sous Louis XIV; néanmoins on lui adjoignit le bourg du Roule, on
planta les boulevards du midi, on commença à bâtir dans la
Chaussée-d'Antin. Quelques améliorations furent faites principalement
par les soins de Turgot, prévôt des marchands, et de Sartines,
lieutenant de police. Ainsi en 1728 on commença à mettre les noms des
rues sur des écriteaux; avant cette époque la tradition seule
désignait chaque rue. On commença aussi à numéroter les maisons; mais
les portes cochères ne voulurent pas être soumises à cette inscription
qui leur semblait dégradante, et il ne fallut pas moins que 1789 et la
prise de la Bastille pour effectuer dans Paris cette utile
opération[69]. On fit encore une importante réforme dans les enseignes:
jusqu'à cette époque elles pendaient à de longues potences de fer,
criant au moindre vent, se heurtant entre elles, étant formées de
figures gigantesques; on força les marchands à enlever ces potences et
à appliquer leurs enseignes sur les murailles. On substitua à
l'éclairage par des chandelles l'éclairage par des réverbères à huile;
mais sur huit mille lanternes, il n'y en avait encore que douze cents
à réverbère en 1774. On réforma le guet en le mettant sur un pied
militaire et en lui donnant un uniforme (1750); et «l'on convertit
ainsi les amas d'artisans et d'ouvriers, habillés auparavant de toutes
couleurs, en un corps réglé, instruit, respectable et capable d'en
imposer[70];» il comprenait 170 cavaliers et 730 fantassins. Enfin <p.097>
et par les soins du comte d'Argenson, on construisit des casernes pour
les gardes françaises et suisses dans les faubourgs de Paris, «afin
que ces bâtiments, dit l'ordonnance, soient autant de citadelles qui
flanquent la ville et puissent en contenir les habitants.»
[Note 69: Le mode de numération actuel date de 1807.]
[Note 70: Il ne garda pas longtemps ce caractère, si l'on en
croit Mercier: «Il est, dit-il, composé de savetiers habillés
de bleu qui, le lendemain, quand ils auront déposé leurs
fusils, seront arrêtés à leur tour, s'ils font tapage. On les
appelle soldats de la Vierge, par analogie avec les soldats
du pape.»]
Les monuments de cette époque sont peu nombreux, ce sont: l'_École
militaire_, transformée aujourd'hui en caserne; la _Halle aux Blés_,
construite sur l'emplacement de l'hôtel de Soissons; l'_Hôtel des
monnaies_, construit sur l'emplacement de l'hôtel de Nevers; l'_église
Sainte-Geneviève_, devenue plus tard le _Panthéon_; la _fontaine de la
rue de Grenelle_; enfin cette _place Louis XV_ qui a vu autant de
cadavres que les plus fameux champs de bataille, cadavres restés dans
le tumulte des fêtes, ou tombés sous la hache des révolutions. Mais
les maisons particulières, les maisons des grands seigneurs, des
financiers, des riches, deviennent d'une somptuosité, d'une recherche
qui n'ont pas été surpassées. «La magnificence de la nation, dit
Mercier, est toute dans l'intérieur des maisons. On a bâti six cents
hôtels dont le dedans semble l'ouvrage des fées. Aurait-on imaginé, il
y a deux cents ans, les cheminées tournantes qui échauffent deux
chambres séparées, les escaliers dérobés et invisibles, les petits
cabinets qu'on ne soupçonne pas, les fausses entrées qui masquent les
sorties vraies, les planchers qui montent et qui descendent, et ces
labyrinthes où l'on se cache pour se livrer à ses goûts?»
On ne trouve presque plus de fondations religieuses, la vie monastique
étant devenue un objet vulgaire de railleries, et un édit royal de
1748 ayant interdit au clergé l'acquisition de nouveaux biens: aussi
l'on n'a d'autre moyen de soutenir les couvents et de réparer les
églises qu'en faisant appel à la cupidité des citoyens par <p.098>
l'établissement des loteries. Les ordres religieux prêtent eux-mêmes
les mains à leur ruine en rougissant de leur état, en affectant des
airs du monde et un langage philosophique: ainsi les Génovefains, les
Prémontrés, les Mathurins, répudient le nom de moines et s'appellent
chanoines réguliers. Les premiers, qui comptent parmi eux l'astronome
Pingré et l'historien Barre, ne visent plus qu'à être un corps savant,
et d'accord avec les Bénédictins, ils demandent à quitter leur habit,
à n'être plus astreints «aux formules puériles et aux pratiques
minutieuses de leur règle,» à ne plus s'occuper que de travaux de
science et d'érudition.
En même temps que les maisons religieuses sont en décadence, le nombre
des théâtres ne cesse de s'accroître; la scène prend une importance
politique et devient une tribune; enfin le goût des représentations
dramatiques s'empare si bien de toutes les classes de la société, que
les théâtres publics deviennent insuffisants et qu'il n'y a pas
d'hôtel de grand seigneur ou de riche financier où l'on ne joue la
comédie. La Comédie-Française avait passé de l'hôtel du Petit-Bourbon
au Palais-Royal, puis dans un jeu de paume de la rue Mazarine, puis,
en 1688, dans la rue des Fossés-Saint-Germain, en face du café
Procope, qui était le rendez-vous des beaux-esprits; elle y resta
jusqu'en 1770, et c'est là qu'elle attira la foule avec les tragédies
de Voltaire. L'Opéra était au théâtre du Palais-Royal et y resta
jusqu'en 1782. Les Italiens continuaient à jouer à l'hôtel de
Bourgogne des scènes chantantes et des arlequinades: ils se réunirent
en 1762 à l'Opéra-Comique, qui était né en 1714 à la foire
Saint-Germain et qui finit par déposséder les bouffonneries
italiennes. A la foire Saint-Laurent était un théâtre de vaudevilles
et d'ariettes, où Dancourt, Lesage, Dufresny, Piron, répandaient les
flots de cette gaieté qu'on appelait alors française. Puis sur le
boulevard du Temple, qui commençait à attirer la foule, s'étaient <p.099>
ouverts le théâtre de l'_Ambigu-Comique_ pour des marionnettes et des
enfants, le théâtre de la _Gaieté_ pour des danseurs de corde et des
singes savants; sur le boulevard Saint-Martin était le _Wauxall_ de
Torré, dans la Chaussée-d'Antin les feux d'artifice des frères
Ruggieri, dans le faubourg du Roule le _Colysée_. Enfin, outre les
théâtres, il y avait alors des lieux de plaisirs à bon marché où le
peuple trouvait facilement à s'amuser, où le beau monde ne rougissait
pas de partager ses joies; c'étaient les pimpantes guinguettes que
notre civilisation a remplacées par les tristes salons de
restaurateurs. Les plus fréquentées étaient celles des _Porcherons_
qui ont vu tant de joies folles, tant de parties franches, qui ont
entendu tant de flonflons, tant de refrains graveleux, tant de
chansons à boire.
§ XIX.
Paris sous Louis XVI jusqu'en 1789.--Préliminaires de la
révolution.--Monuments.--Tableau moral et politique de la population
de Paris.
Pendant les quinze années qui précèdent la révolution, Paris est le
théâtre de nombreux tumultes, mais ils ne sont que les préliminaires
de cette grande rénovation qui fait de la capitale de la France, pour
ainsi dire, le coeur de l'Europe. En 1775, c'est le pillage des
marchés et des boulangers par des brigands que soudoyaient les ennemis
du ministère Turgot. En 1778, c'est la marche triomphale de Voltaire,
quelques jours avant sa mort, aux applaudissements d'une foule enivrée
qui le couronna en plein théâtre, en plein théâtre des Tuileries! En
1787, c'est la lutte du parlement contre la cour, l'arrestation de
deux conseillers au milieu d'une foule menaçante qui encombre le
Palais et les rues voisines, les applaudissements donnés au comte de
Provence, qu'on croit partisan des réformes, les injures <p.100>
prodiguées au comte d'Artois, protecteur déclaré des abus; au mois d'août
1788, c'est le départ du ministre Brienne, accueilli par des
démonstrations de joie si violentes qu'elles dégénèrent en une sanglante
émeute: Paris devient pendant trois jours le théâtre d'un combat entre
la force armée et la multitude; enfin, en avril 1789, c'est le
soulèvement des ouvriers du faubourg Saint-Antoine contre le fabricant
de papiers Réveillon, soulèvement où la maison de ce fabricant fut
saccagée et incendiée, et où six cents morts et blessés restèrent sur
la place.
Pendant ces quinze années, la nécessité des réformes et des
améliorations sociales devient tellement pressante que le
gouvernement, malgré ses embarras financiers, fait les plus louables
efforts pour satisfaire l'opinion publique, et que Paris s'enrichit,
non de monuments fastueux, mais d'institutions utiles et
bienfaisantes. Telles sont le _Mont-de-Piété_, les _marchés
d'Aguesseau_ et _Sainte-Catherine_, les _halles aux cuirs et aux
draps_, les _pompes à feu de Chaillot et du Gros-Caillou_, le _pont
Louis XVI_, l'_École des ponts et chaussées_, l'_École des mines_,
l'_École de chant et de déclamation_, l'_École des sourds-muets_,
fondée par l'abbé de l'Épée, l'_École des aveugles_, fondée par Haüy,
etc. La restauration du Collége de France, du Palais de Justice, de la
fontaine des Innocents, la construction des _École de droit et de
médecine_, des _galeries du Palais-Royal_, du _Palais-Bourbon_, de
l'_Élysée-Bourbon_, etc., sont aussi de cette époque. En même temps le
goût de la scène, qui se répand de plus en plus, fait bâtir les
théâtres _Français_ (aujourd'hui l'_Odéon_), des _Variétés_
(aujourd'hui le _Théâtre-Français_), de la _porte Saint-Martin_,
_Favart_, _Feydeau_, _Montansier_, des _Associés_, des _Jeunes-Artistes_,
etc.[71]. On perce plus de soixante-dix rues, on comble les <p.101>
fossés des anciens remparts, on débarrasse les ponts des maisons qui
les surchargent, on transporte les cimetières hors de la ville, on
assainit les prisons; enfin on donne à Paris une nouvelle enceinte par
la construction du mur d'octroi et de ses cinquante-six portes ou
barrières, opération toute financière et fort mal vue du peuple,
laquelle mit dans Paris les Porcherons, le Gros-Caillou, Chaillot, et
donna à la ville à peu près la même étendue qu'elle a aujourd'hui.
[Note 71: L'histoire de toutes ces constructions sera faite
dans l'_Histoire des quartiers de Paris_.]
La spéculation se jeta sur les maisons, et il y eut alors une fureur
de maçonnerie et de bâtiments, presque semblable à celle que nous
avons vue de nos jours. Le trésor de l'État était vide, mais les
capitaux particuliers étaient très-abondants: «on fit donc venir, dit
Mercier, des régiments de limousins; on perça de toutes parts la
plaine de Montrouge; enfin l'on bâtit ou rebâtit près d'un tiers de la
capitale.» La plupart des entrepreneurs firent de grandes fortunes.
Mais on ne construisit que des maisons riches, que des hôtels; nul ne
songea à déblayer ces effroyables quartiers de la Cité, de la Grève,
de la place Maubert, où s'entassait une population misérable et
sauvage, qui se disputait des mansardes et des tanières; on
construisit des boudoirs et des salles de bains; mais les malades de
l'Hôtel-Dieu restèrent entassés quatre dans un même lit.
Ce goût des constructions devint tel que l'on songea pour la première
fois à faire un plan général d'alignement de la ville. Une ordonnance
de 1783 décida qu'aucune rue ne pourrait avoir une largeur moindre de
trente pieds, ni être ouverte que d'après l'autorisation donnée par
des lettres patentes; que toutes celles qui avaient moins de trente
pieds seraient élargies successivement; qu'aucuns travaux ne
pourraient être faits sur la face des propriétés existantes sans le
consentement de l'administration, etc. Elle prescrivit de plus la
levée d'un plan général de toutes les voies publiques de Paris, <p.102>
afin qu'il fût statué sur l'alignement de chacune d'elles. Ce plan devait
être fait à l'échelle de six lignes par toise. Verniquet, commissaire
général de la voirie, fut chargé de cette grande opération, que la
révolution interrompit, mais qui, continuée de nos jours par
l'administration municipale, comprenait au 31 décembre 1848, neuf
mille neuf cent quatre-vingt-douze plans. L'ordonnance de 1783 est
restée la base du plan d'embellissement et d'assainissement de la
capitale.
Malgré cette remarquable innovation, Paris resta ce qu'il était
proverbialement depuis des siècles, c'est-à-dire sale, boueux, mal
pavé, embarrassé d'immondices, traversé par des ruisseaux infects,
impraticable pendant les pluies, ayant ses rues rétrécies par les
échoppes des petits métiers, des petits commerçants, si nombreux à
cette époque, savetiers, ravaudeuses, fripiers, écrivains publics,
gargotiers en plein vent, enfin ne respirant qu'un air putride, vicié,
empoisonné par les boucheries, les cimetières, les égouts, les
industries insalubres. Cette saleté faisait un étrange contraste avec
les modes brillantes et incommodes de ce temps, avec les habits de
soie, les manchettes, les galons, les paillettes, les coiffures
poudrées, les mules dorées et les escarpins à boucles: aussi le pavé
semblait-il le domaine naturel des sabots, des vestes de bure, des
bonnets de laine du peuple qui trouvait à y vivre à bas prix, et tout
ce qui était riche ou aisé se faisait porter en _brouette_ ou en
_chaise_.
La population de Paris, à cette époque, s'élevait, suivant Necker, à
six cent vingt mille âmes; mais cette population ne se trouvait pas
départie, comme elle l'est aujourd'hui, sous les rapports de la
richesse, de l'aisance ou de la pauvreté, c'est-à-dire qu'il y avait
alors de plus grandes fortunes, de plus grandes misères, avec beaucoup
moins de riches et beaucoup plus de pauvres; et c'est ce qui explique
comment, après 1789, l'opulence ayant émigré ou disparu, le pavé <p.103>
et la puissance restèrent si facilement à la misère, comment les piques
et les bonnets de laine des sans-culottes vainquirent si aisément les
baïonnettes et les bonnets à poil de la garde nationale. En effet, il
y avait alors des fortunes de 300 à 900,000 livres de rente; celles
même de 100 à 150,000 livres n'étaient pas rares; mais ces fortunes
appartenaient à moins de deux mille familles de la noblesse, de la
magistrature, de la haute finance, et en ajoutant celles des couvents
et des églises, elles étaient le domaine à peine de dix-huit ou vingt
mille individus. Au-dessous d'elles, il y avait les fortunes moins
considérables des procureurs, notaires, banquiers, des «intéressés
dans les affaires du roi,» des gros orfèvres de la place Dauphine, des
gros merciers et drapiers des rues Saint-Denis et Saint-Honoré, des
possesseurs de jurandes et de maîtrises, c'est-à-dire de la
bourgeoisie proprement dite, de la bourgeoisie municipale et
parlementaire; mais toutes ces classes de citoyens étaient peu
nombreuses, et, en leur ajoutant même les fonctionnaires et les
rentiers, elle comprenait à peine quatre-vingt mille personnes; de
sorte que la population riche à divers degrés, l'aristocratie
parisienne, ne s'élevait pas à cent mille âmes[72]; ce qui donnait, en
population virile et propre aux armes, à peine sept à huit mille
hommes. Quant à sa valeur morale, voici ce qu'en disait, en 1790, un
écrivain révolutionnaire: «Les grandes passions, les sentiments
élevés, tout ce qui suppose de l'énergie, de la force et une certaine
fierté d'âme, lui est complétement étranger. On la voit hausser les
épaules ou vous regarder stupidement au récit de quelque sacrifice
patriotique; on dirait qu'on ne parle pas sa langue... Une place de
quartinier à l'Hôtel de ville était pour elle le pinacle et
l'échevinage l'apogée de sa gloire. Un bourgeois qui était venu à
bout, à force d'argent et d'intrigues, de franchir le seuil de la
grande salle et de s'asseoir à une longue table fleurdelisée, tout <p.104>
à côté de M. le prévôt des marchands, était l'animal le plus vain de la
terre[73].»
[Note 72: Il n'y avait que cinquante et un mille familles
imposées.]
[Note 73: _Révol. de Paris_, t. VII et VIII.]
Au dessous de ces _heureux_ de la ville, il n'y avait pas, comme
aujourd'hui, les fortunes si nombreuses, médiocres ou petites, qui
tiennent aux grandes manufactures, aux grands magasins, aux grandes
administrations: ces établissements aujourd'hui si importants, si
multipliés, qui ont fait naître ou développé tant de richesses,
n'existaient pas ou bien étaient très-rares, l'industrie et le
commerce de Paris, avant 1789, n'étant, sauf les articles des bijoux
et des modes, qu'une industrie et un commerce de consommation. Aussi
l'on descendait brusquement et sans transition aux petits métiers, aux
petites boutiques, aux chefs de petits ateliers, aux marchands
détaillants, qui vivaient au jour le jour, sans misère comme sans
aisance, en travaillant toute leur vie[74]; ils se disaient la
bourgeoisie, mais ils étaient réellement le peuple avec ses qualités
et ses vices, ses habitudes et ses passions; «leur attitude et leur
regard, dit Mercier, paraissaient exprimer un caractère souffrant,
indice d'une vie contentieuse et pénible.» Cette classe <p.105>
très-nombreuse avait à sa tête les avocats, les gens de lettres, les
médecins, qui, étant alors généralement pauvres, se trouvaient en
dehors des aristocraties nobiliaire et bourgeoise; elle se confondait
avec la classe des artisans libres et des ouvriers attachés à la glèbe
des maîtrises; enfin elle formait le fond de la population parisienne:
on peut l'estimer à 200,000 âmes, et en y comprenant les ouvriers, à
300 ou 320,000; ce qui pouvait donner une population armée de 30 à
40,000 hommes.
[Note 74: Rien ne ressemble moins aux _boutiques_ de l'ancien
régime, humbles, obscures, profondes, malpropres, que les
_magasins_ de nos jours avec leurs salons éblouissants d'or
et de glaces et leur luxe, qui, dans beaucoup de cas, est
aussi absurde qu'insolent. Le _marchand_ et non le
_négociant_ d'autrefois vivait à son _comptoir_, non à son
_bureau_; il avait des _garçons_, non des _commis_; il
servait ses _pratiques_, non ses _clients_; il avait pour
tout appartement son arrière-boutique, et sa femme faisait
elle-même sa cuisine et son ménage, toujours avec l'aide de
sa fille, rarement avec l'aide d'une servante qu'on payait
quinze écus. «Il est une classe de femmes très-respectables,
dit Mercier; c'est celle du second ordre de la bourgeoisie:
attachées à leurs maris et à leurs enfants, soigneuses,
économes, attentives à leurs maisons, elles offrent le modèle
de la sagesse et du travail. Mais ces femmes n'ont point de
fortune, cherchent à en amasser, sont peu brillantes, encore
moins instruites. On ne les aperçoit pas, et cependant elles
sont à Paris l'honneur de leur sexe.» _Tabl. de Paris_, III,
155.]
Au-dessous de cette basse bourgeoisie ou de ce vrai peuple, il y
avait: d'abord cent mille domestiques, la plupart inutiles, oisifs,
entretenus par la vanité des maîtres: «c'était, dit Mercier, la masse
de corruption la plus dangereuse qui pût exister dans une ville,» et
cette population, en se mêlant au peuple, eut sur lui la plus
déplorable influence; ensuite cent vingt mille pauvres, dont moitié
ouvriers indigents ou paresseux, moitié mendiants de profession,
prostituées, vagabonds, voleurs, armée de barbares facile à toutes les
tyrannies, à toutes les corruptions, à tous les excès. Si l'on ajoute
à ces chiffres le chiffre flottant de trente à quarante mille
étrangers ou provinciaux, on aura le montant de la population de Paris
en 1789.
Avec un telle population, avec les idées de réforme qui l'agitent,
avec les souffrances innombrables qu'elle endure, l'aspect de la
capitale pendant cette période est étrange. A la surface, c'est une
frivolité extrême, un amour immodéré de plaisirs, une raillerie
perpétuelle; les brochures, les journaux[75], les chansons, les
spectacles, les modes même ne laissent pas de relâche aux abus, aux
priviléges, aux puissances, au gouvernement. Mais sous ces rires <p.106>
il y a quelque chose de sérieux, d'amer, de menaçant; il y a le cri de
la souffrance et celui de la haine; il y a la mise à nu de toutes les
plaies sociales; il y a l'agonie d'un monde partagé» en gens avides et
insensibles, d'une part; d'autre part, en mécontents dont le désespoir
n'a plus de frein.» Rien de plus fier, de plus ardent, de plus
généreux, que la jeune bourgeoisie de cette époque, que ces avocats,
ces écrivains, ces Camille Desmoulins, ces Loustalot, «éclairés par
les écrits des philosophes, brûlés du feu sacré de la liberté,» qui
pérorent au café de Foy ou dans le cirque du Palais-Royal: ils voient
l'approche d'une révolution avec une joie grave et solennelle; ils y
travaillent avec un dévouement enthousiaste; ils se tiennent prêts à
la lutte, et sans douter du succès, se ceignent pour le martyre. Mais
personne ne semble s'inquiéter de leurs dispositions; et la cour
répète en riant un mot qu'elle prête à Marie-Antoinette: «Les
Parisiens sont des grenouilles qui ne font que coasser.»
[Note 75: Les journaux étaient tous littéraires ou
scientifiques; mais malgré la censure, la politique parvenait
à s'y faire une petite place. Les principaux cabinets de
lecture étaient sur le quai des Augustins, sous le charnier
des Innocents, chez les concierges des Tuileries et du
Palais-Royal, etc. En 1784, on comptait 35 journaux ou
gazettes.]
«Il ne faut pas s'en étonner, dit Bailly. Paris presque entier
dépendait de la cour ou vivait des abus: il avait un véritable intérêt
que l'ordre des choses ne fût pas complétement changé. Je croyais que
son patriotisme serait faible et sa conduite molle et timide.»--«Paris,
ajoute Mercier, a toujours été de la plus grande indifférence sur sa
position politique. Cette ville a laissé faire à ses rois tout ce
qu'ils ont voulu faire. Les Parisiens n'ont guère eu que des
mutineries d'écoliers; jamais profondément asservis, jamais libres.
Ils repoussent le canon par des vaudevilles, enchaînent la puissance
royale par des saillies ou des épigrammes, punissent le monarque par
le silence ou l'absolvent par des battements de mains.» Quant au
peuple, abruti par la misère, l'ivresse, la barbarie et l'ignorance,
où le gouvernement, dans sa criminelle insouciance, le laissait
croupir[76], il ne comptait pour rien: «Le peuple, dit Mercier, <p.107>
est étranger à tout ce qui se fait; il a perdu le fil des événements
politiques; il ne sait plus qui mène les affaires... A Paris, la
population se disperse devant le bout d'un fusil; elle fond en larmes
devant les officiers de la police; elle se met à genoux devant son
chef: c'est un roi pour toute cette canaille.» Et cependant la
situation de ces malheureux si dédaignés devait inspirer de terribles
craintes, au moment où le commerce et l'industrie étaient frappés de
mort par la détresse des finances, où le pacte de famine continuait
ses abominables spéculations. «Le peuple, dit Mirabeau, ne demande
qu'à porter paisiblement sa misère; mais il veut des soulagements,
parce qu'il n'a plus de force pour souffrir.»--En effet, «le peuple de
Paris, ajoute Mercier, courbé sous le poids éternel des fatigues et
des travaux, abandonné à la merci de tous les hommes puissants, écrasé
comme un insecte dès qu'il veut élever la voix, est le peuple de la
terre qui travaille le plus, qui est le plus mal nourri et qui paraît
le plus triste.»
[Note 76: En 1760, il n'y avait à Paris que 82 écoles
paroissiales ou de charité donnant l'instruction primaire à
cinq mille enfants; en 1849, il y en avait 148 donnant
l'instruction primaire à trente-six mille enfants.]
Nous venons de parcourir l'histoire de Paris pendant dix-huit cents
ans, et nous l'avons fait en quelques pages, parce que, durant cette
longue période, cette ville n'a qu'une vie restreinte et ordinaire,
parce que, si elle devient le séjour des rois, le siége du
gouvernement, la capitale du royaume, elle n'a qu'une action indirecte
sur les autres villes qui gardent leur existence à part, leur histoire
spéciale, parce que, enfin, elle n'exerce qu'une médiocre influence
sur le reste de l'Europe. Mais en 1789 une ère nouvelle commence pour
Paris, qui n'est plus une cité ordinaire, un vulgaire rassemblement
d'hommes, un muet entassement de pierres, mais l'âme du pays, le foyer
des révolutions européennes, la métropole de la civilisation moderne,
l'être multiple, passionné, intelligent, mobile, qui prend <p.108>
l'initiative, le fardeau et la gloire de tous les progrès, qui résume,
concentre, exprime les sentiments, les idées, les intérêts, la
puissance, le génie de tous; Paris devient enfin en quelque sorte un
abrégé de la France et de l'humanité dans l'Occident. Les nations sont
là qui écoutent ses moindres paroles, qui épient ses moindres
mouvements, qui attendent d'elle l'avenir. Il suffit de quelques mots
tombés de cette tribune du genre humain pour éveiller chez les peuples
les plus éloignés des sentiments inconnus; les idées ont besoin de
passer par sa bouche pour avoir droit de cité; le froncement de ses
sourcils ébranle le monde. La ville d'Étienne Marcel, de la Ligue et
de la Fronde, dont les agitations avaient à peine remué quelques
parcelles de la France, devient la ville de 1789, de 1830, de 1848,
dont les mouvements font trembler la terre: son histoire exige plus de
développement.
LIVRE II. <p.109>
PARIS PENDANT LA RÉVOLUTION.
(1789.--1848.)
§ I.
Élections aux États généraux.--Insurrection du 14
juillet.--Institution de la municipalité et de la garde nationale.