gouvernement entre les mains de la Ligue. Le roi en prend alarme et
fait venir des troupes dans les faubourgs. Les Seize appellent le duc
de Guise: il arrive. Quelle fête que son entrée dans Paris! on baisait
ses habits, on le couvrait de fleurs, on faisait toucher des chapelets
à ses vêtements. Il va visiter la reine Catherine en son hôtel
d'Orléans; puis il ose braver le roi dans son Louvre, ce Louvre fatal
à tant de seigneurs rebelles! enfin il se retire dans sa maison,
l'ancien hôtel de Clisson. Le lendemain, les troupes royales, gardes
suisses et gardes françaises, entrent dans la ville par la porte
Saint-Honoré, occupent les places et les ponts, menacent et raillent
les Parisiens, disant «qu'aujourd'hui le roi serait le maître et qu'il
n'était femme ou fille de bourgeois qui ne passât par la discrétion
d'un Suisse.» Le peuple se soulève; alors la grande ville prit cette
figure qu'on lui a vue tant de fois, qui tant de fois a fait trembler
le trône: l'oeil en feu, les bras nus, échevelée, déguenillée, pâle de
fureur, s'armant de tout, remuant les pavés, élevant des barricades,
sonnant le tocsin, s'enivrant de ses cris, de l'odeur de la <p.050>
poudre, du bruit du combat, et plus encore de la passion qui la
transporte, que cette passion soit la foi, la gloire ou la liberté! La
révolte éclata à la place Maubert, dirigée par les prédicateurs et les
écoliers; elle descendit par les ponts, s'empara de l'Arsenal, du
Châtelet et de l'Hôtel-de-Ville, et vint planter sa dernière barricade
devant le Louvre. De toutes ces rues fangeuses, de toutes ces
profondes maisons, de toutes ces boutiques obscures, de toutes ces
églises, chapelles et couvents, sortaient des hallebardes, des
arquebuses, des bourgeois, des artisans, des clameurs, des prières,
des moines, des enfants; de toutes les fenêtres pleuvaient balles,
pierres, exhortations, imprécations. Les Suisses, poussés, battus,
égorgés surtout au Marché-Neuf, demandèrent grâce, se laissèrent
prendre ou s'enfuirent. Le lendemain, les Parisiens, enivrés de leur
victoire, avaient résolu d'aller «quérir frère Henri de Valois dans
son Louvre;» mais celui-ci, épouvanté, en sortit comme pour aller aux
Tuileries, qu'on commençait à bâtir; arrivé à la porte Neuve (située
près de la tour du Bois, entre les ponts des Tuileries et du
Carrousel), il monta à cheval et se sauva. Les bourgeois, qui
gardaient la porte de Nesle, de l'autre côté de la rivière, tirèrent à
lui et à son escorte des coups d'arquebuse: «Il se retourna vers la
ville, dit le bonhomme l'Estoile, jeta contre son ingratitude,
perfidie et lâcheté, quelques propos d'indignation, et jura de n'y
rentrer que par la brèche.»
La capitale se trouva dès lors affranchie de l'autorité royale; et
sous un gouvernement municipal tout démocratique, avec un prévôt des
marchands qui descendait, dit-on, d'Étienne Marcel, avec des échevins,
des quarteniers, des colonels de métiers tout dévoués à la Ligue, elle
devint, pendant six ans, le centre de la république catholique. Aussi
montra-t-elle pour la défense de sa foi une exaltation qui touchait à
la fois à l'héroïsme et à la folie. La nouvelle de la mort des Guises,
assassinés à Blois, lui arriva pendant les fêtes de Noël, à <p.051>
l'heure où le peuple encombrait les églises: l'explosion de sa douleur
fut presque incroyable. Famille, affaires privées, intérêts mondains,
tout fut oublié; plus de commerce, plus de plaisirs; on faisait des
jeûnes, des deuils, des cérémonies funèbres en l'honneur des martyrs;
on vivait dans les rues, dans les églises, dans l'Hôtel-de-Ville; on ne
s'occupait que d'apprêts de guerre, de prédications et de processions.
«Le peuple étoit si enragé, dit un contemporain, qu'il se levoit
souvent de nuit et faisoit lever les curés et prêtres des paroisses
pour le mener en procession. Les bouchers, les tailleurs, les
bateliers, les cousteliers et autres menues gens avoient la première
voix aux conseils et assemblées d'État et donnoient la loy à tous ceux
qui, auparavant, estoient grands de race, de biens et de qualité, qui
n'osoient tousser ni grommeler devant eux.»
Les Seize entrèrent dans le conseil municipal; la Sorbonne déclara le
roi déchu du trône; le peuple abattit ses armoiries, fit disparaître
partout les insignes de la royauté, détruisit les mausolées
magnifiques que Henri avait fait élever par Germain Pilon dans
l'église Saint-Paul à trois de ses mignons. Le Parlement, les Cours
des comptes et des aides, furent purgés de leurs membres royalistes,
que l'on mena du Palais à la Bastille, au milieu des huées de la
populace en armes. Trois cents bourgeois royalistes furent emprisonnés
comme otages, et les autres durent chaque jour donner deux mille
hommes pour la défense des remparts. Enfin, un gouvernement
provisoire, sous le nom de conseil de l'Union, fut créé pour toute la
France: il siégea à Paris, fut principalement composé d'hommes du
peuple et eut pour chef le duc de Mayenne. Celui-ci vint habiter
l'hôtel du Petit-Musc, ancienne maison de l'hôtel Saint-Paul, qui prit
alors le nom de son nouveau maître.
Henri III s'unit aux protestants et vint assiéger Paris. «Ce serait
grand dommage, disait-il des hauteurs de Saint-Cloud, où il avait <p.052>
placé son quartier, ce serait grand dommage de ruiner une si belle
ville; toutefois, il faut que j'aie raison des rebelles qui sont
dedans. C'est le coeur de la Ligue; c'est au coeur qu'il faut la
frapper.--Paris, disait-il encore, chef du royaume, mais chef trop
gros et trop capricieux, tu as besoin d'une saignée pour te guérir,
ainsi que toute la France, de la frénésie que tu lui communiques.
Encore quelques jours, et l'on ne verra ni tes maisons ni tes
murailles, mais seulement la place où tu auras été!» Les Parisiens
répondirent à ces menaces par un coup de poignard: un dominicain,
Jacques Clément, assassina Henri III. Quelles acclamations furibondes
accueillirent la mort du tyran! que de feux de joie, de _Te Deum_, de
caricatures grossières, de danses sauvages, de chansons sanglantes!
Toute la ville se porta à l'hôtel de la duchesse de Montpensier, rue
du Petit-Bourbon, pour y bénir une malheureuse paysanne, mère du
meurtrier!
§ XIII.
Siége et prise de Paris par Henri IV.
Henri IV leva le siége de Paris; puis, après le combat d'Arques, il
fit une pointe sur la capitale, emporta les faubourgs du midi et les
livra au plus affreux pillage; quatre cents Parisiens furent surpris
et massacrés près de la foire Saint-Germain. Ce fut par le
Pré-aux-Clercs que les royalistes arrivèrent, et ils s'emparèrent même
de la porte de Nesle; mais, étant peu nombreux et voyant la ville tout
en armes, ils se retirèrent.
Paris continua encore pendant six ans de vivre de cette vie
frénétique, vie pleine de crimes et d'erreurs, mais aussi de grandeur
et de courage, sans que des souffrances inouïes pussent vaincre son
inébranlable résolution de n'accepter qu'un roi de sa religion. On
sait quel horrible siége elle eut à supporter, quel héroïsme elle <p.053>
y déploya, comment la famine y fit périr trente mille personnes, comment
ce peuple, agonisant depuis quatre mois, qui avait mangé les chiens et
les chevaux, brouté l'herbe des rues et fait du pain avec des os de
morts, se traînait encore sur les remparts pour arquebuser les
hérétiques, ou dans les églises pour entendre les exhortations de ses
moines. Les moines étaient les maîtres de la ville; mais aussi, mêlés
sans cesse au peuple, souffrant comme lui, se battant comme lui, on
les voyait non-seulement figurer dans des processions ridicules, «la
pertuisane sur l'épaule et la rondache pendue au col,» mais gardant
les murs, soutenant les assauts, faisant des sorties, fondant le plomb
des églises et leurs cloches[23]. Les royalistes ont cherché vainement
à rendre odieuse la constance des Parisiens: l'odieux était plutôt du
côté de ce prince qui, pour être roi d'un peuple qui le repoussait et
dont il fut en définitive obligé de subir la volonté, exposait ce
peuple à des souffrances, les plus grandes que rappelle son histoire.
Aussi, les Parisiens n'oublièrent jamais le siége de leur ville;
malgré ses grandes qualités et son bon gouvernement, ils conservèrent
une haine implacable au roi qui les avait torturés pour régner sur
eux; ils la lui témoignèrent horriblement par dix-sept tentatives
d'assassinat.
[Note 23: «Le 14 février 1589, dit l'Estoile, jour de Carême,
prenant et jour où l'on n'avoit accoutumé que de voir des
mascarades et folies, furent faites par les églises de cette
ville, grandes quantités de processions qui y alloient en
grande dévotion, même de la paroisse de
Saint-Nicolas-des-Champs, où il y avoit plus de 1,000
personnes, tant fils que filles, hommes que femmes, tous
pieds nuds, et même tous les religieux de
Saint-Martin-des-Champs, qui étoient tous nuds pieds, et les
prêtres de ladite église de Saint Nicolas, aussi pieds nuds,
et quelques-uns tous nuds, comme étoit le curé nommé maître
François Pigenat, qui n'avoit qu'une guilbe de toile blanche
sur lui.»]
L'arrivée d'une armée espagnole délivra la capitale. Henri IV fut
défait à la bataille de Lagny et forcé de se retirer dans les <p.054>
provinces; mais auparavant il essaya encore un coup de désespoir sur
Paris et attaqua de nuit la porte Saint-Jacques. Le libraire Nivelle
et l'avocat Baldin, qui gardaient cette porte, renversèrent la
première échelle des assaillants et jetèrent l'alarme. Les Jésuites et
autres religieux, qui garnissaient les corps de garde voisins,
accoururent et les royalistes furent repoussés.
Cependant Paris, épuisé par sa résistance, commençait à pencher vers
la paix. Les Seize voulurent le ranimer par la terreur; ils mirent les
milices sous les armes, fermèrent les rues, enveloppèrent le
Parlement, saisirent trois magistrats royalistes et les pendirent dans
une salle du Châtelet; puis ils s'emparèrent de tous les pouvoirs.
Mayenne, qui se voyait menacé par eux, leur résista par la force, et,
aidé des modérés, il fit pendre quatre de ces redoutés tribuns dans la
salle basse du Louvre, et brisa ainsi leur puissance. Ce fut la perte
de la Ligue: avec les Seize tombèrent l'exaltation et la fureur du
peuple; la bourgeoisie reprit tout le pouvoir et parut disposée à une
transaction. Les États généraux furent assemblés à Paris; mais ils se
montrèrent aussi nuls qu'impuissants, et ils furent ridiculisés par la
_Satire Ménippée_, oeuvre piquante d'écrivains royalistes, qui se
réunissaient chez l'un d'eux, Gillot, sur le quai des Orfèvres. Enfin,
Henri IV s'étant converti, les trahisons commencèrent: le duc de
Brissac, gouverneur de Paris, vendit la ville au roi, qui, par une
nuit obscure, se présenta à la porte Neuve, celle par laquelle le
dernier Valois était sorti de la capitale! On la lui livra, ainsi que
les portes Saint-Honoré et Saint-Denis. Les troupes royales filèrent
sans bruit par les rues et s'emparèrent, en dispersant quelques
groupes de ligueurs, des principales places et des ponts. Les
habitants stupéfaits sortirent de leurs maisons; mais ils furent
repoussés à coups de pique et d'arquebuse. Henri, qui avait attendu
que ses troupes fussent au milieu de la ville avant d'oser y <p.055>
entrer, passa la porte Neuve; puis il revint sur ses pas jusqu'à quatre
fois, tant il trouvait l'entreprise chanceuse, et craignait que, le
peuple étant échauffé, son armée ne fût taillée en pièces «dans cette
speloncque de bestes farouches;» enfin, il entra, protégé, serré,
escorté par toute sa garde, aux cris de joie de ses soldats, au bruit
des derniers coups d'arquebuse des ligueurs, au milieu du silence
morne des habitants. Il s'empara du Louvre, des Châtelets, du Palais,
négocia pour faire évacuer aux Espagnols la Bastille, le Temple, le
quartier Saint-Martin, et enfin, maître de la ville, put se dire roi
de France.
§ XIV.
Tableau de Paris sous Henri IV.
Ce fut la fin de la république parisienne: on modifia ses institutions
municipales; on changea ses magistrats et ses curés; on chassa, on
persécuta prédicateurs, écrivains, chefs des milices; le roi se
déclara gouverneur de Paris. La ville se rétablit lentement de ses
souffrances. «Il y avoit alors, dit un contemporain, peu de maisons
entières et sans ruines; elles étoient la plupart inhabitées; le pavé
des rues était à demi couvert d'herbes; quant au dehors, les maisons
des faubourgs étaient toutes rasées; il n'y avait quasi un seul
village qui eût pierre sur pierre, et les campagnes étoient toutes
désertes et en friche.» Une maladie épidémique, suite de tant de
souffrances, vint mettre le comble aux misères de la ville, mais elle
n'empêcha pas la nouvelle cour de faire des fêtes. «Pendant qu'on
apportoit, dit l'Estoile, à tas de tous les côtés à l'Hôtel-Dieu les
pauvres membres de J.-C. si secs et si atténués, qu'ils n'étoient pas
plutost entrés qu'ils rendoient l'esprit, on dansoit au Louvre, on y
mommoit; les festins et les banquets s'y faisoient à 45 écus le plat,
avec les collations magnifiques à trois services.» De plus, les <p.056>
guerres civiles avaient engendré une multitude d'aventuriers, de
pillards, de gens sans aveu qui infestaient la ville; espions des
Espagnols, satellites des Seize, soudards royalistes, valets des
princes, jetaient continuellement le désordre dans les rues; on
n'entendait parler que de vols, de meurtres, de guet-apens. «Chose
étrange, dit l'Estoile, de dire que dans une ville de Paris se
commettent avec impunité des voleries et brigandages tout ainsi que
dans une forest.--Il y a, ajoute-t-il, adultères, puteries,
empoisonnemens, voleries, meurtres, assassinats et duels si fréquens à
Paris, à la cour et partout, qu'on n'ose parler d'autre chose, même au
Palais, où l'injustice qui y règne rend effacés la beauté et lustre de
cet ancien sénat.» A cette époque, aucune rue n'était encore éclairée
pendant la nuit; nul n'osait sortir de sa maison après le coucher du
soleil; les lieux de plaisir, théâtres, cabarets, devaient être fermés
dans l'hiver à quatre heures. De plus, Paris était à peine pavé, et
les voies les plus fréquentées semblaient des cloaques ou des
fondrières: il n'y avait pas de quais, peu de places, point de
promenoirs. Enfin, une autre cause de désordre était l'humeur
batailleuse des gentilshommes, dont les rixes ensanglantaient
journellement la ville et qui se battaient en duel derrière les murs
des Chartreux, près du moulin Saint-Marcel, au Pré-aux-Clercs; en
moins de quinze ans, quatre mille nobles périrent dans ces combats
privés, et sept mille lettres de grâce pour homicide furent accordées.
Cependant le gouvernement nouveau s'efforça de rétablir l'ordre en
réorganisant la police, la garde bourgeoise, le guet royal; le
Parlement, le Châtelet et les autres justices séculières et
ecclésiastiques se montrèrent aussi vigilants qu'impitoyables pour
tous les crimes; chaque jour on pendait, on rouait, on fustigeait, on
exposait à la croix du Trahoir, à la place de Grève, au pilori des
halles; les prisons du Châtelet, de la Conciergerie, du For-l'Évêque,
de l'Officialité, du Temple, de Saint-Martin-des-Champs, de <p.057>
Saint-Germain-des-Prés, étaient constamment remplies. Henri IV n'usait
de son droit de grâce pour personne; il défendit le duel sous peine de
mort.
Malgré les guerres civiles, quelques édifices avaient été entrepris
sous les derniers Valois, qui avaient pour les arts le goût éclairé de
leur aïeul: c'était d'abord le château des _Tuileries_, commencé par
Catherine de Médicis sur les dessins de Philibert Delorme; c'étaient
encore la _galerie du Louvre_, l'_Arsenal_, le _Pont-neuf_, etc.;
c'étaient enfin le couvent des _Jésuites_ de la rue Saint-Antoine, les
couvents des _Capucins_ et des _Feuillants_ de la rue Saint-Honoré,
etc. Henri IV, qui se garda bien de séjourner ailleurs que dans sa
capitale, s'efforça de lui rendre quelque lustre par des bâtiments;
aidé du prévôt des marchands, François Miron, il fit continuer
l'Hôtel-de-Ville, la galerie du Louvre, le palais des Tuileries,
construire la _place Dauphine_ et agrandir l'île de la Cité, commencer
la _place Royale_ sur l'emplacement du palais des Tournelles. On fit
des quais, des abreuvoirs, des égouts; on renouvela les règlements sur
le nettoyage des rues, sur les saillies des maisons, les étalages des
marchands; on confia même la grande voirie à la vigilance de Sully;
enfin, l'on élargit et l'on pava quelques rues. La rue Dauphine fut
entreprise pour ouvrir une première communication avec le bourg qui
s'était formé autour de l'abbaye Saint-Germain-des-Prés, et surtout
avec la foire Saint-Germain, qui devint alors très-populaire[24]. Le
quartier du _Marais_ fut commencé sur des terrains mis en culture
potagère, et Paris eut pour la première fois des rues droites, <p.058>
larges, appropriées aux nouveaux besoins de ses habitants, et surtout
à l'usage des coches. On construisit le quai des _Orfèvres_, la rue de
_Harlay_, ainsi que l'hôtel du premier président au Parlement de
Paris: c'est là qu'ont habité les Harlay, les Molé, les Lamoignon,
noms qui rappellent cette grande magistrature de la France, si pleine
de science et d'austérité, la gloire la plus pure de l'ancienne
monarchie. On établit à Chaillot la manufacture de tapis de la
_Savonnerie_, aujourd'hui réunie aux Gobelins, un hospice de soldats
invalides, rue de Lourcine, et, hors de la ville, l'hôpital
_Saint-Louis_, qui a traversé deux siècles et demi sans subir de
transformations. On fonda les couvents des _Franciscains_ de Picpus,
aujourd'hui détruit, des _Récollets_, aujourd'hui transformé en
hospice des Incurables, des _Petits-Augustins_, sur l'emplacement
duquel est l'école des Beaux-Arts. Enfin l'Arsenal fut agrandi: Sulli
y demeurait et y avait amassé «cent canons, de quoi armer quinze mille
hommes de pied et trois mille chevaux, deux millions de livres de
poudre, cent mille boulets et sept millions d'or comptant, tous
ingrédiens et drogues, disait-il, propres à médiciner les plus
fascheuses maladies de l'État. «On sait que ce fut en allant à
l'Arsenal que Henri IV fut assassiné dans la rue de la Féronnerie.
[Note 24: «Pendant la foire de Saint-Germain de cette année
(1605), dit l'Estoile, où le roi alloit ordinairement se
promener, se commirent à Paris des meurtres et excès infinis,
procédants des débauches de la foire, dans laquelle les
pages, laquais, écoliers et soldats des gardes firent des
insolences non accoutumées, se battant dedans et dehors comme
en petites batailles rangées, sans qu'on y pût ou voulût y
donner ordre.»]
Grâce à ces constructions, à ces embellissements, grâce aux plaisirs
dont la capitale n'a cessé dans tous les temps d'être le centre et le
théâtre, grâce à l'industrie et au commerce développés, par le luxe de
la cour, grâce au grand mouvement littéraire du XVIIe siècle qui
commençait, Paris devint, peu de temps après les guerres civiles, un
séjour de délices, et qui justifia ce que Montaigne disait de cette
ville vingt ans auparavant: «Paris a mon coeur dèz mon enfance, et
m'en est advenu comme des choses excellentes. Plus j'ay veu depuis
d'autres villes belles, plus la beauté de celle-cy peult et gaigne sur
mon affection. Je l'ayme tendrement jusques à ses verrues et à <p.059>
ses taches. Je ne suis François que par cette grande cité, grande en
peuples, grande en félicité de son assiette, mais surtout grande et
incomparable en variété et diversité de commodités, la gloire de la
France et l'un des plus nobles ornements du monde. Dieu en chasse
loing nos divisions[25]!»
[Note 25: Essais, liv. III, ch. IX.]
§ XV.
Paris sous Louis XIII.--Enceinte nouvelle.--Quartier du Palais-Royal
et du Marais.--Hôtel Rambouillet.--Fondations religieuses.
--Promenades et théâtres.
Pendant le règne de Louis XIII, Paris resta paisible et ne joua aucun
rôle politique: il n'avait rien à voir aux misérables révoltes de la
noblesse contre la royauté, mais il en souffrait et en parlait. «Il
n'y a, dit une farce de l'hôtel de Bourgogne (1619), il n'y a si petit
frère coupe-chou qui ne veuille entrer au Louvre; il n'y a harengère
qui ne se mêle de parler de la guerre ou de la paix; les crocheteurs
au coin des rues font des panégyriques et des invectives; l'un loue M.
d'Espernon, l'autre le blâme, etc.» Aussi la ville éprouva une grande
émotion à la mort du maréchal d'Ancre, quand les valets des princes
excitèrent la populace à brûler son cadavre et à piller son bel hôtel
de la rue de Tournon; mais elle regarda sans trop de pitié les
échafauds dressés pour les Bouteville et les Marillac, les bastilles
ouvertes pour les Châteauneuf et les Bassompierre; _les petits, qui ne
portent pas d'ombre_, n'avaient rien à craindre du terrible Richelieu;
et la bourgeoisie ne pouvait que gagner à l'agrandissement du pouvoir
royal. En effet, sous ce règne, elle jouit d'une grande prospérité,
et, grâce au luxe des seigneurs, à l'accroissement de la population,
aux embellissements de la ville, elle acquit des richesses, des <p.060>
lumières, un orgueil qui lui inspirèrent, quelques années plus tard,
la pensée de prendre part au gouvernement de l'État. Mais elle n'en
montra pas moins en plusieurs circonstances cette avarice, cet
égoïsme, ce manque de zèle pour la chose publique, qui, tant de fois,
lui ont été reprochés. Ainsi, en 1636, la France venait de s'engager
dans la guerre de Trente Ans, et, dès l'entrée, elle y avait éprouvé
des revers: les Espagnols avaient passé la frontière et pénétré
jusqu'à l'Oise. La terreur se répandit dans Paris, et en même temps
des cris de fureur éclatèrent contre Richelieu, l'auteur de la guerre.
«Lui qui étoit intrépide, disent les Mémoires de Montglat, pour faire
voir qu'il n'appréhendoit rien, monta dans son carrosse et se promena
sans gardes dans les rues, sans que personne lui osât dire mot.» Il
harangua les groupes et excita la population ou à prendre les armes,
ou à donner de l'argent pour lever les troupes. On trouva facilement
des hommes parmi le peuple[26], mais point d'argent chez les bourgeois;
et l'Hôtel-de-Ville et le Parlement durent taxer rigoureusement chaque
maison et chaque boutique. «Ce sont affaires de princes,» disaient les
bourgeois de toutes les guerres, quelque nationales, quelque justes
qu'elles fussent, et ils n'avaient que des malédictions pour elles,
parce qu'elles amenaient de nouvelles levées de subsides. Ainsi, la
guerre de Trente Ans, gloire éternelle de Richelieu et de Mazarin, qui
a établi la grandeur de la France sur les bases qu'elle a encore
aujourd'hui, n'a valu à ces deux ministres que des haines, des
exécrations, des sarcasmes, des chansons de la part des Parisiens, et
finalement elle a été la cause de la révolte de la Fronde[27]. La
bourgeoisie, dans l'ancien régime, n'avait guère que l'amour de <p.061>
sa corporation et de sa ville; l'amour de la patrie est un sentiment qui
ne s'est complétement développé chez elle qu'avec la révolution.
[Note 26: «Quand on leva à Paris des gens si à la hâte, dit
Tallemant des Réaux, le maréchal de la Force étoit sur les
degrés de l'Hôtel-de-Ville, et les crocheteurs lui touchoient
dans la main en disant: Oui, monsieur le maréchal, je veux
aller à la guerre avec vous.»]
[Note 27: Voyez à ce sujet le médecin Guy Patin (t. 1er, p.
38, de ses Lettres, édit. de M. Réveillé-Parise), ce
bourgeois si satirique et indépendant, si éclairé. En 1636,
il avait donné 12 écus pour la levée des fantassins; on lui
demandait une seconde taxe pour la levée des cavaliers: «J'ai
répondu, dit-il, que tout ainsi que mes rentes ne me sont
payées qu'une fois l'an, je ne peux donner qu'une fois.»]
Sous le ministère de Richelieu, Paris prit un grand accroissement et
commença à devenir une ville moderne. Une enceinte nouvelle fut
construite avec fossés, bastions et courtines plantés d'arbres pour
remplacer la vieille muraille d'Étienne Marcel; de la porte
Saint-Denis, elle suivit l'emplacement des rues Sainte-Apolline,
Beauregard, des Jeûneurs, Saint-Marc, etc., et enferma dans Paris les
Tuileries et leur jardin; à son extrémité, près de la Seine, fut
élevée une porte élégante, dite de la _Conférence_ (près du pont de la
Concorde). Des quartiers nouveaux furent bâtis: le _Marais_, l'_île
Saint-Louis_, la _butte Saint-Roch_, la _rue Richelieu_, le
_Pré-aux-Clercs_, ou _faubourg Saint-Germain_, etc.--Le _Menteur_, de
Corneille, en parle en ces termes:
DORANTE.