Louis XVI alla prendre séjour aux Tuileries. Il y avait cent quarante

ans que la royauté avait fui ce palais devant les clameurs de la

Fronde et s'en était allée se bâtir une sorte de temple à Versailles;

aujourd'hui, elle y rentrait, majesté dépouillée, humiliée, <p.121>

vaincue, traînée par les Parisiens vengeurs de la Fronde et qui

inauguraient sur les ruines de la monarchie absolue le règne d'une majesté

terrible et nouvelle, la démocratie.

L'Assemblée nationale se rendit aussi à Paris et prit séjour d'abord à

l'archevêché, ensuite dans la salle du Manége, qui attenait au couvent

des Feuillants et au Jardin des Tuileries[80]. A la suite de

l'Assemblée nationale vint s'installer à Paris la société des Amis de

la Constitution, qui avait pris naissance à Versailles: elle s'établit

rue Saint-Honoré, dans le couvent des _Jacobins_ et en reçut le nom.

[Note 80: Voir l'_Histoire des quartiers de Paris_, liv. II,

ch. XI.]

§ III.

Nouvelle organisation municipale, judiciaire, ecclésiastique de la

capitale.--Abolition des couvents et suppression de nombreuses

églises.--Clergé constitutionnel de Paris.

«Tout est consommé, écrivait Desmoulins le 7 octobre; la Halle regorge

de blés, les moulins tournent, la caisse nationale se remplit.» Mais

cette abondance dura peu, et la disette amena encore un tragique

événement. Un boulanger de la Cité, accusé d'accaparement, fut saisi

par le peuple, et, malgré son innocence, malgré les efforts des

autorités, pendu à la lanterne de la place de Grève. La commune,

consternée, demanda sur-le-champ à l'Assemblée une loi martiale contre

les attroupements, et, en quelques heures, cette loi fut discutée,

votée et proclamée dans tout Paris avec l'appareil le plus solennel.

Grâce à la loi martiale, grâce à l'énergie et à l'activité que déploya

la municipalité pour rétablir l'ordre, désarmer les vagabonds, assurer

les subsistances, Paris retrouva un peu de calme, mais il continua à

s'enivrer de politique et de liberté, à se passionner pour les motions

des districts et des clubs, à vivre dans les rues. Cette agitation <p.122>

se trouvait d'ailleurs entretenue par les décrets de l'Assemblée, qui

changeaient toute l'existence de la France et principalement celle de

la capitale. Ainsi, un décret abolit la gabelle, cet impôt si odieux

qui faisait payer aux Parisiens 62 livres le quintal de sel qui se

payait ailleurs 2 l. 10 sous. Un autre abolit les _entrées_ (1er mai

1790), qui produisaient près de 36 millions et ne permettaient au

peuple que de se nourrir de denrées ou de boissons falsifiées[81]. Un

troisième (16 février 1791) abolit les jurandes et maîtrises qui

faisaient de l'exercice des métiers le privilége d'un petit nombre de

familles et forçaient l'ouvrier pauvre et habile à rester toute sa vie

l'homme d'un maître riche et ignorant. D'autres décrets, dont nous

allons parler, donnèrent une nouvelle organisation à la municipalité,

à la justice, au clergé, etc.

[Note 81: Cette somme énorme, qui était perçue par la ferme

générale (c'était pour en assurer la perception que celle-ci

avait obtenu récemment la construction du mur d'enceinte),

était loin d'être employée aux besoins de la ville de Paris.

Le produit en était ainsi réparti: au profit du trésor

public, 29,837,700 livres; au profit de la ville de Paris,

3,965,800 l.; au profit des hôpitaux, 2,023,800 l. Les

articles imposés étaient à peu près les mêmes qu'à présent,

sauf des droits sur le sucre, le café, le plomb et les

glaces. L'article le plus productif était celui des boissons,

qui produisait 19,536,000 l., le muids de vin de 268 litres

payant 32 l. 8 s. 7 den.

L'octroi de Paris a produit en 1854, 40,021,838 fr.]

Le décret qui organisa la municipalité de Paris composa cette commune

d'un maire, de 16 administrateurs, de 32 conseillers, de 96 notables:

le maire et les administrateurs formaient le _bureau_; les 32

conseillers, le _conseil municipal_; les administrateurs, les

conseillers, les notables, le _conseil général_. La ville fut alors

divisée en 6 arrondissements et 48 sections, et la garde nationale en

6 divisions comprenant 24,000 hommes, dont 6,000 gardes-françaises,

formant 48 compagnies soldées. Enfin, la division administrative <p.123>

du royaume ayant été changée, Paris et sa banlieue devinrent un

_département_ administré par un _conseil_ de 36 membres, un

_directoire exécutif_ de 5 membres et un procureur-syndic, tous

élus.--Le décret qui supprima les anciens corps judiciaires mit fin à

ce Parlement de Paris, à ce Châtelet, à ces Cours des Aides et des

Comptes, qui avaient joué un si grand rôle dans notre histoire. Leur

existence était liée à celle de la bourgeoisie; car huit cents

magistrats, quatre mille procureurs, avocats, greffiers, huissiers,

douze mille commis ou agents de tout genre y étaient intéressés; et

néanmoins leur disparition ne fit pas la moindre sensation, et il

suffit d'une compagnie de garde nationale pour clore les portes de ce

Parlement si redoutable aux rois, et qui avait eu si longtemps Paris

sous sa tutelle. A sa place furent créés un tribunal criminel et un

tribunal d'appel pour le département, un tribunal civil dans chacun

des quarante-huit districts: tous les membres de ces tribunaux étaient

élus et amovibles.--Quant aux décrets relatifs au clergé et aux

édifices religieux, ils amenèrent des changements matériels, tels que

Paris n'en avait pas éprouvé depuis plusieurs siècles.

Le clergé de Paris s'était montré, dès l'origine, partisan de la

révolution, et les Parisiens avait paru mettre leurs institutions

nouvelles sous la protection des vieux patrons de la cité. Ainsi, on

avait vu des prêtres et des moines dans les rangs du peuple au 14

juillet; la plupart des curés avaient ouvert leurs églises aux

assemblées électorales; la garde nationale avait fait bénir ses

drapeaux dans l'église Notre-Dame, avec de grandes solennités; dans

chaque district, les demoiselles étaient allées successivement en

procession porter à Sainte-Geneviève des bouquets et des ex-voto ornés

de rubans tricolores, le bataillon du district et la musique formant

le cortége. Mais Paris n'était plus la ville catholique si fervente,

si jalouse de sa foi, si fière de ses clochers et de ses moines;

depuis un demi-siècle, les sarcasmes contre le luxe et les <p.124>

désordres du haut clergé, contre les abus et l'oisiveté des couvents,

étaient descendus des salons de la noblesse dans les cabarets de la

multitude; aussi, les décrets de l'Assemblée relatifs au clergé excitèrent

une vive émotion dans le peuple et la bourgeoisie, mais une émotion

d'approbation, même de raillerie, et non de regrets. Paris avait alors

60 églises paroissiales, 20 chapitres ou églises collégiales, 80

autres églises ou chapelles, 3 abbayes d'hommes, 8 de filles, 53

couvents d'hommes, 146 de filles. D'après un premier décret, qui

plaçait les biens du clergé, devenus biens de la nation, sous la

sauvegarde des municipalités et des gardes nationales, Bailly et La

Fayette firent mettre les scellé sur les titres des biens

ecclésiastiques et inventorier les mobiliers, bibliothèques, objets

d'art, qui s'y trouvaient. Un deuxième décret ayant supprimé les

ordres et congrégations de l'un et de l'autre sexe, excepté ceux qui

étaient chargés de l'éducation publique et du soulagement des malades,

la municipalité fit ouvrir les portes de tous les couvents, inscrivit

sur un contrôle les religieux ou religieuses qui en sortirent et

auxquels des pensions étaient allouées, et indiqua pour chaque ordre

une maison conservée où se retirèrent ceux qui ne voulaient pas

rentrer dans le monde. Enfin, un troisième décret ayant ordonné la

vente d'une partie des biens du clergé pour une valeur de 400

millions, et cette vente ne s'effectuant pas, la municipalité de Paris

vint déclarer à l'Assemblée que, de toutes les maisons religieuses qui

existaient dans la capitale, il y en avait vingt-sept précieuses par

leur situation, leur étendue et leurs dépendances, dont la valeur

était estimée à 200 millions et qu'on pouvait aliéner; elle proposa de

les acquérir et d'en payer le prix en obligations qu'elle remplirait

avec le produit des ventes partielles et successives. L'Assemblée

accepta, et elle compléta cette mesure par la création d'un

papier-monnaie ou d'_assignats_ qui avaient pour hypothèque les biens

du clergé. Alors la commune devint propriétaire des vingt-sept <p.125>

maisons désignées, parmi lesquelles étaient le prieuré

Saint-Martin-des-Champs, les couvents des Jacobins de la rue

Saint-Jacques et de la rue Saint-Honoré, les Grands-Augustins, les

Carmes des Billettes et de la place Maubert, les Capucins de la rue

Saint-Honoré et du Marais, les Minimes de la place Royale, l'abbaye

Saint-Germain-des-Prés, les Feuillants de la rue Saint-Honoré, les

Chartreux, les Théatins, etc. Quelques parties de ces édifices furent

réservées pour servir de colléges ou d'hôpitaux; d'autres, surtout les

chapelles dépouillées de leurs cloches et objets d'art, servirent de

lieux d'assemblées aux districts; le reste, principalement les jardins

et maisons, furent mis en vente.

Cette révolution si importante pour la capitale, cette profanation,

cette aliénation de propriétés autrefois si chères aux Parisiens,

n'amena aucun tumulte et ne fit naître que des caricatures, des

chansons, des plaisanteries sur les _nonnettes_ et les _frocards_.

D'ailleurs, la réforme des couvents de Paris était regardée depuis

longtemps, même par les catholiques sincères, comme indispensable, la

plupart étant ou trop riches, ou inutiles, ou dégénérés de leur

institution. Il en était de même des églises, devenues trop nombreuses

et si mal distribuées que le faubourg Saint-Germain n'avait que deux

paroisses pendant qu'il y en avait vingt et une dans la Cité. Aussi,

les décrets qui supprimèrent ou réformèrent la plupart de ces églises

furent reçus sans regret, bien qu'ils dussent entraîner la destruction

de monuments antiques et populaires. Voici comment s'effectua cet

autre changement: La constitution civile du clergé ayant réduit le

nombre des diocèses et des paroisses, ordonné que les évêques et curés

seraient nommés par les électeurs, enfin aboli les chapitres et

chapelles, l'archevêché de Paris redevint un évêché, le nombre des

églises paroissiales se trouva réduit à quarante-huit, qui furent

déclarées propriétés municipales, les églises collégiales et <p.126>

chapelles furent supprimées. Plus de cent églises de tout genre

tombèrent ainsi dans le domaine national; et celles qui ne pouvaient

être utilisées pour un service public furent sur-le-champ mises en

vente avec leur mobilier, argenterie, cloches, ornements[82].

[Note 82: Nous dirons dans l'_Histoire des quartiers de

Paris_ les couvents et églises qui furent alors supprimés,

l'usage auquel ces bâtiments furent destinés, la date de leur

destruction, etc.]

Ce grand changement fut complété par un décret qui déclara biens

nationaux les biens des fondations soit de religion, soit d'éducation,

soit de bienfaisance, c'est-à-dire ceux des _fabriques_, des colléges,

des hôpitaux, lesquels étaient entre les mains du clergé;

l'administration en fut confiée aux communes. Enfin, l'Assemblée ayant

imposé aux prêtres le serment à la Constitution, l'archevêque de Paris

(M. de Juigné, qui avait émigré) et la plupart des curés le

refusèrent, et le pape excommunia ceux qui prêteraient ce serment.

Alors les prêtres _insermentés_ ou _réfractaires_ furent destitués et

exclus de leurs églises, quelques-uns essayant inutilement de faire

résistance, et l'on procéda (27 janvier 1791) à des élections qui se

firent dans l'église Notre-Dame avec plus d'appareil militaire que de

sentiment religieux. Un mauvais prêtre, Gobel, membre de l'Assemblée

constituante, fut élu évêque de Paris, et la plupart des curés furent

choisis par les électeurs, non comme les plus dignes et les plus

vertueux, mais comme les plus patriotes et les moins _cafards_.

L'installation de l'évêque (27 mars 1791), ainsi que celle des

nouveaux curés, se fit presque sans cérémonie religieuse, au milieu de

l'indifférence voltairienne de la garde nationale, au milieu de

l'indignation des royalistes, qui essayèrent de faire du scandale. Les

églises paroissiales, que les prêtres constitutionnels transformèrent

en succursales des clubs, et où l'on parla moins de l'Évangile que de

la Constitution, furent interdites aux prêtres réfractaires; mais par

respect pour la liberté des cultes, huit anciennes chapelles de <p.127>

couvents leur furent attribuées pour y officier: la principale était

celle des Théatins. Ces prêtres, qui avaient trouvé des asiles dans

les hôtels des nobles, firent de ces chapelles des tribunes contre la

révolution: ils déclarèrent les prêtres constitutionnels hérétiques et

les excommunièrent avec tous ceux qui recevraient les sacrements de

leurs mains. Alors le peuple poursuivit les insermentés de huées et

d'insultes; il dévasta l'église des Théatins, en ferma les portes et

maltraita les femmes qui voulaient y entrer; il brûla dans le

Palais-Royal un mannequin du pape avec les journaux royalistes. Enfin,

le roi, ayant voulu aller à Saint-Cloud pour faire ses Pâques de la

main d'un prêtre réfractaire, on crut que ce voyage cachait un projet

de fuite: alors le peuple sonna le tocsin, battit la générale,

s'empara du Carrousel et de la place Louis XV. La Fayette accourut

avec la garde nationale; mais celle-ci partageait les sentiments de la

multitude: elle fit fermer les grilles, arrêta les voitures, et,

malgré les ordres et les supplications de son général, elle força

Louis XVI à rentrer dans son palais.

§ IV.

Fêtes et solennités parisiennes.--Fuite du roi.--Affaire du Champ de

Mars.

Cependant, malgré le dégoût qu'ils avaient pris pour leurs églises et

les cérémonies religieuses, les Parisiens n'avaient pas perdu leur

amour de fêtes et de solennités, et ils saisissaient toutes les

occasions de le satisfaire: mais il leur fallait maintenant,

disaient-ils, «des fêtes raisonnables et des solennités patriotiques;»

aussi, à l'époque du carnaval, d'un consentement unanime, ils

supprimèrent les mascarades. «Le peuple, dit le journal de Prudhomme,

a senti toute l'absurdité de cette monstrueuse coutume, et il faut

espérer qu'elle ne se reproduira plus: ce sera encore un des

bienfaits de la révolution[83].» Par contre, le roi étant venu <p.128>

subitement dans l'Assemblée (4 février 1790) pour s'unir à elle et lui

témoigner son attachement au nouvel ordre de choses, celle-ci répondit

à cette marque de confiance par un serment civique, c'est-à-dire de

fidélité à la nation, à la Constitution et au roi. Dès le soir même,

le maire et les représentants de la commune descendirent sur la place

de Grève, qui était couverte d'une foule immense; Bailly prononça le

serment, et la multitude le répéta avec enthousiasme. Pendant

plusieurs jours, la ville fut en fête: chaque district, chaque

corporation, chaque bataillon de garde nationale, même chaque collége,

vint à son tour sur les places publiques prononcer le serment.

«Nouveauté patriotique, dit un journal, digne des républiques

anciennes!»

[Note 83: _Révolutions de Paris_, nº 32, p. 60.--Ajoutons que

le carnaval était, sous l'ancien régime, l'occasion de scènes

hideuses où le peuple se vautrait dans l'ordure et la

crapule. «Dans ces jours-là, dit Mercier, ses divertissements

ont une empreinte de sottise et de villenie qui rapproche ses

goûts de ceux des pourceaux.»]

Quelques mois après, Paris résolut de célébrer l'anniversaire du 14

juillet par une fédération nationale: l'Assemblée approuva le projet

de cette fête, et tous les départements y furent convoqués. Le

Champ-de-Mars avait été choisi pour cette solennité, et, comme il

n'était alors qu'une plaine fangeuse, des travaux furent entrepris

pour le niveler et l'assainir; mais les ouvriers étant insuffisants

pour cette opération, toute la population se porta à leur aide comme à

une fête civique: districts, milices, corporations, prêtres, nobles et

grandes dames s'empressèrent à manier la pelle, à traîner la brouette,

et en quelques jours le champ fut prêt.

Le 14 juillet, les fédérés des 83 départements, les députés de

l'armée, la garde nationale, l'Assemblée et la municipalité partirent

de la Bastille, traversèrent Paris et trouvèrent le Champ-de-Mars

occupé par deux cent mille spectateurs qui bravaient la pluie en

chantant et en dansant. Une messe fut célébrée par l'évêque <p.129>

d'Autun, assisté de trois cents prêtres, sur un autel dressé en plein

air et qui prit le nom d'autel de la patrie; les bannières des 83

départements furent bénies et un _Te Deum_ chanté. Alors La Fayette

monta à l'autel, et, au nom de la garde nationale, prononça le serment

civique; le roi et le président de l'Assemblée le répétèrent, et

quarante pièces de canon, cent musiques militaires, les acclamations

de trois cent mille hommes, «qui faisaient trembler le ciel et la

terre,» y répondirent. Ce fut la plus belle fête de la révolution: le

soir, on dansa sur les ruines de la Bastille, et, pendant un mois, les

Parisiens fêtèrent dans des banquets, des bals, des spectacles, leurs

frères des départements.

Huit mois après cette grande journée, Paris eut une solennité d'un

autre genre et y montra le même enthousiasme: Mirabeau mourut (3 avril

1791). Le peuple qui, pendant les trois jours de sa maladie, s'était

porté en foule autour de sa demeure, fit fermer les magasins, les

ateliers, les théâtres, et demanda que des honneurs extraordinaires

fussent rendus au grand orateur de la révolution. L'Assemblée décréta

que ses restes seraient portés à l'église Sainte-Geneviève,

transformée en _Panthéon_ pour la sépulture des grands hommes. Toutes

les autorités, la garde nationale, les clubs, les corporations, le

peuple entier assistèrent à ces funérailles, qui furent célébrées avec

la pompe la plus majestueuse. Le cortége partit de la rue de la

Chaussé-d'Antin, où demeurait Mirabeau, et s'arrêta à l'église

Saint-Eustache: là, Cérutti prononça un discours funèbre qui fut

suivi, selon l'usage de la garde nationale, d'une salve de dix mille

coups de fusil tirée dans l'église même. De là, on se dirigea à

travers les Halles et la rue Saint-Jacques vers la vieille église

Sainte-Geneviève, où l'on déposa le corps entre ceux de Descartes et

de Soufflot, en attendant que le Panthéon fût achevé. Paris porta le

deuil de Mirabeau pendant huit jours.

Trois mois après (11 juillet 1791), les mêmes honneurs furent <p.130>

rendus aux cendres de Voltaire, mais avec une pompe encore plus théâtrale.

Ce fut la première de ces cérémonies imitées de l'antiquité, d'où le

culte catholique se trouvait banni, et qui furent si communes pendant

la révolution: char, musique, costumes, emblèmes, tout semblait

emprunté aux Grecs et aux Romains. Le cortége partit des ruines de la

Bastille, suivit les boulevards, stationna devant l'Opéra (théâtre de

la porte Saint-Martin), passa par la place Louis XV, devant les

Tuileries, sur le Pont-Royal, s'arrêta sur le quai des Théatins,

devant la maison où Voltaire était mort et où se trouvait la nièce du

grand homme avec les filles de Calas. De là, il stationna encore

devant le Théâtre-Français (Odéon), où les comédiens lui firent de

nouveaux honneurs, et enfin il arriva au Panthéon. Les Parisiens

assistèrent à cette fête symbolique, ou, comme disaient les

royalistes, «à cette parodie païenne d'une béatification,» avec autant

d'enthousiasme que de gravité. Dans les circonstances où l'on se

trouvait, l'apothéose de Voltaire était un événement politique: en

effet, à cette époque, Louis XVI avait essayé de s'enfuir, et, captif

dans les Tuileries, il attendait de l'Assemblée nationale ou son

rétablissement ou sa déchéance.

Dans la nuit du 20 au 21 juin, le roi et sa famille, étant sortis

secrètement des Tuileries, avaient gagné à pied le quai des Théatins,

où les attendaient deux voitures bourgeoises, et de là la porte

Saint-Martin, où ils montèrent dans leur voiture de voyage. Ils se

dirigèrent sur Montmédy pour chercher un asile dans l'armée de

Bouillé. A la première nouvelle de cette fuite, la municipalité fit

tirer le canon d'alarme; la garde nationale se rassembla; les clubs et

les sections se mirent en permanence; les bonnets de laine et les

piques descendirent dans les rues; les noms de roi, de reine, de

Louis, de Bourbon furent effacés sur toutes les enseignes et les <p.131>

tableaux des boutiques, avec les couronnes et les armoiries royales.

Mais, l'Assemblée ayant pris rapidement les mesures les plus

énergiques pour concentrer entre ses mains tous les pouvoirs, la ville

retrouva bientôt son calme: «les ouvriers s'occupèrent de leurs

travaux, les affaires s'expédièrent avec la célérité ordinaire, les

spectacles jouèrent comme de coutume, et Paris et la France apprirent

par cette expérience, devenue si funeste à la royauté, que presque

toujours le monarque est étranger au gouvernement qui existe sous son

nom[84].»

[Note 84: Mémoires du marquis de Ferrières, II, 339.]

Cependant, la famille royale avait été arrêtée à Varennes et revenait

à Paris escortée par plus de cent mille hommes. Elle arriva vers le

soir à la barrière Saint-Martin, suivit les boulevards extérieurs

jusqu'à la barrière de Neuilly et entra par les Champs-Élysées pour

gagner les Tuileries sans traverser les rues populeuses de la ville.

La multitude s'était portée à sa rencontre, gardant un silence

menaçant, et elle couvrait toute la route; les Champs-Élysées

paraissaient hérissés de baïonnettes; la voiture allait au pas,

enveloppée et protégée par un bataillon carré de trente hommes de

profondeur. «Ce n'était pas une marche triomphale, dit un journal,

c'était le convoi de la monarchie.» A la porte des Tuileries, la

fureur du peuple éclata, et la garde nationale parvint avec peine à

garantir de ses outrages la famille royale.

L'Assemblée suspendit le roi de son pouvoir jusqu'à l'achèvement de la

Constitution. Mais le parti républicain voulait la déchéance du

monarque, et, pendant la discussion élevée à ce sujet, il tint tout

Paris en rumeurs et en alarmes: la multitude enveloppait la salle du

Manége, insultait les députés, menaçait d'attaquer les Tuileries; et

quand le décret fut prononcé, les attroupements devinrent si alarmants

que, le 16 juillet, l'Assemblée ordonna à la municipalité «de réprimer

le désordre par tous les moyens que la loi mettait en son <p.132>

pouvoir.» Le lendemain, la municipalité convoqua toute la garde nationale

et lui fit occuper les principales places; mais les clubs ayant excité le

peuple à signer une pétition pour la déchéance du roi, une grande

foule se rendit au Champ-de-Mars: elle n'avait pas d'armes et se

trouvait composée principalement d'oisifs, de curieux, de femmes,

d'enfants. Cette foule signait la pétition sur l'autel de la patrie

quand des patrouilles de garde nationale arrivèrent pour dissiper le

rassemblement: elles furent accueillies par des injures, des pierres,

et même un coup de pistolet tiré sur La Fayette. Alors la municipalité

résolut de proclamer la loi martiale; elle se mit en marche avec le

drapeau rouge déployé, huit canons, douze cents hommes, de la

cavalerie, un appareil formidable. L'entrée dans le Champ-de-Mars se

fit par trois détachements et trois côtés pour envelopper la

multitude; mais, à la vue du drapeau rouge, des cris de fureur

éclatèrent; des pierres furent lancées; la garde nationale, sans faire

de sommations, tira en l'air; la foule se précipita vers l'autel de la

patrie, et de là redoubla ses cris et ses pierres. Alors deux des

trois détachements firent feu, et une centaine de malheureux tombèrent

tués ou blessés; tout le reste s'enfuit et s'en alla porter la

consternation dans la plupart des quartiers en essayant de les

soulever: mais nul ne bougea. Le drapeau rouge resta déployé à

l'Hôtel-de-Ville jusqu'au 7 août.

Histoire de Paris depuis le temps des Gaulois jusqu'à nos jours - I · 第 10 / 26 段