Ce fut un bon temps pour la capitale que le règne du monarque qui fut

si terrible aux grands et si débonnaire aux petits; elle redevint

alors l'appui de la royauté, et Louis en fit son refuge, sa citadelle,

son arsenal pour toutes ses entreprises contre la féodalité. «Ma bonne

ville de Paris, disait-il, et si je la perdois, tout seroit fini pour

moi.» Aussi, quand, après la bataille de Montlhéry, il se retira dans

la capitale, il se montra aux bourgeois comme l'un d'eux, vêtu comme

eux, et devint plus populaire qu'aucun de ses prédécesseurs. Il se mit

de leur confrérie, il augmenta leurs priviléges, il les appela à son

conseil; il les haranguait aux halles, il écoutait leurs plaintes, il

riait, causait avec eux et leur faisait «de salés contes.» Il aimait

surtout à dîner tantôt à l'Hôtel-de-Ville avec le prévôt et les <p.038>

échevins, tantôt chez les magistrats du Parlement, tantôt chez quelque

gros marchand. Chacun lui touchait dans la main, lui parlait de ses

affaires, le voulait pour parrain de ses enfants. _Compère_, lui

disait-on en le tirant par son pourpoint. _Compère_, répondait-il au

plus chétif du populaire. Aussi, à chaque visite qu'il faisait à

Paris, on le fêtait par des réceptions magnifiques et de riches dons

de vaisselle d'or et d'argent. Toutes ces manières firent que les

tentatives des seigneurs pour réveiller le parti bourguignon

échouèrent, et que le roi put se tirer de leurs griffes, moyennant le

traité de Conflans, où chacun d'eux emporta sa pièce de la royauté.

Les négociations eurent lieu dans le faubourg Saint-Antoine, à la

_Grange-aux-Merciers_, et Louis en consacra le souvenir par une croix

qui était rue de Reuilly, près du mur de l'abbaye Saint-Antoine. Il

n'oublia pas que, dans cette déconvenue, Paris lui avait été seul

fidèle, et il devint plus que jamais le bon ami des Parisiens. Il

prenait parmi eux ses agents, ses ministres, voire ses exécuteurs; il

leur donnait le spectacle du supplice des grands seigneurs, comme du

connétable de Saint-Pol à la Grève, du duc de Nemours aux halles; il

supportait, «sans en être déferré,» leurs gausseries, quand il avait

fait quelque faute. Ainsi, après l'entrevue où il resta prisonnier de

Charles le Téméraire, il fut salué de toutes les boutiques par les

cris de: Péronne! Péronne! que lui cornaient aux oreilles les geais et

les pies de ses compères. Il se fit le chef de leurs métiers,

encouragea leur commerce par des marchés libres, leur donna une bonne

police, les organisa en soixante-douze compagnies de milices, formant

trente mille hommes «armés de harnois blancs, jacques ou brigandines.»

Il rétablit la bibliothèque de Charles V et la plaça dans le couvent

des Mathurins, rue Saint-Jacques. Il appela à Paris trois élèves de

Jean Fust, qui fondèrent, dans les bâtiments de la Sorbonne, la

première imprimerie qu'on ait établie en France, et qui, trois ans <p.039>

après, ouvrirent, rue Saint-Jacques, une boutique de librairie, avec

l'enseigne significative du _Soleil d'Or_. Il augmenta les priviléges

de l'Université et y fonda une école spéciale de médecine, rue de la

Bûcherie, entre les rues des Rats et du Fouarre, dans un bâtiment qui

coûta dix livres tournois et dont une partie existe encore. Cette

fondation avait été sollicitée par Jacques Cothier, médecin du roi,

qui est demeuré fameux, moins pour l'immense fortune qu'il tira des

frayeurs de son malade que pour le jeu de mots qu'il avait fait

sculpter sur sa belle maison de la rue Saint-André-des-Arts: _A

l'Abri-Cothier!_ Il avait compté sans les favoris de Charles VIII, qui

firent mentir l'ambitieux rébus.

Paris, quoique négligé par les successeurs de Louis XI, continua de

s'accroître et de prospérer, et il eut une belle part dans les

créations de la renaissance. Ainsi, c'est à cette époque que furent

bâtis l'hôtel de la _cour des Comptes_, détruit par un incendie en

1737; l'hôtel de la _Trémouille_ ou des _Carneaux_, rue des

Bourdonnais; l'hôtel de _Cluny_, aujourd'hui transformé en musée

d'antiquités françaises; la _fontaine des Innocents_, les églises

_Saint-Merry_ et _Saint-Eustache_, l'_Hôtel-de-Ville_, le _vieux

Louvre_, le _pont Notre-Dame_, etc. En ce même temps furent fondés le

_Collége de France_, cinq autres colléges, les hospices des

_Enfants-Rouges_, et des _Petites-Maisons_, etc. Sous François Ier, la

ville eut ses fortifications restaurées et son enceinte augmentée: on

y comprit les terrains appelés _Tuileries_ et l'on ferma ce côté par

un grand bastion. Sous ce même roi furent créées les premières rentes

sur l'Hôtel-de-Ville, noyau de cette dette de l'État, qui, de 16,000

livres dont elle se composait en 1522, s'éleva en 1789 à 5 milliards.

La ville fut aussi, à cette époque, divisée régulièrement en seize

quartiers, et son administration et sa garde composées ainsi:

1º Le prévôt de Paris, magistrat commandant pour le roi, ayant <p.040>

sous lui deux lieutenants, l'un civil, l'autre criminel, qui présidaient

le tribunal ou _présidial_ du Châtelet, formé de vingt-quatre

conseillers; ces lieutenants étant des hommes de robe, et le prévôt,

homme d'épée, ne jugeant plus, ses attributions se trouvèrent bornées

à la police; on lui enleva même le commandement militaire de la ville,

qui fut donné au gouverneur de l'Ile-de-France; 2º le prévôt des

marchands, magistrat populaire et élu, chargé du commerce, des

approvisionnements, de la voirie, avec l'assistance d'un bureau

composé de quatre échevins, d'un greffier, d'un receveur et de

vingt-six conseillers; 3º la garde bourgeoise, ayant pour chefs seize

commandants de quartiers ou quarteniers, quarante cinquanteniers et

deux cent cinquante-six dizainiers; 4º le guet royal, formé de cinq

cents hommes de pied et de trois compagnies soldées d'archers,

d'arbalétriers et d'arquebusiers; le tout commandé par le chevalier du

guet. Le Parlement avait d'ailleurs la surintendance de la police, des

approvisionnements et même de l'administration; souvent il déléguait

deux de ses membres par quartier pour y mettre l'ordre, et, dans les

circonstances graves, il tenait de grandes assemblées de police où

assistaient l'évêque, le chapitre, les deux prévôts, les échevins, les

quarteniers, etc.

Sous les règnes de Louis XII, de François Ier et de Henri II, furent

faits les règlements les plus importants pour l'administration de la

ville et dont quelques-uns sont encore en vigueur, principalement ceux

qui regardent les fontaines, les marchés, les boucheries, le pavage,

les égouts, etc. Les carrosses, qui commencent à paraître, mais qui ne

devinrent nombreux que sous Louis XIII, font comprendre la nécessité

de débarrasser, d'assainir, d'élargir les voies publiques. Il fut

défendu de bâtir en saillie sur les rues; on fit rentrer les auvents

et les toits des boutiques; les animaux des basses-cours cessèrent de

vaguer au milieu des dépôts d'ordures; l'enlèvement des boues et

immondices fut confié à un service de voitures payées au moyen <p.041>

d'une taxe spéciale; on essaya même un éclairage général. Des ordonnances

très-rigoureuses furent faites contre l'ivrognerie, les tavernes, les

maisons de débauche, les jeux, le luxe des vêtements, les blasphèmes;

on s'efforça de débarrasser la ville des vagabonds et des mendiants,

contre lesquels tous les règlements de police étaient insuffisants, en

condamnant les hommes aux galères et les femmes au fouet.

Mais il y avait un obstacle presque insurmontable à une bonne

administration dans les seigneurs et le clergé, qui refusaient de se

soumettre aux ordonnances municipales, de contribuer aux charges de la

ville, et qui trouvaient dans leurs priviléges le moyen de résister

même aux arrêts du Parlement. D'ailleurs, le sol de Paris

n'appartenait pas entièrement au roi; il était partagé en plusieurs

fiefs et par conséquent en plusieurs juridictions qui étaient en lutte

presque perpétuelle avec l'autorité royale. L'évêque, le chapitre de

Notre-Dame, les abbés de Saint-Germain-des-Prés, de Sainte-Geneviève,

de Saint-Martin-des-Champs, l'Université, plusieurs seigneurs avaient

chacun sa justice particulière, sa prison, même ses soldats, et toutes

ces puissances mettaient leur orgueil non-seulement à être affranchies

de l'autorité municipale, mais à la dominer, à l'entraver, à

l'annuler. Ainsi les écoliers, les clercs du Palais, les pages et les

laquais des grands ne cessaient de jeter le trouble dans la ville,

d'empêcher son commerce, d'ensanglanter ses rues; souvent ils

s'unissaient aux aventuriers, aux truands, aux voleurs et répandaient

la terreur dans certain quartier, à ce point que les bourgeois

tendaient les chaînes, éclairaient les maisons et faisaient le guet

nuit et jour comme à l'approche de l'ennemi. Le prévôt et le Parlement

avaient rendu contre ces désordres les arrêts les plus sévères,

défendant, «sous peine de la hart, de porter bastons, espées,

pistoles, courtes dagues, poignards,» et ils faisaient pendre sans

jugement ni procès les contrevenants; mais tout cela fut inutile, <p.042>

les gens de désordre, trouvant un appui contre l'autorité, soit auprès de

l'évêque, soit dans l'Université, soit chez les grands seigneurs; et

jusqu'au règne de Louis XIV, Paris ne cessa d'être à la merci de cette

turbulente jeunesse.

A part les émeutes des écoliers et des laquais, Paris pendant cette

époque, n'est le théâtre d'aucun événement remarquable, et son

histoire se borne à citer quelques demeures célèbres. Philippe de

Comines habitait le château de Nigeon ou de Chaillot, qui lui fut

donné par Louis XI. La duchesse d'Étampes demeurait rue Gît-le-Coeur

dans un bel hôtel bâti par le roi chevalier. Le connétable de Bourbon

possédait l'hôtel du Petit-Bourbon, attenant au Louvre. Le connétable

de Montmorency avait son hôtel rue Sainte-Avoye, et c'est là qu'il

mourut. Rabelais, cet infernal moqueur du seizième siècle, est mort,

en 1553, rue des Jardins, et a été enterré dans le cimetière de

l'église Saint-Paul, au pied d'un grand arbre qui a été visité pendant

longtemps par tous les écoliers de l'_inclyte Lutèce_[21]. Arbre,

cimetière, église, tout a disparu, mais non pas la race de ces

_fagoteurs d'abus_, _caphards empantouflés_, _bazochiens mangeurs du

populaire_, _usuriers grippeminauds_, _pédants rassotés_,» que notre

Homère bouffon a fustigés dans ses «_beaux livres de haulte graisse,

légiers au pourchas et hardis à la rencontre_.» Amyot a demeuré dans

une maison voisine du collége d'Harcourt (collége Saint-Louis), près

de la porte Saint-Michel: son nom ramène la pensée sur ce beau temps

de restauration de l'antiquité, où l'on se passionnait si naïvement

pour les trésors intellectuels de la Grèce et de Rome, où quatre

lignes découvertes de Platon, une oraison de Cicéron traduite ou <p.043>

commentée, donnaient la fortune et la gloire, où Jacques Amyot, de

valet d'écoliers, devenait évêque d'Auxerre et grand aumônier de

France, pour avoir _translaté_, dans un français naïf et gracieux, les

vies de Plutarque et les romans de Théagène et de Daphnis. Ronsard a

habité rue des Fossés-Saint-Victor, près du collége Boncourt, dans une

maison qui touchait au mur d'enceinte; c'est là que se rassemblait la

fameuse pléiade des beaux esprits du seizième siècle; c'est là que

furent jetés les fondements de la révolution littéraire qui devait

changer notre langue, et que Malherbe et Boileau ont renversée.

Profondes études, labeurs consciencieux, discussions enthousiastes,

passion de la poésie, nous avons cru vous voir renaître il y a trente

ans à peine, qui vous retrouverait aujourd'hui?

[Note 21: _Relligione patrum multos servata per annos_, dit

Guy Patin. (Lettres, t. III, p. 223.)]

A tous ces lieux célèbres dans l'histoire des lettres, nous devons

ajouter «_ces tabernes méritoires de la Pomme-de-Pin, du Castel, de la

Magdeleine et de la Mulle,_» dont parle Rabelais. C'est là que

«_cauponisait_» Villon, l'enfant de Paris, spirituel, fripon et

libertin, quand, après avoir dérobé quelque «_repue franche_» aux

rôtisseurs de la rue aux Ours, il chantait la _blanche savatière_ ou

la _gente saucissière_ du coin, ou bien sa joyeuse épitaphe:

Ne suis-je badaud de Paris,

De Paris, dis-je, auprès Pontoise?

Le cabaret de la Pomme-de-Pin, le plus fameux de tous, était situé

dans la Cité, rue de la Juiverie, au coin de la rue de la Licorne, en

face de l'église Sainte-Madeleine: il fut célébré plus tard par

Regnier, et devint, dans le dix-septième siècle, le rendez vous des

gens de lettres et de leurs bons amis de la cour.

C'est à cette même époque qu'il faut chercher les premiers logis du

théâtre français. Vers l'an 1402, des bourgeois de Paris avaient formé

une confrérie dite de la Passion, pour représenter les principaux <p.044>

_mystères_ de la vie du Christ, et ils s'étaient installés, par

privilége du roi, dans l'hôpital de la Trinité, entre les rues

Saint-Denis et Grenétat. Dans le même temps, des jeunes gens formèrent

la confrérie des Enfants-sans-Souci, pour représenter, aux halles ou à

la Grève, des pièces satiriques qu'on appelait _sotties_. Enfin, à la

même époque, les clercs de la Basoche se mirent à jouer, à certains

jours solennels, dans la grande salle du Palais, des _moralités_ ou

farces à peu près semblables à celles des Enfants-sans-Souci. Ces

divers théâtres eurent un grand succès. Les confrères de la Passion,

pour varier leur spectacle, s'adjoignirent les Enfants-sans-Souci avec

leurs pièces joyeuses; puis ils quittèrent l'hôpital de la Trinité

pour l'hôtel de Flandre, situé rue Coquillière, et ils y eurent une

telle vogue, que les églises, les prédications, les offices étaient

abandonnés, même par les prêtres. Ils passèrent de là à l'hôtel

d'Artois ou de Bourgogne, dont ils achetèrent une partie, et où ils

firent construire un théâtre; mais il leur fut ordonné, par arrêt du

Parlement, de ne plus représenter que des pièces «profanes, honnêtes

et licites;» et aux Enfants-sans-Souci, qui s'étaient avisés de jouer

des satires politiques, de ne plus prendre de tels sujets «sous peine

de la hart.» Ces défenses firent décliner le théâtre de l'hôtel de

Bourgogne, qui, d'ailleurs, eut à lutter avec les pièces classiques de

l'école de Ronsard, lesquelles étaient représentées dans les colléges

ou à la cour. Nous le retrouverons sous Louis XIII.

§ XII.

Paris pendant les guerres de religion.--La Saint-Barthélémy.--Les

barricades de 1588.

Mystères, sotties, moralités, tous ces amusements, où se délectaient

la foi grossière et la malice naïve de nos aïeux, allaient être

oubliés: le moine de Wittemberg avait jeté dans le monde le démon <p.045>

de l'examen; l'Europe féodale était remuée jusque dans ses entrailles;

Paris allait sortir de son repos et se lancer de nouveau dans les

révolutions avec ses passions, ses vertus, ses fureurs. La ville de

sainte Geneviève et de saint Louis, la ville de la Sorbonne et de

l'Université, la ville aux mille cloches, aux quatre-vingts églises,

aux soixante couvents, était fondamentalement catholique: institutions

municipales, corporations de métiers, cérémonies populaires, existence

publique, foyer domestique, tout était imprégné de catholicisme; le

catholicisme était l'âme de la cité, la source de toutes les

jouissances, le bonheur, la gloire, la vie entière du peuple. Aussi,

quand les Parisiens virent les calvinistes attaquer tout ce qu'ils

aimaient, se railler de tout ce qu'ils vénéraient, insulter leurs

pompeuses fêtes, détruire églises, croix, tombeaux, statues, ils les

regardèrent comme des infidèles, des Sarrasins, des sauvages, ils ne

songèrent qu'à les exterminer. Ils applaudirent aux arrêts barbares du

Parlement, de la chambre ardente, de l'inquisition, aux bûchers

allumés par François Ier et Henri II aux halles, à la Grève, sur

toutes les places, aux supplices d'Étienne Dolet, le savant imprimeur,

de Louis de Berquin, l'intrépide gentilhomme, d'Anne Dubourg, le

vertueux magistrat; ils virent avec indignation, sous Catherine de

Médicis, le gouvernement faire des édits en faveur des rebelles, et

ils se préparèrent dès lors à sauver la foi malgré la royauté. La

tranquillité de la capitale, depuis plus d'un siècle, n'avait abusé

personne sur son naturel tumultueux; chacun savait le goût des

Parisiens pour les émeutes: «A ce ils sont tant faciles, disait

Rabelais, que les nations estranges s'ébahissent de la patience des

rois de France, lesquels autrement par bonne justice ne les refrènent,

vu les inconvénients qui en sortent de jour en jour.»

Paris avait alors une population de trois cent mille habitants, dans

laquelle on comptait à peine sept à huit mille huguenots, presque <p.046>

tous de la noblesse et de la haute bourgeoisie: «C'était, dit Lanoue,

une mouche contre un éléphant.» Mais ceux-ci n'en étaient pas moins

pleins d'orgueil et de confiance dans leur cause, pleins de mépris

pour cette masse de catholiques qu'ils appelaient «pauvres idiots

populaires;» ils croyaient dominer la grande ville par la supériorité

de leur bravoure et de leurs lumières, et ils comptaient pour cela sur

l'appui des provinces, où la nouvelle religion avait de nombreux

sectateurs. Les provinces n'étaient pas alors soumises à l'ascendant

de la capitale; elles ne recevaient pas d'elle leur histoire et leurs

révolutions toutes faites; elles n'étaient pas réduites à cette

existence glacée et subalterne que la centralisation leur a donnée:

aussi étaient-elles jalouses de la puissance toujours croissante et

envahissante de Paris; elles ne cédaient que malgré elles à son

impulsion; elles se montraient même pleines de préjugés sur ses

habitants, dont elles raillaient les défauts avec amertume, envie et

colère. «Le peuple parisien, dit Rabelais (né en Touraine, moine en

Poitou, médecin à Montpellier), est tant sot, tant badault, et tant

inepte de nature, qu'un basteleur, un porteur de rogatons, un mulet

avec ses cymbales, un vieilleux au milieu d'un carrefour, assemblera

plus de gens que ne feroit un bon prescheur évangélique[22].» Et

néanmoins ce fut pendant les guerres de religion, guerres de la

noblesse contre la royauté, des provinces contre la capitale, que

Paris, en sauvant l'unité monarchique et nationale, commença à exercer

une influence prépondérante sur tout le royaume.

[Note 22: Charron, qui était pourtant enfant de Paris, fils

d'un libraire de la Cité, en dit autant: «Léger à croire, à

recueillir et ramasser toutes nouvelles, surtout les

fascheuses, tenant tous rapports pour véritables et asseurés;

avec un sifflet ou sonnette de nouveauté, on l'assemble comme

les mouches au son du bassin.» (_De la Sagesse_, liv. Ier,

ch. XLVIII.)]

La guerre civile commença: dès l'entrée, les Parisiens prirent les <p.047>

armes, chassèrent les huguenots de leurs murs, mirent à leur tête le

duc de Guise, «comme défenseur de la foi.» Trois fois les protestants

furent vaincus, trois fois ils obtinrent de la couronne des

pacifications avantageuses: à la dernière, la cour sembla complétement

avoir répudié la cause catholique et s'être décidée à livrer l'État

aux protestants. L'irritation de la grande ville fut extrême quand

elle se vit traversée par ces gentilshommes du Midi, ces ministres au

visage sombre et austère, tous ces méchants huguenots qui avaient,

depuis dix ans, tant tué de moines et pillé d'églises: elle se crut

envahie par des étrangers; elle se crut trahie par le roi; elle

résolut de tout exterminer. Halles, métiers, confréries, se mirent en

mouvement: la cour, débordée par la fureur populaire, se hâta de

prendre l'initiative du massacre. Quel spectacle présenta Paris dans

cette nuit de la Saint-Barthélémy (24 août 1572)! Les chaînes tendues,

les portes fermées, les compagnies bourgeoises en armes, des canons

dans l'Hôtel-de-Ville, le tocsin sonnant à toutes les églises, des

bandes de meurtriers parcourant les rues, enfonçant les portes,

égorgeant les protestants! «Le bruit continuel des arquebuses et des

pistolets, dit un témoin, les cris lamentables de ceux qu'on

massacrait, les hurlements des meurtriers, les corps détranchés

tombant des fenêtres ou traînés, à la rivière, le pillage de plus de

six cents maisons, faisaient ressembler Paris à une ville prise

d'assaut. Les rues regorgeaient tellement de sang qu'il s'en formait

des torrents surtout dans la cour et le voisinage du Louvre. La

rivière était toute rouge et couverte de cadavres...» C'est de la tour

de Saint-Germain-l'Auxerrois que partit le signal du massacre.

L'amiral de Coligny fut tué dans la maison n. 14 de la rue des

Fossés-Saint-Germain, alors appelée rue Béthisy; Ramus, dans le

collége de Presles, où il demeurait; Jean Goujon, sur l'échafaud où il

sculptait les bas-reliefs du vieux Louvre. On dit que le roi tira <p.048>

des coups d'arquebuse, à travers la rivière, sur les huguenots qui se

sauvaient dans le faubourg Saint-Germain. Le lendemain, il alla voir

le cadavre de Coligny, qu'on avait pendu à Montfaucon, et à la Grève

le supplice de deux seigneurs protestants échappés au massacre.

Malgré la Saint-Barthélémy, le parti huguenot ne fut pas abattu. La

royauté recommença sous Henri III sa politique vacillante et tomba,

par ses vices, dans le plus profond mépris; Paris reprit ses défiances

et ses haines; la sainte Ligue naquit! Elle naquit, dit-on, dans une

assemblée de bourgeois, de docteurs, de moines, qui se tint au collége

Fortet, rue des Sept-Voies, n. 27; et, de cette maison obscure, elle

enlaça toute la France. Alors se forma à Paris le conseil secret des

Seize, qui devait propager la Ligue dans les seize quartiers de la

ville, et qui finit par dominer les métiers, les confréries, les

milices, même la municipalité. La capitale prit cet aspect animé,

inquiet, menaçant, tumultueux, qui est le présage des révolutions.

D'un côté étaient les fêtes luxurieuses de la cour, les meurtres et

les adultères du Louvre, les duels des mignons du roi contre les

mignons du duc de Guise, les mascarades, les pénitences, les orgies,

les processions, «les lascivetés et vilenies» de Henri III; d'un autre

côté étaient les conciliabules des Seize, des échevins, des

quarteniers, les serments, les projets, les amas d'armes au fond des

sacristies ou des boutiques, enfin et surtout les prédications

furibondes des curés et des moines. Henri veut arrêter cette licence

de la chaire par laquelle, chaque jour et sans relâche, il était

déchiré, calomnié, voué à l'exécration populaire; son Parlement menace

du bannissement, même de mort, les prédicateurs séditieux, et il

ordonne de saisir les deux plus hardis, les curés de Saint-Benoît et

de Saint-Séverin; mais c'était s'attaquer à la plus précieuse des

libertés populaires, à celle qui tenait lieu de la liberté d'écrire,

à une époque où les livres étaient si rares, où si peu de gens <p.049>

savaient lire. Les Parisiens, dans aucun temps, n'avaient souffert

l'oppression sans protester contre elle, et c'était ordinairement la

chaire qui exprimait l'opinion publique; c'était par les sermons que

le peuple conservait la notion de ses droits et pouvait dire la vérité

aux grands: aussi portait-il aux prédicateurs une affection

enthousiaste, et il gardait la mémoire de ceux qui avaient bravé la

tyrannie pour le défendre, de frère Legrand sous Charles VI, de frère

Richard sous la domination anglaise, de frère Fradin sous Louis XI.

L'entreprise de Henri III fit donc soulever tout le quartier de

l'Université: Aux armes! criait-on, on enlève nos prédicateurs! Et

l'émeute gagnant les autres parties de la ville, le roi fut contraint

de relâcher les deux curés.

Histoire de Paris depuis le temps des Gaulois jusqu'à nos jours - I · 第 3 / 26 段