si terrible aux grands et si débonnaire aux petits; elle redevint
alors l'appui de la royauté, et Louis en fit son refuge, sa citadelle,
son arsenal pour toutes ses entreprises contre la féodalité. «Ma bonne
ville de Paris, disait-il, et si je la perdois, tout seroit fini pour
moi.» Aussi, quand, après la bataille de Montlhéry, il se retira dans
la capitale, il se montra aux bourgeois comme l'un d'eux, vêtu comme
eux, et devint plus populaire qu'aucun de ses prédécesseurs. Il se mit
de leur confrérie, il augmenta leurs priviléges, il les appela à son
conseil; il les haranguait aux halles, il écoutait leurs plaintes, il
riait, causait avec eux et leur faisait «de salés contes.» Il aimait
surtout à dîner tantôt à l'Hôtel-de-Ville avec le prévôt et les <p.038>
échevins, tantôt chez les magistrats du Parlement, tantôt chez quelque
gros marchand. Chacun lui touchait dans la main, lui parlait de ses
affaires, le voulait pour parrain de ses enfants. _Compère_, lui
disait-on en le tirant par son pourpoint. _Compère_, répondait-il au
plus chétif du populaire. Aussi, à chaque visite qu'il faisait à
Paris, on le fêtait par des réceptions magnifiques et de riches dons
de vaisselle d'or et d'argent. Toutes ces manières firent que les
tentatives des seigneurs pour réveiller le parti bourguignon
échouèrent, et que le roi put se tirer de leurs griffes, moyennant le
traité de Conflans, où chacun d'eux emporta sa pièce de la royauté.
Les négociations eurent lieu dans le faubourg Saint-Antoine, à la
_Grange-aux-Merciers_, et Louis en consacra le souvenir par une croix
qui était rue de Reuilly, près du mur de l'abbaye Saint-Antoine. Il
n'oublia pas que, dans cette déconvenue, Paris lui avait été seul
fidèle, et il devint plus que jamais le bon ami des Parisiens. Il
prenait parmi eux ses agents, ses ministres, voire ses exécuteurs; il
leur donnait le spectacle du supplice des grands seigneurs, comme du
connétable de Saint-Pol à la Grève, du duc de Nemours aux halles; il
supportait, «sans en être déferré,» leurs gausseries, quand il avait
fait quelque faute. Ainsi, après l'entrevue où il resta prisonnier de
Charles le Téméraire, il fut salué de toutes les boutiques par les
cris de: Péronne! Péronne! que lui cornaient aux oreilles les geais et
les pies de ses compères. Il se fit le chef de leurs métiers,
encouragea leur commerce par des marchés libres, leur donna une bonne
police, les organisa en soixante-douze compagnies de milices, formant
trente mille hommes «armés de harnois blancs, jacques ou brigandines.»
Il rétablit la bibliothèque de Charles V et la plaça dans le couvent
des Mathurins, rue Saint-Jacques. Il appela à Paris trois élèves de
Jean Fust, qui fondèrent, dans les bâtiments de la Sorbonne, la
première imprimerie qu'on ait établie en France, et qui, trois ans <p.039>
après, ouvrirent, rue Saint-Jacques, une boutique de librairie, avec
l'enseigne significative du _Soleil d'Or_. Il augmenta les priviléges
de l'Université et y fonda une école spéciale de médecine, rue de la
Bûcherie, entre les rues des Rats et du Fouarre, dans un bâtiment qui
coûta dix livres tournois et dont une partie existe encore. Cette
fondation avait été sollicitée par Jacques Cothier, médecin du roi,
qui est demeuré fameux, moins pour l'immense fortune qu'il tira des
frayeurs de son malade que pour le jeu de mots qu'il avait fait
sculpter sur sa belle maison de la rue Saint-André-des-Arts: _A
l'Abri-Cothier!_ Il avait compté sans les favoris de Charles VIII, qui
firent mentir l'ambitieux rébus.
Paris, quoique négligé par les successeurs de Louis XI, continua de
s'accroître et de prospérer, et il eut une belle part dans les
créations de la renaissance. Ainsi, c'est à cette époque que furent
bâtis l'hôtel de la _cour des Comptes_, détruit par un incendie en
1737; l'hôtel de la _Trémouille_ ou des _Carneaux_, rue des
Bourdonnais; l'hôtel de _Cluny_, aujourd'hui transformé en musée
d'antiquités françaises; la _fontaine des Innocents_, les églises
_Saint-Merry_ et _Saint-Eustache_, l'_Hôtel-de-Ville_, le _vieux
Louvre_, le _pont Notre-Dame_, etc. En ce même temps furent fondés le
_Collége de France_, cinq autres colléges, les hospices des
_Enfants-Rouges_, et des _Petites-Maisons_, etc. Sous François Ier, la
ville eut ses fortifications restaurées et son enceinte augmentée: on
y comprit les terrains appelés _Tuileries_ et l'on ferma ce côté par
un grand bastion. Sous ce même roi furent créées les premières rentes
sur l'Hôtel-de-Ville, noyau de cette dette de l'État, qui, de 16,000
livres dont elle se composait en 1522, s'éleva en 1789 à 5 milliards.
La ville fut aussi, à cette époque, divisée régulièrement en seize
quartiers, et son administration et sa garde composées ainsi:
1º Le prévôt de Paris, magistrat commandant pour le roi, ayant <p.040>
sous lui deux lieutenants, l'un civil, l'autre criminel, qui présidaient
le tribunal ou _présidial_ du Châtelet, formé de vingt-quatre
conseillers; ces lieutenants étant des hommes de robe, et le prévôt,
homme d'épée, ne jugeant plus, ses attributions se trouvèrent bornées
à la police; on lui enleva même le commandement militaire de la ville,
qui fut donné au gouverneur de l'Ile-de-France; 2º le prévôt des
marchands, magistrat populaire et élu, chargé du commerce, des
approvisionnements, de la voirie, avec l'assistance d'un bureau
composé de quatre échevins, d'un greffier, d'un receveur et de
vingt-six conseillers; 3º la garde bourgeoise, ayant pour chefs seize
commandants de quartiers ou quarteniers, quarante cinquanteniers et
deux cent cinquante-six dizainiers; 4º le guet royal, formé de cinq
cents hommes de pied et de trois compagnies soldées d'archers,
d'arbalétriers et d'arquebusiers; le tout commandé par le chevalier du
guet. Le Parlement avait d'ailleurs la surintendance de la police, des
approvisionnements et même de l'administration; souvent il déléguait
deux de ses membres par quartier pour y mettre l'ordre, et, dans les
circonstances graves, il tenait de grandes assemblées de police où
assistaient l'évêque, le chapitre, les deux prévôts, les échevins, les
quarteniers, etc.
Sous les règnes de Louis XII, de François Ier et de Henri II, furent
faits les règlements les plus importants pour l'administration de la
ville et dont quelques-uns sont encore en vigueur, principalement ceux
qui regardent les fontaines, les marchés, les boucheries, le pavage,
les égouts, etc. Les carrosses, qui commencent à paraître, mais qui ne
devinrent nombreux que sous Louis XIII, font comprendre la nécessité
de débarrasser, d'assainir, d'élargir les voies publiques. Il fut
défendu de bâtir en saillie sur les rues; on fit rentrer les auvents
et les toits des boutiques; les animaux des basses-cours cessèrent de
vaguer au milieu des dépôts d'ordures; l'enlèvement des boues et
immondices fut confié à un service de voitures payées au moyen <p.041>
d'une taxe spéciale; on essaya même un éclairage général. Des ordonnances
très-rigoureuses furent faites contre l'ivrognerie, les tavernes, les
maisons de débauche, les jeux, le luxe des vêtements, les blasphèmes;
on s'efforça de débarrasser la ville des vagabonds et des mendiants,
contre lesquels tous les règlements de police étaient insuffisants, en
condamnant les hommes aux galères et les femmes au fouet.
Mais il y avait un obstacle presque insurmontable à une bonne
administration dans les seigneurs et le clergé, qui refusaient de se
soumettre aux ordonnances municipales, de contribuer aux charges de la
ville, et qui trouvaient dans leurs priviléges le moyen de résister
même aux arrêts du Parlement. D'ailleurs, le sol de Paris
n'appartenait pas entièrement au roi; il était partagé en plusieurs
fiefs et par conséquent en plusieurs juridictions qui étaient en lutte
presque perpétuelle avec l'autorité royale. L'évêque, le chapitre de
Notre-Dame, les abbés de Saint-Germain-des-Prés, de Sainte-Geneviève,
de Saint-Martin-des-Champs, l'Université, plusieurs seigneurs avaient
chacun sa justice particulière, sa prison, même ses soldats, et toutes
ces puissances mettaient leur orgueil non-seulement à être affranchies
de l'autorité municipale, mais à la dominer, à l'entraver, à
l'annuler. Ainsi les écoliers, les clercs du Palais, les pages et les
laquais des grands ne cessaient de jeter le trouble dans la ville,
d'empêcher son commerce, d'ensanglanter ses rues; souvent ils
s'unissaient aux aventuriers, aux truands, aux voleurs et répandaient
la terreur dans certain quartier, à ce point que les bourgeois
tendaient les chaînes, éclairaient les maisons et faisaient le guet
nuit et jour comme à l'approche de l'ennemi. Le prévôt et le Parlement
avaient rendu contre ces désordres les arrêts les plus sévères,
défendant, «sous peine de la hart, de porter bastons, espées,
pistoles, courtes dagues, poignards,» et ils faisaient pendre sans
jugement ni procès les contrevenants; mais tout cela fut inutile, <p.042>
les gens de désordre, trouvant un appui contre l'autorité, soit auprès de
l'évêque, soit dans l'Université, soit chez les grands seigneurs; et
jusqu'au règne de Louis XIV, Paris ne cessa d'être à la merci de cette
turbulente jeunesse.
A part les émeutes des écoliers et des laquais, Paris pendant cette
époque, n'est le théâtre d'aucun événement remarquable, et son
histoire se borne à citer quelques demeures célèbres. Philippe de
Comines habitait le château de Nigeon ou de Chaillot, qui lui fut
donné par Louis XI. La duchesse d'Étampes demeurait rue Gît-le-Coeur
dans un bel hôtel bâti par le roi chevalier. Le connétable de Bourbon
possédait l'hôtel du Petit-Bourbon, attenant au Louvre. Le connétable
de Montmorency avait son hôtel rue Sainte-Avoye, et c'est là qu'il
mourut. Rabelais, cet infernal moqueur du seizième siècle, est mort,
en 1553, rue des Jardins, et a été enterré dans le cimetière de
l'église Saint-Paul, au pied d'un grand arbre qui a été visité pendant
longtemps par tous les écoliers de l'_inclyte Lutèce_[21]. Arbre,
cimetière, église, tout a disparu, mais non pas la race de ces
_fagoteurs d'abus_, _caphards empantouflés_, _bazochiens mangeurs du
populaire_, _usuriers grippeminauds_, _pédants rassotés_,» que notre
Homère bouffon a fustigés dans ses «_beaux livres de haulte graisse,
légiers au pourchas et hardis à la rencontre_.» Amyot a demeuré dans
une maison voisine du collége d'Harcourt (collége Saint-Louis), près
de la porte Saint-Michel: son nom ramène la pensée sur ce beau temps
de restauration de l'antiquité, où l'on se passionnait si naïvement
pour les trésors intellectuels de la Grèce et de Rome, où quatre
lignes découvertes de Platon, une oraison de Cicéron traduite ou <p.043>
commentée, donnaient la fortune et la gloire, où Jacques Amyot, de
valet d'écoliers, devenait évêque d'Auxerre et grand aumônier de
France, pour avoir _translaté_, dans un français naïf et gracieux, les
vies de Plutarque et les romans de Théagène et de Daphnis. Ronsard a
habité rue des Fossés-Saint-Victor, près du collége Boncourt, dans une
maison qui touchait au mur d'enceinte; c'est là que se rassemblait la
fameuse pléiade des beaux esprits du seizième siècle; c'est là que
furent jetés les fondements de la révolution littéraire qui devait
changer notre langue, et que Malherbe et Boileau ont renversée.
Profondes études, labeurs consciencieux, discussions enthousiastes,
passion de la poésie, nous avons cru vous voir renaître il y a trente
ans à peine, qui vous retrouverait aujourd'hui?
[Note 21: _Relligione patrum multos servata per annos_, dit
Guy Patin. (Lettres, t. III, p. 223.)]
A tous ces lieux célèbres dans l'histoire des lettres, nous devons
ajouter «_ces tabernes méritoires de la Pomme-de-Pin, du Castel, de la
Magdeleine et de la Mulle,_» dont parle Rabelais. C'est là que
«_cauponisait_» Villon, l'enfant de Paris, spirituel, fripon et
libertin, quand, après avoir dérobé quelque «_repue franche_» aux
rôtisseurs de la rue aux Ours, il chantait la _blanche savatière_ ou
la _gente saucissière_ du coin, ou bien sa joyeuse épitaphe:
Ne suis-je badaud de Paris,
De Paris, dis-je, auprès Pontoise?
Le cabaret de la Pomme-de-Pin, le plus fameux de tous, était situé
dans la Cité, rue de la Juiverie, au coin de la rue de la Licorne, en
face de l'église Sainte-Madeleine: il fut célébré plus tard par
Regnier, et devint, dans le dix-septième siècle, le rendez vous des
gens de lettres et de leurs bons amis de la cour.
C'est à cette même époque qu'il faut chercher les premiers logis du
théâtre français. Vers l'an 1402, des bourgeois de Paris avaient formé
une confrérie dite de la Passion, pour représenter les principaux <p.044>
_mystères_ de la vie du Christ, et ils s'étaient installés, par
privilége du roi, dans l'hôpital de la Trinité, entre les rues
Saint-Denis et Grenétat. Dans le même temps, des jeunes gens formèrent
la confrérie des Enfants-sans-Souci, pour représenter, aux halles ou à
la Grève, des pièces satiriques qu'on appelait _sotties_. Enfin, à la
même époque, les clercs de la Basoche se mirent à jouer, à certains
jours solennels, dans la grande salle du Palais, des _moralités_ ou
farces à peu près semblables à celles des Enfants-sans-Souci. Ces
divers théâtres eurent un grand succès. Les confrères de la Passion,
pour varier leur spectacle, s'adjoignirent les Enfants-sans-Souci avec
leurs pièces joyeuses; puis ils quittèrent l'hôpital de la Trinité
pour l'hôtel de Flandre, situé rue Coquillière, et ils y eurent une
telle vogue, que les églises, les prédications, les offices étaient
abandonnés, même par les prêtres. Ils passèrent de là à l'hôtel
d'Artois ou de Bourgogne, dont ils achetèrent une partie, et où ils
firent construire un théâtre; mais il leur fut ordonné, par arrêt du
Parlement, de ne plus représenter que des pièces «profanes, honnêtes
et licites;» et aux Enfants-sans-Souci, qui s'étaient avisés de jouer
des satires politiques, de ne plus prendre de tels sujets «sous peine
de la hart.» Ces défenses firent décliner le théâtre de l'hôtel de
Bourgogne, qui, d'ailleurs, eut à lutter avec les pièces classiques de
l'école de Ronsard, lesquelles étaient représentées dans les colléges
ou à la cour. Nous le retrouverons sous Louis XIII.
§ XII.
Paris pendant les guerres de religion.--La Saint-Barthélémy.--Les
barricades de 1588.
Mystères, sotties, moralités, tous ces amusements, où se délectaient
la foi grossière et la malice naïve de nos aïeux, allaient être
oubliés: le moine de Wittemberg avait jeté dans le monde le démon <p.045>
de l'examen; l'Europe féodale était remuée jusque dans ses entrailles;
Paris allait sortir de son repos et se lancer de nouveau dans les
révolutions avec ses passions, ses vertus, ses fureurs. La ville de
sainte Geneviève et de saint Louis, la ville de la Sorbonne et de
l'Université, la ville aux mille cloches, aux quatre-vingts églises,
aux soixante couvents, était fondamentalement catholique: institutions
municipales, corporations de métiers, cérémonies populaires, existence
publique, foyer domestique, tout était imprégné de catholicisme; le
catholicisme était l'âme de la cité, la source de toutes les
jouissances, le bonheur, la gloire, la vie entière du peuple. Aussi,
quand les Parisiens virent les calvinistes attaquer tout ce qu'ils
aimaient, se railler de tout ce qu'ils vénéraient, insulter leurs
pompeuses fêtes, détruire églises, croix, tombeaux, statues, ils les
regardèrent comme des infidèles, des Sarrasins, des sauvages, ils ne
songèrent qu'à les exterminer. Ils applaudirent aux arrêts barbares du
Parlement, de la chambre ardente, de l'inquisition, aux bûchers
allumés par François Ier et Henri II aux halles, à la Grève, sur
toutes les places, aux supplices d'Étienne Dolet, le savant imprimeur,
de Louis de Berquin, l'intrépide gentilhomme, d'Anne Dubourg, le
vertueux magistrat; ils virent avec indignation, sous Catherine de
Médicis, le gouvernement faire des édits en faveur des rebelles, et
ils se préparèrent dès lors à sauver la foi malgré la royauté. La
tranquillité de la capitale, depuis plus d'un siècle, n'avait abusé
personne sur son naturel tumultueux; chacun savait le goût des
Parisiens pour les émeutes: «A ce ils sont tant faciles, disait
Rabelais, que les nations estranges s'ébahissent de la patience des
rois de France, lesquels autrement par bonne justice ne les refrènent,
vu les inconvénients qui en sortent de jour en jour.»
Paris avait alors une population de trois cent mille habitants, dans
laquelle on comptait à peine sept à huit mille huguenots, presque <p.046>
tous de la noblesse et de la haute bourgeoisie: «C'était, dit Lanoue,
une mouche contre un éléphant.» Mais ceux-ci n'en étaient pas moins
pleins d'orgueil et de confiance dans leur cause, pleins de mépris
pour cette masse de catholiques qu'ils appelaient «pauvres idiots
populaires;» ils croyaient dominer la grande ville par la supériorité
de leur bravoure et de leurs lumières, et ils comptaient pour cela sur
l'appui des provinces, où la nouvelle religion avait de nombreux
sectateurs. Les provinces n'étaient pas alors soumises à l'ascendant
de la capitale; elles ne recevaient pas d'elle leur histoire et leurs
révolutions toutes faites; elles n'étaient pas réduites à cette
existence glacée et subalterne que la centralisation leur a donnée:
aussi étaient-elles jalouses de la puissance toujours croissante et
envahissante de Paris; elles ne cédaient que malgré elles à son
impulsion; elles se montraient même pleines de préjugés sur ses
habitants, dont elles raillaient les défauts avec amertume, envie et
colère. «Le peuple parisien, dit Rabelais (né en Touraine, moine en
Poitou, médecin à Montpellier), est tant sot, tant badault, et tant
inepte de nature, qu'un basteleur, un porteur de rogatons, un mulet
avec ses cymbales, un vieilleux au milieu d'un carrefour, assemblera
plus de gens que ne feroit un bon prescheur évangélique[22].» Et
néanmoins ce fut pendant les guerres de religion, guerres de la
noblesse contre la royauté, des provinces contre la capitale, que
Paris, en sauvant l'unité monarchique et nationale, commença à exercer
une influence prépondérante sur tout le royaume.
[Note 22: Charron, qui était pourtant enfant de Paris, fils
d'un libraire de la Cité, en dit autant: «Léger à croire, à
recueillir et ramasser toutes nouvelles, surtout les
fascheuses, tenant tous rapports pour véritables et asseurés;
avec un sifflet ou sonnette de nouveauté, on l'assemble comme
les mouches au son du bassin.» (_De la Sagesse_, liv. Ier,
ch. XLVIII.)]
La guerre civile commença: dès l'entrée, les Parisiens prirent les <p.047>
armes, chassèrent les huguenots de leurs murs, mirent à leur tête le
duc de Guise, «comme défenseur de la foi.» Trois fois les protestants
furent vaincus, trois fois ils obtinrent de la couronne des
pacifications avantageuses: à la dernière, la cour sembla complétement
avoir répudié la cause catholique et s'être décidée à livrer l'État
aux protestants. L'irritation de la grande ville fut extrême quand
elle se vit traversée par ces gentilshommes du Midi, ces ministres au
visage sombre et austère, tous ces méchants huguenots qui avaient,
depuis dix ans, tant tué de moines et pillé d'églises: elle se crut
envahie par des étrangers; elle se crut trahie par le roi; elle
résolut de tout exterminer. Halles, métiers, confréries, se mirent en
mouvement: la cour, débordée par la fureur populaire, se hâta de
prendre l'initiative du massacre. Quel spectacle présenta Paris dans
cette nuit de la Saint-Barthélémy (24 août 1572)! Les chaînes tendues,
les portes fermées, les compagnies bourgeoises en armes, des canons
dans l'Hôtel-de-Ville, le tocsin sonnant à toutes les églises, des
bandes de meurtriers parcourant les rues, enfonçant les portes,
égorgeant les protestants! «Le bruit continuel des arquebuses et des
pistolets, dit un témoin, les cris lamentables de ceux qu'on
massacrait, les hurlements des meurtriers, les corps détranchés
tombant des fenêtres ou traînés, à la rivière, le pillage de plus de
six cents maisons, faisaient ressembler Paris à une ville prise
d'assaut. Les rues regorgeaient tellement de sang qu'il s'en formait
des torrents surtout dans la cour et le voisinage du Louvre. La
rivière était toute rouge et couverte de cadavres...» C'est de la tour
de Saint-Germain-l'Auxerrois que partit le signal du massacre.
L'amiral de Coligny fut tué dans la maison n. 14 de la rue des
Fossés-Saint-Germain, alors appelée rue Béthisy; Ramus, dans le
collége de Presles, où il demeurait; Jean Goujon, sur l'échafaud où il
sculptait les bas-reliefs du vieux Louvre. On dit que le roi tira <p.048>
des coups d'arquebuse, à travers la rivière, sur les huguenots qui se
sauvaient dans le faubourg Saint-Germain. Le lendemain, il alla voir
le cadavre de Coligny, qu'on avait pendu à Montfaucon, et à la Grève
le supplice de deux seigneurs protestants échappés au massacre.
Malgré la Saint-Barthélémy, le parti huguenot ne fut pas abattu. La
royauté recommença sous Henri III sa politique vacillante et tomba,
par ses vices, dans le plus profond mépris; Paris reprit ses défiances
et ses haines; la sainte Ligue naquit! Elle naquit, dit-on, dans une
assemblée de bourgeois, de docteurs, de moines, qui se tint au collége
Fortet, rue des Sept-Voies, n. 27; et, de cette maison obscure, elle
enlaça toute la France. Alors se forma à Paris le conseil secret des
Seize, qui devait propager la Ligue dans les seize quartiers de la
ville, et qui finit par dominer les métiers, les confréries, les
milices, même la municipalité. La capitale prit cet aspect animé,
inquiet, menaçant, tumultueux, qui est le présage des révolutions.
D'un côté étaient les fêtes luxurieuses de la cour, les meurtres et
les adultères du Louvre, les duels des mignons du roi contre les
mignons du duc de Guise, les mascarades, les pénitences, les orgies,
les processions, «les lascivetés et vilenies» de Henri III; d'un autre
côté étaient les conciliabules des Seize, des échevins, des
quarteniers, les serments, les projets, les amas d'armes au fond des
sacristies ou des boutiques, enfin et surtout les prédications
furibondes des curés et des moines. Henri veut arrêter cette licence
de la chaire par laquelle, chaque jour et sans relâche, il était
déchiré, calomnié, voué à l'exécration populaire; son Parlement menace
du bannissement, même de mort, les prédicateurs séditieux, et il
ordonne de saisir les deux plus hardis, les curés de Saint-Benoît et
de Saint-Séverin; mais c'était s'attaquer à la plus précieuse des
libertés populaires, à celle qui tenait lieu de la liberté d'écrire,
à une époque où les livres étaient si rares, où si peu de gens <p.049>
savaient lire. Les Parisiens, dans aucun temps, n'avaient souffert
l'oppression sans protester contre elle, et c'était ordinairement la
chaire qui exprimait l'opinion publique; c'était par les sermons que
le peuple conservait la notion de ses droits et pouvait dire la vérité
aux grands: aussi portait-il aux prédicateurs une affection
enthousiaste, et il gardait la mémoire de ceux qui avaient bravé la
tyrannie pour le défendre, de frère Legrand sous Charles VI, de frère
Richard sous la domination anglaise, de frère Fradin sous Louis XI.
L'entreprise de Henri III fit donc soulever tout le quartier de
l'Université: Aux armes! criait-on, on enlève nos prédicateurs! Et
l'émeute gagnant les autres parties de la ville, le roi fut contraint
de relâcher les deux curés.