A la fête du 10 août, on avait élevé sur l'emplacement de la Bastille

une fontaine, dite de la Régénération et composée d'une statue

colossale de la Nature, laquelle pressait de ses mains ses mamelles,

d'où sortaient deux jets d'eau tombant dans un bassin. Les

commissaires envoyés par tous les départements y puisèrent tour à tour

avec la même coupe et burent «l'eau de la régénération en invoquant la

fraternité,» au bruit du canon et de la musique. Ensuite, le cortége

parcourut les boulevards et se dirigea vers le Champ-de-Mars en

faisant des stations au faubourg Poissonnière, où était un arc de

triomphe élevé en l'honneur des femmes des 5 et 6 octobre; à la place

de la Révolution, où l'on brûla les attributs de la royauté; sur la

place des Invalides, où la statue du peuple abattait le Fédéralisme

dans un marais. Enfin au Champ-de-Mars, le président de la Convention,

sur l'autel de la patrie, proclama l'acceptation de la Constitution.

La _fête des Victoires_ eut lieu le 30 décembre et célébra

l'immortelle campagne de 93, où nos soldats avaient repris Toulon,

étouffé la grande insurrection de la Vendée et chassé l'ennemi de nos

frontières. Quatorze chars représentaient nos quatorze armées: ils

étaient chargés chacun de douze défenseurs de la République et de

quatorze jeunes filles vêtues de blanc et portant des branches de

laurier. Ensuite venait la Convention en masse, entourée d'un ruban

tricolore qui était tenu par les vétérans et les enfants de la patrie

entremêlés. Puis venait un char portant le faisceau national surmonté

de la statue de la Victoire; il était environné de «cinquante

invalides et de cent braves sans-culottes en bonnet rouge.» Le cortége

partit des Tuileries, stationna au _temple de l'humanité_ (Hôtel des

Invalides) et arriva au Champ-de-Mars; les quatorze chars se

rangèrent autour de l'_autel de l'immortalité_, et un hymne fut <p.171>

chanté, dont les paroles étaient de Chénier et la musique de Gossec.

[Note: (référence absente dans le texte): _Révol. de Paris_,

t. XVIII.]

§ XII.

Abolition du culte catholique.--Cérémonies du culte de la Raison.

La Commune était toute-puissante, mais elle voulait assurer et

perpétuer sa domination; elle crut y parvenir en dépassant la

Convention en mesures révolutionnaires. Dirigée par des athées et des

fous, elle définit les classes des suspects avec un acharnement si

stupide que les neuf-dixièmes de la population s'y trouvaient compris,

que le nombre des détenus s'élevait, vers la fin de 93, à cinq mille,

et qu'il fallut transformer en prisons le Luxembourg, Port-Royal, le

collége du Plessis, etc. Après avoir affecté les haillons, la saleté,

les sabots, le langage des sans-culottes, elle voulut se populariser,

aux dépens du comité de salut public, en détruisant le culte

catholique. Déjà elle avait fait disparaître les croix des cimetières

et à l'extérieur des églises; déjà elle avait débaptisé les rues qui

avaient des noms de saints et leur avait imposé des noms grecs ou

romains; mais lorsqu'elle voulut interdire la messe de minuit, le jour

de Noël, il y eut des émeutes: le peuple fit ouvrir de force les

églises; celle de Sainte-Geneviève fut trop petite pour la foule qui

s'y entassa et qui fit descendre la châsse de la patronne de Paris

comme dans les grandes calamités. La Commune s'arrêta dans ses

violences, sachant d'ailleurs qu'elles étaient vues de mauvais oeil

par Robespierre, Danton et les membres les plus influents de la

Convention; mais alors elle complota, avec l'évêque Gobel et plusieurs

autres prêtres disposés à l'apostasie, d'en finir avec les _momeries_

catholiques par un coup d'éclat. Gobel et onze de ses vicaires se

présentèrent à la Convention, coiffés du bonnet rouge, et lui <p.172>

déclarèrent «qu'ils renonçaient aux fonctions du culte catholique,

parce qu'il ne devait plus y avoir d'autre culte public et national

que celui de la liberté et de l'égalité.» La Convention applaudit à

cette déclaration, et la Commune obtint d'elle (10 novembre) la

transformation de l'église métropolitaine en _temple de la Raison_.

Trois jours après, la vieille cathédrale, dépouillée de ses autels,

tableaux, ornements chrétiens, fut le théâtre d'une fête sacrilége,

qui est ainsi décrite dans les _Révolutions de Paris_.

«On avait élevé dans l'église un temple d'une architecture simple,

majestueuse, sur la façade duquel on lisait: _A la philosophie!_ On

avait orné l'entrée de ce temple des bustes des philosophes qui ont le

plus contribué à l'avénement de la révolution actuelle par leurs

lumières. Le temple sacré était élevé sur la cime d'une montagne. Vers

le milieu, sur un rocher, on voyait briller le flambeau de la vérité.

Toutes les autorités constituées s'étaient rendues dans ce sanctuaire;

une musique républicaine, placée au pied de la montagne, exécutait en

langue vulgaire un hymne qui exprimait des vérités naturelles. Pendant

cette musique majestueuse, on voyait deux rangées déjeunes filles,

vêtues de blanc et couronnées de chêne, descendre et traverser la

montagne, un flambeau à la main, puis remonter dans la même direction

sur la montagne. La Liberté, représentée par une belle femme, sortait

alors du temple de la philosophie et venait sur un siége de verdure

recevoir les hommages des républicains qui chantaient un hymne en son

honneur en lui tendant les bras. La Liberté descendait ensuite pour

rentrer dans le temple, s'arrêtant avant d'y rentrer et se tournant

pour jeter encore un regard de bienfaisance sur ses amis. Aussitôt

qu'elle fut rentrée, l'enthousiasme éclata par des chants d'allégresse

et par des serments de ne jamais cesser de lui être fidèles.»

Après cette ridicule comédie, le cortége des acteurs et des <p.173>

spectateurs se dirigea vers la Convention. «Assise sur un siége de

simple structure, qu'une guirlande de feuilles de chêne entrelaçait et

qui était posé sur une estrade que portaient quatre citoyens, la

statue de la Raison est entrée dans le sanctuaire des lois, précédée

d'une troupe de très-jeunes citoyennes vêtues de blanc et couronnées

d'une guirlande de roses... La statue de la Raison était représentée

par une femme jeune et belle comme la Raison. Toutes deux étaient à

leur printemps. Une draperie blanche recouverte à moitié par un

manteau bleu céleste, ses cheveux épars et un bonnet de la liberté sur

la tête composaient tous ses atours: elle tenait une pique dont le jet

était d'ébène.

A la suite de cette mascarade, la Commune décréta la fermeture de

toutes les églises et la mise en surveillance de tous les prêtres;

elle fit abattre les statues des rois de France qui décoraient

Notre-Dame; elle transporta nuitamment les reliques de sainte

Geneviève sur la place de Grève, les brûla et envoya la châsse à la

Monnaie (8 novembre); elle décréta la démolition des clochers (13

novembre), «qui, disait Hébert, par leur domination sur les autres

édifices, semblaient contrarier les principes de l'égalité;» elle fit

défiler successivement dans la Convention la plupart des sections qui

vinrent, en déclarant qu'elles renonçaient au culte chrétien, apporter

les vases sacrés et les ornements sacerdotaux de leurs églises. Ces

processions furent l'occasion de hideuses saturnales, qui sont ainsi

racontées dans le _Moniteur_ du 22 novembre 1793:

«La section de l'Unité défile dans la salle; à sa tête marche un

peloton de la force armée; ensuite viennent des tambours, suivis de

sapeurs et de canonniers revêtus d'habits sacerdotaux et d'un groupe

de femmes habillées en blanc, avec une ceinture aux trois couleurs;

après elles vient une file immense d'hommes rangés sur deux lignes et

couverts de dalmatiques, chasubles, chapes. Ces habits sont tous <p.174>

de la ci-devant église de Saint-Germain-des-Prés; remarquables par leur

richesses, ils sont de velours et d'autres étoffes précieuses,

rehaussées de magnifiques broderies d'or et d'argent. On apporte

ensuite sur des brancards des calices, des ciboires, des soleils, des

chandeliers, des plats d'or et d'argent, une châsse superbe, une croix

de pierreries et mille autres ustensiles de pratiques superstitieuses.

Ce cortége entre dans la salle aux cris de Vive la Liberté! Vive la

Montagne! Un drap noir, porté au bruit de l'air: _Marlborough est

mort_, figure la destruction du fanatisme. La musique exécute ensuite

l'hymne révolutionnaire. On voit tous les citoyens revêtus d'habits

sacerdotaux danser au bruit des airs: _Ça ira_, _la Carmagnole_,

_Veillons au salut de l'empire_. L'enthousiasme universel se manifeste

par des acclamations prolongées.»

Hâtons-nous de dire que ces folies et ces profanations ne durèrent

qu'un mois. L'abjuration de Gobel est du 7 novembre, la fête de la

Raison du 10 et l'arrêté de la Commune pour la fermeture des églises

du 23. Mais les hommes d'État de la Convention étaient très-irrités de

la _déprêtrisation_ qui allait, disaient-ils, «justifier toutes les

calomnies des émigrés et donner cent mille recrues à la Vendée.» Le 24

novembre, Robespierre attaqua au club des Jacobins «les athées qui

troublent la liberté des cultes et font dégénérer les hommages rendus

à la vérité pure en farces ridicules. La Convention, dit-il, n'a point

proscrit le culte catholique, elle n'a point fait cette démarche

téméraire, elle ne la fera jamais.» Le 24, Danton fit décréter par la

Convention qu'elle ne recevrait plus les offrandes provenant des

églises. Le 28, la Commune rapporta son arrêté du 23 et décida «que

l'exercice des cultes était libre, mais qu'elle ferait respecter la

volonté des sections qui ont renoncé au culte catholique.» Enfin, la

Convention, qui avait déjà repoussé les pétitions de citoyens <p.175>

demandant «que l'État ne salarie plus d'intermédiaires entre eux et la

divinité,» la Convention, le 6 décembre, interdit toute violence ou

mesure contraire à la liberté des cultes et rappela les autorités à

l'exécution des lois relatives à cette liberté. Alors les folies du

temple de la Raison cessèrent; mais le culte catholique ne fut rétabli

que dans quatre ou cinq églises, ou dans quelques maisons

particulières[101], et, pour ainsi dire, en secret; toutes les autres

églises restèrent fermées ou transformées en magasins; on continua à

être athée dans la Convention, à la Commune, dans les clubs, dans les

théâtres; les prêtres, même constitutionnels, ne cessèrent pas d'être

un objet de moquerie et de défiance.

[Note 101: Le culte catholique n'a pas cessé d'être exercé à

Paris, même pendant les jours les plus sanglants de la

terreur, dans la salle de la bibliothèque de l'ancien

séminaire des Missions étrangères. Cet édifice avait été

vendu comme bien national au commencement de 1793 et acheté

par mademoiselle de Saron; il devint le lieu de réunion de

quelques prêtres et de quelques nobles, qui s'y livrèrent aux

pratiques du culte, sous la direction d'un ancien jésuite,

l'abbé Delpuits. Cette réunion, qui continua, même après le

rétablissement public du culte catholique, a été le noyau et

l'origine de la fameuse _congrégation_ qui a joué un si grand

rôle sous le règne de Charles X.]

§ XIII.

Supplices des hébertistes et des dantonistes--Tableau de Paris pendant

la terreur.

La Montagne s'étant divisée en trois partis: celui des athées, des

enragés ou des _hébertistes_, qui voulaient pousser la terreur jusqu'à

l'extermination de tous les ennemis de la révolution; celui des

immoraux, des indulgents ou des _dantonistes_, qui, croyant «que la

République était maîtresse du champ de bataille,» voulaient qu'on

renversât les échafauds; enfin celui des gens de milieu ou du <p.176>

comité de salut public, que dirigeait Robespierre et qui, croyant les

deux autres partis également dangereux pour la révolution, résolurent de

les détruire.

Les hébertistes, se voyant menacés, essayèrent un 31 mai contre le

comité; mais la Commune les abandonna; les faubourgs restèrent

immobiles, ils furent arrêtés, condamnés, conduits à l'échafaud. «Un

concours prodigieux de citoyens, dit le _Moniteur_, garnissait toutes

les rues et les places par lesquelles ils ont passé. Des cris répétés

de Vive la République! et des applaudissements se sont fait partout

entendre (25 mars 1794).» Le supplice des hébertistes remplit de joie

et d'espérance les indulgents, les suspects, les nombreux habitants

des prisons; mais, six jours après, les dantonistes furent à leur tour

arrêtés et traduits au tribunal révolutionnaire. A cette nouvelle,

Paris fut dans la consternation; la foule se porta à la Conciergerie;

elle couvrait les rues voisines, les quais, les ponts, la place du

Châtelet, pleine d'anxiété, écoutant avidement la voix tonnante de

Danton, dont les éclats (les fenêtres du tribunal étant ouvertes)

allaient jusqu'au quai de la Ferraille. L'émotion fut surtout

très-vive dans les prisons, où l'on se crut dévoué à un égorgement

certain. Enfin, dans le quartier des Cordeliers, dans le faubourg

Saint-Martin, où la personne et le nom de Danton étaient

très-populaires, il y eut des pensées d'insurrection; mais, en

définitive, personne ne bougea: la bourgeoisie, depuis la mort des

Girondins, était moite de terreur et se cachait au fond de ses

maisons; le peuple ne comprenait rien à cette destruction des

révolutionnaires les uns par les autres; la Commune, depuis la mort

des hébertistes, était entièrement dévouée à Robespierre. Danton et

ses amis périrent, et en voyant passer la fatale charrette on disait

que c'était «le tombereau de l'esprit et du patriotisme.» Quelques

jours après, on mena encore à l'échafaud Gobel, Chaumette et les <p.177>

restes du parti hébertiste: ils avaient été condamnés «pour avoir

voulu persuader aux peuples voisins que la nation française en est

venue au dernier degré de dissolution en détruisant jusqu'à l'idée de

l'Être suprême.» Alors le comité de salut public régna sans conteste,

sans compétition, sans qu'il y eût contre sa tyrannie une ombre de

résistance.

Paris, à cette époque, avait un aspect profondément triste: «il

ressemblait, dit Prudhomme, à une ville en état de siége.» Les places

publiques étaient occupées par des fabriques d'armes et de canons; on

voyait affichées sur toutes les murailles des lois de terreur; la

plupart des églises étaient fermées ou mises en démolition, ou

transformées en hôpitaux et en magasins; les monuments et objets d'art

en avaient été enlevés et formaient un musée dans l'église, les cours

et le jardin des Petits-Augustins. Les palais et les hôtels de la

noblesse avaient été abandonnés, un décret de la Convention

interdisant le séjour de la capitale aux nobles et aux étrangers,

décret qui mit en fuite plus de vingt mille personnes[102]; la plupart

se trouvaient marqués en lettres rouges de ces mots: _Propriété

nationale_, avec la devise de la République. Tous les insignes de

l'ancien régime avaient été effacés; on ne voyait que des bonnets

rouges pour enseignes; à la porte de chaque maison était un écriteau

portant les noms, âge, profession des habitants; dans l'intérieur des

habitations, tous les signes royalistes avaient disparu, et les murs

étaient tapissés des images de Lepelletier et de Marat. La plupart des

boutiques de luxe étaient fermées; celles d'objets de consommation

renfermaient des marchands soucieux, tremblants, faisant un double

commerce, l'un ouvert, l'autre secret, l'un de denrées avariées au

prix du maximum et pour les pauvres, l'autre de denrées en bon <p.178>

état à un prix plus élevé et pour les riches. A la porte des magasins

était une inscription portant la quantité et la qualité des denrées de

première nécessité qui s'y trouvaient déposées. Le commerce de Paris

avec les villes maritimes, même pour les approvisionnements, ne se

faisait plus qu'au comptant et en envoyant l'argent à l'avance.

Néanmoins, et par suite de la terreur, les vivres étaient abondants, à

des prix modérés, et le comité de salut public faisait des efforts et

des dépenses énormes pour nourrir le peuple et empêcher le retour de

la disette[103]. L'industrie était très-active, mais elle était

entièrement consacrée aux choses de guerre, fusils, équipements,

habits, souliers, et se trouvait continuellement sous le coup de

réquisitions forcées; ainsi, tous les ouvriers serruriers,

mécaniciens, horlogers, orfévres, avaient été requis pour la

fabrication des armes; ainsi, un décret de la Convention ordonna à la

commission des approvisionnements «d'exercer son _droit de préhension_

sur tous les souliers existant dans les magasins, boutiques, ateliers,

et de les faire passer immédiatement aux armées.» Les fournitures des

troupes étaient l'objet de spéculations très actives et souvent

criminelles, d'un agiotage effréné, de vols scandaleux, malgré la

sévérité du gouvernement et la présence de l'échafaud.

[Note 102: La liste des émigrés du département de la Seine

comprend 3,530 noms.]

[Note 103: D'après Robert Lindet, au 9 thermidor, le comité

de salut public avait en magasin 2 millions 500 mille

quintaux de blé achetés à l'étranger.]

La police était faite par les comités et les commissaires des

sections; elle avait pour agents les gendarmes nationaux, qui

formaient un corps de dix mille hommes et qui étaient appuyés, pour

les arrestations politiques, par les compagnies de sans-culottes armés

de piques et en bonnets rouges. Les malfaiteurs étaient rigoureusement

poursuivis, les vols et les meurtres très-rares, la prostitution <p.179>

sévèrement réprimée[104]; mais chaque citoyen était continuellement

exposé, sur la dénonciation de quelque orateur des sections ou de

quelque voisin haineux, à se voir arraché de ses foyers et traîné en

prison; chaque maison pouvait être subitement investie, la nuit comme

le jour, sur l'ordre d'un comité révolutionnaire, envahie par la

foule, fouillée de fond en comble pour y découvrir ou des armes ou

quelque suspect, et, sans que rien y fût dérobé, on y mettait sous le

scellé argent, assignats, papiers[105]. Les rues étaient souvent

attristées ou par le passage d'une troupe de sans-culottes conduisant

dans les prisons quelques suspects, ou par le cri sanguinaire des

aboyeuses de la police vociférant _la liste des soixante ou

quatre-vingts gagnants à la loterie de la sainte guillotine_, ou par

la rencontre d'un chariot à quatre chevaux, _grande bière roulante_,

allant de prison en prison quérir les victimes désignées pour le <p.180>

tribunal révolutionnaire, ou enfin par le passage des charrettes

sortant de la Conciergerie, chargées de condamnés et suivies, avec des

cris insultants, des chansons atroces, par des femmes hideuses, qu'on

appelait _furies de guillotine_.

[Note 104: Voyez à ce sujet, dans l'ouvrage de

Parent-Duchâtelet (_De la prostitution dans la ville de

Paris_), un arrêté de la Commune, rendu sur le réquisitoire

de Chaumette, et dont les austères considérants ont été

rédigés par l'ex chevalier Dorat de Cubières, alors

secrétaire du conseil-général.]

[Note 105: Voici ce que raconte à ce sujet Beaumarchais, dont

la belle maison, située près de la Bastille, fut ainsi

visitée et fouillée: «Pendant que j'étais enfermé dans un

asile impénétrable, trente mille âmes au moins étaient dans

ma maison, où, des greniers aux caves, des serruriers

ouvraient toutes les armoires, où des maçons fouillaient les

souterrains, sondaient partout, levaient les pierres et

faisaient des trous dans les murs, pendant que d'autres

piochaient le jardin, repassant tous vingt fois dans les

appartements, mais quelques uns disant, au grand regret des

brigands qui se trouvaient là par centaines: Si l'on ne

trouve rien ici qui se rapporte à nos recherches, le premier

qui détournera le moindre meuble, une paille, sera pendu sans

rémission... Enfin, après sept heures de la plus sévère

recherche, la foule s'est écoulée. Mes gens ont balayé près

d'un pouce et demi de poussière; mais pas un binet de perdu.

Une femme au jardin a cueilli une giroflée: elle l'a payée de

vingt soufflets; on voulait la baigner dans le bassin des

peupliers.» (_Mém. sur les prisons_, I, 182.)]

L'édilité parisienne, dirigée par deux amis de Robespierre, le maire

Fleuriot et l'agent national Payan, s'occupait faiblement des

embellissements et même de la propreté de la ville; mais elle avait

supprimé la loterie, amélioré et agrandi les hôpitaux, réuni le palais

de l'Évêché à l'Hôtel-Dieu, afin que chaque malade fût placé dans un

lit séparé, organisé les bureaux de bienfaisance, préparé le musée du

Louvre, etc. Les priviléges de tout genre étant abolis, les théâtres

étaient devenus très-nombreux et ils se trouvaient continuellement

remplis, surtout les nouveaux théâtres de Molière, du Vaudeville,

Louvois, encore bien qu'on y jouât des pièces révolutionnaires. «Mais,

dit Prud'homme, on consentait à s'ennuyer aux pièces patriotiques pour

avoir le droit de s'amuser à un charmant ballet.» Le Palais-Royal,

rendez-vous des agioteurs, était plein de maisons de jeu et de

débauche, de cafés, de restaurants, de lieux de plaisir, où la foule

ne tarissait pas. Les promenades étaient très-fréquentées: on y

rencontrait des jeunes gens qui alliaient le costume des sans-culottes

au luxe des muscadins, c'est-à-dire la carmagnole, les sabots et le

gros bâton aux bijoux à la guillotine et aux bagues à la Marat. «Sur

le Pont-Neuf, raconte Prud'homme, les aristocrates se promènent la

tête haute et toisent insolemment les braves et laborieux

sans-culottes. Il se tient encore, dans certaines maisons, des cercles

d'oisifs qui calomnient tout à leur aise les choses et les personnes.

Dans d'autres, on affiche un épicuréisme révoltant; des maîtres de

maison reçoivent comme jadis bonne compagnie, des gens comme il faut

et défendent aux convives de parler affaires et d'attrister leur

banquet.» L'amour des plaisirs était aussi ardent que dans <p.181>

l'ancien régime; il animait même les prisons; car, si l'on en peut croire

un prisonnier, le Luxembourg, Port-Royal, les Carmes, les Bénédictines,

Saint-Lazare, ces pourvoieries d'échafaud, étaient des maisons d'arrêt

_muscadines_, «où les heureux détenus n'ont connu longtemps de chaînes

que celles de l'amour.» Il est peu d'époques où l'on ait tant chanté,

où l'on ait fait plus de petits vers, de poésies érotiques, de

chansons obscènes ou impies, et ces oeuvres étranges appartiennent

presque toutes aux royalistes, aux persécutés, aux martyrs de la

révolution, tant était grande l'insouciance pour la vie, tant était

universelle l'incrédulité! Les prisons seules ont enfanté des volumes

de ces incroyables frivolités, écrites la plupart entre deux guichets,

à la porte du tribunal révolutionnaire, au pied même de l'échafaud;

les victimes de Fouquier-Thinville essayaient encore leur lyre quand

Le messager de mort, noir recruteur des ombres,

Remplissait de leur nom ces longs corridors sombres;

enfin, les iambes vengeurs d'André Chénier ont eu moins de lecteurs

que les bouts-rimés et les madrigaux de Vigée.[106]

[Note 106: Voyez les _Mém. sur les prisons_. (Coll. Berville

et Barrière.)]

§ XIV.

Fête de l'Être suprême.--Loi du 22 prairial.--Révolution du 9

thermidor.--Fin de la Commune de Paris.

Histoire de Paris depuis le temps des Gaulois jusqu'à nos jours - I · 第 14 / 26 段