J'y croyois ce matin voir une île enchantée (_l'île Saint-Louis_):
Je la laissai déserte et la trouve habitée.
Quelque Amphion nouveau, sans l'aide des maçons,
En superbes palais a changé ces buissons.
GÉRONTE.
Paris voit tous les jours de ces métamorphoses:
Dans tout le Pré-aux-Clercs tu verras mêmes choses,
Et l'univers entier ne peut rien voir d'égal
Aux superbes dehors du Palais-Cardinal;
Toute une ville entière avec pompe bâtie
Semble d'un vieux fossé par miracle sortie.
Les seigneurs appelés à Paris par les fêtes de la cour, bâtirent <p.062>
dans ces nouveaux quartiers, non plus comme dans le moyen âge, de ces
fortes maisons qui ressemblaient à des citadelles, mais de riches
hôtels avec de grands jardins, habitations vastes, magnifiques,
dispendieuses, mais glaciales, incommodes, malpropres, garnies
seulement de quelques meubles de luxe, remplies d'un cortége de
domestiques inutiles, souvent inconnus à leur maître; enfin, où l'on
ne trouvait aucune des recherches modernes qui rendent la vie douce et
facile. Ainsi furent construits, en moins d'un siècle, les grands
hôtels des rues Saint-Antoine, Saint-Louis, du Temple et autres rues
du Marais, ceux des rues Neuve-des-Petits-Champs, Vivienne et autres
voisines du Palais-Cardinal, ceux des rues de Grenelle,
Saint-Dominique, de l'Université, etc. Que d'événements, de plaisirs,
de douleurs, ont vus ces belles maisons que l'industrie a presque
toutes détruites ou envahies! Que sont devenues leurs ruelles si
célèbres, témoins de tant de galanteries, d'entretiens délicats,
d'ouvrages d'esprit? Nobles dames, vaillants seigneurs, intrigues
amoureuses, projets ambitieux, flatteries courtisanes, conversations
élégantes, fêtes splendides, esprit, grâce, valeur, où êtes-vous?
Où sont-ils? vierge souveraine!
Mais où sont les neiges d'antan?
La plus illustre de ces maisons du XVIIe siècle était l'hôtel de
_Rambouillet_, situé dans la rue Saint-Thomas du-Louvre, aujourd'hui
détruite[28], et par laquelle commence l'histoire si curieuse des
salons de Paris. Les grâces et la vertu de la marquise de Rambouillet,
cette _déesse d'Athènes_, ainsi que l'appelle mademoiselle de
Montpensier, l'esprit et la beauté de sa fille, la _divine_ Julie
d'Angennes, attirèrent dans cet hôtel, «véritable palais d'honneur,»
suivant Bayle, tout ce qu'il y avait alors d'illustre par la beauté,
le rang, les dignités, l'enjouement, le savoir, «tout ce qu'il y <p.063>
avoit, dit Tallemant des Réaux, de plus galant à la cour et de plus
poli parmi les beaux esprits.»--«Cet hôtel étoit, ajoute Saint-Simon,
une espèce d'académie de galanterie, de vertu et de science, et le
rendez-vous de ce qui étoit le plus distingué en condition et en
mérite; un tribunal avec qui il falloit compter, et dont la décision
avoit un grand poids dans le monde sur la conduite et la réputation
des personnes de la cour et du grand monde, autant pour le moins que
sur les ouvrages qui s'y portoient à l'examen.» C'est là que naquit
cet art de la conversation qui a été, pendant près de deux siècles,
l'une des gloires de la France, qui donna à Paris le sceptre
incontesté du goût, de l'esprit, de la civilisation, et dont les
traditions ne se sont effacées que dans le matérialisme de nos moeurs
nouvelles. On y vit successivement ou à la fois les personnages les
plus éminents de l'époque, le cardinal de Richelieu, le prince de
Condé, la duchesse de Longueville, les ducs de la Rochefoucauld et de
Montausier, Arnaud d'Andilly, Malherbe, Chapelain, Vaugelas, Voiture,
Saint-Évremond, Ménage, Pelisson, mademoiselle de Scudéry, mesdames de
Sablé, de Sévigné, de Lafayette, etc. Corneille y lut son Polyeucte et
Bossuet son premier sermon. On sait comment «ce cercle choisi de
personnes des deux sexes liées par la conversation et par un commerce
d'esprit,» après avoir eu la plus grande, la plus délicate influence
sur les moeurs de la haute société, sur le goût, sur les lettres
françaises, devint ridicule par l'affectation de son langage, la
pruderie de ses sentiments et tomba sous les sarcasmes de Molière.
[Note 28: Voir l'_Histoire des quartiers de Paris_, liv. II
ch. X.]
Dans le même temps s'élevaient des monuments qui ont subi bien des
révolutions, mais dont Paris s'enorgueillit encore. D'abord, c'est le
palais du _Luxembourg_, construit par Marie de Médicis, et qui a vu
tant d'habitants différents! Palais du Directoire, où mourut la
République; palais du Sénat, où mourut l'empire; palais de la <p.064>
chambre des pairs, où moururent la Restauration, le gouvernement de
1830 et la pairie elle-même! Ensuite, c'est le _Palais-Cardinal_ ou
_Palais-Royal_, bâti de 1630 à 1636 par Richelieu, qui le légua à la
couronne, et d'où Louis XIV enfant vit les troubles de la Fronde.
Enfin, c'est l'abbaye du _Val-de-Grâce_, bâtie par Anne d'Autriche,
dont le dôme a été peint par Mignard, et qui est devenu aujourd'hui un
hôpital militaire.
D'autres constructions attestent la prospérité de la ville et la
sollicitude du gouvernement: c'est l'_acqueduc d'Arcueil_, qui amène
les eaux de Rungis et alimente, presque toutes les fontaines de la
rive gauche; c'est la fondation du _Jardin des Plantes_, la plantation
du _Cours-la-Reine_, la reconstruction de l'église _Saint-Roch_, de
l'église _Saint-Eustache_, du portail _Saint-Gervais_, etc. Les
fondations religieuses devinrent si nombreuses qu'elles menacèrent de
couvrir le quart de la ville: notre siècle, incrédule et positif, en a
fait justice avec son dédain ordinaire pour le passé. Ainsi, les
_Minimes_ de la place Royale sont aujourd'hui une caserne; les
_Jacobins_ du faubourg Saint-Germain, le Musée d'artillerie; les
_Capucins_ de la rue Saint-Jacques, un hôpital; les _Oratoriens_ du
Père de Bérulle et les _Filles de la Visitation_ de la mère de
Chantal, deux temples protestants; les _Filles de la Madeleine_, une
prison; les _Filles de Sainte-Élisabeth_, des écoles; les
_Chanoinesses du Saint-Sépulcre_, un magasin de fourrages;
_Port-Royal_ de la rue Saint-Jacques, ce temple de toutes les vertus
chrétiennes, c'est... l'hospice d'accouchement! A la place du couvent
des _Bénédictins_, d'où sont sortis l'_Art de vérifier les dates_, la
collection des _Scriptores rerum gallicarum_, et tant d'autres trésors
d'érudition, devant lesquels la science moderne se prosterne la face
en terre, il y a une rue! A la place du couvent des _Filles du
Calvaire_, dont le père Joseph fut le fondateur, encore une rue! A la
place du couvent des _Jacobins_ de la rue Saint-Honoré, où <p.065>
s'assemblèrent les terribles révolutionnaires qui en ont pris le nom,
est un marché! A la place du couvent des _Filles Saint-Thomas_ est la
Bourse, ce temple de l'agio, dont le dieu est un écu!
Paris présentait alors un aspect très-pittoresque: les monuments du
moyen âge s'y mêlaient aux édifices modernes, les palais italiens aux
églises gothiques, les tours féodales aux colonnes grecques. Le peuple
s'entassait dans la vieille ville, dans la Cité, les quartiers
Saint-Denis et Saint-Martin, le quartier Latin: là étaient le
commerce, l'industrie, les tribunaux, les colléges; dans les quartiers
neufs étaient les larges rues, les riches hôtels, la noblesse et le
grand monde. D'ailleurs, la police n'était ni plus habile ni plus
vigilante que sous les règnes précédents: point de lumières pendant la
nuit, peu de pavés, point d'égouts, partout des tas de boue et
d'ordures. «Heureusement, comme disent les _Précieuses ridicules_, on
avoit la chaise, ce retranchement merveilleux contre les insultes de
la boue et du mauvais temps[29].» Malgré les arrêts du Parlement,
malgré les pendaisons nombreuses, les laquais vagabonds, les <p.066>
mendiants valides, les soldats débandés continuaient à être maîtres
des rues. On les livra vainement à la justice sommaire et souvent
barbare du Châtelet; on ouvrit vainement aux pauvres trois hospices;
on fit vainement des ordonnances sur les hôtelleries, les maisons de
jeu et de débauche, qui servaient de retraite aux malfaiteurs; le vol,
la mendicité, la truanderie continuèrent à faire vivre le dixième de
la population parisienne, et les aventures, les déguisements, les
tours des filous, à être l'objet principal des conversations, de la
terreur et de la curiosité des bourgeois.
[Note 29: Voici le _tableau_ que Scarron fait de Paris:
Un amas confus de maisons,
Des crottes dans toutes les rues;
Ponts, églises, palais, prisons,
Boutiques bien ou mal pourvues;
Force gens noirs, roux et grisons,
Des prudes, des filles perdues,
Des meurtres et des trahisons,
Des gens de plume aux mains crochues;
Maint poudré qui n'a pas d'argent,
Maint homme qui craint le sergent,
Maint fanfaron qui toujours tremble;
Pages, laquais, voleurs de nuit,
Carosses, chevaux et grand bruit,
C'est là Paris: que vous en semble?]
Aux désordres causés par tous ces vagabonds s'ajoutaient les _raffinés
d'honneur_, duellistes à outrance et par désoeuvrement, ayant sans
cesse l'épée à la main, battant le pavé, hantant les tavernes,
rodomonts et bravaches, dont les comédies se moquaient vainement et
que Richelieu seul parvint à contenir en faisant décapiter le plus
fameux d'entre eux, le comte de Bouteville.
Il n'y avait encore que peu de promenades, encore étaient-elles
réservées à la cour et au grand monde: c'étaient le Cours-la-Reine, le
jardin du Palais-Cardinal, le jardin du Temple, le jardin des
Tuileries, où un valet de chambre du roi, nommé Renard, avait établi
un cabaret élégant, un parterre de fleurs rares, un magasin de bijoux
et de meubles précieux, lieu secret de rendez-vous galants que toute
la noblesse fréquentait, et qui fut le théâtre de nombreuses aventures
joyeuses ou tragiques. La seule promenade populaire était le
Pont-Neuf, qui se trouvait encombré de marchands, de charlatans, de
chansonniers, et surtout de tire-laines ou coupe-bourses; c'était là
que Mondor vendait son miraculeux orviétan, Tabarin débitait ses
folies goguenardes, maître Gonin faisait ses tours de gobelets,
Brioché montrait ses marionnettes et ses singes. Voici en quels termes
en parle Bertaud dans sa _Ville de Paris_:
Pont-Neuf, ordinaire théâtre <p.067>
Des vendeurs d'onguent et d'emplâtre;
Séjour des arracheurs de dents,
Des fripiers, libraires, pédants,
Des chanteurs de chansons nouvelles,
D'entremetteurs de demoiselles,
De coupe-bourses, d'argotiers, etc.
Cette époque est aussi celle des beaux jours de la foire
Saint-Germain, immense bazar composé de neuf rues couvertes et de
trois cent quarante loges, où se vendaient, pendant deux mois, les
produits des quatre parties du monde, bijoux, meubles, soieries, vins,
etc.; où se rassemblaient des spectacles et des plaisirs de tout
genre: animaux rares, charlatans, loteries, jeux de hasard. Le peuple
y allait le jour, la noblesse y allait la nuit, toujours masquée et
déguisée, sans suite ou avec des _grisons_, c'est-à-dire des valets
vêtus de gris. «Les amants les plus rusés, dit un contemporain, les
filles les plus jolies et les filous les plus adroits y font une foule
continuelle. Il y arrive les aventures les plus singulières en fait de
vol et de galanterie. Autrefois le roi y alloit: il n'y va plus.» La
foire Saint-Germain partage avec la foire Saint-Laurent, qui commence
à cette époque, l'honneur d'avoir été le berceau de l'opéra comique et
du vaudeville; c'est tout ce qui nous en reste.
En ce temps, les théâtres commencèrent à prendre une forme régulière
et à devenir l'amusement principal des Parisiens. Les Confrères de la
Passion et les Enfants-sans-Souci étaient encore, à la fin du seizième
siècle, des artisans et des jeunes gens qui montaient sur le théâtre
accidentellement et seulement les jours de fêtes; mais bientôt ils
cédèrent leur privilége à une troupe régulière de comédiens, qui
prirent le titre de _comédiens du roi_; alors le _Théâtre-François_
commença. Pendant trente ans, Hardy fit, avec ses huit cents pièces,
tragédies, comédies, pastorales, aussi absurdes que fastidieuses, les
frais de ce théâtre; il fut aidé par les _prologues drolatiques_ <p.068>
de Turlupin, de Gautier Garguille, de Guillot-Gorju, dont les
railleries malignes et obscènes amusaient la populace. Un nouveau
théâtre fit bientôt concurrence à celui de l'hôtel de Bourgogne: ce
furent les comédiens _italiens_ ou _bouffons_ qui s'établirent d'abord
dans la rue de la Poterie, à l'hôtel d'Argent, puis dans la vieille
rue du Temple, où ils prirent le nom de troupe du _Marais_. Là
brillaient Arlequin, Pantalon, Scaramouche, Trivelin, qui, pendant
près d'un siècle, ont eu le talent d'amuser nos pères avec de grosses
farces qui nous trouveraient aujourd'hui bien dégoûtés. A ces théâtres
il faut ajouter celui du Palais-Cardinal, construit par Richelieu:
c'est là que le cardinal fit jouer _Mirame_; c'est là que, en 1636,
parut le _Cid_[30].
[Note 30: Voici ce que l'acteur Mondory écrivait à Balzac, le
18 janvier 1637, sur les premières représentations du _Cid_:
«Je vous souhaiterois ici pour y goûter, entre autres
plaisirs, celui des belles comédies qu'on y représente, et
particulièrement d'un _Cid_ qui a charmé tout Paris. Il est
si beau qu'il a donné de l'amour aux dames les plus
continentes, dont la passion a même plusieurs fois éclaté au
théâtre public. On a vu seoir en corps aux bancs de ses loges
ceux qu'on ne voit d'ordinaire que dans la chambre dorée et
sur le siége des fleurs de lys. La foule a été si grande à
nos portes, et notre lieu s'est trouvé si petit, que les
recoins du théâtre qui servoient les autres fois comme de
niches aux pages, ont été des places de faveur pour les
cordons bleus et la scène y a été d'ordinaire parée de croix
de chevaliers de l'ordre.» (_Revue de Paris_, nº du 30
décembre 1838.)]
Six ans auparavant était née assez bourgeoisement, dans la rue
Saint-Denis, chez l'_illustre_ Conrart, l'_Académie française_. Ce
n'était alors que l'obscure réunion de sept ou huit beaux esprits
«qui, dit Pélisson, s'entretenoient familièrement, comme ils eussent
fait en une visite ordinaire, et de toute sorte de choses, d'affaires,
de nouvelles, de belles-lettres... Ils parlent encore de ce temps-là
comme d'un âge d'or, durant lequel, avec toute l'innocence et toute la
liberté des premiers siècles, sans bruit et sans pompe, et sans
autres lois que celles de l'amitié, ils goûtoient ensemble tout <p.069>
ce que la société des esprits et la vie raisonnable ont de plus doux
et de plus charmant[31]....»--«Dans cette école d'honneur, de politesse
et de savoir, dit l'abbé de Lachambre, l'on ne s'en faisoit point
accroire; l'on ne s'entêtoit point de son prétendu mérite; l'on n'y
opinoit point tumultueusement et en discorde; personne n'y disputoit
avec altercation et aigreur; les défauts étoient repris avec douceur
et modestie, les avis reçus avec docilité et soumission[32]...» En
1635, Richelieu se fit le protecteur de cette réunion et l'érigea en
Académie française, en la chargeant «pour que rien ne manquât à la
félicité du royaume, de tirer du nombre des langues barbares la langue
française que tous nos voisins parleront bientôt, si nos conquêtes
continuent comme elles ont commencé.»
[Note 31: _Hist. de l'Acad. française_, t. Ier, p. 6.]
[Note 32: Discours prononcé en 1684, p. 21.]
§ XVI.
Troubles de la Fronde.--Siége de Paris.--Bataille du faubourg
Saint-Antoine.
Les troubles de la Fronde marquent une époque importante dans
l'histoire de Paris: c'est celle de la ruine de ses libertés
municipales, qui remontaient probablement au temps des Romains et qui
disparurent dans la grande unité monarchique de Louis XIV. Les causes
de cette guerre civile furent en apparence un droit d'entrée sur les
denrées, une taxe mise sur les maisons bâties au delà de l'enceinte de
la ville, impôts qui s'ajoutaient aux impôts innombrables qu'inventait
chaque jour le cardinal Mazarin, «ce pantalon sans foi, cet escroc
titré, ce comédien à rouge bonnet,» ainsi que l'appelle le frondeur
Guy Patin dans sa verve de haine et d'injures; mais la cause <p.070>
réelle et profonde fut, de la part des bourgeois de Paris, moteurs et
acteurs de ces troubles, le désir très-ardent, très-raisonné de secouer
l'arbitraire ministériel, de prendre part au gouvernement, de faire ce
que faisaient à la même époque les bourgeois de Londres, d'Amsterdam,
de Genève. «Le monde est bien débêté, Dieu merci!» dit Guy Patin. Et
ce mot exprime l'esprit de fierté et d'indépendance de la haute
bourgeoisie, sa confiance dans ses lumières, l'humeur républicaine
qu'elle devait à ses fortes études, à son commerce passionné avec
l'antiquité, à ses tendances protestantes, à ses vivres sympathies
pour les doctrines du jansénisme[33]. Enfin dans les grands changements
qu'on projetait, Paris devait prendre l'initiative des réformes,
guider et éclairer les provinces, se faire chef de l'État.
[Note 33: «Si j'eusse été, dit Guy Patin, lorsque l'on tua
Jules-César dans le sénat, je lui aurois donné le
vingt-quatrième coup de poignard!» (Lettres, t. III, p.
491.)]
Le Parlement, qui était l'âme de la bourgeoisie, commença l'attaque
«contre le mauvais ménage de l'administration» en refusant
l'enregistrement des nouveaux impôts et en demandant des réformes qui
déchiraient le voile qui couvre le mystère de l'État,» et changeaient
la forme du gouvernement. La cour, après de longs débats, résolut de
briser les résolutions séditieuses de la magistrature par un acte de
vigueur. Elle fit arrêter (23 août 1648), dans sa maison de la rue
Saint-Landry, le conseiller Broussel, homme médiocre que ses
déclamations contre le gouvernement avaient rendu populaire. A cette
nouvelle, la foule s'émeut; on veut arracher Broussel à ses gardes;
les troupes royales qui occupaient les ponts sont refoulées jusqu'au
Palais-Cardinal. Le maréchal de la Meilleraye, dans la rue
Saint-Honoré, tue un homme: on court aux armes, un combat s'engage
dans toute la rue; Gondi, coadjuteur de l'archevêque de Paris[34], <p.071>
essaie d'apaiser le tumulte: au coin de la rue des Prouvaires, il est
renversé d'un coup de pierre et menacé de mort. Il court au
Palais-Royal pour demander la liberté de Broussel: on l'accueille par
des railleries; il se met à la tête du mouvement. Le lendemain deux
compagnies de Suisses qui veulent prendre la porte de Nesle sont
dispersées et massacrées. Le chancelier, qui se rend au Parlement, est
forcé de se réfugier dans l'hôtel de Luynes, sur le quai des
Augustins: il n'est dégagé que par les troupes du maréchal de la
Meilleraye qui, en faisant retraite sur le Pont-Neuf, sont accueillies
par des décharges continuelles. «Le mouvement, raconte Gondi, fut un
incendie subit et violent qui se fit du Pont-Neuf à toute la ville.
Tout le monde, sans exception, prit les armes. L'on voyait les enfants
de cinq et de six ans avec des poignards à la main; on voyait les
mères qui les leur apportaient elles-mêmes. Il y eut dans Paris plus
de douze cents barricades en moins de deux heures, bordées de drapeaux
et de toutes les armes que la Ligue avait laissées entières[35].» A ces
nouvelles, le Parlement vient en corps demander la liberté de
Broussel. Il est reçu et accompagné dans les rues avec des
applaudissements inouïs: toutes les barricades tombent devant lui;
mais il ne peut rien obtenir de la reine. Il sort. Le peuple, debout
sur ses barricades, le force à rentrer au Palais-Royal: «s'il ne
ramène Broussel, cent mille hommes iront le chercher.» La reine cède;
Broussel revient «porté sur la tête des peuples avec des acclamations
incroyables.» Les barricades sont détruites.
[Note 34: Paris avait été érigé en archevêché en 1623.]
[Note 35: _Mém. de Retz_, t. 1er, p. 92.]
Les troubles continuèrent, et la reine, insultée par des pamphlets
sanglants, s'enfuit avec sa cour à Saint-Germain. «Le siége de Paris,
disait un ministre, n'était pas une affaire de plus de quinze <p.072>
jours, et le peuple viendrait demander pardon, la corde au cou, si le
pain de Gonesse manquait seulement deux ou trois jours.» Cependant Paris
se met en mouvement et, selon sa coutume, «en huit jours enfante, sans
douleur, une armée complète.» Le Parlement, le clergé, le corps de
ville, votent des impôts, des levées de troupes, des amas d'armes.
L'enthousiasme fut si grand qu'il gagna même le petit peuple, les
mendiants, les aventuriers; les désordres et les crimes ordinaires
cessèrent tout à coup; la police, impossible sous l'autorité royale,
se fit toute seule et comme par enchantement: «Cinq mois durant, dit
Guy Patin, il n'est mort personne de faim dans Paris, pas un homme n'y
a été tué; personne n'y a été pendu ni fouetté[36].» Mais les
seigneurs, pour qui une rébellion était un coup de fortune, vinrent
gâter la Fronde en se mettant à sa tête et en la dirigeant dans leurs
vues cupides et ambitieuses. Ils accoururent comme à une proie ou à
une partie de plaisir, avec leurs valets, leurs maîtresses, leurs
femmes: parmi celles-ci était la belle duchesse de Longueville, qui
abandonna son hôtel de la rue Saint-Thomas-du-Louvre pour aller, avec
la duchesse de Bouillon, prendre séjour à l'Hôtel-de-Ville[37]. La
guerre commença; mais les seigneurs conduisirent les troupes
bourgeoises de telle sorte, qu'elles furent presque toujours battues,
et ce mouvement populaire, si grave dans son origine, où les Parisiens
avaient montré d'abord tant d'ardeur et de dévouement, dégénéra en
une mutinerie dérisoire et où il n'y eut de sérieux que les <p.073>
placards «qui ne parlaient pas moins que de se défendre du roi et du
Parlement, et d'établir une république comme celle d'Angleterre[38].» Les
grandes dames ne virent dans ces troubles qu'une occasion de nouer des
intrigues et de faire l'amour; les seigneurs ne cherchèrent qu'à se
vendre à la cour ou à s'enrichir aux dépens des bourgeois: «Paris, dit
Guy Patin, a dépensé quatre millions en deux mois, et néanmoins ils
n'ont rien avancé pour nous; ils ont mis en leur pochette une partie
de notre argent, ont payé leurs dettes et ont acheté de la
vaisselle[39].»
[Note 36: Lettres, t. Ier, p. 262.]
[Note 37: «Imaginez-vous ces deux personnes sur le perron de
l'Hôtel-de-Ville, plus belles en ce qu'elles paroissoient
négligées, quoiqu'elles ne le fussent pas. Elles tenoient
chacune un de leurs enfants entre leurs bras, qui étaient
beaux comme leurs mères. La Grève étoit pleine de peuple
jusqu'au-dessous des toits; tous les hommes jetoient des cris
de joie; toutes les femmes pleuroient de tendresse.» (Retz,
t. IVe, p. 470.)]
[Note 38: _Mém. du P. Berthod_, p. 301 (t. XLVIII de la
collection Petitot.)]
[Note 39: Lettres, t. Ier, p. 434.]
Les frondeurs, ces hommes que le même écrivain appelle «les restes de
l'âge d'or et les éternels ennemis de toute tyrannie,» virent qu'ils
étaient dupes et ne songèrent plus qu'à s'accommoder avec l'autorité
royale. On fit la paix; et le roi revint à Paris (18 août 1649).
«Plusieurs compagnies de la ville lui furent au-devant: il entra par
la rue Saint-Denis, fut tout du long de la rue jusques par-delà les
Innocents, puis entra dans la rue de la Ferronnerie, et passant tout
du long de la rue Saint-Honoré, s'en alla entrer dans le
Palais-Cardinal; et tout le voyage se fit avec tant d'acclamation du
peuple et tant de réjouissance qu'il ne se peut davantage[40].»
[Note 40: Lettres, t. Ier, p. 470.]
Les troubles recommencèrent, mais excités par les grands, qui
soulevaient le peuple même contre la bourgeoisie. «Il ne se passait
guère de jour qu'il ne donnât des marques de son zèle pour les princes
et de sa fureur contre le cardinal Mazarin. Le prévôt des marchands et
tout le corps de la ville en fut attaqué en plusieurs rencontres,
particulièrement une fois, en sortant du Luxembourg, avec tant de
violence qu'ils furent obligés de se réfugier dans quelques maisons de
la rue de Tournon, et d'abandonner leurs carrosses qui furent mis <p.074>
en pièces[41].»
[Note 41: _Mém. de Joly_, t. II, p. 6.]