marchands une lettre par laquelle il les avertissait «que sa volonté
était de tenir les États libres et généraux de son royaume;» il leur
enjoignait donc de convoquer les habitants de Paris «pour conférer et
communiquer ensemble tant des remontrances, plaintes et doléances que
des moyens et avis qu'ils auront à proposer en l'assemblée générale
desdits États; et, ce fait, élire, choisir et nommer des députés de
chaque ordre, lesquels seront munis de pouvoirs généraux et suffisants
pour proposer, remontrer, aviser et consentir tout ce qui peut
concerner les besoins de l'État, etc.» En conséquence de cette lettre
et d'après un règlement qui fixa le nombre des députés à élire à
quarante, dont dix pour le clergé, dix pour la noblesse et vingt pour
le tiers état, le 21 avril, chaque curé assembla les ecclésiastiques
domiciliés sur sa paroisse, lesquels choisirent leurs représentants à
l'assemblée générale à raison de un sur vingt; de même, la noblesse se
réunit par quartier et choisit ses représentants à cette assemblée à
raison de un sur dix; enfin, pour les élections du tiers état, Paris
fut divisé en soixante districts, et chacun de ces districts forma une
assemblée primaire où furent admis seulement les citoyens âgés de
vingt-cinq ans et imposés à la capitation pour une somme de six <p.110>
livres en principal, lesquels élurent des représentants à raison de un
par cent électeurs présents. Il y eut dans ces assemblées primaires
environ dix-huit cents électeurs ecclésiastiques, neuf cents électeurs
nobles et vingt-cinq mille électeurs du tiers état. Les élections se
firent dans les principales églises de la capitale, et elles
excitèrent une vive émotion.
«Quand on voyait l'activité des Parisiens, dit un contemporain, on se
croyait dans un autre siècle et dans un autre monde. La population
entière était sur pied et remplissait les rues et les places: on se
communiquait des anecdotes, des brochures, des recommandations; de
nombreuses patrouilles parcouraient cette foule; les régiments des
gardes françaises et des gardes suisses étaient sous les armes; on
avait distribué des cartouches aux troupes, et l'artillerie des
régiments suisses était consignée et à ses pièces dans les casernes.
En contemplant cet appareil de guerre et ce concours d'habitants
quittant leurs foyers pour se précipiter dans les églises, on eût dit
qu'un danger imminent menaçait Paris.»
Malgré cet appareil, les élections se firent avec beaucoup de calme.
«Il est vrai, dit un journal (_l'Ami du Roi_), qu'à l'exception des
districts des faubourgs, la plus grande partie de ces assemblées se
trouva fort bien composée... Mais quand on reportait les regards sur
le reste du peuple qui remplissait les rues, les carrefours, les
marchés, les ateliers et se livrait avec patience aux pénibles travaux
de tous les jours, on ne pouvait se défendre d'un sentiment
douloureux. On se disait: Quel que soit le nouvel ordre de choses qui
se prépare, le pauvre qui n'ose approcher de ces assemblées sera
toujours pauvre, il sera toujours dans la servile dépendance des
riches: le sort de la plus nombreuse et de la plus intéressante
portion du royaume est oublié... Qui peut nous dire si le despotisme
de la bourgeoisie ne succédera pas à la prétendue aristocratie des
nobles?»
Les élections des représentants de chaque ordre étant faites, <p.111>
ceux-ci s'assemblèrent, le 26 avril, dans la grande salle de l'archevêché.
Après que les pouvoirs eurent été vérifiés, les trois ordres se
séparèrent, rédigèrent leurs cahiers et élurent leurs députés[77]. Les
opérations électorales des deux ordres privilégiés furent terminées en
deux jours, mais celles du tiers état durèrent jusqu'au 19 mai: c'est
que l'assemblée des représentants de cet ordre, composée de quatre
cents membres, l'élite de la bourgeoisie, voulut tracer à ses <p.112>
mandataires la marche qu'ils devaient suivre, et que suivit, en effet,
à son début, la révolution, poser les bases de la constitution
qu'attendait la France, et prendre l'initiative de toutes les réformes
politiques, financières et industrielles.
[Note 77: Voici les noms des députés de Paris aux États
généraux, avec leurs suppléants:
_Clergé_: MM. Barmond (Perrotin de), abbé, conseiller-clerc
au Parlement de Paris; Beauvais (de), ancien évêque de Senez;
Bonneval, chanoine de l'église de Paris; Chevreuil,
chancelier de l'église de Paris; Decoulmier, abbé régulier de
Notre-Dame d'Abbecourt, ordre des Prémontrés; Dumonchel,
recteur de l'Université de Paris; Juigné (Leclerc de),
archevêque de Paris, duc de Saint-Cloud, pair de France; Le
Gros, prévôt de Saint-Louis-du-Louvre; Leguin, curé
d'Argenteuil; Montesquiou (l'abbé de), agent général du
clergé de France, abbé de Beaulieu, diocèse du Mans; Papin,
prieur-curé de Marly-la-Ville; Veytard, curé de
Saint-Germain.
_Noblesse_: MM. Castries (le duc de); Clermont-Tonnerre (le
comte de), pair de France; Crussol (le bailli de), capitaine
des gardes de M. le comte d'Artois; Dionis Duséjour,
conseiller au Parlement; Duport, conseiller au Parlement;
Duval d'Esprémenil, conseiller au Parlement; Lally-Tollendal
(le comte de); La Rochefoucauld (le duc de), pair de France;
Mirepoix (le comte de); Montesquiou Fezenzac (le marquis de),
premier écuyer de Monsieur; Ormesson (le président d').
_Tiers état_: MM. Afforty, cultivateur à Villepinte; Anson,
receveur général des finances; Bailly, des Académies
française, des belles-lettres et des sciences; Berthereau,
procureur au Châtelet; Bévière, notaire; Boislandry,
négociant à Versailles; Camus, avocat, de l'Académie des
inscriptions et belles-lettres; Chevalier, cultivateur;
Debourge, négociant; Dosfand, notaire; Ducellier, avocat;
Garnier, conseiller au Châtelet; Germain, négociant;
Guillaume, avocat au conseil; Hutteau, avocat; Leclerc,
libraire, ancien juge-consul; Lemoine, orfèvre; Lenoir de la
Roche, avocat; Martineau, avocat; Poignot, négociant; Sieyès,
chanoine et grand-vicaire de Chartres; Target, avocat au
Parlement, de l'Académie française; Treilhard, avocat;
Tronchet, avocat.]
Les États généraux se réunirent à Versailles le 5 mai 1789. Paris
suivit les opérations de cette assemblée avec la plus grande anxiété,
avec la plus vive ardeur; il applaudit aux résolutions du 17 juin, où
le tiers état se proclama _Assemblée nationale_; du 20 juin, où il fit
le serment du Jeu de Paume; du 23 juin, où il résista de front à
l'autorité royale. Pendant cette dernière journée, toute la ville
était sur pied, résolue à marcher sur Versailles si la cour attentait
à la représentation nationale. «On ne saurait peindre, dit un
contemporain, le frissonnement qu'éprouva la capitale à ce seul mot:
Le roi a tout cassé! Je sentais du feu qui couvait sous mes pieds; il
ne fallait qu'un signe, et la guerre civile éclatait.»
La royauté, décidée à employer la force pour étouffer la révolution
naissante, fit venir autour de Paris jusqu'à trente mille hommes, dont
huit régiments de troupes étrangères: tous les villages et les routes
étaient encombrés de soldats; le Champ de Mars fut transformé en un
camp. «La cour étant habituée, dit le marquis de Ferrières, à voir
Paris trembler sous un lieutenant de police et sous une garde de huit
cents hommes, ne soupçonnait pas une résistance.» Mais la ville vit
ces apprêts avec indignation: au Palais-Royal, rendez-vous des
agitateurs et des nouvellistes, on s'attroupait pour s'enquérir des
délibérations de l'Assemblée et s'exciter à la résistance; des
orateurs, montés sur des tables ou des chaises, haranguaient la foule;
d'autres cherchaient à séduire les gardes-françaises, régiment formé
presque entièrement de Parisiens. Quant au peuple, il restait étranger
à la politique, mais il avait faim et passait les journées à se
disputer à la porte des boulangers un pain noirâtre, terreux,
malfaisant. Enfin, le ministre populaire, Necker, ayant été <p.113>
renvoyé (12 juillet), des rassemblements se formèrent; les troupes
essayèrent de les disperser; des dragons se précipitèrent dans le jardin
des Tuileries, blessant ou tuant plusieurs personnes. Alors on sonna le
tocsin, on pilla les boutiques d'armuriers, on brûla les barrières;
les gardes-françaises prirent parti pour le peuple; les gardes-suisses
refusèrent de se battre et se mirent en retraite.
C'était la jeunesse bourgeoise qui avait commencé l'insurrection; mais
aussitôt s'étaient joints à elle les ouvriers des petits métiers, les
habitants déguenillés des faubourgs et des halles, des hommes affamés
hurlant des cris de pillage et de mort. Alors la bourgeoisie se
disposa à comprimer ou à régulariser le désordre. Les quatre cents
députés des districts se rassemblèrent à l'Hôtel-de-Ville et se
formèrent en municipalité provisoire avec le prévôt des marchands
Flesselles; ils décrétèrent la formation d'une garde bourgeoise
portant la cocarde bleue et rouge, les couleurs de Paris, les couleurs
d'Étienne Marcel. Le lendemain, les districts s'assemblent, la garde
bourgeoise commence à se former, et l'on y fait entrer les soldats du
guet et les gardes-françaises; on établit des postes, on dépave les
rues, on cherche ou on fabrique des armes, on pille les magasins de
farine. Les troupes royales, irrésolues, chancelantes, restent
immobiles dans les Champs-Élysées. Le surlendemain (14 juillet), la
foule se porte aux Invalides, où elle enlève vingt-huit mille fusils
et vingt canons; elle avait à sa tête les compagnies des clercs de la
Basoche et le curé de Saint-Étienne-du-Mont; puis elle se dirige sur
la Bastille, dont elle fait le siége. Après cinq heures de combat, la
forteresse est prise et le gouverneur égorgé avec trois de ses
officiers. Les vainqueurs reviennent en triomphe à l'Hôtel-de-Ville,
portant le drapeau et les clefs de la Bastille: là, leur fureur se
tourne contre le prévôt Flesselles, accusé de trahison; il est
massacré.
Cependant, l'Assemblée nationale avait applaudi à l'insurrection <p.114>
parisienne et supplié le roi de mettre fin à la guerre civile. La cour
ne céda qu'après la prise de la Bastille; épouvantée, elle ordonna le
renvoi des troupes et le rappel de Necker. Aussitôt, cent membres de
l'Assemblée se rendirent à Paris et y furent reçus en triomphe.
«Jamais fête, dit Bailly, ne fut plus grande, plus belle, plus
touchante.» On couronna de fleurs Bailly et La Fayette et on les
proclama maire de Paris et commandant de la garde nationale. Alors on
ajouta aux couleurs de la ville la couleur royale, et on composa ainsi
cette cocarde tricolore qui, selon les paroles prophétiques de La
Fayette, devait faire le tour du monde.
Le roi, pour achever sa réconciliation avec le peuple, se décida à
venir aussi à Paris; il fut reçu par les nouvelles autorités et se
dirigea vers l'Hôtel-de-Ville à travers deux haies de la population
armée qui criait: Vive la nation! La ville portait encore toutes les
empreintes de l'insurrection: les canons étaient braqués sur les ponts
et dans les rues; les gardes-françaises, ayant La Fayette à leur tête,
déployaient le drapeau de la Bastille; dans les rangs des citoyens
armés on voyait jusqu'à des moines de divers ordres; enfin le peuple
paraissait inquiet, sévère, tumultueux: on sentait encore en lui le
mugissement de la tempête qui venait à peine de s'apaiser. Le roi,
stupéfait de ce spectacle, prit la cocarde tricolore, confirma les
nominations de Bailly et de La Fayette, et s'en retourna consterné
dans le palais de Louis XIV.
§ II.
État de Paris après le 14 juillet.--Meurtres de Foulon et
Berthier--Famine.--Journées d'octobre.
«L'état de Paris, dit La Fayette, dans les premiers jours qui
suivirent l'insurrection, était effrayant. Cette population immense de
la ville et des villages environnants, armée de tout ce qui <p.115>
s'était rencontré sous sa main, s'était accrue de six mille soldats qui
avaient quitté les drapeaux de l'armée royale pour se réunir à la
cause de la révolution. Ajoutez quatre à cinq cents gardes-suisses et
six bataillons de gardes-françaises sans officiers; la capitale dénuée
à dessein de provisions et de moyens de s'en procurer; toute
l'autorité, toutes les ressources de l'ancien gouvernement détruites,
odieuses, incompatibles avec la liberté; les tribunaux, les
magistrats, les agents de l'ancien régime soupçonnés et presque tous
malveillants; les instruments de l'ancienne police intéressés à tout
confondre pour rétablir le despotisme et leurs places; les
aristocrates poussant au désordre pour se venger.» Comme complément à
ce tableau, les vagabonds et les mendiants pullulaient dans les rues,
de telle sorte qu'ils inquiétaient toutes les maisons, qu'on les
arrêtait par centaines et que les prisons en étaient remplies; on en
forma un camp de dix-sept mille à Montmartre et on les occupa à des
terrassements inutiles, moyennant une paye d'un franc par jour; ce
camp était surveillé par des canons.
Dans cette situation, et la faim poussant le peuple à la cruauté, deux
anciens administrateurs, accusés de s'être enrichis par le pacte de
famine, furent arrêtés en province et amenés à Paris. Le premier,
Foulon, fut conduit à l'Hôtel-de-Ville, garrotté dans une charrette,
ayant des orties au cou et une botte de foin sur le dos, au milieu
d'une foule ivre de fureur, qui l'enleva de la salle où siégeaient les
électeurs, l'entraîna sur la place et le pendit à une lanterne; sa
tête coupée fut portée sur une pique, une poignée de foin dans la
bouche, parce qu'on l'accusait d'avoir dit: Les Parisiens peuvent bien
manger du foin, mes chevaux en mangent. Cette scène horrible était à
peine terminée qu'un autre foule amena le gendre de Foulon, Berthier,
aussi détesté que lui, dans une voiture couverte d'écriteaux
infamants, d'ordures et de pierres; des bandes de bourgeois, de
soldats, de femmes, d'enfants, vociféraient autour de cette <p.116>
voiture avec des drapeaux, des tambours, des chants. «On eût dit, raconte
le _Moniteur_, la pompe d'un triomphe, mais c'était celui de la vengeance
et de la fureur.» Enfin, enlevé à son escorte, il tomba percé de
coups; on lui coupa la tête; on traîna son cadavre dans les rues; on
lui arracha le coeur, au milieu de cris de joie, de danses furibondes,
de hurlements féroces. Ces scènes d'horreur étaient le résultat de
l'abrutissement sauvage du peuple, la conséquence de la faim, ce
perpétuel incitateur de tous les excès populaires. D'ailleurs,
l'ancien régime par le nombre et la facilité de ses exécutions
criminelles, n'avait que trop donné à la population l'habitude du
sang, des tortures et des supplices, et le spectacle du gibet, de la
roue, de l'échafaud, offert presque journellement aux Parisiens, sous
la monarchie, n'a pas été sans influence sur les scènes de carnage de
la révolution.
Cependant, l'assemblée des quatre cents électeurs avait été remplacée
le 25 juillet par cent vingt députés des districts, qu'on appelait
représentants de la commune, et ceux-ci, à la fin d'août, par une
municipalité provisoire composée de trois cents membres, dont soixante
administrateurs. Mais cette nouvelle municipalité avait tout à créer
pour ramener l'ordre et n'était pas obéie, «chacun se disputant et
tirant à soi la chaise curule. Dans les districts, dit Desmoulins,
tout le monde use ses poumons pour être président ou secrétaire; hors
des districts, on se tue pour des épaulettes: on ne rencontre dans les
rues que dragonnes et graines d'épinard.» En effet, à côté des scènes
terribles se passaient des scènes joyeuses ou ridicules: les femmes
faisant du patriotisme jusque dans leur toilette, tressant des
couronnes pour les vainqueurs de la Bastille, haranguant dans les
districts, offrant à l'Assemblée leurs bijoux en dons patriotiques;
les bourgeois, ne quittant plus leur uniforme, affectant des airs
belliqueux, courant toutes les cérémonies, faisant des patrouilles <p.117>
jusque dans les cafés et des exercices à feu jusque dans les églises.
On ne vivait plus que de la vie politique; on s'enivrait
d'enthousiasme et de bruit; on singeait l'_agora_ d'Athènes et le
_forum_ romain; on lisait avec une confiance puérile, une avidité
ignorante, les journaux de tous genres, sérieux ou plaisants, qui
étaient colportés dans les rues ou qui tapissaient les murs[78]; on ne
manquait pas une séance des districts, des clubs et des autres
assemblées politiques. Le Parisien, toujours badaud, même dans les
circonstances les plus graves, jouait sérieusement au citoyen et au
soldat, au législateur et au héros.» Tout était corps délibérant, dit
Ferrières: les soldats aux gardes délibéraient à l'Oratoire, les
tailleurs à la Colonnade, les perruquiers aux Champs-Élysées.» Au
Palais-Royal, «ce foyer du patriotisme, dit Desmoulins, ce rendez-vous
des amis de la liberté,» on discutait même les opérations de
l'Assemblée, et lorsqu'il fut question du _veto_, l'agitation y devint
telle que quinze mille hommes partirent pour Versailles afin de forcer
le vote des députés: la garde nationale les dispersa. Chaque district
formait une petite république à part, qui avait ses comités, rendait
des décrets, mettait sur pied des troupes, faisait des arrestations;
tous résistaient à l'assemblée des représentants. Enfin, la défiance
et la haine commençaient à séparer le peuple de la bourgeoisie: «Le
bourgeois n'est pas démocrate, il est monarchiste par instinct,
disaient les journalistes; ce sont les _prolétaires_ qui ont renversé
la Bastille et détruit le despotisme; ce sont eux qui combattaient
pour la patrie, tandis que les bourgeois, ces traînards de la
révolution, livrés à cette inertie qui leur est naturelle, attendaient
au fond de leurs demeures de quel côté se déterminerait la victoire...
Honorables indigents, ne vous lassez pas de porter le poids de la <p.118>
révolution; elle est votre ouvrage; son succès dépend de vous; votre
réhabilitation dépend d'elle[79].»--«Heureusement, dit Bailly, la voix
de la raison était facilement entendue de tous, et nous avons eu plus
de succès à calmer que nos ennemis n'en ont eu à exciter: le mot
patrie ralliait toujours les honnêtes gens, et le mot loi faisait
trembler les mutins.
[Note 78: Le plus célèbre est le journal de Prudhomme,
intitulé _Les Révolutions de Paris_, qui paraissait toutes
les semaines; il a eu deux cent mille souscripteurs.]
[Note 79: Prudhomme, t. VII et VIII.]
Pendant ce temps, la misère était affreuse et il y avait tous les
jours des troubles à la Halle pour les farines. «Je ne peux vous
peindre, écrivait Bailly, le nombre étonnant des malheureux qui nous
assiégent; la majeure partie des ouvriers est réduite à une inactivité
absolue.» La municipalité et les districts n'étaient occupés qu'à
assurer les subsistances; ils envoyaient jusqu'à trente lieues des
corps de troupes pour acheter, moudre et faire venir des grains.
Paris, étant ainsi malheureux et souffrant, accueillait tous les
bruits de contre-révolution avec une colère sombre et farouche; aussi,
un banquet ayant eu lieu à Versailles, où les courtisans avaient foulé
aux pieds la cocarde tricolore et insulté les Parisiens, «un cri de
vengeance, raconte le _Moniteur_, retentit dans toute la ville.
Marchons à Versailles, disait-on, arrachons l'Assemblée et le roi aux
bandits décorés qui les assiégent.» On s'attroupe; on prend les armes;
la garde nationale se rassemble; des femmes de la Halle parcourent les
rues en criant: Du pain! Elles arrivent à l'Hôtel-de-Ville, se
précipitent dans les salles, et, aidées de quelques hommes, s'emparent
de fusils et de canons, de là, elles s'en vont par la ville, recrutent
partout d'autres femmes et se mettent en route pour Versailles, armées
de bâtons, de fourches, de lances, de fusils, les unes montées sur des
chevaux, sur des charettes, les autres sur les canons qu'elles ont
pris: elles avaient pour chefs Maillard, l'un des vainqueurs de la
Bastille, une femme de la Halle qu'on appelait la _reine Audu_, <p.119>
enfin une héroïne de la révolution, aussi belle que dépravée, Théroigne
de Méricourt. Pendant ce temps, la garde nationale s'était rassemblée sur
la place de Grève et demandait à grands cris à marcher sur Versailles
pour y aller chercher le roi. La Fayette résiste pendant huit heures:
on l'injurie, on le couche en joue, on lui montre la fatale lanterne.
Enfin, la municipalité lui donne l'ordre, et, à cinq heures du soir,
la garde nationale défile sur trois colonnes, au nombre de vingt mille
hommes, avec vingt deux pièces de canon et quarante chariots de
guerre, au bruit des applaudissements universels.
Les femmes étaient déjà arrivées. L'Assemblée leur avait fait délivrer
des vivres, et douze d'entre elles avaient été reçues par le roi, qui
leur avait remis un ordre pour la libre circulation des grains. Une
rixe s'était engagée entre les gardes du corps et la troupe d'hommes
armés qui avait suivi les Parisiennes, mais elle avait été promptement
apaisée; puis la pluie étant survenue, les femmes se réfugièrent dans
l'Assemblée, où elles se mirent à manger, à dormir, à demander le pain
à six liards la livre. Enfin, à minuit, l'armée parisienne arriva:
«agitée par le ressentiment, exaltée par le fanatisme de la liberté,
elle semblait ne rouler que des projets de vengeance.» La Fayette
exposa au roi les demandes de la capitale, dont la principale était
«qu'il vînt habiter les Tuileries;» puis il fit occuper les postes
extérieurs du château par la garde nationale, et tout parut rentré
dans le calme. Mais le lendemain, avant le jour, quelques hommes du
peuple ayant trouvé une grille intérieure ouverte, pénètrent dans le
château; les gardes du corps tirent sur eux, la foule pousse des cris
de fureur et envahit les appartements de la reine; plusieurs gardes
sont tués: La Fayette accourt avec la garde nationale et chasse les
assaillants, pendant que les cours se remplissent d'une multitude
immense qui crie: Le roi à Paris! Le roi paraît au balcon, accompagné
de la reine et de La Fayette, et promet de se rendre au voeu du <p.120>
peuple. Alors des cris de joie éclatent de toutes parts, et
sur-le-champ l'on se met en marche.
«A deux heures, raconte le _Moniteur_, l'avant-garde arriva, composée
d'un gros détachement de troupes et d'artillerie, suivi d'un grand
nombre de femmes et d'hommes du peuple montés dans des fiacres, sur
des chariots, sur des trains de canons. Ils portaient les trophées de
leur conquête: des bandoulières, des chapeaux, des pommes d'épée des
gardes du corps; les femmes étaient couvertes de rubans tricolores des
pieds à la tête; ensuite venaient cinquante ou soixante voitures de
grains et de farines. Enfin, le gros du cortége entra vers six heures:
d'abord, c'étaient des femmes portant de hautes branches de peupliers,
puis de la garde nationale à cheval, des grenadiers, des fusiliers,
avec des canons. Dans leurs rangs marchaient pêle-mêle des gardes du
corps et des soldats du régiment de Flandre; les cent-suisses
suivaient en bon ordre; puis une garde d'honneur à cheval, les
députations de la municipalité et de l'Assemblée nationale, enfin la
voiture de la famille royale, auprès de laquelle était La Fayette; la
marche était fermée par des voitures de grains et une foule portant
encore des branches de peuplier et des piques. Tout le cortége tirait
continuellement des coups de fusil en signe de joie et faisait
retentir l'air de chants allégoriques dont les femmes appliquaient du
geste les allusions piquantes à la reine. L'ensemble de ce cortége
offrait à la fois le tableau touchant d'une fête civique et l'effet
grotesque d'une saturnale. Le monarque pouvait être pris pour un père
au milieu de ses enfants ou pour un prince détrôné promené en triomphe
par ses sujets rebelles.»