autre fête, remarquable par son caractère, fut celle du 22

septembre 1798, où se fit la première exposition des produits de

l'industrie française, heureuse idée due à François de Neufchâteau et

qui n'a plus été abandonnée. Cette exposition, qui ressembla plutôt à

une grande foire qu'à nos magnifiques expositions modernes, se fit

dans le Champ-de-Mars.

Ajoutons à ces fêtes celle du 10 décembre 1797, où Bonaparte présenta

au Directoire le traité de Campo-Formio; elle eut lieu dans la cour du

palais du Luxembourg et fut très-imposante; mais ce ne fut pas la

pompe des costumes et des décorations, celle des discours et de la <p.210>

musique qui enivrait les spectateurs, ce fut l'objet même de la fête,

la joie et l'orgueil de nos prodigieuses victoires, la vue du drapeau

triomphal où elles étaient inscrites en lettres d'or, enfin et surtout

la présence du triomphateur, de «ce jeune homme, petit, pâle, chétif,

au regard ardent et profond, au costume et aux manières simples, qui

saisissait toutes les imaginations et laissait dans tous les esprits

une impression indéfinissable de grandeur et de génie[130].»

[Note 130: _Hist. des Français_, t. IV, p. 269.]

§ XIX.

Culte naturel ou des Théophilanthropes.

Dans ces fêtes du Directoire, tout était païen, costumes, langages,

ornements; Cérès et Bacchus avaient des autels sur nos places

publiques; la pensée, le rêve du gouvernement était de ressusciter

Athènes et Rome; mais le peuple parisien commençait à se moquer de

tous ces oripeaux mythologiques, de toutes ces allégories, de tous ces

personnages de théâtre, et lorsque ces pompes vides et muettes

passaient devant les vieilles basiliques, devant les monuments

délabrés de la foi de nos pères, il regardait en soupirant leurs

portes fermées, leurs saints mutilés, leurs croix abattues; il se

retournait vers ses croyances anciennes et regrettait les cérémonies

si touchantes du catholicisme.

La Convention avait décrété la liberté des cultes; mais cette liberté

se trouvait empêchée presque complétement par les passions et les

préjugés révolutionnaires, par la crainte que le souvenir du passé

entretenait dans les esprits: «la plupart des autorités, disait

Lanjuinais, continuant le système persécuteur des Hébert et des

Chaumette, érigeaient en délit l'exercice des cultes dans les <p.211>

édifices nationaux qui avaient toujours eu cette destination.» Le 11

prairial an III (31 mai 1795), elle décréta que les citoyens des

communes auraient le libre usage des édifices non aliénés destinés,

ordinairement aux exercices des cultes; qu'ils pourraient s'en servir

sous la surveillance des autorités, tant pour ces exercices que pour

les assemblées ordonnées par la loi; que ces édifices seraient réparés

et entretenus par les communes sans contribution forcée; qu'il en

serait accordé quinze à la Commune de Paris; que ces édifices

pourraient être communs à plusieurs cultes; que nul ne pourrait y

remplir le ministère d'aucun culte, à moins qu'il n'eût fait acte de

soumission aux lois de la République, etc. Le 6 vendémiaire an IV,

elle compléta ce décret en prononçant des peines contre ceux qui

empêcheraient l'exercice d'un culte ou insulteraient ses ministres,

contre ceux qui voudraient contraindre les citoyens à observer

certains jours de repos, qui exposeraient extérieurement les signes

d'un culte ou en porteraient le costume, qui provoqueraient dans des

prédications religieuses à la rébellion, à la guerre civile, au

rétablissement de la royauté, etc. Les réunions pour l'exercice d'un

culte dans les maisons particulières étaient d'ailleurs autorisées,

pourvu qu'elles ne comprissent, outre les habitants de la maison, que

dix personnes.

D'après ces deux décrets, quinze églises, dont nous allons donner les

noms, furent rouvertes dans Paris, mais sans bruit, sans pompe, avec

crainte, sous l'oeil peu bienveillant des autorités civiles;

d'ailleurs elles ne se rouvrirent que pour les prêtres constitutionnels

qui consentirent seuls à faire soumission aux lois de la République,

et elles furent peu fréquentées, les prêtres réfractaires continuant à

officier dans les maisons particulières. Néanmoins, cette résurrection

légale des cérémonies catholiques fit sensation; le clergé

révolutionnaire essaya même de reformer une église nationale, et il se

tint, à cet effet, dans l'église Notre-Dame, un concile sous la <p.212>

présidence de Grégoire, évêque de Blois, qui attira un grand nombre de

spectateurs.

Le Directoire s'inquiéta de ce réveil de l'esprit religieux, et il

essaya ou de le détourner ou de le combattre en fondant, à l'imitation

de Robespierre, une religion nouvelle; ce fut le culte de la Nature ou

des _Théophilantropes_, dont Laréveillère-Lépeaux fut le promoteur,

et, pour ainsi dire, le grand-prêtre. Cette secte, qui avait pour

toute croyance l'existence de l'être suprême et l'immortalité de

l'âme, s'établit d'abord dans l'église Sainte-Catherine, au coin des

rues Saint-Denis et des Lombards, et se mit à copier ou à parodier les

cérémonies catholiques. On tapissa le temple d'inscriptions morales,

de vers et de sentences; on y plaça un autel carré, sur lequel on

déposait des corbeilles de fleurs ou de fruits, une tribune, d'où un

lecteur en tunique bleue et robe blanche faisait des instructions

morales; puis, les jours de décade, on y fit une sorte de service

religieux, ou l'on chantait des hymnes pieux, une paraphrase du

_Pater_, des odes de J.-B. Rousseau. On y célébra des fêtes à la

Jeunesse, à la Vertu, à la Vieillesse, au Courage; on y faisait des

cérémonies de mariage, de naissance, de décès, etc. Tout cela était

prétentieux, froid, puéril; mais les idées philosophiques de Rousseau

avaient encore tant d'influence, le catholicisme et le clergé étaient

encore si impopulaires, que le _culte naturel_ attira des curieux et

eut des sectateurs. Alors Laréveillère voulut lui donner de plus

grands théâtres, et il fit rendre un arrêté départemental par lequel

il était ordonné au clergé constitutionnel, en vertu de la loi du 6

vendémiaire an III, de partager les édifices religieux avec les

théophilanthropes; de sorte que les jours de décadis, tout exercice du

culte catholique devait cesser à huit heures du matin et ne pouvait

être repris qu'à six heures du soir; les signes du culte devaient être

enlevés ou voilés, et les costumes affectés à des cérémonies <p.213>

catholiques proscrits. Les frais d'entretien de ces édifices étaient

partagés par les deux cultes, et les clefs devaient être déposées chez

le commissaire de police. Les prêtres constitutionnels consentirent

seuls à ce sacrilége arrangement, qui augmenta leur discrédit, et les

fidèles catholiques n'en furent que plus empressés à chercher la messe

d'un prêtre proscrit dans quelque pièce obscure d'une maison isolée,

comme les premiers chrétiens dans les catacombes. Les quinze églises

accordées par la loi du 11 prairial pour l'exercice des cultes furent

ainsi converties en temples païens et se trouvèrent placées sous

l'invocation de ces idéalités allégoriques qui étaient si chères à la

philosophie révolutionnaire[131].

[Note 131: Voici en quels termes et par quels rapprochements

puérils Laréveillère expliqua gravement les noms dont il

affublait les vieux monuments de la piété de nos pères:

«L'église _Saint-Philippe-du-Roule_ est consacrée à la

_Concorde_. Ce premier arrondissement renferme les promenades

des Tuileries et des Champs-Élysées et tous les jardins où,

depuis deux ans, les citoyens se réunissent pour y jouir des

fêtes qu'on y donne.--L'église _Saint-Roch_, au _Génie_. Dans

ce temple reposent le grand Corneille, le créateur du théâtre

français, et Deshoulières, la plus célèbre des femmes qui

aient cultivé la poésie française.--L'église

_Saint-Eustache_, à l'_Agriculture_. Cet édifice est situé

près la halle aux grains et de toutes les autres où l'on vend

des subsistances.--L'église _Saint-Germain-l'Auxerrois_, à la

_Reconnaissance_. On doit la plus vive reconnaissance aux

sciences et aux arts, qui ont retiré les peuples de la

barbarie. Les poëtes et les anciens historiens ne cessent de

louer tous ceux qui, comme Orphée, ont adouci les moeurs des

hommes et leur ont appris à vivre en société. Si un édifice

doit être dédié à la Reconnaissance, c'est sans doute celui

qui se trouve placé devant le palais national des sciences et

des arts, celui où repose Malherbe, auquel nous devons la

pureté du langage.--L'église _Saint-Laurent_, à la

_Vieillesse_. En face de cet édifice est l'hospice des

Vieillards.--L'église _Saint-Nicolas-des-Champs_, à

l'_Hymen_. Le sixième arrondissement est un des plus peuplés;

il renferme la division des Gravilliers, qui est une de

celles qui ont le plus fourni de défenseurs à la

patrie.--L'église _Saint-Merry_, au _Commerce_. On sait que

le commerce est le lien des nations et la source de leurs

richesses: si on honore l'agriculture, on doit également

honorer le commerce. L'église Saint-Merry est placée devant

le tribunal de commerce et dans un des quartiers les plus

marchands de Paris.--L'église _Sainte-Marguerite_, à la

_Liberté_ et à l'_Égalité_. Ce nom doit particulièrement

appartenir au lieu de la réunion des habitants du faubourg

Saint-Antoine; on sait le courage qu'ils ont déployé dans

tous les temps et à toutes les époques pour renverser le

despotisme et établir la République.--L'église

_Saint-Gervais_, à la _Jeunesse_. La loi du 3 brumaire a

institué une fête pour la Jeunesse; l'édifice dont il s'agit

est spacieux et est décoré d'un portail fait par Debrosses;

ce portail date de l'époque de la renaissance de la bonne

architecture, et où l'on a enfin abandonné le

gothique.--L'église _Notre-Dame_, à l'_Être suprême_. On a

pensé que, pour imposer silence aux ennemis de la chose

publique, qui affectent d'accuser d'athéisme et d'irréligion

les autorités constituées, on devait consacrer l'édifice le

plus vaste, le plus majestueux et le plus central du canton

de Paris, à l'Être suprême.--L'église _Saint-Thomas d'Aquin_,

à la _Paix_. Les Romains avaient un temple ainsi dédié: le

temple de la Paix ne peut être mieux placé qu'auprès de celui

dont on va parler.--L'église _Saint Sulpice_, à la

_Victoire_. Cet édifice est dans la division du Luxembourg,

où est situé le palais directorial.--L'église

_Saint-Jacques-du-Haut-Pas_, à la _Bienfaisance_. Dans le

quartier où est situé ce temple, il y a plusieurs

hospices.--L'église _Saint-Médard_, au _Travail_. La division

du Finistère renferme beaucoup de journaliers, de gens de

main-d'oeuvre qui sont occupés à des travaux pénibles et

utiles à la société.--Et _Saint-Étienne-du-mont_, à la

_Piété-filiale_. Cet édifice est situé près le Panthéon, que

la République a dédié aux grands hommes. Il apprendra à

chacun que la République honore à la fois les vertus

éclatantes et les vertus domestiques, et qu'en couronnant les

guerriers courageux et les législateurs éclairés, elle

n'oublie pas le bon père.» (_Moniteur_ du 27 octobre 1798.)]

§ XX. <p.214>

Tableau de Paris sous le Directoire.

L'aspect de Paris pendant la période directoriale marque la transition

qui se fait de la République à la monarchie: à l'extérieur, dans <p.215>

les actes du gouvernement, dans les lois, sur les murs, tout est encore

républicain; à l'intérieur, moeurs, langage, passions, tout redevient

monarchique. Le peuple a quitté son bonnet rouge et sa pique; il est

rentré dans ses échoppes, dans ses taudis, dans sa misère; pour tous

plaisirs, il a les fêtes officielles, le récit de nos victoires et la

loterie que le Directoire vient de rétablir. La bourgeoisie est sortie

de sa peur et fait revoir ses richesses; les équipages reparaissent;

les magasins de luxe sont rouverts; tous les lieux de plaisirs,

surtout les maisons de jeux, sont encombrés de riches oisifs et de

parvenus. La vente des biens nationaux, le trafic des assignats, les

accaparements de blé et surtout les fournitures des armées avaient

engendré des fortunes nouvelles, fortunes infâmes, cimentées du sang

de nos soldats; les possesseurs de ces fortunes, «enfants de

l'agiotage et de l'immoralité,» jettent l'argent à pleines mains,

affichent le luxe le plus effréné et une ardeur de débauche, une

fureur d'orgie renouvelées des temps de la Régence. Imitateurs des

marquis de l'ancien régime, qu'ils surpassent en insolence et en

ridicule, ils remettent à la mode les bals de l'Opéra, la sotte

promenade de Longchamp, les petites maisons, les soupers de

prostituées, vantant toutes les habitudes monarchiques, calomniant les

institutions républicaines, se moquant de toutes les croyances et de

tous les sentiments. Les chefs des thermidoriens, Barras surtout, qui

était le protecteur de tous les voleurs publics, donnèrent le signal

de toutes ces folies et justifièrent ainsi le nom de _pourris_ que

Robespierre leur avait donné. On vit alors dans les salons, dans les

théâtres, dans les promenades, au jardin des Tuileries, au boulevard

des Italiens, à Tivoli, à Frascati, des femmes impudiques, madame

Tallien entre autres, se montrer costumées à l'antique, vêtues

seulement d'une robe de gaze retenue par des camées, les seins, les

bras et les jambes nues, en sandales ou en cothurnes, avec des <p.216>

bagues aux pieds, les cheveux bouclés et épars. Tuniques, bijoux,

coiffures, meubles, tout était à la grecque; les courtisanes d'Athènes

étaient les modèles recherchés. «On dirait, dit un contemporain, que le

musée des Antiques n'a été formé que pour l'instruction des couturières

et des coiffeurs.» «Jamais, ajoute un journal, les femmes n'ont été mieux

mises ni plus blanchement parées. Elles sont toutes couvertes de ces

châles transparents qui voltigent sur leurs épaules et sur leur sein

découvert, de ces nuages de gaze qui voilent une moitié du visage pour

augmenter la curiosité, de ces robes qui ne les empêchent pas d'être

nues. Dans cet attirail de sylphes, elles courent le matin, à midi, le

soir; on ne voit qu'ombres blanches qui circulent dans toutes les

rues; c'est l'habillement des anciennes vestales, et les filles

publiques sont costumées comme Iphigénie en Aulide sur le point d'être

immolée.» Quant aux incroyables, s'ils n'étaient pas fonctionnaires et

comme tels obligés de porter la chlamide, la prétexte, la toque et

tout l'attirail de toilette antique prescrit par les décrets, ils

outraient leurs ridicules avec la coiffure en cadenettes, l'habit à

haut collet noir, les culottes à mille rubans, des bijoux aux

oreilles, aux mains, dans les poches et la canne noueuse et tortue.

Jamais il n'y eut un tel amour de plaisirs, de danses, d'histrions et

de baladins; jamais les mauvais livres, les spectacles licencieux et

les courtisanes n'avaient eu une si grande vogue; une chanson de

Garat, un roman de Pigault-Lebrun, surtout une pirouette de Vestris,

ce «dieu de la danse,» ce héros de tous les boudoirs, passionnaient

les salons de l'aristocratie nouvelle. «Après l'argent, dit une

brochure du temps, la danse est devenue l'idole des Parisiens. Du

petit au grand, du riche au pauvre, c'est une fureur, c'est un goût

universel. On danse aux Carmes, où l'on égorgeait; on danse aux

Jésuites, au séminaire Saint-Sulpice, aux Filles-Sainte-Marie, dans

trois ou quatre églises, chez Ruggieri, chez Lucquet, chez <p.217>

Mauduyt, chez Wentzel, à l'hôtel Thélusson, au salon des ci-devant

Princes, on danse partout.» En outre, on comptait à Paris dix-sept grands

théâtres[132] et plus de deux cents théâtres bourgeois. «Il y en avait,

dit Brazier, dans tous les quartiers, dans toutes les rues, dans

toutes les maisons. Il y avait le théâtre de l'Estrapade, celui de la

Montagne-Sainte-Geneviève, ceux de la Boule-Rouge, de la rue

Montmartre, de la rue Saint-Sauveur, du cul-de-sac des Peintres, de la

rue Saint-Denis, du faubourg Saint-Martin, de la rue des Amandiers. On

jouait la comédie dans les boutiques des marchands de vin, dans les

cafés, dans les caves, dans les greniers, dans les écuries. La fièvre

du théâtre s'était emparée de toutes les classes.»

[Note 132: Voici leurs noms: Des Arts (Opéra), Français,

Favart (Italiens), Feydeau (Opéra-Comique), de la République,

du Vaudeville, Molière, Montansier, de la Cité, du Marais, de

l'Ambigu-Comique, de la Gaité, des Jeunes-Artistes, des

Variétés amusantes, des Délassements, des Jeunes-Élèves,

Sans-Prétention. On joua, en 1797, sur ces dix sept théâtres,

cent vingt-six pièces nouvelles. Nous parlerons de chacun

d'eux dans l'_Histoire des quartiers de Paris_.]

§ XXI.

Révolution du 18 brumaire.--Paris sous le Consulat.--Rétablissement du

culte catholique.--Embellissements de Paris.

Avec de telles moeurs, avec un tel amour du luxe et des plaisirs, avec

le dégoût ou l'indifférence de la population pour la patrie, la

liberté et toutes ces idées qui avaient passionné Paris six ans

auparavant, la République était impossible à maintenir, et il semblait

qu'il n'y eût qu'un pas à faire pour revenir à la domination d'un

homme: aussi, quand, au milieu des dangers où se trouvait le pays, au

milieu de l'anarchie où végétait le gouvernement directorial, on

annonça que Bonaparte, ayant quitté l'Égypte, venait de débarquer <p.218>

en France, il y eut à Paris la joie la plus folle: on s'embrassait, on se

félicitait, on croyait tout sauvé. Le vainqueur des Pyramides arriva à

Paris et vint se loger dans son petit hôtel de la rue Chantereine ou

de la Victoire[133]. Tous les partis s'offrirent à lui; il fit son

choix; mais lorsque la conspiration qui devait renverser la

Constitution et le gouvernement de l'an III eut été complétement

ourdie, il n'osa l'exécuter dans la ville du 14 juillet: craignant le

réveil de son esprit révolutionnaire, appréhendant l'un des

soulèvements soudains de sa population, il mit le complot hors de son

atteinte et de sa vue. Le corps législatif fut transféré à

Saint-Cloud, c'est-à-dire placé à la merci des conspirateurs; puis, à

l'aide du ministre de la police Fouché et de l'administration

départementale de la Seine, les barrières furent fermées, les rues

couvertes de troupes, les faubourgs contenus par des menaces et des

émissaires, le commandement des quartiers et des palais confié aux

plus dévoués généraux, les murs placardés de proclamations

mensongères; et, pendant la nuit, l'attentat qui livrait la République

à un dictateur fut consommé.

[Note 133: Voir l'_Histoire des quartiers de Paris_, liv. II,

chap. VII.]

Histoire de Paris depuis le temps des Gaulois jusqu'à nos jours - I · 第 17 / 26 段