dans la prévôté de Paris un troisième lieutenant: ce fut le
_lieutenant de police_ qui eut le privilége de travailler directement
avec le roi. Alors la ville changea de face: par la sévérité et la
vigilance de la Reynie, premier lieutenant de police, et surtout de
son successeur l'illustre d'Argenson, qui devint plus tard garde des
sceaux[53], Paris se trouva tout d'un coup délivré des gens sans aveu,
sans domicile, sans métier, qui étaient maîtres de son pavé. On <p.085>
ouvrit de nombreux asiles à la misère, à la maladie, à l'enfance, à la
vieillesse, entre autres _l'hôpital général_[54]; on établit une taxe
des pauvres; on interdit la mendicité[55] et l'on créa un corps
spécial pour arrêter les mendiants, les _archers de l'hôpital_; enfin
on imposa le joug rigoureux des lois aux seigneurs, et l'on donna de
la force à l'administration en supprimant les vingt-deux justices
seigneuriales et ecclésiastiques qui se partageaient la ville avec la
justice du roi, en les réunissant au tribunal du Châtelet, et en
fermant toutes les prisons particulières, à l'exception de celles du
For l'Évêque, de Saint-Éloi, de Saint Martin et de Saint-Germain. Tous
les règlements de police sur la voirie furent renouvelés, étendus et
sévèrement mis à exécution; les concessions d'eau faites abusivement à
des couvents et maisons particulières furent abolies et le nombre des
fontaines augmenté; le balayage et l'enlèvement des boues furent
confiés à un service régulier d'agents et de voitures; les tanneries
et autres industries insalubres furent éloignées de la rivière et
reléguées dans les quartiers les moins peuplés; l'éclairage, qui ne
s'était fait jusqu'alors que partiellement et accidentellement dans
quelques rues et devant quelques maisons, devint général au moyen de
six mille cinq cents lanternes à chandelle réparties dans tous les
quartiers. On doubla les compagnies du guet royal, le guet bourgeois
n'existant plus depuis l'abolition des milices parisiennes; on confia
la garde de la ville au régiment des gardes françaises qui se
recrutait presque entièrement d'enfants de Paris et on leur bâtit <p.086>
des casernes; on inventa les pompes à incendie, les voitures publiques
appelées _fiacres_[56], qui succédèrent à celles que nous appelons
aujourd'hui _omnibus_, dont la première idée est attribuée à Pascal
[57]; on fit les premières ordonnances sanitaires relatives aux
prostituées, et l'on ouvrit un premier hôpital pour ces malheureuses;
on créa la halle aux Vins, le marché de Sceaux, la caisse de Poissy,
et n'eût été la crainte de l'enchérissement de la viande, on eût fait
des abattoirs. «Le roi a dit, raconte Guy Patin, qu'il veut faire de
Paris ce qu'Auguste fit de Rome, _lateritiam reperi, marmoream
relinquo...._ Aussi on travaille diligemment à nettoyer les rues, qui
ne furent jamais si belles; on exécute la police sur les revendeuses,
ravaudeuses et savetiers qui occupent des lieux qui incommodent le
passage public; on visite les maisons et l'on en chasse les vagabonds
et gens inutiles; on établit un grand ordre contre les filous et les
voleurs de nuit[58].» Enfin «il y avoit plusieurs soldats et même <p.087>
des gardes du corps qui, dans Paris et sur les chemins voisins, prenoient
par force des gens qu'ils croyoient être en état de servir et les
menoient dans des maisons qu'ils avoient pour cela dans Paris, où ils
les enfermoient et ensuite les vendoient malgré eux aux officiers qui
faisoient les recrues. Ces maisons s'appeloient _des fours_. Le roi,
averti de ces violences, a commandé qu'on arrêtât tous ces gens-là et
qu'on leur fît leur procès. Il ne veut point qu'on enrôle personne par
force. On prétend qu'il y avoit vingt-huit de ces _fours_ dans
Paris[59],» lesquels ne servaient pas seulement à retenir les hommes à
vendre comme recrues, ils servaient encore à renfermer des femmes et
des enfants que l'on enlevait pour les vendre et les envoyer en
Amérique.
[Note 53: «Ç'a été, dit un écrivain du temps de Louis XV, le
plus grand génie et le plus grand politique de son siècle,
comparable au cardinal de Richelieu. Il avoit la confiance de
Louis XIV, et il est resté lieutenant de police durant son
règne, parce qu'il étoit nécessaire au roi dans ce poste par
la connoissance qu'il avoit de Paris; mais en même temps il
avoit plus de crédit dans ce poste inférieur que les
ministres et les premiers magistrats.» (_Journal historique
de Barbier_, t. I, p. 84.)]
[Note 54: Voir l'_Histoire des quartiers de Paris_, liv. III,
chap. I, pour l'ordonnance de fondation.]
[Note 55: «On va incessamment, dit le _Journal de Dangeau_,
renfermer tous les pauvres qui sont à Paris; il y aura des
ateliers différents pour faire travailler ceux qui en auront
la force; on fera subsister ceux qui ne sont pas en état de
travailler, et en même temps on punira sévèrement ceux qui
demandent l'aumône dans les rues.»]
[Note 56: On les appela ainsi, soit de la maison où elles
s'établirent, rue Saint-Martin, et qui avait pour enseigne
saint Fiacre, soit d'un moine des Petits-Pères, nommé Fiacre
qui mourut, vers ce temps, en odeur de sainteté, et dont on
mit l'image dans ces voitures _pour les préserver
d'accidents_.]
[Note 57: «En 1650, dit un almanach, on établit à Paris des
carrosses à cinq sous par place; ils partoient à différentes
heures marquées pour elle, d'un quartier à l'autre, et
ressembloient aux coches et diligences dont on se sert
aujourd'hui sur les routes.» Ces voitures eurent d'abord une
grande vogue, mais étant mal administrées, elles ne
réussirent pas. En 1662, il y avait trois lignes de
_carrosses à cinq sous_: la première de la
Porte-Saint-Antoine au Louvre; la deuxième de la place Royale
à Saint-Roch; la troisième de la Porte-Montmartre au
Luxembourg.]
[Note 58: _Lettres_, t. 3, p. 619 et suiv.--La grande voirie
fut alors confiée à deux magistrats financiers qu'on appelait
_trésoriers de France_. «Elle se bornait, dit M. de
Chabrol-Volvic, à la haute surveillance de la solidité des
constructions, à la prohibition des étalages extérieurs et à
l'exécution de quelques règlements de salubrité. Quant aux
alignements à suivre pour les constructions nouvelles, ils
étaient en quelques sorte indiqués sur place par l'examen
isolé des lieux. On n'était pas alors frappé, comme
aujourd'hui, de la nécessité de subordonner toutes ces
décisions à un projet général et fixe qui eût pour but
l'assainissement et l'embellissement de la capitale.»
(_Recherches statistiques sur Paris._)]
[Note 59: _Journal de Dangeau_, publié par MM. Soulié,
Dussieux, etc. t. V. 168.]
Grâce à ces importantes innovations, grâce surtout au gouvernement
vigoureux, éclairé, national de Louis XIV, Paris jouit pendant tout
son règne, et malgré les désastres qui en marquèrent la fin, d'une
grande prospérité[60]. Alors cette ville, dont l'industrie ne <p.088>
s'était exercée jusqu'à cette époque que dans les choses nécessaires à
ses habitants, commença d'avoir de grands métiers, d'envoyer ses produits,
ses _articles_, bijoux, meubles, modes, dentelles, dans une grande
partie de la France et même de l'Europe. Les règlements de saint Louis
sur les métiers, les corporations industrielles, les maîtrises furent
renouvelés par Colbert et adaptés aux besoins du temps et aux progrès
de l'industrie. Les fêtes données par le grand roi, les établissements
fondés par lui, les monuments élevés en son honneur, les couvents, les
spectacles, les sociétés, attirèrent à Paris une multitude de
provinciaux et d'étrangers qui augmentèrent sa richesse. «Tout Paris
est une grande hôtellerie, dit un de ces voyageurs; les cuisines
fument à toute heure; on voit partout des cabarets et des hôtes, des
tavernes et des taverniers... Le luxe est ici dans un tel excès, que
qui voudroit enrichir trois cents villes désertes, il lui suffiroit de
détruire Paris. On y voit briller une infinité de boutiques où l'on ne
vend que des choses dont on n'a aucun besoin; jugez du nombre des
autres où l'on achète celles qui sont nécessaires...--Le peuple,
ajoute-t-il, fréquente les églises avec piété, pendant que les nobles
et les grands y viennent pour se divertir, pour parler et faire
l'amour. Il travaille tous les jours avec assiduité, mais il aime à
boire les jours de fête, encore bien qu'une petite mesure de vin à
Paris vaille plus qu'un baril à la campagne. Il n'y a pas au monde un
peuple plus industrieux et qui gagne moins[61], parce qu'il donne tout
à son ventre et à ses habits; malgré cela, il est toujours content. Et
pourtant je ne pense pas qu'il y ait au monde un enfer plus terrible
que d'être pauvre à Paris, et de se voir continuellement au <p.089>
milieu de tous les plaisirs, sans pouvoir en goûter aucun.»
[Note 60: Il faut excepter les misères causées par la famine
de 1709 et qui amenèrent quelques troubles. «Il y eut le
matin, dit Dangeau, (20 août 1709) un assez grand désordre à
Paris. Des pauvres, qu'on avait fait assembler pour
travailler à ôter une butte (la butte Bonne-Nouvelle) qui est
sur le rempart du côté de la porte Saint-Denis,
s'impatientèrent de ce qu'on ne leur distribuait pas assez
vite le pain qu'on leur avait promis et commencèrent par
piller la maison où était le pain; ils se répandirent ensuite
dans les rues de Paris en fort grand nombre, pillèrent les
maisons des boulangers et marchèrent à la maison de M.
d'Argenson. On fut obligé de faire marcher les gardes
françaises et suisses qui sont dans Paris; les mousquetaires
même montèrent à cheval. Il y eut quelques gens tués de cette
canaille, parce qu'on fut obligé de tirer dessus et on en a
mis quelques-uns en prison.»]
[Note 61: D'après Vauban, la journée d'ouvrier à Paris
variait de douze à trente sous.]
Quant à la bourgeoisie, le règne de Louis XIV est son beau temps. La
Fronde avait été pour elle un grand enseignement: elle sentit le
ridicule et l'absurde de ses prétentions à gouverner une société
encore toute féodale; elle revint à sa place, elle rentra dans la
subordination sans regrets et presque sans envie; elle vécut
modestement sous la main de son antique protectrice, la royauté qui,
retrouvant en elle son alliée soumise, lui donna sans éclat et sans
secousse une belle part de sa puissance. En effet, «sous ce long règne
de vile bourgeoisie,» ainsi que l'appelle Saint-Simon, on vit les
familles parlementaires et municipales de Paris occuper les hauts
postes de l'administration, les intendances, les ambassades, même les
ministères: témoin celles des Lepelletier, des Chamillard, des Voisin,
et surtout cette famille si grande, si fameuse des Arnauld; on les vit
même dans les hautes dignités de l'armée, témoin Catinat. La
bourgeoisie parisienne se fait une belle place dans la société si
régulièrement classée du XVIIe siècle, non-seulement par ses services,
mais par ses vertus, par la gravité de ses moeurs et la simplicité de
sa vie, par sa soumission sans servitude, et son opposition calme et
mesurée, par sa haine «contre les tyranneaux, les partisans, les
maîtres passefins et les opérateurs d'iniquités,» enfin par sa grande
instruction, sa passion pour les lettres, «son orthodoxie du bon
sens,» sa bonhomie pleine de gaieté maligne et de mordant gaulois.
La population de Paris s'éleva, sous le règne de Louis XIV, à plus de
500,000 habitants: on comptait dans cette ville 500 grandes rues, 9
faubourgs, 100 places, 9 ponts, 22,000 maisons, dont 4,000 à porte
cochère, et Vauban put dire d'elle: «Cette ville est à la France ce
que la tête est au corps humain. C'est le vrai coeur du royaume, la
mère commune de la France, par qui tous les peuples de ce grand État
subsistent, et dont le royaume ne saurait se passer sans déchoir <p.090>
considérablement.»
§ XVIII.
Paris sous Louis XV.--Événements historiques.--État des
moeurs.--Monuments et améliorations matérielles.--Théâtres, etc.
Sous le règne de Louis XV, Paris ne sort pas de l'état de soumission
politique auquel le gouvernement du grand roi l'a façonné; mais il est
matériellement moins tranquille, et la misère ainsi que les tyrannies
de la police y amènent de passagères séditions. D'ailleurs, il modifie
ses moeurs, son caractère, ses habitudes, son esprit. Ainsi il
commence à prendre un goût désordonné pour l'argent, à se livrer
avidement, follement au jeu des opérations financières, à se laisser
dominer par la caste égoïste de ces _traitants_, que madame de
Maintenon appelait la _balayure de la nation_, et que Lesage, à cette
époque, flagella dans _Turcaret_. Paris avait pourtant applaudi dans
les premiers jours de ce règne aux poursuites du régent contre «les
sangsues de l'État,» poursuites par lesquelles plus de quatre mille
familles furent taxées arbitrairement à une restitution de cent
cinquante-six millions. Mais le système de Law «fit des Parisiens, dit
un poëte du temps, autant de Danaés.» On sait quelle frénésie s'empara
alors de la capitale, quelle foule assiégeait chaque jour les rues
Richelieu et Vivienne, où était situé l'hôtel Mazarin, demeure du
grand financier, quelles scènes étranges se passèrent dans la rue
Quincampoix, sur la place Vendôme, dans l'hôtel de Soissons, où se
négociaient les actions; comment enfin la chute du système amena des
émeutes terribles où le Palais-Royal fut envahi, où seize victimes
périrent étouffées dans la foule. Paris fut bouleversé par cette
grande et désastreuse expérience qui fit hausser d'une manière <p.091>
exorbitante tous les objets fabriqués[62], mais il lui en advint plus
de bien que de mal: cent mille provinciaux ou étrangers accoururent
dans ses murs; les joueurs jetèrent l'or à pleines mains dans toutes
ses maisons de plaisirs; la recette de l'Opéra s'éleva dans un an de
120,000 à 740,000 livres. D'ailleurs la richesse qui était auparavant
dans le sol et dans un petit nombre de maisons nobles, se trouva
déplacée, mobilisée; elle s'en alla dans des mains roturières et plus
nombreuses, et commença à suivre les variations du commerce; on créa
de nouveaux établissements industriels; le salaire et l'aisance des
ouvriers furent augmentés[63], et la bourgeoisie se plaça sur un pied
d'égalité avec la noblesse par son goût du luxe et des jouissances
matérielles. «Aujourd'hui, dit un contemporain, que l'argent fait
tout, tout est confondu à Paris. Les artisans aisés et les marchands
riches sont sortis de leur état; ils ne comptent plus au nombre du
peuple[64].»
[Note 62: «Une paire de bas de soie vaut 40 liv.; le beau
drap gris vaut 70 à 80 liv. l'aune; un train de carrosse, qui
valait 100 écus, vaut 1,000 liv.; l'ouvrier qui gagnoit 4
liv. 10 s. par jour, veut gagner 6 liv., et il est quatre
jours sans travailler, à manger son argent.» (_Journal
historique de Barbier_, avocat au parlement de Paris, t. I,
p. 42.) L'industrie de luxe à cette époque consistait
principalement en étoffes d'or, d'argent et de soie,
ferrandines moires, taffetas, rubans, galons d'or et
d'argent, etc.]
[Note 63: Cette augmentation de salaire amena quelques
troubles pendant les années suivantes, les ouvriers n'ayant
pas voulu subir de diminution. Ainsi Barbier raconte que les
ouvriers en bas, qui étaient quatre mille à Paris, «ont
menacé de coups de bâtons ceux d'entre eux qui consentiroient
à la diminution, et ils ont promis un écu par jour à ceux qui
ne pourroient pas vivre sans cela. Pour cet effet ils ont
choisi un secrétaire qui avoit la liste des ouvriers sans
travail, et un trésorier qui distribuoit la pension. Ces
ouvriers demeurent dans le Temple. On s'est plaint au
contrôleur général, et on en a fait mettre une douzaine en
prison au pain et à l'eau. Cela montre qu'il ne faut pas
laisser le peuple se déranger et la peine qu'on a à le
réduire» (t. I, p. 207).]
[Note 64: _Journal de Barbier_, t. II, p. 411.]
Aux folies financières succédèrent les folies religieuses. Un <p.092>
prêtre janséniste mourut: ses amis l'honorèrent comme un saint et vinrent
prier sur sa tombe; les zélés et les intrigants du parti voulurent
qu'il fit des miracles; et bientôt l'on vit dans le cimetière
Saint-Médard des fous éprouver des convulsions, de prétendus malades
célébrant leur guérison, d'autres insensés recherchant la persécution
et le martyre. Le gouvernement ferma le cimetière, emprisonna les
convulsionnaires, poursuivit les fanatiques jusque dans leurs
assemblées secrètes; mais les convulsions et les miracles ne cessèrent
que sous les sarcasmes des écrivains et des philosophes. Quant au
parti janséniste, qui «compose à présent, dit Barbier, les deux tiers
de Paris de tous états et surtout dans le peuple[65]» il devint de plus
en plus le parti de l'opposition politique et celui qui cachait en son
sein les principes mêmes de la révolution.
[Note 65: _Journal_, t. II, p. 173.]
Les autres événements de l'histoire de Paris, pendant le règne de
Louis XV, peuvent se résumer en peu de mots: d'abord c'est la
consternation des Parisiens quand, le roi étant tombé malade à Metz,
toutes les églises étaient encombrées de fidèles demandant au ciel la
vie du monarque _bien-aimé_[66]; ensuite leurs malédictions suivies
d'une émeute où l'hôtel du lieutenant de police fut sur le point <p.093>
d'être saccagé, quand le bruit courut que le roi ravivait ses sens
blasés par des bains de sang humain et qu'on enlevait à cet effet des
enfants dans Paris; puis les troubles causés par le tirage à la milice
pendant les guerres de 1740 et de 1756, quand on affichait des
placards séditieux où l'on menaçait «de mettre le feu aux quatre coins
de la ville[67];» enfin les émotions de toute la population pendant la
lutte que se livrèrent les jésuites et les parlements, alors que les
curés refusaient les sacrements aux jansénistes et que les <p.094>
magistrats faisaient communier les malades au milieu des huissiers et
des baïonnettes. Ajoutons à ces événements le supplice sauvage, infernal
de Damiens, honte d'une époque qui avait sans cesse à la bouche le mot
d'humanité, la mort inique, infâme de Lally[68], enfin les fêtes du
mariage du dauphin et de Marie-Antoinette qui furent, par la faute
d'une police inepte, effroyablement attristées par la mort de cent
trente-deux personnes écrasées sur la place où, vingt-trois ans après,
les malheureux époux devaient périr sur l'échafaud. Ce sont là les
principaux faits dont Paris a été le théâtre sous le règne de Louis
XV; mais l'histoire de cette ville, «de ce pays des madrigaux et des
pompons,» ainsi que l'appelle Voltaire, n'est pas, à cette époque, <p.095>
dans les événements qui agitent ses rues, elle est dans son amour du
luxe et des plaisirs, dans le progrès de ses richesses, dans l'état
des esprits et de la société, elle est dans ses moeurs tellement
licencieuses que le romancier Restif de la Bretonne écrivait: «on peut
regarder Paris comme le centre de l'incontinence de la France et même
comme le mauvais lieu de l'Europe;» elle est dans les salons du baron
d'Holbach, de mesdames de Tencin, du Deffand, Geoffrin, Lespinasse, où
toutes les questions de réforme politique et sociale étaient abordées,
dans les théâtres où l'on applaudissait les sarcasmes et les
hardiesses de Voltaire, dans les livres des philosophes si avidement
lus, dans la vie de Jean-Jacques Rousseau, de Diderot, de d'Alembert
et de tant d'autres _espèces_, «logés au quatrième étage,» dont les
moindres actions intéressaient plus que les actes du pouvoir; elle est
surtout dans la profonde misère, la brutale ignorance, la sourde
colère du peuple, qui ne connaissait du gouvernement que sa police
tyrannique, ses impôts oppressifs, son _pacte de famine_. «On a traité
les pauvres, dit Mercier, en 1769 et dans les trois années suivantes,
avec une atrocité, une barbarie qui feront une tache ineffaçable à un
siècle qu'on appelle humain et éclairé. On eût dit qu'on en voulait
détruire la race entière, tant on mit en oubli les préceptes de la
charité. Ils moururent presque tous dans les _dépôts_, espèces de
prisons ou l'indigence est punie comme le crime. On vit des
enlèvements qui se faisaient de nuit par des ordres secrets. Des
vieillards, des enfants, des femmes perdirent tout à coup leur
liberté, et furent jetés dans des prisons infectes, sans qu'on sut
leur imposer un travail consolateur. Ils expirèrent en invoquant en
vain les lois protectrices et la miséricorde des hommes en place. Le
prétexte était que l'indigence est voisine du crime, que les séditions
commencent par cette foule d'hommes qui n'ont rien à perdre; et comme
on allait faire le commerce des blés, on craignit le désespoir de <p.096>
cette foule de nécessiteux, parce qu'on sentait bien que le pain
devait augmenter. On dit: étouffons-les d'avance, et ils furent
étouffés...»
[Note 66: Ces témoignages d'affection enthousiaste se sont
plusieurs fois reproduits pendant le règne de Louis XV: ainsi
en 1721, le rétablissement du roi, après une petite maladie,
fut célébré par des manifestations d'allégresse presque
incroyables: «Il y avoit, dit Barbier, des jeux, des
illuminations à toutes les fenêtres, des tables et des
tonneaux de vin dans les rues, des danses et des cris à
étourdir, des _Te Deum_ chantés par tous les corps et
communautés; et cela dura quinze jours. Jamais on n'a vu dans
Paris le monde qu'il y a eu, jusqu'à trois heures du matin, à
faire des folies étonnantes: c'était des bandes avec des
palmes et un tambour; d'autres avec des violons; enfin les
gens âgés ne se souviennent pas d'avoir vu pareil dérangement
et pareil tapage lors d'une réjouissance dans Paris: il est
impossible de décrire cela.» (_Journal_, t. I, p. 99).]
[Note 67: Ces placards sont de l'année 1743, et néanmoins le
tirage se fit sans accident. «La milice est fixée à dix-huit
cents hommes dans Paris, raconte Barbier, garçons de l'âge de
seize ans jusqu'à quarante, et de cinq pieds au moins. Les
enfants de tous les corps et communautés, des marchands et
artisans, tireront au sort, ainsi que les gens de peine et de
travail et autres habitants qui ne seront pas dans le cas
d'être exemptés par l'état, leurs charges et leurs emplois:
cela a été étendu à tous les domestiques. Il est dit en outre
que tous les gens sans aveu, profession ou domicile fixe,
comme domestiques hors de condition, ouvriers sans maître et
vagabonds, sont miliciens de droit...»--Il y eut ensuite
exemption pour les domestiques des princes, nobles,
magistrats, avocats, gens de finance et même pour les fils de
certains marchands et artisans, suivant la capitation qu'ils
paiaient: «ce qui fait voir que le but est de tirer de
l'argent, parce que les marchands et artisans aimeront mieux
augmenter leur capitation que de voir leurs enfants sujets à
la milice.» Au reste les bourgeois furent très-mécontents de
voir la livrée exemptée, «ce qui ne remplit pas l'idée qu'on
sembloit avoir de repeupler les campagnes par la diminution
des domestiques dans Paris.» Le tirage se fit dans l'hôtel
des Invalides, quartier par quartier; il y avoit cinq billets
noirs sur trente billets; ceux qui tiroient les billets noirs
étoient miliciens; ils se décoroient de rubans bleus et
blancs et couroient Paris en s'arrêtant dans les cabarets. On
obtint ainsi cinq mille hommes au lieu de dix-huit cents. Les
faubourgs Saint-Antoine et Saint-Marceau, «qui sont remuants
et composés de populace,» tirèrent les derniers et
joyeusement comme à une fête, «avec violons et tambours.» Ce
tirage fit ressortir l'esprit glorieux qui animait dès lors
le peuple parisien: «car cette milice, dit Barbier, fait
engager un grand nombre d'ouvriers qui préfèrent par honneur
la qualité de soldat à celle de milicien,» (t. II, p. 353 et
suiv.).]
[Note 68: Les exécutions criminelles furent aussi fréquentes
sous le règne de Louis XV que sous le règne de Louis XIV:
c'était toujours le spectacle qui plaisait le mieux à la
foule. Ainsi Barbier raconte qu'un criminel fut décapité à la
Croix-du-Trahoir, rue Saint-Honoré. «L'endroit était assez
serré; il y a eu plusieurs personnes estropiées et des
chevaux étouffés... Le bourreau l'a décollé parfaitement d'un
seul coup. Il a pris la tête et l'a montrée, et tout le
peuple a claqué des mains pour lui faire compliment sur son
adresse» (t. II, p. 154). Ces exécutions furent souvent
l'occasion de malheurs et de séditions: ainsi en 1721, «un
laquais de M. d'Erlach, capitaine des gardes suisses, avoit
dit des sottises de sa maîtresse et avoit été mené au
Châtelet, où son procès a fini par une condamnation au carcan
et aux galères. Hier l'exposition devoit avoir lieu, et on
conduisit le laquais, à la queue d'une charrette, avec deux
cents archers du guet, dans la rue Sainte-Anne, butte
Saint-Roch, vis-à-vis la maison du sieur d'Erlach. Presque
personne n'avoit suivi la charrette; mais à la maison, il y
avoit cinq à six mille âmes. Aussitôt que le poteau a été
enfoncé, la populace s'est émue et l'a brisé: alors le
laquais a été ramené au Châtelet par les archers qui ont tiré
quelques coups. M. d'Erlach, qui craignoit le peuple, avoit
eu la prudence de faire entrer, le matin, presque toute sa
compagnie dans sa maison, pour l'empêcher d'être pillée.
Toutes les vitres ont été cassées; la compagnie a tiré, et il
y a eu quatre ou cinq personnes tuées, et plusieurs blessées
et d'autres prises. On n'ose plus mettre à présent au carcan.
Voilà la troisième fois que pareille sédition arrive»
(Barbier, T. I, p. 113).]