Cependant Robespierre, délivré de ses rivaux ou de ses ennemis,

songeait à «assigner un but à la révolution» et à commencer la

reconstruction de la société. Ce fut dans cette pensée qu'il fit

rendre un décret par lequel le peuple français reconnaissait

l'existence de l'Être suprême et l'immortalité de l'âme. Une <p.182>

grande fête fut célébrée à ce sujet le 20 prairial; David, qu'on appelait

le Raphaël des sans-culotte, en avait encore donné le plan, et, en le

lisant, on croirait qu'il s'agit, non du fangeux et prosaïque Paris,

mais de quelque bergerie mythologique de l'Arcadie. La fête fut

d'ailleurs très-pompeuse, et, comme de coutume, pleine d'allégories.

On y voyait des groupes de jeunes filles tenant des corbeilles de

fleurs, de mères de famille tenant des bouquets de roses, de

vieillards tenant des branches de chêne, d'adolescents armés de

piques, un char portant les productions du territoire et traîné par

huit taureaux, «la Convention entourée d'un ruban tricolore porté par

l'Enfance ornée de violettes, l'Adolescence ornée de myrte, la

Virilité ornée de chêne et la Vieillesse ornée de pampre et

d'olivier.» Aux Tuileries était une statue de l'Athéisme, à laquelle

on mit le feu, et de ses cendres sortit la statue de la Sagesse. Au

Champ-de-Mars était un autel élevé sur une montagne, au pied de

laquelle on chanta un hymne à l'Être suprême et l'on jura d'exterminer

les tyrans. La plupart des maisons étaient tapissées de verdure et de

fleurs, et, dans les principales places, il y eut des danses et des

repas civiques. «On eût dit, raconte le _Journal de la Montagne_, que

Paris était changé en un vaste et beau jardin, en un riant verger.»

Enfin, si l'on en croit Vilatte, «une foule immense couvrait le jardin

des Tuileries; l'espérance et la gaieté rayonnaient sur tous les

visages; les femmes ajoutaient à l'embellissement par les parures les

plus élégantes. On sentait qu'on célébrait l'auteur de la nature.[107]»

Robespierre, comme président de la Convention, fut le roi de cette

fête, qui le jeta dans un ravissement fanatique, et il affecta d'y

jouer un rôle de grand-prêtre.

[Note 107: _Causes de la révol. du 9 thermidor_, p. 196.]

Deux jours après, il présenta et fit décréter la loi du 22 <p.183>

prairial, la plus atroce de toutes les lois révolutionnaires, qui

accélérait l'action du tribunal par des moyens tellement iniques qu'elle

en faisait à peu près le tribunal des égorgeurs de septembre. Les maisons

d'arrêt, au nombre de trente-six, renfermaient alors plus de huit

mille détenus: on se servit de cette loi pour les vider; et le

tribunal qui depuis sa création, c'est-à-dire du 10 mars 1793 au 18

juin 1794, avait condamné à mort 1,269 personnes, en condamna, du 10

juin au 27 juillet 1,400. Les proscripteurs eurent horreur, non des

flots de sang qu'ils versaient, mais du passage des charrettes de

condamnés à travers les quartiers les plus populeux de Paris, et ils

transportèrent l'échafaud de la place Louis XV, où il était en

permanence, d'abord à la place de la Bastille, ensuite près de la

barrière du Trône. Et dans ce massacre, il n'y eut pas que des nobles,

des prêtres, des ennemis réels ou supposés de la révolution, qui

périrent, mais des bourgeois, des ouvriers, des femmes du peuple, des

républicains sincères. On assassinait au hasard, parce qu'il suffisait

de la haine d'un délateur (et la délation était devenue le métier de

tous les scélérats) pour envoyer dans une maison d'arrêt le patriote

paisible et obscur, et, pour l'envoyer au tribunal révolutionnaire, de

la haine d'un de ces émissaires infâmes, appelés _moutons_, qui

dressaient des listes de proscription dans les prisons. «La

Conciergerie, dit Riouffe, à très peu d'exceptions près, pendant plus

de dix mois, n'a renfermé que des patriotes; un langage aristocratique

y aurait autant surpris qu'indigné; ses voûtes étaient fatiguées de

chants patriotiques; et, pour un homme de castes opposantes, on

massacrait mille sans-culottes, qu'on traînait à la boucherie en

criant: Vivent les sans-culotte[108]!»

[Note 108: _Mémoires sur les prisons_, t. I, préface, p 11.]

Cependant, les partis de Hébert et de Danton n'avaient pas été <p.184>

entièrement détruits; menacés par la loi du 22 prairial, ils se

réunissent pour renverser Robespierre et donnent la main même aux

débris des Girondins, même aux _crapauds du Marais_. Robespierre

dévoile la conspiration à la Convention; mais l'Assemblée presque

entière se soulève contre lui; il est décrété d'accusation avec quatre

de ses collègues et conduit au Luxembourg. Robespierre jeune est

envoyé à Saint-Lazare, Couthon à la Bourbe, Lebas à la maison de

justice du département, Saint-Just aux Écossais.

Dans la lutte qui s'engageait, Robespierre croyant naïvement que sa

cause était aussi légitime que populaire, n'avait préparé aucun moyen

de succès, même de défense; il comptait sur cette population de Paris,

qui n'avait jamais failli à la révolution; mais, depuis deux ans, il

s'était fait de grands changements dans la composition et le chiffre

de cette population. Paris avait été pour la révolution la pépinière

la plus féconde de ses défenseurs; mais ce n'était pas impunément

qu'il avait envoyé soixante mille de ses enfants sur les champs de

bataille, outre ceux qui avaient péri dans ses rues ou par la misère;

sa population révolutionnaire se trouvait donc considérablement

réduite. Aussi, ce n'était, matériellement parlant, qu'une minorité

très-petite qui avait soutenu le régime de la terreur; on ne voyait

plus guère que des femmes dans les troubles des rues, dans les

sections, dans les tribunes de la Convention; les bataillons des

faubourgs n'avaient plus qu'un petit nombre d'hommes et ne faisaient

montre de leur force que par leurs compagnies de canonniers; enfin, au

contraire, les bataillons des quartiers riches, quoique annihilés et

tremblants, se trouvaient encore complétement garnis. Dans cet état de

la population, l'issue de la lutte engagée le 9 thermidor, à part

l'opinion publique évidemment soulevée contre le régime de la terreur,

ne pouvait être douteuse.

Cependant, à la nouvelle de l'arrestation de Robespierre, la <p.185>

Commune s'était déclarée en insurrection et avait mis tout en mouvement,

sections, jacobins, comités révolutionnaires; elle avait fait sonner

le tocsin, fermé les barrières, garni de canons la place de Grève. Des

officiers municipaux avaient fait ouvrir le Luxembourg et les autres

prisons, délivré les cinq représentants détenus, et ils les avaient

conduits à l'Hôtel-de-Ville, «ce Louvre du tyran Robespierre,» suivant

l'expression du thermidorien Fréron. Mais le commandant des sections,

Henriot, ne donna aucun ordre aux bataillons des faubourgs, qui

restèrent immobiles dans leurs quartiers; et, pendant ce temps, la

Convention prit l'offensive: elle mit hors la loi les cinq

représentants, la Commune, Henriot; elle appela à elle les sections

des quartiers riches. Celles-ci accourent, nombreuses, pleines

d'ardeur, heureuses d'avoir à combattre la terreur, la Montagne, la

Commune, la révolution elle-même; elles jurent à la Convention de

mourir pour sa défense et marchent sur l'Hôtel-de-Ville. Il était

minuit: la Commune et les représentants proscrits n'avaient pris

aucune mesure de défense; il n'y avait sur la place que quelques

compagnies de canonniers, avec des groupes de femmes et de gens non

armés. Au bruit que la Commune et ses défenseurs sont mis hors la loi,

tout se disperse. Les sections Lepelletier, des Piques, de la

Butte-des-Moulins, arrivent, cernent l'Hôtel-de-Ville et arrêtent sans

résistance les représentants avec Henriot et tout ce qui était autour

d'eux. Le lendemain, Robespierre, ses collègues et dix-huit membres de

la Commune furent conduits au tribunal révolutionnaire, qui constata

leur identité, et de là au supplice, au milieu d'une foule immense qui

poussait des cris de joie et des imprécations contre les condamnés.

Les deux jours suivants, quatre-vingt-deux membres de la Commune,

hommes obscurs et presque tous ouvriers ou de la petite bourgeoisie,

furent de même envoyés en masse et sans jugement à l'échafaud. <p.186>

Ainsi finit cette Commune fameuse, qui, pendant près de deux ans (du

10 août 1792 au 27 juillet 1794), avait dominé Paris, la Convention et

la France; elle s'est souillée de tant d'excès, elle a répandu tant de

sang et laissé tant de ruines, que la mémoire des hommes qui la

composèrent est encore et sera à jamais exécrée.

§ XV.

Réaction thermidorienne.--Nouvelle administration de Paris.--Jeunesse

dorée.--Fin du club des Jacobins.--Apothéoses de Marat et de Rousseau.

La mort de Robespierre fut le signal d'une réaction violente,

non-seulement contre la terreur, mais contre les hommes et les choses

de la révolution, réaction qui ne devait s'arrêter qu'avec le

rétablissement de la monarchie. D'abord on ouvrit toutes les prisons,

qui, huit mois après, se trouvèrent remplies de dix mille

républicains; on modifia, puis on supprima le tribunal révolutionnaire,

dont la plupart des membres furent envoyés à l'échafaud; on cessa de

donner les 40 sous de présence aux citoyens pauvres qui assistaient

aux assemblées de sections, et celles-ci se trouvèrent ou abandonnées

ou occupées entièrement par les royalistes; on modifia, puis on abolit

le maximum, «et l'unique effet de cette abolition, dit le royaliste

Toulongeon, fut d'accroître le discrédit et de hâter la chute des

assignats, qui tombèrent bientôt dans un avilissement tel qu'il fallut

24,000 livres tournois pour payer une mesure commune de bois à

brûler.» On désarma Paris de sa terrible Commune, et l'administration

de cette ville, dont la concentration avait été si redoutable, fut

éparpillée de la plus étrange manière et donnée: 1º à deux commissions

spéciales de police et de finances, nommées par la Convention; la

première, qui était chargée réellement du gouvernement de Paris, avait

sous ses ordres les comités d'arrondissement, les comités civils <p.187>

et les commissaires de police des sections; elle était elle-même sous

la surveillance du comité de sûreté générale; 2º aux diverses

commissions nationales du gouvernement, qui remplaçaient alors les

ministères, c'est-à-dire que cette administration dépendit: pour les

subsistances, de la commission de commerce et des approvisionnements;

pour les hôpitaux, de la commission des secours publics; pour les

écoles et les spectacles, de la commission d'instruction publique;

pour l'illumination et entretien des rues, de la commission des

travaux publics; pour les ateliers et les arts, de la commission

d'agriculture; pour les munitions et armes, de la commission des

armes; pour les prisons, de la commission de police et tribunaux; pour

les revenus et domaines de la Commune, de la commission des revenus

nationaux. De plus, les fonctions relatives à l'état civil étaient

remplies dans chaque section par un officier public nommé par la

Convention, les comités civils des sections restant chargés de

quelques détails et de la liste des émigrés. Avec une organisation

aussi défectueuse, aussi anarchique, Paris n'eut plus réellement

d'administration, plus de police, et le désordre y devint extrême.

Toutes les mauvaises passions, les vices, les crimes que la main

sanglante des triumvirs avait comprimés par la terreur, se donnèrent

pleine carrière: des maisons de jeu et de débauche s'ouvrirent dans

toutes les rues; la prostitution se montra toute nue, tête haute, en

plein jour et partout; les vols et les meurtres devinrent aussi

nombreux qu'au temps des tire-laine et des coupe-jarrets du XVIe

siècle; les rues, à peine éclairées et nettoyées, ne furent plus

praticables pendant la nuit que les armes à la main; enfin, la guerre

civile recommença, mais ignoble et lâche, à coups de poing, à coups de

bâton.

Les jeunes gens dont les familles avaient été victimes de la <p.188>

terreur, ceux qui avaient échappé à la levée en masse ou déserté les

armées, les habitués de cafés et de spectacles, les hommes de finance, les

beaux, les égoïstes, les débauchés de l'ancien régime, enfin tous ceux

qui détestaient la République par amour des plaisirs et de l'argent,

dès qu'ils n'eurent plus peur, se mirent en campagne contre la

révolution. On les appelait _incroyables_, _muscadins_, _jeunesse

dorée_, _jeunesse de Fréron_, et ils se recrutaient principalement

dans les sections thermidoriennes. Ils se donnèrent un costume

ridicule, dit _à la victime_, et qui fut reproduit spirituellement

dans les caricatures de Carle Vernet[109]; ils affectèrent un zézaiement

puéril jusqu'à l'idiotisme; ils s'armèrent de bâtons plombés et s'en

allèrent attaquer dans les rues, au Palais-Royal, dans les théâtres,

les Jacobins, les agents de la terreur, les ouvriers des faubourgs,

tout ce que le journal de Fréron appelait _la queue de Robespierre_.

Ils obtenaient ainsi des victoires faciles, car la queue de

Robespierre se composait principalement de femmes, de vieillards et à

peine de quelques milliers d'hommes jeunes et valides; ils venaient

ensuite parader dans les salons qui commençaient à se rouvrir et y

étaient applaudis par la femme de Tallien, qu'on appelait la

_Notre-Dame de Thermidor_, par la veuve du général Beauharnais, qui,

plus tard, fut appelée la _Notre-Dame des Victoires_, et par d'autres

dames qui donnaient le ton à la société nouvelle. «Tout jeune homme,

dit Lacretelle, qui refusait d'entrer dans la troupe vengeresse, était

disgracié auprès des femmes les plus aimables[110]» Ce furent eux qui

inventèrent les _bals des victimes_, où l'on dansait en deuil, où <p.189>

n'étaient admis que les individus dont les parents avaient péri sur

l'échafaud; ils mirent à la mode chez les femmes les costumes et les

nudités des courtisanes grecques, avec les saluts _à la victime_, les

bonnets _à l'humanité_, les corsets _à la justice_; ils ramenèrent le

goût du luxe, des moeurs élégantes et des plaisirs. «Paris reprit

l'empire de la mode et du goût, dit Thibaudeau; l'antique, introduit

déjà dans les arts par l'école de David, remplaça, dans les habits des

femmes, dans la coiffure des deux sexes et jusque dans l'ameublement,

le gothique, le féodal et ces formes mixtes et bizarres inventées par

l'esclavage des cours[111].»

[Note 109: Cheveux courts par derrière, longs et rabattus sur

les yeux par devant, pour imiter la _toilette_ des condamnés

à la guillotine, bas chinés, habit court et carré, gilet de

panne chamoise à dix-huit boutons de nacre, cravate verte

montant jusqu'à la bouche, des lunettes, deux montres, etc.]

[Note 110: Lacretelle. _Hist. du XVIIIe siècle_, XII, 148.]

[Note 111: _Mém. sur la Convention_, t. I, p. 130.]

Les principaux efforts de la jeunesse dorée furent dirigés contre le

club des Jacobins, dont ils envahirent les tribunes et les couloirs à

coups de pierres et de bâton, fouettant les femmes, se colletant avec

les hommes. Après plusieurs jours de ce tumulte, qui tint tout Paris

en alarmes, la Convention ordonna la fermeture du club (21 brumaire).

Si l'on en croit Fréron, ce conventionnel qui se disait le disciple de

Marat et qui, pourtant, était regardé comme le chef de la jeunesse

dorée, cette mesure excita la plus vive allégresse: «on dansait, on

s'embrassait, on chantait; une partie de la ville fut illuminée.»

Au milieu de cette réaction, les thermidoriens, sans doute dans

l'espoir d'aveugler le peuple sur leur alliance avec les royalistes,

s'avisèrent de célébrer l'anniversaire de l'établissement de la

République par l'_apothéose_ de Marat. Ce fut la cérémonie la plus

étrange de la révolution, à cause du contraste qu'offraient et la vie

du hideux personnage qu'on transportait au Panthéon et l'état nouveau

de l'opinion publique. Elle fut d'ailleurs aussi pompeuse que les

apothéoses de Mirabeau et de Voltaire. «Les sociétés populaires, dit

le _Moniteur_ (4 vendémiaire), les autorités constituées et une <p.190>

grande partie des élèves de l'École de Mars[112] précédaient le char qui

portait les restes précieux de Marat... Au moment où l'on descendait

du char le cercueil qui contenait les cendres de l'ami du peuple, on

rejetait du temple des grands hommes, par une porte latérale, les

restes impurs du royaliste Mirabeau.»

[Note 112: L'École de Mars avait été créée par la Convention

le 13 prairial an II. Elle était recrutée «avec des enfants

de sans-culotte» âgés de quatorze à dix-sept ans et envoyés,

au nombre de dix par district, de toutes les parties de la

France, ce qui porta le nombre des élèves à trois mille. Ces

élèves campaient sous des tentes dans la plaine des Sablons

et une partie du bois de Boulogne. Des baraques en planches

renfermaient l'hôpital, l'arsenal, les écuries et la salle

d'étude, vaste hangar orné seulement d'une statue de la

Liberté, au pied de laquelle Robespierre, Lebas, Saint-Just

venaient haranguer la jeunesse et la former aux vertus

républicaines. Le camp était fermé par une enceinte de

palissades et de chevaux de frise, et gardé militairement par

les élèves. Cette école, qui figura dans toutes les fêtes

révolutionnaires, fut supprimée le 2 brumaire an III.]

Quelques jours après, la même pompe fut renouvelée pour l'apothéose de

Jean-Jacques Rousseau, et ce fut la dernière des fêtes symboliques de

la Convention. Jusqu'à la fin de cette assemblée, les anniversaires de

la révolution, les fêtes funèbres, les fêtes triomphales furent

célébrées, non plus dans la rue, mais dans la salle de la Convention,

et se bornèrent à des décorations, des discours et de la musique.

Le retour des thermidoriens aux idées révolutionnaires n'eut pas de

durée, et, trois mois après l'apothéose de Marat, on brisait partout

ses bustes, qui furent jetés dans les égouts; on démolit le monument

du Carrousel; on proscrivit son nom, ainsi que celui des Montagnards

et des Jacobins, dans les établissements publics, les cafés, les

théâtres.

§ XVI. <p.191>

Famine.--Journées du 12 germinal et du 1er prairial.

L'année qui suivit le 9 thermidor est, de toutes les années de la

révolution, celle où le peuple de Paris fut le plus malheureux. Le

comité de salut public l'avait nourri avec le maximum, avec la solde

attribuée aux sectionnaires, avec de nombreux travaux; il lui avait

donné sa part de tyrannie et de proscriptions; il s'était occupé avec

une ardente sollicitude de ses besoins, de ses caprices même, de ses

plaisirs, à l'exemple de ces tyrans de Rome qui donnaient au

peuple-roi du pain et les jeux du cirque. Avec le 9 thermidor, le

peuple tomba du trône dans la plus profonde misère: les riches, les

marchands, les agioteurs, tout ce qui avait souffert ou tout ce qui

avait eu peur, se vengea de lui en le faisant mourir de faim. La

hausse des denrées devint exorbitante; une famine causée par les

accapareurs et les ennemis de la révolution mit la désolation dans les

faubourgs et les quartiers pauvres, où les travaux manquaient, où les

ouvriers n'étaient payés qu'en assignats. La Convention fut obligée de

fixer une ration journalière pour la subsistance de chaque personne:

mesure déplorable qui fut éludée par les riches et ne fit qu'augmenter

la misère des pauvres. «Paris, dit un historien royaliste, fut réduit,

à cette époque, à une telle détresse, que le pain et la viande étaient

mesurés et distribués nominativement chez les fournisseurs. Là, aux

portes, on voyait les citoyens gardant leurs places dès le point du

jour, attendre leur tour pour reporter chez eux la subsistance de la

journée, fixée à trois onces de pain et un quarteron de viande. Dans

la classe indigente et même dans la classe aisée, des familles

vécurent plusieurs mois de légumes et surtout de pommes de terre, dont

on avait ensemencé tous les terrains occupés par des jardins de <p.192>

luxe et d'agrément. Quelques mesures de grains ou de farine, envoyées des

départements, étaient un présent reçu avec reconnaissance[113].»--«Il

faut l'avoir vue, dit un autre historien, il faut l'avoir sentie,

cette affreuse disette, pour s'en faire une idée!» Enfin, pour combler

la détresse, l'hiver fut très-rigoureux: le bois et le charbon

manquèrent comme le pain; il fallut les distribuer aussi par rations;

on fit queue dans les chantiers et aux bateaux sur la Seine, et

plusieurs femmes y furent étouffées.

[Note 113: Toulongeon, t. III, p. 67.]

En présence de si grandes calamités, le peuple était plein de fureur

contre les riches, contre les royalistes, contre la Convention qui

laissait faire ce nouveau pacte de famine; plusieurs fois, des troupes

de femmes envahirent les Tuileries avec des plaintes et des menaces;

mais elles furent poursuivies et maltraitées par les muscadins; enfin,

le 12 germinal, les distributions de pain ayant manqué dans la Cité,

les femmes de ce quartier battirent le tambour, rassemblèrent la foule

et furent bientôt grossies de bandes d'hommes venus des faubourgs,

quelques-uns armés de piques et de fusils, portant sur leur chapeau:

Du pain et la Constitution de 93! Cette multitude envahit les

Tuileries et se rua dans la salle de la Convention avec un tumulte

effroyable; mais les sections thermidoriennes, «la garde nationale de

1789,» dit un contemporain, arrivèrent au pas de charge et forcèrent

la foule à évacuer le palais.

La Convention crut que le parti de Robespierre avait fait cet essai

d'insurrection: elle ordonna le désarmement de tous les individus «qui

avaient contribué à la vaste tyrannie abolie le 9 thermidor;» elle mit

Paris en état de siége; elle ordonna (28 germinal) la restauration de

la garde nationale telle qu'elle existait en 1789, c'est-à-dire

qu'elle devait être composée de quarante-huit bataillons <p.193>

d'infanterie, de sept cent soixante hommes chacun, avec compagnie

d'élite, et de deux mille quatre cents hommes de cavalerie; mais ce

décret si important ne fut que mollement, que lentement exécuté, tant

était grande la lassitude de la bourgeoisie. «L'apathie des citoyens

de cette grande commune, disait un représentant, est vraiment

inconcevable: chaque jour, ils sont exposés à voir leurs propriétés la

proie du pillage, et ils ne s'empressent point d'exécuter un décret

qui seul peut leur en assurer la jouissance.»

Ces mesures n'apaisèrent pas l'agitation populaire qui avait une cause

permanente et terrible, la faim. «Les subsistances étaient le prétexte

du moment, dit Toulongeon, et ce prétexte, sans être juste, était

vrai. Les distributions venaient d'être réduites à deux onces de pain

par jour; et cependant, la consommation qui, dans les temps communs,

ne s'élevait qu'à quinze cents sacs de farine, était alors de deux

mille sacs et plus. Il faut le redire encore, sans pouvoir

l'expliquer, la disette était tellement factice que l'abondance

reparut avant la récolte de l'année[114],» «Il serait difficile,

écrivait Mercier dans les _Annales patriotiques_, de trouver

aujourd'hui sur le globe un peuple aussi malheureux que l'est celui de

la ville de Paris. Nous avons reçu hier deux onces de pain par

personne; cette ration a été encore diminuée aujourd'hui. Toutes les

rues retentissent des plaintes de ceux qui sont tiraillés par la

faim.» «Enfin, raconte le _Moniteur_, de violentes rumeurs, des propos

séditieux, des menaces atroces marquèrent la soirée du 30 germinal.

Partout on ne voyait que des groupes, presque tous composés de femmes,

qui promettaient pour le lendemain une insurrection. On disait

hautement qu'il fallait tomber sur la Convention nationale; que,

depuis trop longtemps, elle faisait mourir le peuple de faim; <p.194>

qu'elle n'avait fait périr Robespierre et ses complices que pour s'emparer

du gouvernement, tyranniser le peuple, le réduire à la famine en faisant

hausser le prix des denrées et en accordant protection aux marchands

qui pompaient les sueurs de l'indigent[115].»

[Note 114: T. III, p. 118.]

[Note 115: _Moniteur_ du 4 prairial.]

Histoire de Paris depuis le temps des Gaulois jusqu'à nos jours - I · 第 15 / 26 段