Cependant, la reine croit en finir avec l'esprit de révolte en faisant

arrêter le prince de Condé; le tumulte augmente, et le Parlement

demande formellement le renvoi de Mazarin. Après de nombreuses

émeutes, le ministre se retire, la reine veut le suivre; le peuple s'y

oppose et cerne le Palais-Royal. La régente, pour démentir le bruit de

l'enlèvement du roi, commanda, dit madame de Motteville, qu'on ouvrît

toutes les portes. Les Parisiens, ravis de cette franchise, se mirent

tout près du lit du roi, dont on avait ouvert les rideaux, et

reprenant alors un esprit d'amour, lui donnèrent mille bénédictions.

Ils le regardèrent longtemps dormir, et ne pouvoient assez l'admirer.»

La guerre civile recommence, mais elle devient la dernière campagne de

la noblesse contre la royauté; Paris, dont les désirs de liberté ont

été si étrangement dénaturés, n'y joue plus qu'un rôle médiocre, mais

en gardant son caractère: «On dit qu'il n'y a point d'assurance dans

le peuple, disait Gaston d'Orléans, l'on a menti; il y a mille fois

plus de solidité dans les halles que dans les cabinets du

Palais-Royal.» Les Parisiens, ennemis de Mazarin, ennemis de Condé,

que le Parlement a également déclarés criminels de lèse-majesté, ne

s'inquiètent des armées, de la cour et du prince, de leurs mouvements,

de leurs combats, que lorsque toutes deux se rapprochent de leurs

murs. Alors la ville devient le théâtre de continuelles émeutes; le

duc de Beaufort soulève la populace contre la bourgeoisie, et chaque

jour on tend les chaînes, on rassemble les _colonelles_ ou légions de

garde bourgeoise, on établit des postes pour empêcher le pillage.

Cependant Condé, qui était à Saint-Cloud, cherche à gagner Charenton

et veut traverser Paris: il se présente à la porte de la <p.075>

Conférence; les bourgeois le repoussent; il est forcé de tourner

faubourgs du nord, qui étaient fortifiés. Alors Turenne se porte contre

lui, bat son arrière-garde dans le faubourg Saint-Denis, et attaque son

corps d'armée dans le faubourg Saint-Antoine. La bataille (2 juillet 1652)

s'engage avec acharnement dans la grande rue hérissée de barricades,

dans les rues voisines, dans les jardins, dans les maisons mêmes, où

les soldats royaux se font un chemin en perçant successivement les

murs. Mazarin place le jeune Louis XIV sur la terrasse d'une maison de

Popincourt pour lui donner ce terrible spectacle, qu'il n'oublia

jamais. Les Parisiens étaient sur les murailles, les portes fermées,

inquiets d'une lutte qu'ils devaient payer cher, quel que fût le

vainqueur; une grande agitation régnait dans la ville, les bourgeois

étant opposés, le peuple favorable au prince rebelle. La fille du duc

d'Orléans, mademoiselle de Montpensier, voulait qu'on lui donnât un

refuge dans Paris: elle ameute la multitude, menace le conseil de

ville, et se jette dans la Bastille. Condé, avec sa petite armée de

nobles, se défendait avec héroïsme, mais il allait succomber: soudain

une décharge d'artillerie, presque à bout portant, jette le désordre

dans l'armée royale: c'est le canon de la Bastille, c'est Mademoiselle

qui vient d'y mettre le feu. En même temps la porte Saint-Antoine

s'ouvre; Condé s'y jette avec ses soldats; le canon de la Bastille

redouble et l'armée du roi est forcée de se mettre en retraite.

Le prince, réfugié dans Paris, voulut s'en rendre maître par la

terreur. Le surlendemain de la bataille, une grande assemblée de

magistrats, de curés et de députés des quartiers, se tint à l'Hôtel de

ville pour amener une pacification; bien que, composée de frondeurs,

elle se montra favorable au retour du roi. Alors Condé ameuta une

masse de bandits, de soldats, «de bateliers et gagne-deniers, dont le

quartier est plein,» dit le père Berthod, lesquels commencèrent à <p.076>

tirer des coups de mousquet sur l'Hôtel, en criant: Mort aux mazarins!

puis ils enfoncèrent les portes, malgré la résistance désespérée des

gardes, mirent le feu aux salles et tuèrent à coups de baïonnette et

de poignards tout ce qu'ils rencontrèrent. Ce fut une des plus tristes

journées de l'histoire de Paris, et qui couvre d'un opprobre

ineffaçable le vainqueur de Rocroi: cinquante-quatre magistrats et

bourgeois tombèrent sous les coups des assassins, et parmi eux on

remarqua le président Miron, le conseiller Ferrand, le marchand de fer

Saint-Yon, etc. D'autres furent rançonnés, blessés, maltraités. Alors

la ville fut livrée à la plus grande anarchie; mais le prince

s'efforça vainement de rendre son pouvoir durable; la bourgeoisie

reprit le dessus.

«Voyant que Paris étoit dépeuplé d'un tiers, qu'une infinité de

familles en étoient sorties, que les rentes de la ville ne se payoient

plus, que la moitié des maisons étoient vides, que les artisans et

manouvriers périssoient[42],» elle commença à faire des assemblées

pour le rétablissement de l'autorité royale, à entamer des

négociations secrètes avec la cour, à crier: La paix! la paix! autour

du Luxembourg et de l'hôtel de Condé[43]. Mazarin se hâta, pour

favoriser ces bonnes dispositions, de donner satisfaction à la haine

populaire; il se retira à Sedan, et le roi publia une ordonnance

d'amnistie. Alors les six corps de marchands se réunirent dans la

maison des Grands-Carneaux, rue des Bourdonnais, et publièrent un

manifeste violent «contre les princes et les autorités enfantées par

la rébellion,» où ils se déclaraient résolus, au péril de leur vie et

de leurs biens, à restaurer l'autorité du roi, invitant le peuple à

quitter le bouquet de paille, insigne des frondeurs, et à prendre le

ruban blanc, insigne des royalistes. Ce manifeste fut accueilli par

des acclamations, et répandit la terreur dans le parti des <p.077>

princes, qui essayèrent de soulever le petit peuple et firent approcher

des troupes étrangères de Paris. Mais les bourgeois, surtout les marchands

de soie du quartier Saint-Denis, prirent les armes; et le prince de

Condé, désespérant d'empêcher la paix, s'enfuit de la ville «en

protestant qu'il se vengeroit des habitants et les persécuteroit

jusqu'au tombeau.» (14 octobre 1652).

[Note 42: _Mém. de Berthod_, p. 302.]

[Note 43: L'Odéon a été bâti sur l'emplacement de cet hôtel.

Voyez l'_Histoire des quartiers de Paris_, liv. III, ch.

III.]

Le même jour, les échevins s'assemblèrent, firent leur soumission au

roi, et lui envoyèrent une députation solennelle pour le supplier de

rentrer dans la capitale. «Le peuple étoit dans des tressaillements de

joie inconcevables sur l'espérance de revoir le roi à Paris; et sur

cela, on peut dire qu'il n'y a que les François qui aillent si vite

d'une extrémité à l'autre, car on vit presque en même temps la passion

que le peuple avoit de servir les princes se convertir en une aversion

mortelle pour eux. Le lendemain, le roi fit son entrée par la porte

Saint-Honoré, aux flambeaux, à cheval, à la tête de son armée, et

Paris le reçut avec les plus éclatantes démonstrations de joie qu'on

pouvoit désirer pour un conquérant et pour un libérateur de sa

patrie[44].»

[Note 44: _Mém. de Berthod_, p. 369.]

Il descendit au Louvre; le lendemain il y réunit le parlement et lui

fit défense de prendre à l'avenir connaissance des affaires de l'État.

Alors la ville fut traitée sans ménagement: on abolit ses priviléges,

on désarma ses milices, on brisa ses chaînes, on lui imposa une

garnison royale et des magistrats royaux; les registres du parlement

et de l'Hôtel de ville qui contenaient les actes de cette époque

furent lacérés par la main du bourreau. Milices, chaînes,

magistratures populaires, priviléges municipaux, ne furent plus

rétablis pendant toute la monarchie absolue. Paris fut tenu dans <p.078>

la soumission la plus complète, regardé continuellement avec défiance,

annulé comme puissance politique: il cessa même d'être le séjour de la

cour, qui se tint dorénavant, d'abord à Saint-Germain, ensuite à

Versailles. Cet état de choses dura cent trente-six-ans; alors le

canon de la Bastille se fit de nouveau entendre, et cette fois il

marquait non plus la lutte de la royauté et de la noblesse en face du

peuple, spectateur indifférent, mais le réveil de Paris, la conquête

de toutes ces libertés que la Fronde avait demandées ou perdues, la

défaite de la noblesse et de la royauté, et l'avènement du peuple!

§ XVII.

Paris sous Louis XIV.--Monuments.--Habitations d'hommes

célèbres.--État des moeurs.--Police nouvelle.--Situation du peuple et

de la bourgeoisie.

Paris, déserté par la cour et privé de vie politique, n'en garda pas

moins son importance, et prit, sous le grand règne, un immense

accroissement. Ce n'était plus le temps où il y avait continuellement

à craindre une incursion des Anglais ou des Espagnols: la frontière de

la France avait été éloignée et si vigoureusement garnie, que la

capitale pouvait laisser tomber ses murailles, s'agrandir des huit ou

dix villes qui s'étaient formées au delà de ses fossés, et ne plus

songer, à l'ombre de l'épée du grand roi, qu'à s'enrichir dans les

travaux de la paix. Un édit royal, inspiré sans doute par les

souvenirs de la Ligue, de la Fronde, et de tant de siéges où Paris

avait tenu ses maîtres en échec, concéda à la ville ses murailles et

portes qui tombaient en ruines et ses fossés à demi comblés, à la

charge de les détruire et d'y faire des plantations et des maisons.

Ainsi furent commencés, en 1670, ces boulevards du nord qui sont

devenus le plus bel ornement et la partie la plus animée de la

capitale. Ils n'allèrent d'abord que de la porte Saint-Antoine à <p.079>

la porte Saint-Denis; mais, en 1685, le rempart du temps de Louis XIII

fut porté des rues Sainte-Appolline, Beauregard, des Jeûneurs,

Saint-Marc, etc., jusqu'à l'emplacement des boulevards actuels, et en

1704, cette longue promenade était achevée de la porte Saint-Antoine à

la porte Saint-Honoré. Alors les faubourgs Saint-Antoine, du Temple,

Saint-Martin, Saint-Denis, Montmartre, furent compris dans Paris. Du

côté du midi, les autres portes et fossés furent aussi détruits; l'on

commença de même une ligne de boulevards, et les faubourgs

Saint-Victor, Saint-Marcel, Saint-Jacques, les quartiers du

Luxembourg, Saint-Germain-des-Prés, des Invalides, firent partie de la

ville; mais les boulevards ne furent plantés que sous Louis XV, et

achevés seulement en 1760. Enfin, à cette époque, Paris fut divisé

régulièrement en vingt quartiers, et cette division a subsisté

jusqu'en 1790.

Dans le même temps furent construits des monuments que nous décrirons

plus tard: le _collége des Quatre-Nations_, la _Salpétrière_, la

_colonnade du Louvre_, l'_hôtel des Invalides_, l'_Observatoire_, les

_places Vendôme et des Victoires_, les _portes Saint-Denis_ et

_Saint-Martin_, etc. On créa les manufactures des Gobelins et des

glaces, la bibliothèque royale, les Académies des sciences, des

beaux-arts, des belles-lettres, etc. Un grand nombre de maisons

religieuses furent aussi fondées; mais, au lieu d'être uniquement

consacrées à la prière et à la méditation, presque toutes eurent un

but d'utilité pratique, et furent destinées au soulagement des

malades, à l'instruction des pauvres, à l'éducation des orphelins.

Nous les décrirons aussi dans l'_Histoire des quartiers de Paris_,

ainsi que les habitations célèbres de cette époque: hôtel Mazarin,

hôtel Colbert, hôtel Turenne, hôtel Lamoignon, maisons de madame de

Maintenon, de Ninon de Lenclos, de madame de Sévigné: noms magiques

qui évoquent à nos yeux le XVIIe siècle avec ses grands hommes, ses

grandes choses, son goût exquis pour les jouissances de l'esprit, <p.080>

ses écrits immortels, ses conversations délicieuses, ses femmes si pleines

de séductions et de grâce! «Sociétés depuis longtemps évanouies, dit

Chateaubriand, combien vous ont succédé! Les danses s'établissent sur

la poussière des morts et les tombeaux poussent sur les pas de la

joie!» Néanmoins nous devons dès à présent mentionner, pour l'histoire

des moeurs de ce vieux Paris, que, vers la fin du siècle, la Bruyère

regrettait déjà les habitations modestes de trois hommes de génie.

Dans la rue Saint-Honoré, au coin de la rue des Vieilles-Étaves, était

la maison sombre et chétive qui a vu naître Molière: il est mort,

dit-on, dans la maison nº 34 de la rue Richelieu, en face de laquelle

Paris vient de lui élever un tardif monument. Dans la maison nº 18 de

la rue d'Argenteuil, demeurait Corneille; c'est là qu'il est mort.

Racine a habité pendant quarante ans dans la maison nº 12 de la rue

des Maçons[45]. A voir les demeures obscures de ces grands hommes, on

se figure leur vie simple et silencieuse, leur intérieur si calme et

si bourgeois, leurs études si larges, si fortes, dans une chambre mal

éclairée, sans ornements, garnie de quelques vieux livres; on croit

assister à leurs discussions savantes, candides, polies, sur le beau,

sur le goût, sur la prééminence des anciens ou des modernes, sur la

grâce, et le libre arbitre, vieilleries aussi ridicules qu'inutiles,

dit notre superbe littérature, et qui occupaient toutes les <p.081>

imaginations de ce pauvre XVIIe siècle[46]. Qui ne voudrait revoir la

chambre où Molière lisait le _Bourgeois gentilhomme_ à sa servante,

ou bien conversait avec Vivonne et Despréaux, ou bien dévorait <p.082>

les larmes que faisaient couler les infidélités de la séduisante Béjart?

Qui ne voudrait revoir Corneille dans son quatrième étage, vivant avec

son frère, isolé et sans valets, si pauvre, lui dont le génie a donné

des millions aux acteurs et aux libraires, qu'un jour, en sortant de

chez lui, il s'arrêta pour faire rapiécer ses souliers par le savetier

du coin? Qui ne voudrait revoir Racine, demi-gentilhomme,

demi-bourgeois, après avoir suivi le roi à l'armée ou à Fontainebleau,

retrouvant dans son ménage ses filles _Babet_, _Nanette_, _Fanchon_ et

_Madelon_, ou bien envoyant à son fils, attaché à l'ambassade de

Hollande, «deux chapeaux avec onze louis d'or et demi, vieux, faisant

cent quarante livres dix-sept sous six deniers,» en l'avertissant d'en

être bon ménager et de suivre l'exemple de M. Despréaux, qui vient de

toucher sa pension et de porter chez son notaire dix mille francs pour

se faire cinq cent cinquante livres de rente sur la ville!» Enfin, qui

ne voudrait revoir ce cabaret de la _Pomme-de-Pin_, déjà illustré par

Villon et Regnier, où venaient Racine et Molière, Lulli et Mignard, le

marquis de Cavoye et le duc de Vivonne, ou Chapelle entraînait

Boileau,

Et répandait sa lampe à l'huile

Pour lui mettre un verre à la main.

Le lieu n'était pas brillant, mais la chère y était bonne; on n'y

voyait ni glaces ni dorures, mais de grosses tables dans des retraits

bien clos, où l'on fêtait à loisir la _dive bouteille_ et la _purée

septembrale_. Que d'esprit s'est dépensé dans cette obscure taverne!

que de joyeux propos, d'entretiens charmants, de vers faciles! quelle

gaieté naïve, décente et douce! Hélas! tout cela est déjà pour <p.083>

nous de l'histoire ancienne.

[Note 45: Dans une lettre à Boileau, datée du camp de

Gévries, 21 mai 1592, il lui raconte la revue que le roi

vient de passer de son armée, forte de «six vingt mille

hommes ensemble, sur quatre lignes,» et dit: «J'étois si las,

si ébloui de voir briller des épées et des mousquets, si

étourdi d'entendre des tambours, des trompettes et des

timbales, qu'en vérité je me laissois conduire par mon

cheval, sans avoir plus d'attention à rien; et j'eusse voulu

de tout mon coeur que tous les gens que je voyois eussent été

chacun dans leur chaumière ou dans leur maison avec leurs

femmes et leurs enfants, et moi dans ma rue des Maçons, avec

ma famille.»]

[Note 46: C'était la vie de tous les hommes d'étude, de toute

la bourgeoisie lettrée de cette époque, la preuve en est dans

ces lignes de Guy Patin, ce type si curieux et si complet des

Parisiens du XVIIe siècle; si heureux quand «il fait la

débauche avec Sénèque et Cicéron;» si caustique quand il

examine «le tric trac du monde qui est autant fou que

jamais;» si profond quand «il perd pied dans les abîmes de la

Providence.» (Il demeurait place du Chevalier-du-Guet, et

nous l'y retrouverons.) «Je passe tranquillement, écrit-il,

les après-soupers avec mes deux illustres voisins, M. Miron,

président aux enquêtes, et M. Charpentier, conseiller aux

requêtes. On nous appelle les trois docteurs du quartier.

Notre conversation est toujours gaie: si nous parlons de la

religion ou de l'État, ce n'est qu'historiquement, sans

songer à réformation ou à sédition. Notre principal entretien

regarde les lettres, ce qui s'y passe de nouveau, de

considérable et d'utile. L'esprit ainsi délassé, je retourne

à ma maison, où après quelque entretien avec mes livres, je

vais chercher le sommeil dans mon lit, qui est, sans mentir,

comme a dit notre grand Fernel, après Sénèque le tragique,

_pars humanæ melior vitæ_. Je soupe peu de fois hors de la

maison, encore n'est-ce guère qu'avec M. de Lamoignon,

premier président. Il m'affectionne il y a longtemps; et,

comme je l'estime pour le plus sage et le plus savant

magistrat du royaume, j'ai pour lui une vénération

particulière, sans envisager sa grandeur (1658).»

Cependant ces conversations n'étaient pas toujours si

littéraires; et voici d'autres lignes qui nous apprennent

tout ce qu'il y avait de hardi dans la pensée secrète de ces

bourgeois de la Fronde:

«M. Naudé, bibliothécaire du Mazarin, et intime ami de M.

Gassendi, comme il est le nôtre, nous a engagés pour dimanche

prochain à aller souper et coucher tous trois en sa maison de

Gentilly, à la charge que nous ne serons que nous trois et

que nous y ferons la débauche, mais Dieu sait quelle

débauche! M. Naudé ne boit naturellement que de l'eau et n'a

jamais goûté vin; M. Gassendi est si délicat qu'il n'oseroit

boire et s'imagine que son corps brûleroit s'il en avoit

bu... Pour moi (je ne puis que jeter de la poudre sur

l'écriture de ces grands hommes), j'en bois fort peu; et

néanmoins ce sera une débauche, mais philosophique, et

peut-être quelque chose davantage; _peut-être tous trois

guéris du loup-garou et délivrés du mal des scrupules, qui

est le tyran des consciences, nous irons jusques fort près du

sanctuaire_. Je fis l'an passé ce voyage de Gentilly avec M.

Naudé, moi seul avec lui tête à tête; il n'y avoit point de

témoins, aussi n'y en falloit-il point; nous, y parlâmes fort

librement de tout, sans que personne en ait été scandalisé.»

(_Lettres_, t. 2. p. 508.)]

Après les troubles de la Fronde qui avaient augmenté dans la ville ses

éléments de désordre, on avait vu Paris infesté plus que jamais de

filous, de faux monnayeurs, de coupe-jarrets, de soldats vagabonds et

de valets tapageurs[47]; de plus les _cours des Miracles_[48]

vomissaient chaque matin une armée de trente mille mendiants valides

et affectant des infirmités, lesquels s'étaient organisés en _royaume_

«et vivaient, dit un écrit du temps, comme païens dans le

christianisme, en adultère, en concubinage, en mélange et communauté

de sexes, puisant l'abomination avec le lait, ayant le larcin par

habitude et l'impiété par nature, faisant commerce des pauvres

enfants, enfin étant tels que parmi eux il n'y a plus d'intégrité du

sexe après l'âge de cinq à six ans.»

[Note 47: On connaît ces vers de Boileau:

Sitôt que de la nuit les ombres pacifiques

D'un double cadenas font fermer les boutiques...

Les voleurs à l'instant s'emparent de la ville;

Le bois le plus funeste et le moins fréquenté

Est auprès de Paris un lieu de sûreté...]

[Note 48: Voir _Histoire des quartiers de Paris_, liv. II,

chap. V.]

On pendait, on rompait, on décapitait les voleurs et les assassins

avec une incroyable et barbare facilité; toutes les rues, toutes les

places étaient, chacune à son tour, ensanglantées par des supplices;

c'était le spectacle de tous les jours, spectacle fort couru, fort

goûté du peuple et même des grands[49]; «mais, dit Guy Patin, on a beau

pendre les voleurs, on ne sauroit en tarir la source[50].» Et en effet,

comment empêcher le vol dans une ville où la police était <p.084>

tellement faite, «que les compagnies du régiment des gardes voloient

impunément aux bouts des faubourgs ceux qui entroient ou sortoient de

la ville[51]?» Quant aux désordres d'un autre genre, quant aux crimes

produits par la débauche, une seule phrase de Guy Patin nous en

dévoilera toute l'horreur. Une demoiselle de la cour, ayant été

séduite par le duc de Vitry, se fit avorter et mourut. La sage-femme

qui l'avait aidée dans son crime fut condamnée à être pendue. A ce

sujet «les vicaires généraux se sont allés plaindre à M. le premier

président que depuis un an six cents femmes, de compte fait, se sont

confessées d'avoir tué et étouffé leur fruit[52].»

[Note 49: Voir les _Lettres de Madame de Sévigné_ sur les

supplices de la Brinvilliers et de la Voisin. La foule qui

assistait aux exécutions était si grande qu'il y avait

souvent des gens étouffés.]

[Note 50: «M. de Saint-Cyran (Duvergier de Hauranne, l'ami de

Jansénius) m'a dit autrefois en parlant de ces exécutions

criminelles, qu'il mouroit, à Paris, plus de monde de la main

du bourreau que presque en tout le reste de la France, ce qui

n'est pas absolument vrai; mais il parloit avec horreur et

extrême doléance de tant de meurtres et assassinats qui se

faisoient à Paris, et il approuvoit fort les punitions

exemplaires que les juges en font faire. Aussi Paris en

a-t-il bien besoin, car il y a trop de larrons, de vauriens

et trop de gens oiseux qui ne cherchent qu'à faire bonne

chère et à être braves aux dépens d'autrui.» (_Lettres de G.

Patin_, t. 3, p. 639).]

[Note 51: _Lettres de Guy Patin_, t. 2, p. 180, ann. 1655.]

[Note 52: Id. t. 3, p. 226.]

Histoire de Paris depuis le temps des Gaulois jusqu'à nos jours - I · 第 6 / 26 段