rassemblement qui se serait dissipé de lui-même, eut les plus funestes
suites. Le peuple en garda un profond ressentiment: il ne la pardonna
jamais à la bourgeoisie; pour lui, La Fayette, Bailly et les
_exécuteurs_ du 17 juillet ne furent que des assassins; l'uniforme de
la garde nationale lui devint odieux; il appela le terrain de la
fédération «le champ du massacre.»
Cependant la Constitution était terminée: elle fut proclamée en <p.133>
grande pompe sur les principales places de Paris, promenée au
Champ-de-Mars, déposée au bruit du canon sur l'autel de la patrie;
mais l'enthousiasme populaire avait été éteint dans le sang du 17
juillet, et le roi, ainsi que l'Assemblée nationale, ne furent
accueillis à cette fête qu'avec froideur et même des injures.
Des élections nouvelles avaient été faites. D'après la Constitution,
le droit électoral n'appartenait qu'aux citoyens _actifs_,
c'est-à-dire payant une contribution de trois journées de travail, et
ces citoyens actifs choisissaient des électeurs parmi ceux qui
payaient une contribution de cent cinquante à deux cents journées: la
multitude pauvre n'eut donc aucune part à ces élections, et ce fut
pour elle un grand motif de réprobation contre la Constitution; aussi,
les élections de Paris n'envoyèrent à la nouvelle Assemblée que des
hommes de la bourgeoisie[85]. Bailly et La Fayette donnèrent leur
démission: le premier fut remplacé par Pétion, l'un des chefs du <p.134>
parti girondin, qui devint l'idole du peuple; le second ne fut pas
remplacé; chacun des six chefs de division commanda la garde nationale
à tour de rôle pendant un mois.
[Note 85: _Députés de Paris à l'Assemblée législative_:
Garran de Coulon, président du tribunal de Cassation;
Lacépède, administrateur du département; Pastoret,
procureur-syndic du département; Cérutti, administrateur du
département; Beauvais, docteur en médecine, juge de paix;
Bigot de Préameneu, juge du tribunal du quatrième
arrondissement; Gouvion, major général de la garde nationale;
Broussonnet, de l'Académie des sciences, secrétaire de la
Société d'agriculture; Cretté, propriétaire et cultivateur à
Dugny, administrateur du directoire du département;
Gorguereau, juge du tribunal du cinquième arrondissement;
Thorillon, ancien procureur du Châtelet, administrateur de
police, juge de paix de la section des Gobelins; Brissot de
Warville; Filassier, procureur-syndic du district de
Bourg-la-Reine; Hérault de Séchelles, commissaire du roi;
Mulot; Godart, homme de loi; Boscary jeune, négociant;
Quatremère-Quincy; Ramond; Robin (Léonard), juge du tribunal
du sixième arrondissement; Debry, administrateur du
département; Condorcet; Treihl-Pardailhan, administrateur du
département; Monneron, négociant.
Godart et Cérutti, décédés, Monneron, Gouvion et Boscary,
démissionnaires, furent remplacés successivement par
Lacretelle (5 novembre 1791), Alleaume (4 février 1792),
Kersaint (1er avril), Demoy (1er mai), et Dussault (6 juin).]
§ V.
Paris sous l'Assemblée législative.--Fête des soldats de
Châteauvieux.--Journée du 20 juin.
L'_Assemblée législative_ commence sa session (1er octobre 1791). Les
émigrés ayant sollicité les rois absolus d'étouffer la révolution par
la force des armes, la guerre est déclarée (20 avril 1792), aux
applaudissements de tous les patriotes, à la grande joie des
Parisiens, dont l'ardeur révolutionnaire ne s'est pas ralentie.
La multitude avait été écartée de la garde nationale, dont les rangs
n'étaient ouverts qu'aux citoyens actifs: au premier bruit de guerre,
elle s'arme de piques, et, malgré les ordres de la municipalité, elle
s'organise en compagnies désordonnées, qui font la loi dans les rues;
son bonnet de laine rouge, cette coiffure du pauvre si méprisée des
chapeaux à cornes et des perruques poudrées, devient tout à coup un
emblème patriotique, et dans les clubs, les théâtres, les promenades,
les Jacobins le portent comme le bonnet de la liberté; enfin, ce nom
hideux de _sans-culottes_ que les habits de satin et les talons rouges
avaient donné à la foule déguenillée des faubourgs, devient un titre
révolutionnaire: les parias de l'ancien régime s'en font gloire et le
jettent comme un cri de guerre et de vengeance à leurs ennemis. «De
quels succès, dit le journal de Prudhomme, les contre-révolutionnaires
peuvent-ils se flatter contre un peuple à qui tout sert, qui fait
armes de tout pour défendre sa liberté? Avec l'air _Ça ira!_ on le
mènerait au bout du monde, à travers les armées combinées de l'Europe;
paré d'un noeud de rubans aux trois couleurs, il oublie ses plus <p.135>
chers intérêts pour ne s'occuper que de la chose publique, et quitte
gaiement ses foyers pour aller aux frontières. La vue d'un bonnet
rouge de laine le transporte, parce qu'on lui a dit que ce bonnet
était en Grèce, à Rome le signe de ralliement de tous les ennemis du
despotisme. Enfin, le peuple commence à se compter et à se dire:
Vingt-quatre mille hommes bien vêtus auront dorénavant mauvaise grâce
à parler de la loi martiale devant trois cent mille hommes sans
uniformes, mais armés.»
Ces dispositions du peuple apparurent dans la _fête de la liberté_,
donnée à l'occasion des soldats de Châteauvieux. Deux ans auparavant,
ce régiment suisse, s'étant mis en rébellion à Nancy, avait engagé une
bataille terrible contre la garde nationale des départements voisins:
quarante des chefs de la révolte furent condamnés aux galères, et ils
venaient d'être amnistiés par l'Assemblée constituante. Ils arrivèrent
à Paris, et les Jacobins, en haine de la garde nationale et de
l'aristocratie bourgeoise, les promenèrent processionnellement de la
Bastille au Champ-de-Mars par les boulevards, avec les symboles
antiques et modernes que la révolution avait mis en usage, étendards
aux inscriptions démagogiques, bustes de Voltaire et de Rousseau,
tables de la déclaration des droits, images sculptées de la Bastille,
fers des condamnés tressés de fleurs, enfin un char, portant une
statue de la Liberté, traîné par vingt chevaux _démocrates_. Les
autorités ne prirent aucune part à cette fête; la garde nationale se
tint en réserve dans ses postes; l'ordre, néanmoins, ne fut pas
troublé. «Le peuple se rangea, s'aligna, à la vue d'un épi de blé qui
lui fut présenté en guise de baïonnette, depuis la Bastille jusqu'au
Champ-de-Mars.» Aussi les journaux révolutionnaires s'écrièrent: «Ils
ont appris à connaître le peuple de Paris, à le respecter, à
l'admirer, les administrateurs ineptes du directoire, les officiers de
l'état-major de la garde parisienne, cette cour envieuse et <p.136>
scélérate avec tous les agents qu'elle tient à sa solde! Bon peuple de
Paris, cette journée te vaudra l'honneur de servir de modèle au reste de
la France et aux autres nations. Persévérance et courage!»
Les constitutionnels répondirent à la fête donnée aux soldats de
Châteauvieux par une pompe funéraire célébrée en l'honneur de
Simonneau, maire d'Étampes, assassiné dans une émeute. Le peuple à son
tour s'en tint éloigné. Cette lutte à coups de fêtes et de costumes
présageait de sanglants événements.
La guerre était commencée; mais dès les premières hostilités, nos
armées avaient éprouvé un échec. Aussitôt les Parisiens crièrent à la
trahison et demandèrent des mesures de rigueur contre les prêtres
réfractaires et les émigrés. L'assemblée décréta ces mesures et
ordonna la formation d'un camp de vingt mille hommes sous Paris. Le
roi refusa de sanctionner ces décrets: alors les Jacobins résolurent
de l'y contraindre par la force et soulevèrent le peuple.
Le 20 juin, les bataillons des faubourgs Saint-Antoine et
Saint-Marceau se réunissent près de la Bastille et sont grossis des
compagnies de piques et d'une foule immense, avec ou sans armes, mêlée
de femmes et d'enfants. Certains de l'approbation secrète de Pétion et
dédaignant les ordres de la municipalité, ils se mettent en marche par
les boulevards et la rue Saint-Honoré, ayant à leur tête les tables de
la déclaration des droits, escortées par des canons, et pénètrent dans
la salle de l'Assemblée pour lui présenter une pétition contre le
pouvoir exécutif «au nom de la nation, qui a les yeux fixés sur
Paris.»
Le cortége, composé de vingt-cinq à trente mille personnes, offrait le
plus étrange comme le plus alarmant des spectacles: c'était à la fois
une fête populaire et un commencement d'insurrection. On voyait
pêle-mêle des femmes et des enfants ayant ou des armes, ou des <p.137>
rameaux verts, ou des bouquets de fleurs; des hommes demi-nus, en
sabots, avec des piques, des haches, des bâtons, des broches, des
couteaux, portant des culottes déchirées pour bannières; des gardes
nationaux avec ou sans uniformes, ayant au bout de leurs fusils des
inscriptions menaçantes. Tous, en défilant devant l'Assemblée
silencieuse et confuse, chantaient et criaient: Vive la nation! A bas
le veto! Vivent les sans-culottes! A bas les prêtres! Les aristocrates
à la lanterne!
De la salle du Manége les insurgés suivirent la terrasse des
Feuillants[86] et continuèrent à défiler le long de la façade du
château, devant lequel étaient rangés dix bataillons de garde
nationale. Quatorze autres bataillons étaient dans le château, les
cours et la place du Carrousel. La foule sortit du jardin par la porte
du Pont-Royal. La garde nationale résista encore; mais les officiers
municipaux firent ouvrir les portes, et le peuple envahissant le
Carrousel, s'entassa à la porte de la cour royale. La garde nationale
résista encore; mais les officiers municipaux ayant fait ouvrir cette
porte, la foule se précipita dans la cour, entra dans le château et
monta une pièce de canon dans les appartements.
[Note 86: Voir l'_Histoire des quartiers de Paris_, liv. II,
ch. XI.]
Le roi, voyant que les portes intérieures allaient être enfoncées,
ordonna de les ouvrir et faillit être écrasé par la cohue. Protégé par
quelques gardes nationaux, il monta sur une table, et, pendant deux
heures, il résista aux demandes, aux insultes, aux cris de la foule
qui augmentait sans cesse, mais dont une grande partie n'était
qu'égarée, entraînée ou même amenée par la curiosité; enfin, Pétion
arriva, harangua le peuple et l'engagea à se retirer. Les appartements
furent ouverts, et la multitude y défila avec tumulte, mais sans
excès, saluant même la reine qui s'était établie dans une salle avec
ses enfants pour diviser la masse populaire et favoriser l'évacuation
du château.
Cette journée excita l'indignation du parti constitutionnel: <p.138>
Pétion fut suspendu de ses fonctions; la bourgeoisie parisienne, dans
une pétition qui portait huit mille signatures, demanda à l'Assemblée la
punition des chefs de l'insurrection; La Fayette, qui commandait
l'armée de la Meuse, accourut à Paris pour en finir avec les Jacobins
par la force; mais il sollicita vainement la garde nationale de
marcher sur le club: il ne put réunir cent hommes, et s'en alla
désespéré. Plusieurs sections proposèrent de le mettre en accusation;
toutes redemandèrent leur _vertueux maire_.
La majorité de la population était pourtant satisfaite de la
Constitution, favorable au roi, pleine de haine contre les démagogues;
mais, comme elle se défiait en même temps de la cour, de ses projets
de contre-révolution, de ses intelligences avec l'étranger, elle
restait immobile, incertaine, divisée, et laissait agir le parti
jacobin, qui voulait conjurer le danger extérieur par le renversement
de Louis XVI.
§ VI.
Déclaration de la patrie en danger.--Révolution du 10 août.
Cependant les Prussiens approchaient de nos frontières. Un camp de
réserve avait été formé à Soissons pour recevoir les volontaires des
départements; trois bataillons furent organisés à Paris, forts
ensemble de seize cents hommes, et sortirent de la ville les 11, 20 et
22 juillet. Le 11 juillet, l'Assemblée déclara la patrie en danger,
et, le 22, elle ordonna la levée de cent mille volontaires des gardes
nationales. Le même jour, la municipalité proclama le décret du danger
de la patrie sur toutes les places publiques, avec une pompe imposante
et sévère. Toute la garde nationale était sur pied; le canon d'alarme
tirait de moment en moment; les officiers municipaux allaient dans les
principales rues, au bruit de l'artillerie et de la musique, lire le
décret et déployer la bannière où était inscrit: _Citoyens, la <p.139>
patrie est en danger!_ Huit amphithéâtres avaient été dressés à la place
Royale, au parvis Notre-Dame, à la place Dauphine, à l'Estrapade, à la
place Maubert, devant le Théâtre Français (Odéon), devant le
Théâtre-Italien (salle Favart) et au carré Saint-Martin. Sur chacun de
ces amphithéâtres était une tente couverte de guirlandes, chargée de
couronnes civiques et flanquée de deux piques avec le bonnet de la
liberté; le drapeau de la section était planté sur le devant et
flottait au-dessus d'une table posée sur deux caisses de tambour;
trois officiers municipaux et six notaires recevaient à cette table
les enrôlements; sur les côtés étaient des faisceaux de drapeaux, et
sur le devant les volontaires formaient un cercle renfermant deux
pièces de canon et la musique. Cette cérémonie excita un grand
enthousiasme: des rangs de la garde nationale et de la multitude
sortaient à chaque instant des jeunes gens pleins d'ardeur qui
allaient se faire inscrire au registre patriotique; puis ils
descendaient de l'estrade en criant: Vive la nation! au bruit de la
musique, au milieu des acclamations des assistants et des
embrassements des femmes, qui les couronnaient de fleurs.
Le contingent de Paris, ou plutôt du département, était de dix-sept
bataillons de cinq à six cents hommes, en y comprenant les trois qui
étaient au camp de Soissons. Pendant la première semaine, il y eut
mille à douze cents inscriptions par jour, et, en moins de trois
semaines, trente-quatre bataillons, au lieu de dix-sept, étaient au
complet; mais ils ne purent être organisés que quinze jours après et
ne partirent qu'au commencement de septembre.
La déclaration du danger de la patrie exalta les sentiments
révolutionnaires des Parisiens et les remplit d'indignation contre le
monarque qui avait appelé les étrangers à sa délivrance. Pendant
quinze jours, la ville fut dans des alarmes et des agitations
continuelles, et les journaux jacobins ne cessèrent de la pousser <p.140>
à se débarrasser de la royauté par une insurrection. «Puisque Paris,
disait Prudhomme, a donné le premier exemple aux villes de l'empire,
puisque, par l'immensité de sa population et de ses ressources, cette
grande cité a continué d'être le principal foyer de la révolution,
peuple de Paris, lève-toi tout entier, point de demi-mesures!...» Les
décrets de l'Assemblée tendirent à enlever à la cour tous ses moyens
de défense, et, au contraire, à créer une armée à l'insurrection qui
se préparait: ainsi, on ne laissa à Paris d'autres troupes de ligne
qu'un régiment suisse; on forma pour la garde des prisons, des
tribunaux et la police générale une gendarmerie spéciale composée
presque entièrement d'anciens gardes-françaises; on décréta que les
citoyens non inscrits dans la garde nationale ne devaient pas moins le
service tant que la patrie serait en danger, et l'on ordonna de les
armer de piques, à défaut de fusils. Cette garde fut alors composée de
cent vingt mille hommes, mais il n'y en avait pas vingt-cinq mille
habillés et équipés[87].
[Note 87: «Il faut remarquer que beaucoup se font remplacer,
que les remplaçants sont de pauvres gens négligents et
malpropres, ce qui répugne les autres volontaires de faire le
service; que les corps de garde sont peu gardés par cette
raison; que les grenadiers sont des gens fermes et instruits
au service; que les canonniers sont des jeunes gens
bouillants et pleins de feu; mais qu'en général il n'y a pas
d'ensemble dans le corps de la garde nationale.» (Note
trouvée au château des Tuileries le 10 août.)]
Une nouvelle révolution était imminente, et les Jacobins la
préparèrent presque ouvertement. Danton, président du club des
Cordeliers, en traça le plan; Pétion et le conseil général de la
commune promirent leur coopération; le noyau de l'armée
révolutionnaire devait être un corps de fédérés marseillais et bretons
récemment arrivés à Paris; mais on était certain du concours de la
multitude. L'insurrection fut précipitée par le manifeste du duc de
Brunswick qui dévoilait si maladroitement les intelligences de la cour
avec l'étranger, et le renversement du trône fut la réponse des <p.141>
Parisiens à cette insolente agression.
Le 5 août, la section des Quinze-Vingts, qui ordinairement donnait le
mouvement aux autres, arrête que «si l'Assemblée législative n'a pas
prononcé, le 9, la déchéance du roi, à minuit le tocsin sonnera, la
générale battra et tout se lèvera à la fois.» Quarante-six sections
adhèrent à cet arrêté, et l'une d'elles, la section Mauconseil,
proclame d'elle-même la déchéance. Le 10, à minuit, les fédérés, au
nombre de mille, sont en armes; les sections ont nommé des
commissaires «pour se réunir à la commune, y remplacer de gré ou de
force le conseil général et sauver la patrie;» trois corps d'insurgés,
composés de gardes nationaux, d'hommes à piques, même de gens sans
armes, commencent à se former au faubourg Saint-Antoine, au faubourg
Saint-Marceau, aux Cordeliers; le tocsin et le tambour retentissent
dans tous les quartiers, et l'insurrection se met en marche.
Cependant, la cour avait fait ses dispositions pour la repousser: la
garde nationale, convoquée à la défense des Tuileries, remplissait le
jardin de ses bataillons; le commandant général, Mandat, avait mis un
bataillon à la Grève, de l'artillerie au Pont-Neuf, de la gendarmerie
au Louvre, pour prendre en queue et en flanc la colonne du faubourg
Saint-Antoine et l'empêcher de se joindre aux deux autres. Mais les
commissaires des sections s'emparent sans résistance de
l'Hôtel-de-Ville, se constituent en commune insurrectionnelle et
éloignent sur le champ le bataillon de la Grève et l'artillerie du
Pont-Neuf; ils mandent à leur barre Mandat, qui est décrété
d'accusation et assassiné sur les marches de l'hôtel; ils nomment
commandant général Santerre, qui est à la tête de la colonne du
faubourg Saint-Antoine. Alors les trois corps d'insurgés se réunissent
sur les quais et se dirigent vers les Tuileries par les deux rives de
la Seine et les rues voisines du Louvre, pendant que le désordre se
met dans les rangs des défenseurs du château: les canonniers <p.142>
placés dans les cours tournent leurs pièces ou les mettent hors de
service; les bataillons postés dans le jardin, après une revue du roi,
se dispersent ou vont se réunir aux insurgés; deux seulement, les
bataillons des Petits-Pères et des Filles-Saint-Thomas, déjà signalés
par leur ardeur royaliste, restent à la défense des Tuileries avec
douze cents Suisses et cinq cents gentilshommes.
A huit heures du matin, l'avant garde de l'insurrection, composée
d'hommes à piques et de fédérés, arrive en tumulte dans le Carrousel,
enfonce les portes de la cour royale et pénètre sans résistance
jusqu'au vestibule et au grand escalier; là étaient massés les
Suisses, avec lesquels ils parlementent. Cependant le roi, à
l'approche de la foule, avait quitté le château et s'était retiré dans
l'Assemblée avec sa famille, escorté par la garde nationale, au milieu
des cris du peuple qui avait déjà envahi la terrasse des Feuillants.
Il y était à peine arrivé que le combat s'engage entre les Suisses et
la multitude, qui, frappée à bout portant de l'escalier, des fenêtres,
des corps de logis de la cour royale, s'enfuit en couvrant le sol de
ses morts et en criant à la trahison. Les Suisses sortent en deux
colonnes et balayent en un clin d'oeil le Carrousel et les rues
voisines; le château se croit victorieux; ses défenseurs se disposent
à marcher sur l'Assemblée, et celle-ci était résolue à mourir à son
poste, lorsque le corps d'armée des insurgés, recueillant les fuyards,
débouche par le Louvre, les guichets, le Pont-Royal, avec des cris de
vengeance et de fureur. Aussitôt il décharge ses canons sur les
Suisses, les repousse de la place, se précipite dans les cours, malgré
le feu qui part de toutes les croisées, et incendie les corps de logis
de la cour royale; mais ce n'est qu'après trois heures de combat, et
lorsqu'une colonne, s'emparant de la terrasse du bord de l'eau, eut
attaqué le château par le jardin, qu'il envahit les Tuileries. Les
Suisses se retirent en bon ordre par le jardin, la place Louis XV, <p.143>
les Champs-Élysées, tombant un à un, défendant le terrain pied à pied
contre des masses d'assaillants, et ils ne sont complétement dispersés
que par les canons du faubourg Saint-Marceau qui les prennent en flanc
du côté du pont Louis XVI. A midi, la multitude avait dévasté le
château, et elle se précipita dans l'Assemblée, apportant des armes,
des bijoux, des meubles, amenant des prisonniers, demandant la
déchéance du roi et la punition «des traîtres qui avaient assassiné le
peuple.» L'Assemblée décréta la suspension du pouvoir exécutif, la
translation de la famille royale au Luxembourg et la convocation d'une
Convention nationale.
«Quel spectacle offrait Paris et surtout le lieu de la scène vers le
soir de la journée du 10 août! Tous les travaux interrompus, le
commerce suspendu, les ateliers déserts, toutes les rues hérissées
d'armes, tous les regards, tous les pas dirigés sur le château des
Tuileries, qu'indiquaient assez de longs torrents de fumée. Le
Carrousel était comme une fournaise ardente; pour entrer au château,
il fallait traverser deux corps de logis incendiés, et on ne pouvait
le faire sans passer sur une poutre enflammée ou sans marcher sur un
cadavre. La façade du palais était criblée de haut en bas par les
canons nationaux; dans le vestibule, l'escalier, la chapelle, les
appartements, rien de plus hideux, de plus horrible; les murailles
teintes de sang, couvertes de lambeaux, de membres d'hommes, de
tronçons d'armes, un pan du manteau royal distribué à qui voulait s'en
souiller les mains, des débris de meubles et de bouteilles, et partout
des cadavres. La porte du château donnant sur la terrasse était
obstruée par des monceaux d'autres cadavres; toutes les allées du
jardin en étaient jonchées de même: on trouvait des cadavres au pied
des arbres, au bas des statues de marbre et recouverts par l'herbe et
les fleurs du parterre. Au pont Tournant, comme pour donner la
dernière touche à cette image effroyable, la caserne de bois des <p.144>
Suisses brûlait, et sa flamme sinistre éclairait cinq ou six voitures
qu'on chargeait de morts sur la place Louis XV[88].»
[Note 88: _Révol. de Paris_, t. XIV.]
Il y eut deux mille hommes tués dans cette bataille, dont douze à
treize cents Parisiens: aussi la population se regarda-t-elle comme
ayant été décimée par la trahison de la cour, et, dès ce moment, il y
eut dans la multitude la pensée de venger ce qu'elle appelait le
massacre du 10 août par l'extermination des royalistes.
§ VII.
Domination de la Commune de Paris.--Massacres de septembre.--Départ
des bataillons de volontaires.