contre la Convention un 31 mai, et ils l'annoncèrent naïvement dans un
manifeste, disant que le peuple de Paris, «sur lequel les républicains
des départements et des armées avaient les yeux fixés,» avait arrêté
de se rendre à la Convention pour lui demander du pain, la
Constitution de 93, la destitution du gouvernement actuel, la mise en
liberté des patriotes détenus,[116], la convocation d'une assemblée
législative. La Convention, avertie, décréta «que la commune de Paris
était responsable envers la République entière de toute atteinte qui
pourrait être portée à la représentation nationale;» elle requit les
citoyens de se porter en armes dans les chefs-lieux de sections,
envoya douze représentants pour les diriger et fit battre le rappel
dans les sections thermidoriennes. Mais déjà le tocsin sonnait dans
les faubourgs, le Marais et la Cité, et une grande foule,
principalement composée de vieillards, de femmes, d'enfants, se rua
par toutes les rues de la ville, en se dirigeant vers les Tuileries.
L'immense colonne, dans laquelle il n'y avait pas cinq cents hommes
armés, se déroula principalement par la rue Saint-Honoré, hâve,
déguenillée, affamée, hurlant des cris de mort et des regrets de
guillotine, faisant d'imbéciles recrues, d'ailleurs toujours crédule
et docile à ses meneurs, et, comme dans toutes ses journées, comme au
temps de sa puissance, passant devant les maisons somptueuses et <p.195>
les riches magasins sans un regard de menace. Les postes de gendarmerie
qu'elle rencontra sur son passage ou se dispersèrent ou se joignirent
à elle. L'épouvante se répandit partout: on fermait les boutiques, on
se cachait dans les maisons; jamais plus grande masse de misère et de
haillons n'était sortie des profondeurs de Paris; jamais pareil cri de
vengeance et de fureur ne s'était élevé contre les iniquités ou les
inepties du gouvernement. Au 14 juillet, au 10 août, au 31 mai, le
peuple, mêlé à la bourgeoisie, était animé par une idée, exalté par la
liberté, enthousiasmé par le sentiment révolutionnaire; mais, en ce
jour, le dernier de cette tragédie qu'il jouait depuis six ans,
c'était l'insurrection de la faim, le soulèvement de la misère, le
commencement de la guerre sociale!
[Note 116: L'état officiel inséré au _Moniteur_ donne pour le
24 avril le chiffre de 2,338 détenus.]
Cette marée immonde et terrible, qui grossissait à tout moment,
envahit les Tuileries à travers les bataillons indécis des sections
thermidoriennes qui ne voyaient pas devant eux une armée d'insurgés,
mais une cohue de misérables. Elle pénétra dans le palais et enfonça
la porte de la salle des séances, dont les tribunes étaient déjà
remplies de femmes furieuses; un bataillon de garde nationale se
précipita à sa rencontre et la rejeta dans les escaliers, mais sans
qu'il y eût de sang répandu: il semblait qu'il n'y eût que des femmes
dans cette multitude. Elle revint à la charge, entra de nouveau, fut
de nouveau repoussée; enfin une troisième fois, renversant tous les
obstacles, elle inonda la salle, les couloirs, les bancs, la tribune.
Les représentants se réfugient dans les gradins supérieurs, où
quelques gendarmes les protégent; le président Boissy d'Anglas reste
ferme sur son siége et ordonne à un officier d'appeler la force armée;
celui-ci est menacé par trente sabres; un député, Féraud, veut le
secourir; il est frappé d'un coup de pistolet, entraîné, massacré, et
sa tête est apportée au bout d'une pique. Mais la rage populaire
semble assouvie par ce crime: pendant toute cette journée si <p.196>
confuse, au milieu de toute cette foule ardente de fureur, il n'y eut pas
d'autre sang versé, et cette scène si terrible dégénéra en un tumulte
sans fin, sans but, sans résultat. Il n'y avait pas eu dans toute la
révolution de semblables saturnales: la multitude aveugle et délirante
s'entassait, criait, hurlait, faisait tapage, insultait les
représentants, battait le tambour, tirait des coups de fusil contre
les murs ou donnait des coups de sabre sur les bancs. Ce tumulte
stupide dura huit heures. A la fin, les insurgés forcèrent les députés
à descendre dans le parquet et à voter toutes leurs demandes, parmi
lesquelles étaient le rétablissement de la Commune de Paris et la
permanence des sections. Au moment ou ils venaient de nommer un
gouvernement provisoire, les sections de la garde nationale arrivent,
Lepelletier en tête, «puis Fontaine-de-Grenelle, Gardes-Françaises,
Contrat-Social, Mont-Blanc, Guillaume-Tell, Brutus et cette autre,
dont on ne peut jamais prononcer le nom sans un vif sentiment de
reconnaissance, la Butte-des-Moulins. Elles débouchent de toutes
parts, par toutes les issues, au pas de charge, tambours-battant,
drapeaux déployés, baïonnettes en avant[117].» En un instant la
multitude est renversée, poussée, dispersée. Il n'y eut pas de
résistance, pas de combat, pas de morts, à peine quelques blessés,
quelques prisonniers. La masse des envahisseurs pouvait s'élever à
vingt mille; mais sur ce nombre, même avec les gendarmes qui s'étaient
joints à eux, il n'y avait pas le dixième d'hommes armés. «Nous
n'avons eu, disait Louvet, que quinze cents brigands à vaincre.»
[Note 117: Éloge de Féraud, dans le _Moniteur_ du 18 prairial
an III.]
Le lendemain, la plus grande partie du peuple, honteuse, humiliée de
cette triste journée, rentra dans son calme et sa misère. Il n'y eut
que le faubourg Saint-Antoine où le tumulte continua: ses trois
bataillons prirent les armes. Sur le bruit qu'ils avaient établi <p.197>
à l'Hôtel-de-Ville une commune insurrectionnelle, les sections
thermidoriennes marchèrent sur la place de Grève; mais, à l'approche
des insurgés, elles reculèrent jusqu'au Carrousel et furent suivies
par les trois bataillons qui braquèrent leurs canons contre les
Tuileries. Au moment où le combat allait s'engager, des représentants
accoururent, parlementèrent, et, à force de promesses, décidèrent les
hommes des faubourgs à se retirer. Le surlendemain, ceux-ci prirent
encore les armes et délivrèrent l'un des assassins de Féraud qu'on
menait au supplice. Mais la Convention avait fait venir six mille
dragons, qu'elle joignit à quinze mille hommes des sections: le
faubourg fut investi par cette armée, sommé de livrer ses canons,
menacé d'un bombardement. Les trois bataillons comptaient à peine, en
ce moment, douze cents hommes valides; toute résistance était donc
impossible; d'ailleurs les propriétaires et les chefs d'ateliers
décidèrent les ouvriers à se soumettre. Les canons furent livrés et
amenés en triomphe aux Tuileries, au milieu des acclamations de la
bourgeoisie enivrée de sa victoire. Ce fut pour le peuple de Paris une
véritable destitution du pouvoir qu'il avait conquis le 14 juillet
1789: à dater du 4 prairial et jusqu'au 27 juillet 1830, il ne prit
aucune part directe et efficace aux révolutions. L'opinion publique se
prononça alors définitivement contre ces mouvements populaires, qui,
depuis trois ans, mettaient sans cesse la représentation nationale à
la merci de quelques bandes d'émeutiers. «Les vingt-cinq millions
d'hommes, disait Chénier à la Convention, qui nous ont envoyés ici ne
nous ont pas placés sous la tutelle des marchés de Paris et sous la
hache des assassins; ce n'est pas au faubourg Saint-Antoine qu'ils ont
délégué le pouvoir législatif... Citoyens de Paris, sans cesse appelés
le _peuple_ par tous les factieux qui ont voulu s'élever sur les
débris de la puissance nationale, vous, longtemps flattés comme un
roi, mais à qui il faut enfin dire la vérité, songez que la <p.198>
représentation nationale appartient à la République et méritez de la
conserver[118].»
[Note 118: _Moniteur_ du 10 prairial.]
La Convention compléta sa victoire par des mesures énergiques et
sanguinaires: elle envoya à l'échafaud neuf représentants et
vingt-neuf insurgés, aux galères vingt-sept autres personnes, dont
huit femmes; elle mit en arrestation trente et un autres députés et
fit incarcérer en moins de huit jours plus de dix mille individus
«comme assassins, buveurs de sang, voleurs et agents de la tyrannie
qui précéda le 9 thermidor.» «Plusieurs sections, connues par la
turbulence de leurs principes et la scélératesse de leurs meneurs,
telles que les sections de la Cité, du Panthéon, des Gravilliers,
furent forcées de rendre leurs canons[119].» Toutes les autres en firent
autant de leur propre mouvement, et Paris se trouva ainsi désarmé de
la principale force qui avait fait toutes les journées révolutionnaires.
On dépouilla de leurs piques les quarante huit sections, et il fut
défendu de paraître en public avec cette arme, «qui n'est d'aucune
défense réelle et ne peut servir qu'à assassiner.» On décréta que les
attroupements de femmes seraient dissipés par la force. On donna à la
capitale une garnison de troupes de ligne; on établit un vaste camp de
cavalerie et d'artillerie d'abord dans les Tuileries, ensuite dans la
plaine des Sablons; on licencia les gendarmes des tribunaux, «cette
troupe, disait l'arrêté, qui a vu naître la liberté[120], qui n'a
jamais obéi qu'avec dégoût, qui insultait les victimes qu'elle
conduisait à l'échafaud, qui a partagé les efforts des factieux.»
Dix-huit furent envoyés au supplice, cinq aux galères, le reste fut
déclaré incapable de service. On effaça sur tous les murs les inscriptions
révolutionnaires, les bonnets rouges, même la devise de la <p.199>
République; enfin, on réorganisa la garde nationale, qui fut
entièrement composée de bourgeois, «d'après ce principe fondamental de
tout ordre politique, disait le décret, que la force destinée à
maintenir la sûreté des propriétés et des personnes doit être
exclusivement entre les mains de ceux qui ont à la maintenir un
intérêt inséparable de leur intérêt individuel.»
[Note 119: _Moniteur_ du 9 prairial.]
[Note 120: Nous avons dit qu'elle était en grande partie
composée d'anciens gardes-françaises.]
§ XVII.
Journée du 13 vendémiaire.--Fin de la Convention.
A la suite des journées de prairial, la réaction thermidorienne devint
en plein et à découvert la contre-révolution. Des agences royalistes
se formèrent à Paris et travaillèrent au retour des Bourbons. La
bourgeoisie et la garde nationale, encore tremblantes au souvenir de
la terreur, ne désiraient plus que le rétablissement de la monarchie.
Les assemblées de sections, d'où les Jacobins furent chassés,
devinrent des foyers de royalisme, des tribunes toujours ouvertes aux
ennemis de la Convention et de la République: c'était sur elles que
l'émigration avait les yeux; c'était en elles que le prétendant
mettait toutes ses espérances. La jeunesse dorée, «ces
réquisitionnaires, disait un orateur, qui avaient fait leurs campagnes
au Palais-Égalité et dans les spectacles, «excitait des émeutes,
insultait les soldats, empêchait le chant de la Marseillaise. «Les
jours de 1789, dit Lacretelle, semblaient revenus, mais dans une
direction complétement inverse. Les orateurs se présentaient en foule;
les journaux, les brochures, les pamphlets, les affiches ne laissaient
pas un moment de relâche à la Convention.»--«Déjà, raconte un autre
contemporain, l'on exposait publiquement dans Paris l'effigie du
dernier roi et celle de sa famille; déjà les rubans étaient <p.200>
préparés, les signes de ralliement, les emblèmes prêts, et les femmes
allaient les arborer sur leurs coiffures.»--«Personne n'ignore à Paris,
disait-on dans la Convention, quels dangers nouveaux courent en ce
moment les patriotes et la République. Toutes les factions sont
coalisées dans l'intérieur; les émigrés rentrent; des chouans se
montrent dans cette commune. Tous ont des pratiques calculées sur les
honorables misères que le peuple endure depuis si longtemps pour la
liberté[121]. De toutes parts, l'aristocratie lève la tête et souffle
ses antiques poisons jusque dans les bataillons de la force armée.
Ajoutons à ces symptômes l'arrogante dictature qu'affectent et
qu'exercent en effet des sociétés opulentes, où la République,
confondue avec le sans-culottisme, est maudite et abjurée[122].»
[Note 121: «Il faut que le peuple souffre, écrivait le prince
de Condé: c'est le seul moyen de le forcer à désirer l'ancien
ordre de choses. Il n'a d'ailleurs que ce qu'il mérite. Les
raisonnements les plus simples sont perdus pour lui; il n'y a
que la misère qu'il comprenne bien, et c'est par elle qu'il
faut espérer le retour de la monarchie.» Lettre du 22 fév.
1796 dans les mémoires relatifs à la trahison de Pichegru,
publiés par Montgaillard.]
[Note 122: _Moniteur_ du 1er fructidor an III.]
Cependant la Convention avait fait la Constitution de l'an III et
rendu deux décrets additionnels par lesquels les deux tiers du nouveau
corps législatif devaient être composés de conventionnels. La majorité
des départements accepta la Constitution et les décrets; la majorité
des sections de Paris n'accepta que la Constitution. Alors les
royalistes, à l'imitation des Jacobins, «voulurent persuader à la
capitale que seule elle composait le souverain, et lui faire
renouveler le 31 mai;» ils vinrent jusque dans la Convention proférer
des menaces; ils préparèrent ouvertement une insurrection. «Les
meneurs des sections de Paris, disait Laréveillère, qu'ils soient <p.201>
parés d'habits élégants et de jolies coiffures, ou couverts de
haillons et de sales bonnets, ne perdent jamais de vue leur éternel
projet de concentrer la souveraineté dans Paris[123]. «Ces prétentions,
ces projets excitèrent l'indignation des départements, qui offrirent
un asile à la représentation nationale. «Il est temps, disaient leurs
pétitions, que Paris, cet enfant gâté de la révolution, aujourd'hui
infecté de royalisme, dise s'il prétend être la République entière, le
rival de la Convention, le maître de la France, une nouvelle Rome[124].»
Et la Convention rendit les habitants de Paris responsables de sa
conservation, déclara qu'elle se retirerait à Châlons si un attentat
était commis contre elle, et appela les armées à sa défense.
[Note 123: _Moniteur_ du 30 fructidor.]
[Note 124: _Moniteur_ du 6 vendémiaire.]
«Cependant les royalistes, dit Tallien, choisirent pour point central
celle des sections de Paris, qui, de tout temps, renferma le plus
grand nombre de ces oisifs opulents, amis de la royauté, cette section
dont le bataillon était dans le camp de Tarquin, lorsque, le 10 août,
on combattait contre la tyrannie.» La section Lepelletier, encore
toute glorieuse de ses victoires de thermidor et de prairial, donna le
signal de l'insurrection en invitant les électeurs à s'assembler dans
la salle du Théâtre-Français (Odéon). La Convention dissipa ce
rassemblement, appela à sa défense les restes du parti jacobin, dont
elle forma un bataillon de quinze cents hommes, dit des Patriotes de
89, et ordonna de désarmer la section rebelle. Les sections
Lepelletier, de la Butte-des-Moulins, du Contrat-Social, du
Théâtre-Français, du Luxembourg, Poissonnière, Brutus et du Temple
répondirent par des arrêtés «qu'on aurait jugé à leur teneur, dit le
rapport fait à la Convention sur cette journée, avoir été pris au
quartier général de Charette.» «Bientôt, continue ce rapport, la
révolte prend un caractère décidé et ne ménage plus rien: une <p.202>
commission centrale s'organise dans la section Lepelletier; les dépôts
des chevaux de la République sont au pouvoir des rebelles; les envois
d'armes à la fidèle section des Quinze-Vingts sont interceptés; la
trésorerie nationale est occupée; les subsistances destinées à nos
troupes sont enlevées; les représentants du peuple, que leurs
fonctions conduisent hors de l'enceinte du Palais-National, sont
arrêtés, insultés, gardés en otage; les comités du gouvernement sont
mis hors la loi... «Cependant le général Menou s'avança en trois
colonnes, par la rue Vivienne et les rues voisines, sur le couvent des
Filles-Saint-Thomas, où siégeait la section Lepelletier; mais il
parlementa avec elle et se retira. Il fut destitué et remplacé par
Barras, auquel on adjoignit trois autres représentants, et le faubourg
Saint-Antoine ayant offert son concours, on y envoya Cavaignac et
Fréron pour réorganiser ses bataillons mutilés et désarmés. Barras
ayant pris pour second le jeune général Bonaparte, celui-ci forma des
Tuileries et des environs une sorte de camp retranché, dont il garda
toute les issues par des corps de troupes postés dans la cour des
Feuillants, et à l'entrée des rues de la Convention, de l'Échelle,
Saint-Nicaise, au Pont-Neuf, au Louvre, au Pont-National, à la place
de la Révolution. Il avait trente canons et neuf mille hommes, dont
moitié venant du camp des Sablons et moitié composée des grenadiers de
la garde de la Convention, de la légion de police[125], du bataillon des
Patriotes de 89, enfin du bataillon des Quinze-Vingts, de compagnies
ou d'hommes isolés des sections de Montreuil, Popincourt, des Thermes
et des Gardes-Françaises. Les généraux qui commandaient ces divers
corps de troupes étaient assistés de représentants qui avaient le
sabre à la main. Quant à la Convention, elle resta pendant tout <p.203>
le combat immobile, calme, silencieuse.
[Note 125: Cette légion venait d'être établie par un décret
du 9 messidor pour le service des tribunaux, des prisons, des
ports, etc. Elle était casernée sur le quai d'Orsay.]
Le lendemain, trente-deux sections se mirent en rébellion ouverte;
onze restèrent neutres; cinq prirent parti pour la Convention, mais
les Quinze-Vingts seuls purent envoyer leur bataillon aux Tuileries.
Les sections insurgées, formant une armée de vingt-cinq mille hommes,
se mirent en marche sur deux colonnes, la plus forte par le quartier
Saint-Honoré, la plus faible par le faubourg Saint-Germain; elles
avaient à leur tête les muscadins, les jeunes gens à cadenettes et en
collet vert, des chouans, des émigrés rentrés, d'anciens officiers de
la garde du roi. «La multitude, dit Lacretelle, n'entrait pas dans
leurs rangs et paraissait spectatrice indifférente du combat.»
La grande colonne arriva par le haut et le bas de la rue Saint-Honoré,
par les rues Saint-Roch et Richelieu, s'empara de l'église Saint-Roch,
garnit le perron et le clocher, et commença de là un feu meurtrier
jusque dans les Tuileries. Barras et Bonaparte démasquèrent leurs
canons aux rues de la Convention, de l'Échelle et Saint-Nicaise, et
balayèrent à l'instant l'entrée de ces rues et l'église Saint-Roch;
les insurgés se retirèrent dans le bas de la rue Saint-Honoré, où ils
firent des barricades, et dans le Palais-Égalité; mais les troupes
conventionnelles s'élancèrent dans la rue Richelieu, enlevèrent à la
baïonnette le théâtre de la République et le Palais-Égalité, se
rabattirent dans la rue Saint-Honoré et emportèrent à coups de canons
les barricades de la barrière des Sergents. Pendant ce temps, quatre
canons placés à la tête du Pont-Royal balayaient la colonne du
faubourg Saint-Germain. Enfin, un corps de cavalerie dégagea le haut
de la rue Saint-Honoré, la place Vendôme et les boulevards.
Le lendemain, les insurgés essayèrent de tenir dans le couvent des
Filles-Saint-Thomas; mais, à l'approche de Barras, ils se <p.204>
dispersèrent. Celui-ci, avec des forces considérables, parcourut les
boulevards, la place des Victoires, les Halles, la place de Grève,
l'île Saint-Louis, le faubourg Saint-Antoine. «Là, dit-il, il retrouva
un attachement pur et solide pour la République et la joie qu'inspire
la victoire.» Enfin, il visita la rive gauche de la Seine et fit
disparaître les barricades qui avaient été faites près du Panthéon et
du Théâtre-Français. On licencia les compagnies d'élite de la garde
nationale; on désarma les sections Lepelletier et du Théâtre-Français;
on installa trois commissions militaires dans ces deux sections ainsi
que dans celle de la Butte-des-Moulins, et ces commissions
prononcèrent de nombreuses condamnations à mort, dont deux seulement
furent exécutées. Comme après les journées de prairial, il y eut une
réaction violente contre l'omnipotence de la capitale. «Tout Paris,
disait un orateur, a été témoin inactif ou complice du combat terrible
que vous venez de soutenir contre l'immonde royauté; que tout Paris
soit désarmé!... Tant que Paris sera ce qu'il est, l'impossibilité
morale de faire de bonnes lois au centre d'un immense population en
rendra le séjour calamiteux pour la représentation nationale[126].
«Quant au parti vaincu, il ne perdit rien de ses prétentions; mais la
bourgeoisie, humiliée de sa défaite, honteuse du rôle qu'elle avait
joué à la suite des royalistes, rentra dans le repos et la soumission,
en gardant ses répugnances, ses haines, ses terreurs. C'était la
première fois qu'elle avait voulu faire sa _journée_, ce fut aussi la
dernière; et, jusqu'en 1830, elle ne joua plus, comme le peuple, qu'un
rôle passif dans les événements.
[Note 126: _Moniteur_ du 20 vendémiaire an III.]
La Convention approchait du terme de sa mission. Les derniers temps de
son long règne n'avaient pas été employés uniquement à combattre les
ennemis de la République, mais à poser quelques fondations sur le sol
couvert de tant de ruines, à faire dans Paris des créations utiles <p.205>
qui consolèrent cette ville de tant de monuments des arts détruits
dans la tourmente révolutionnaire. Ainsi, après avoir supprimé les
loteries et les maisons de jeu, elle créa le _Bureau des longitudes_,
qui fut placé à l'Observatoire, _l'École centrale des travaux publics_
ou _École polytechnique_, qui fut placée au palais Bourbon,
l'_Institut des aveugles-travailleurs_, le _Muséum d'histoire
naturelle_, le _Conservatoire des arts et métiers_, l'_Institut
national de musique_, le _Musée du Louvre_, le _Musée des
Petits-Augustins_, le _Musée d'artillerie_, etc. Elle enrichit toutes
les bibliothèques; elle améliora tous les hôpitaux et créa ceux de
Saint-Antoine et de Beaujon; elle ordonna la formation de plusieurs
marchés et avait conçu de grands plans pour l'assainissement et
l'embellissement de Paris.
L'avant-dernier jour de sa session, elle décréta l'établissement
d'écoles primaires, d'écoles centrales, d'écoles spéciales, de
l'Institut national des sciences et des arts, divisé en trois classes.
Le dernier jour, encadrant le souvenir de Paris, de la ville de la
révolution, du lieu qui rappelait ses scènes les plus terribles, entre
deux grands actes d'avenir et d'humanité, elle termina sa session par
ce décret:
1º A dater du jour de la publication de la paix générale, la peine de
mort sera abolie.
2º La place de la _Révolution_ portera désormais le nom de place de la
_Concorde_. La rue qui conduit du boulevard à cette place portera le
nom de rue de la _Révolution_.
3º Amnistie est accordée pour les faits relatifs à la révolution.
§ XVIII.
Paris sous le Directoire.--Fêtes directoriales.
Sous le gouvernement directorial, Paris continue à perdre sa <p.206>
puissance révolutionnaire et à prendre une organisation municipale
empruntée au régime monarchique. Une loi le divise en douze
municipalités ou arrondissements, et son administration est confiée au
_département_ de la Seine, composé de sept administrateurs, dont trois
sont spécialement chargés des contributions, des travaux, secours et
enseignement public, de la police et des subsistances. Une autre loi,
dont la portée a été lourdement aggravée par les gouvernements
suivants, rétablit les droits d'entrée à Paris pour subvenir aux
dépenses locales de la ville et aux besoins des hôpitaux, et leur
donne le nom mensonger d'_octroi municipal et de bienfaisance_[127] (18
octobre 1798). Enfin, un arrêté directorial reprend l'ordonnance de
1783 pour les alignements de Paris, partage les rues, suivant leur
largeur, en cinq classes de 6 à 15 mètres, et ordonne la continuation
des travaux de Verniquet.
[Note 127: Cet octroi ne produisit dans chacune des trois
premières années que 2 millions. De 1798 au 4 décembre 1849,
il a produit 1,241,269,150 francs.]