Le 28 mars 1789, le roi adressa au prévôt de Paris et au prévôt des

marchands une lettre par laquelle il les avertissait «que sa volonté

était de tenir les États libres et généraux de son royaume;» il leur

enjoignait donc de convoquer les habitants de Paris «pour conférer et

communiquer ensemble tant des remontrances, plaintes et doléances que

des moyens et avis qu'ils auront à proposer en l'assemblée générale

desdits États; et, ce fait, élire, choisir et nommer des députés de

chaque ordre, lesquels seront munis de pouvoirs généraux et suffisants

pour proposer, remontrer, aviser et consentir tout ce qui peut

concerner les besoins de l'État, etc.» En conséquence de cette lettre

et d'après un règlement qui fixa le nombre des députés à élire à

quarante, dont dix pour le clergé, dix pour la noblesse et vingt pour

le tiers état, le 21 avril, chaque curé assembla les ecclésiastiques

domiciliés sur sa paroisse, lesquels choisirent leurs représentants à

l'assemblée générale à raison de un sur vingt; de même, la noblesse se

réunit par quartier et choisit ses représentants à cette assemblée à

raison de un sur dix; enfin, pour les élections du tiers état, Paris

fut divisé en soixante districts, et chacun de ces districts forma une

assemblée primaire où furent admis seulement les citoyens âgés de

vingt-cinq ans et imposés à la capitation pour une somme de six <p.110>

livres en principal, lesquels élurent des représentants à raison de un

par cent électeurs présents. Il y eut dans ces assemblées primaires

environ dix-huit cents électeurs ecclésiastiques, neuf cents électeurs

nobles et vingt-cinq mille électeurs du tiers état. Les élections se

firent dans les principales églises de la capitale, et elles

excitèrent une vive émotion.

«Quand on voyait l'activité des Parisiens, dit un contemporain, on se

croyait dans un autre siècle et dans un autre monde. La population

entière était sur pied et remplissait les rues et les places: on se

communiquait des anecdotes, des brochures, des recommandations; de

nombreuses patrouilles parcouraient cette foule; les régiments des

gardes françaises et des gardes suisses étaient sous les armes; on

avait distribué des cartouches aux troupes, et l'artillerie des

régiments suisses était consignée et à ses pièces dans les casernes.

En contemplant cet appareil de guerre et ce concours d'habitants

quittant leurs foyers pour se précipiter dans les églises, on eût dit

qu'un danger imminent menaçait Paris.»

Malgré cet appareil, les élections se firent avec beaucoup de calme.

«Il est vrai, dit un journal (_l'Ami du Roi_), qu'à l'exception des

districts des faubourgs, la plus grande partie de ces assemblées se

trouva fort bien composée... Mais quand on reportait les regards sur

le reste du peuple qui remplissait les rues, les carrefours, les

marchés, les ateliers et se livrait avec patience aux pénibles travaux

de tous les jours, on ne pouvait se défendre d'un sentiment

douloureux. On se disait: Quel que soit le nouvel ordre de choses qui

se prépare, le pauvre qui n'ose approcher de ces assemblées sera

toujours pauvre, il sera toujours dans la servile dépendance des

riches: le sort de la plus nombreuse et de la plus intéressante

portion du royaume est oublié... Qui peut nous dire si le despotisme

de la bourgeoisie ne succédera pas à la prétendue aristocratie des

nobles?»

Les élections des représentants de chaque ordre étant faites, <p.111>

ceux-ci s'assemblèrent, le 26 avril, dans la grande salle de l'archevêché.

Après que les pouvoirs eurent été vérifiés, les trois ordres se

séparèrent, rédigèrent leurs cahiers et élurent leurs députés[77]. Les

opérations électorales des deux ordres privilégiés furent terminées en

deux jours, mais celles du tiers état durèrent jusqu'au 19 mai: c'est

que l'assemblée des représentants de cet ordre, composée de quatre

cents membres, l'élite de la bourgeoisie, voulut tracer à ses <p.112>

mandataires la marche qu'ils devaient suivre, et que suivit, en effet,

à son début, la révolution, poser les bases de la constitution

qu'attendait la France, et prendre l'initiative de toutes les réformes

politiques, financières et industrielles.

[Note 77: Voici les noms des députés de Paris aux États

généraux, avec leurs suppléants:

_Clergé_: MM. Barmond (Perrotin de), abbé, conseiller-clerc

au Parlement de Paris; Beauvais (de), ancien évêque de Senez;

Bonneval, chanoine de l'église de Paris; Chevreuil,

chancelier de l'église de Paris; Decoulmier, abbé régulier de

Notre-Dame d'Abbecourt, ordre des Prémontrés; Dumonchel,

recteur de l'Université de Paris; Juigné (Leclerc de),

archevêque de Paris, duc de Saint-Cloud, pair de France; Le

Gros, prévôt de Saint-Louis-du-Louvre; Leguin, curé

d'Argenteuil; Montesquiou (l'abbé de), agent général du

clergé de France, abbé de Beaulieu, diocèse du Mans; Papin,

prieur-curé de Marly-la-Ville; Veytard, curé de

Saint-Germain.

_Noblesse_: MM. Castries (le duc de); Clermont-Tonnerre (le

comte de), pair de France; Crussol (le bailli de), capitaine

des gardes de M. le comte d'Artois; Dionis Duséjour,

conseiller au Parlement; Duport, conseiller au Parlement;

Duval d'Esprémenil, conseiller au Parlement; Lally-Tollendal

(le comte de); La Rochefoucauld (le duc de), pair de France;

Mirepoix (le comte de); Montesquiou Fezenzac (le marquis de),

premier écuyer de Monsieur; Ormesson (le président d').

_Tiers état_: MM. Afforty, cultivateur à Villepinte; Anson,

receveur général des finances; Bailly, des Académies

française, des belles-lettres et des sciences; Berthereau,

procureur au Châtelet; Bévière, notaire; Boislandry,

négociant à Versailles; Camus, avocat, de l'Académie des

inscriptions et belles-lettres; Chevalier, cultivateur;

Debourge, négociant; Dosfand, notaire; Ducellier, avocat;

Garnier, conseiller au Châtelet; Germain, négociant;

Guillaume, avocat au conseil; Hutteau, avocat; Leclerc,

libraire, ancien juge-consul; Lemoine, orfèvre; Lenoir de la

Roche, avocat; Martineau, avocat; Poignot, négociant; Sieyès,

chanoine et grand-vicaire de Chartres; Target, avocat au

Parlement, de l'Académie française; Treilhard, avocat;

Tronchet, avocat.]

Les États généraux se réunirent à Versailles le 5 mai 1789. Paris

suivit les opérations de cette assemblée avec la plus grande anxiété,

avec la plus vive ardeur; il applaudit aux résolutions du 17 juin, où

le tiers état se proclama _Assemblée nationale_; du 20 juin, où il fit

le serment du Jeu de Paume; du 23 juin, où il résista de front à

l'autorité royale. Pendant cette dernière journée, toute la ville

était sur pied, résolue à marcher sur Versailles si la cour attentait

à la représentation nationale. «On ne saurait peindre, dit un

contemporain, le frissonnement qu'éprouva la capitale à ce seul mot:

Le roi a tout cassé! Je sentais du feu qui couvait sous mes pieds; il

ne fallait qu'un signe, et la guerre civile éclatait.»

La royauté, décidée à employer la force pour étouffer la révolution

naissante, fit venir autour de Paris jusqu'à trente mille hommes, dont

huit régiments de troupes étrangères: tous les villages et les routes

étaient encombrés de soldats; le Champ de Mars fut transformé en un

camp. «La cour étant habituée, dit le marquis de Ferrières, à voir

Paris trembler sous un lieutenant de police et sous une garde de huit

cents hommes, ne soupçonnait pas une résistance.» Mais la ville vit

ces apprêts avec indignation: au Palais-Royal, rendez-vous des

agitateurs et des nouvellistes, on s'attroupait pour s'enquérir des

délibérations de l'Assemblée et s'exciter à la résistance; des

orateurs, montés sur des tables ou des chaises, haranguaient la foule;

d'autres cherchaient à séduire les gardes-françaises, régiment formé

presque entièrement de Parisiens. Quant au peuple, il restait étranger

à la politique, mais il avait faim et passait les journées à se

disputer à la porte des boulangers un pain noirâtre, terreux,

malfaisant. Enfin, le ministre populaire, Necker, ayant été <p.113>

renvoyé (12 juillet), des rassemblements se formèrent; les troupes

essayèrent de les disperser; des dragons se précipitèrent dans le jardin

des Tuileries, blessant ou tuant plusieurs personnes. Alors on sonna le

tocsin, on pilla les boutiques d'armuriers, on brûla les barrières;

les gardes-françaises prirent parti pour le peuple; les gardes-suisses

refusèrent de se battre et se mirent en retraite.

C'était la jeunesse bourgeoise qui avait commencé l'insurrection; mais

aussitôt s'étaient joints à elle les ouvriers des petits métiers, les

habitants déguenillés des faubourgs et des halles, des hommes affamés

hurlant des cris de pillage et de mort. Alors la bourgeoisie se

disposa à comprimer ou à régulariser le désordre. Les quatre cents

députés des districts se rassemblèrent à l'Hôtel-de-Ville et se

formèrent en municipalité provisoire avec le prévôt des marchands

Flesselles; ils décrétèrent la formation d'une garde bourgeoise

portant la cocarde bleue et rouge, les couleurs de Paris, les couleurs

d'Étienne Marcel. Le lendemain, les districts s'assemblent, la garde

bourgeoise commence à se former, et l'on y fait entrer les soldats du

guet et les gardes-françaises; on établit des postes, on dépave les

rues, on cherche ou on fabrique des armes, on pille les magasins de

farine. Les troupes royales, irrésolues, chancelantes, restent

immobiles dans les Champs-Élysées. Le surlendemain (14 juillet), la

foule se porte aux Invalides, où elle enlève vingt-huit mille fusils

et vingt canons; elle avait à sa tête les compagnies des clercs de la

Basoche et le curé de Saint-Étienne-du-Mont; puis elle se dirige sur

la Bastille, dont elle fait le siége. Après cinq heures de combat, la

forteresse est prise et le gouverneur égorgé avec trois de ses

officiers. Les vainqueurs reviennent en triomphe à l'Hôtel-de-Ville,

portant le drapeau et les clefs de la Bastille: là, leur fureur se

tourne contre le prévôt Flesselles, accusé de trahison; il est

massacré.

Cependant, l'Assemblée nationale avait applaudi à l'insurrection <p.114>

parisienne et supplié le roi de mettre fin à la guerre civile. La cour

ne céda qu'après la prise de la Bastille; épouvantée, elle ordonna le

renvoi des troupes et le rappel de Necker. Aussitôt, cent membres de

l'Assemblée se rendirent à Paris et y furent reçus en triomphe.

«Jamais fête, dit Bailly, ne fut plus grande, plus belle, plus

touchante.» On couronna de fleurs Bailly et La Fayette et on les

proclama maire de Paris et commandant de la garde nationale. Alors on

ajouta aux couleurs de la ville la couleur royale, et on composa ainsi

cette cocarde tricolore qui, selon les paroles prophétiques de La

Fayette, devait faire le tour du monde.

Le roi, pour achever sa réconciliation avec le peuple, se décida à

venir aussi à Paris; il fut reçu par les nouvelles autorités et se

dirigea vers l'Hôtel-de-Ville à travers deux haies de la population

armée qui criait: Vive la nation! La ville portait encore toutes les

empreintes de l'insurrection: les canons étaient braqués sur les ponts

et dans les rues; les gardes-françaises, ayant La Fayette à leur tête,

déployaient le drapeau de la Bastille; dans les rangs des citoyens

armés on voyait jusqu'à des moines de divers ordres; enfin le peuple

paraissait inquiet, sévère, tumultueux: on sentait encore en lui le

mugissement de la tempête qui venait à peine de s'apaiser. Le roi,

stupéfait de ce spectacle, prit la cocarde tricolore, confirma les

nominations de Bailly et de La Fayette, et s'en retourna consterné

dans le palais de Louis XIV.

§ II.

État de Paris après le 14 juillet.--Meurtres de Foulon et

Berthier--Famine.--Journées d'octobre.

«L'état de Paris, dit La Fayette, dans les premiers jours qui

suivirent l'insurrection, était effrayant. Cette population immense de

la ville et des villages environnants, armée de tout ce qui <p.115>

s'était rencontré sous sa main, s'était accrue de six mille soldats qui

avaient quitté les drapeaux de l'armée royale pour se réunir à la

cause de la révolution. Ajoutez quatre à cinq cents gardes-suisses et

six bataillons de gardes-françaises sans officiers; la capitale dénuée

à dessein de provisions et de moyens de s'en procurer; toute

l'autorité, toutes les ressources de l'ancien gouvernement détruites,

odieuses, incompatibles avec la liberté; les tribunaux, les

magistrats, les agents de l'ancien régime soupçonnés et presque tous

malveillants; les instruments de l'ancienne police intéressés à tout

confondre pour rétablir le despotisme et leurs places; les

aristocrates poussant au désordre pour se venger.» Comme complément à

ce tableau, les vagabonds et les mendiants pullulaient dans les rues,

de telle sorte qu'ils inquiétaient toutes les maisons, qu'on les

arrêtait par centaines et que les prisons en étaient remplies; on en

forma un camp de dix-sept mille à Montmartre et on les occupa à des

terrassements inutiles, moyennant une paye d'un franc par jour; ce

camp était surveillé par des canons.

Dans cette situation, et la faim poussant le peuple à la cruauté, deux

anciens administrateurs, accusés de s'être enrichis par le pacte de

famine, furent arrêtés en province et amenés à Paris. Le premier,

Foulon, fut conduit à l'Hôtel-de-Ville, garrotté dans une charrette,

ayant des orties au cou et une botte de foin sur le dos, au milieu

d'une foule ivre de fureur, qui l'enleva de la salle où siégeaient les

électeurs, l'entraîna sur la place et le pendit à une lanterne; sa

tête coupée fut portée sur une pique, une poignée de foin dans la

bouche, parce qu'on l'accusait d'avoir dit: Les Parisiens peuvent bien

manger du foin, mes chevaux en mangent. Cette scène horrible était à

peine terminée qu'un autre foule amena le gendre de Foulon, Berthier,

aussi détesté que lui, dans une voiture couverte d'écriteaux

infamants, d'ordures et de pierres; des bandes de bourgeois, de

soldats, de femmes, d'enfants, vociféraient autour de cette <p.116>

voiture avec des drapeaux, des tambours, des chants. «On eût dit, raconte

le _Moniteur_, la pompe d'un triomphe, mais c'était celui de la vengeance

et de la fureur.» Enfin, enlevé à son escorte, il tomba percé de

coups; on lui coupa la tête; on traîna son cadavre dans les rues; on

lui arracha le coeur, au milieu de cris de joie, de danses furibondes,

de hurlements féroces. Ces scènes d'horreur étaient le résultat de

l'abrutissement sauvage du peuple, la conséquence de la faim, ce

perpétuel incitateur de tous les excès populaires. D'ailleurs,

l'ancien régime par le nombre et la facilité de ses exécutions

criminelles, n'avait que trop donné à la population l'habitude du

sang, des tortures et des supplices, et le spectacle du gibet, de la

roue, de l'échafaud, offert presque journellement aux Parisiens, sous

la monarchie, n'a pas été sans influence sur les scènes de carnage de

la révolution.

Cependant, l'assemblée des quatre cents électeurs avait été remplacée

le 25 juillet par cent vingt députés des districts, qu'on appelait

représentants de la commune, et ceux-ci, à la fin d'août, par une

municipalité provisoire composée de trois cents membres, dont soixante

administrateurs. Mais cette nouvelle municipalité avait tout à créer

pour ramener l'ordre et n'était pas obéie, «chacun se disputant et

tirant à soi la chaise curule. Dans les districts, dit Desmoulins,

tout le monde use ses poumons pour être président ou secrétaire; hors

des districts, on se tue pour des épaulettes: on ne rencontre dans les

rues que dragonnes et graines d'épinard.» En effet, à côté des scènes

terribles se passaient des scènes joyeuses ou ridicules: les femmes

faisant du patriotisme jusque dans leur toilette, tressant des

couronnes pour les vainqueurs de la Bastille, haranguant dans les

districts, offrant à l'Assemblée leurs bijoux en dons patriotiques;

les bourgeois, ne quittant plus leur uniforme, affectant des airs

belliqueux, courant toutes les cérémonies, faisant des patrouilles <p.117>

jusque dans les cafés et des exercices à feu jusque dans les églises.

On ne vivait plus que de la vie politique; on s'enivrait

d'enthousiasme et de bruit; on singeait l'_agora_ d'Athènes et le

_forum_ romain; on lisait avec une confiance puérile, une avidité

ignorante, les journaux de tous genres, sérieux ou plaisants, qui

étaient colportés dans les rues ou qui tapissaient les murs[78]; on ne

manquait pas une séance des districts, des clubs et des autres

assemblées politiques. Le Parisien, toujours badaud, même dans les

circonstances les plus graves, jouait sérieusement au citoyen et au

soldat, au législateur et au héros.» Tout était corps délibérant, dit

Ferrières: les soldats aux gardes délibéraient à l'Oratoire, les

tailleurs à la Colonnade, les perruquiers aux Champs-Élysées.» Au

Palais-Royal, «ce foyer du patriotisme, dit Desmoulins, ce rendez-vous

des amis de la liberté,» on discutait même les opérations de

l'Assemblée, et lorsqu'il fut question du _veto_, l'agitation y devint

telle que quinze mille hommes partirent pour Versailles afin de forcer

le vote des députés: la garde nationale les dispersa. Chaque district

formait une petite république à part, qui avait ses comités, rendait

des décrets, mettait sur pied des troupes, faisait des arrestations;

tous résistaient à l'assemblée des représentants. Enfin, la défiance

et la haine commençaient à séparer le peuple de la bourgeoisie: «Le

bourgeois n'est pas démocrate, il est monarchiste par instinct,

disaient les journalistes; ce sont les _prolétaires_ qui ont renversé

la Bastille et détruit le despotisme; ce sont eux qui combattaient

pour la patrie, tandis que les bourgeois, ces traînards de la

révolution, livrés à cette inertie qui leur est naturelle, attendaient

au fond de leurs demeures de quel côté se déterminerait la victoire...

Honorables indigents, ne vous lassez pas de porter le poids de la <p.118>

révolution; elle est votre ouvrage; son succès dépend de vous; votre

réhabilitation dépend d'elle[79].»--«Heureusement, dit Bailly, la voix

de la raison était facilement entendue de tous, et nous avons eu plus

de succès à calmer que nos ennemis n'en ont eu à exciter: le mot

patrie ralliait toujours les honnêtes gens, et le mot loi faisait

trembler les mutins.

[Note 78: Le plus célèbre est le journal de Prudhomme,

intitulé _Les Révolutions de Paris_, qui paraissait toutes

les semaines; il a eu deux cent mille souscripteurs.]

[Note 79: Prudhomme, t. VII et VIII.]

Pendant ce temps, la misère était affreuse et il y avait tous les

jours des troubles à la Halle pour les farines. «Je ne peux vous

peindre, écrivait Bailly, le nombre étonnant des malheureux qui nous

assiégent; la majeure partie des ouvriers est réduite à une inactivité

absolue.» La municipalité et les districts n'étaient occupés qu'à

assurer les subsistances; ils envoyaient jusqu'à trente lieues des

corps de troupes pour acheter, moudre et faire venir des grains.

Paris, étant ainsi malheureux et souffrant, accueillait tous les

bruits de contre-révolution avec une colère sombre et farouche; aussi,

un banquet ayant eu lieu à Versailles, où les courtisans avaient foulé

aux pieds la cocarde tricolore et insulté les Parisiens, «un cri de

vengeance, raconte le _Moniteur_, retentit dans toute la ville.

Marchons à Versailles, disait-on, arrachons l'Assemblée et le roi aux

bandits décorés qui les assiégent.» On s'attroupe; on prend les armes;

la garde nationale se rassemble; des femmes de la Halle parcourent les

rues en criant: Du pain! Elles arrivent à l'Hôtel-de-Ville, se

précipitent dans les salles, et, aidées de quelques hommes, s'emparent

de fusils et de canons, de là, elles s'en vont par la ville, recrutent

partout d'autres femmes et se mettent en route pour Versailles, armées

de bâtons, de fourches, de lances, de fusils, les unes montées sur des

chevaux, sur des charettes, les autres sur les canons qu'elles ont

pris: elles avaient pour chefs Maillard, l'un des vainqueurs de la

Bastille, une femme de la Halle qu'on appelait la _reine Audu_, <p.119>

enfin une héroïne de la révolution, aussi belle que dépravée, Théroigne

de Méricourt. Pendant ce temps, la garde nationale s'était rassemblée sur

la place de Grève et demandait à grands cris à marcher sur Versailles

pour y aller chercher le roi. La Fayette résiste pendant huit heures:

on l'injurie, on le couche en joue, on lui montre la fatale lanterne.

Enfin, la municipalité lui donne l'ordre, et, à cinq heures du soir,

la garde nationale défile sur trois colonnes, au nombre de vingt mille

hommes, avec vingt deux pièces de canon et quarante chariots de

guerre, au bruit des applaudissements universels.

Les femmes étaient déjà arrivées. L'Assemblée leur avait fait délivrer

des vivres, et douze d'entre elles avaient été reçues par le roi, qui

leur avait remis un ordre pour la libre circulation des grains. Une

rixe s'était engagée entre les gardes du corps et la troupe d'hommes

armés qui avait suivi les Parisiennes, mais elle avait été promptement

apaisée; puis la pluie étant survenue, les femmes se réfugièrent dans

l'Assemblée, où elles se mirent à manger, à dormir, à demander le pain

à six liards la livre. Enfin, à minuit, l'armée parisienne arriva:

«agitée par le ressentiment, exaltée par le fanatisme de la liberté,

elle semblait ne rouler que des projets de vengeance.» La Fayette

exposa au roi les demandes de la capitale, dont la principale était

«qu'il vînt habiter les Tuileries;» puis il fit occuper les postes

extérieurs du château par la garde nationale, et tout parut rentré

dans le calme. Mais le lendemain, avant le jour, quelques hommes du

peuple ayant trouvé une grille intérieure ouverte, pénètrent dans le

château; les gardes du corps tirent sur eux, la foule pousse des cris

de fureur et envahit les appartements de la reine; plusieurs gardes

sont tués: La Fayette accourt avec la garde nationale et chasse les

assaillants, pendant que les cours se remplissent d'une multitude

immense qui crie: Le roi à Paris! Le roi paraît au balcon, accompagné

de la reine et de La Fayette, et promet de se rendre au voeu du <p.120>

peuple. Alors des cris de joie éclatent de toutes parts, et

sur-le-champ l'on se met en marche.

«A deux heures, raconte le _Moniteur_, l'avant-garde arriva, composée

d'un gros détachement de troupes et d'artillerie, suivi d'un grand

nombre de femmes et d'hommes du peuple montés dans des fiacres, sur

des chariots, sur des trains de canons. Ils portaient les trophées de

leur conquête: des bandoulières, des chapeaux, des pommes d'épée des

gardes du corps; les femmes étaient couvertes de rubans tricolores des

pieds à la tête; ensuite venaient cinquante ou soixante voitures de

grains et de farines. Enfin, le gros du cortége entra vers six heures:

d'abord, c'étaient des femmes portant de hautes branches de peupliers,

puis de la garde nationale à cheval, des grenadiers, des fusiliers,

avec des canons. Dans leurs rangs marchaient pêle-mêle des gardes du

corps et des soldats du régiment de Flandre; les cent-suisses

suivaient en bon ordre; puis une garde d'honneur à cheval, les

députations de la municipalité et de l'Assemblée nationale, enfin la

voiture de la famille royale, auprès de laquelle était La Fayette; la

marche était fermée par des voitures de grains et une foule portant

encore des branches de peuplier et des piques. Tout le cortége tirait

continuellement des coups de fusil en signe de joie et faisait

retentir l'air de chants allégoriques dont les femmes appliquaient du

geste les allusions piquantes à la reine. L'ensemble de ce cortége

offrait à la fois le tableau touchant d'une fête civique et l'effet

grotesque d'une saturnale. Le monarque pouvait être pris pour un père

au milieu de ses enfants ou pour un prince détrôné promené en triomphe

par ses sujets rebelles.»

Histoire de Paris depuis le temps des Gaulois jusqu'à nos jours - I · 第 9 / 26 段