Grâce à l'attitude énergique de Paris, les États généraux, que

dirigeaient Marcel et ses amis, firent la loi au gouvernement et

imposèrent au dauphin Charles, régent du royaume pendant la captivité

du roi Jean, des conditions qui avaient pour but immédiat le renvoi de

ministres impopulaires, mais qui, dans l'avenir, auraient changé la

face de l'État. Toutes leurs résolutions étaient appuyées de la

présence des bourgeois, qui, au signal du prévôt, suspendaient les

métiers, fermaient les boutiques et prenaient les armes. On vit alors

les princes s'abaisser devant le peuple et mendier sa faveur par des

discours à la multitude assemblée. Le régent allait haranguer à la

place de Grève, sur les degrés de la grande croix élevée au bord de

l'eau, ou bien sous les piliers des halles, ou bien au Pré-aux-Clercs;

le roi de Navarre, Charles le Mauvais, lui répondait, et le

_populaire_, qui s'amusait de ces joutes d'éloquence, huait ou

applaudissait les comédiens qui devaient lui faire payer le spectacle.

Paris était devenu une sorte de république, dont la municipalité

gouvernait les États et la France. Le parloir aux bourgeois avait été

transféré dans une maison de la place de Grève, dite _Maison aux <p.026>

Piliers_, dont la grande salle, ornée de belles peintures, fut,

pendant deux siècles, le théâtre d'événements de tous genres. Les amis

de la liberté s'étaient donné pour insigne un chaperon mi-parti bleu

et rouge, couleurs de la ville, qui restèrent dans l'obscurité

jusqu'en 1789, avec une agrafe d'argent et la devise: _A bonne fin!_

Le prévôt, lassé de l'opposition du dauphin et de ses courtisans, fit

armer les compagnies bourgeoises, les rassembla sur la place

Saint-Éloi, les conduisit au Palais, entra dans la chambre du prince

et le somma une dernière fois «de mettre fin aux troubles et de donner

défense au royaume.» Sur son refus, deux de ses ministres favoris, les

maréchaux de Champagne et de Normandie, furent massacrés et leurs

corps jetés dans la cour, aux applaudissements de la foule. Le dauphin

tomba aux genoux de Marcel, lui demandant la vie. Le terrible tribun

lui donna son chaperon pour sauvegarde, le traîna à la fenêtre et, lui

montrant les cadavres: «De par le peuple, dit-il, je vous requiers de

ratifier la mort de ces traîtres, car c'est par la volonté du peuple

que tout ceci s'est fait.» Alors Marcel fut le maître de Paris et

sembla l'être aussi de toute la France: il s'empara du Louvre et prit

à sa solde des compagnies de Navarrais, Brabançons et autres

étrangers.

Mais le mouvement de Paris ne s'était pas communiqué aux autres villes

jalouses de la domination de la capitale; les États commencèrent à

résister au prévôt; les bourgeois s'inquiétèrent de ses projets; le

dauphin s'enfuit, rassembla une armée, ravagea les environs de Paris

et offrit une amnistie, à la condition que Marcel lui serait livré

«pour en faire sa volonté.» Alors la discorde se mit dans la ville, et

une partie des habitants travailla ouvertement à la restauration du

pouvoir royal. Le prévôt, abandonné de tous, résolut de se jeter aux

bras du roi de Navarre; mais les bourgeois royalistes furent avertis

de ce projet, et au moment où il allait livrer aux soldats <p.027>

navarrais la porte Saint-Antoine, ils tombèrent sur lui et le tuèrent

avec soixante de ses compagnons. Trois jours après, le dauphin entra

dans la ville, et alors les exécutions commencèrent. La plupart des

magistrats, des amis de Marcel périrent sur l'échafaud; d'autres

furent proscrits ou s'exilèrent; tous, même les plus obscurs, eurent à

souffrir dans leurs personnes ou dans leurs biens.

Quelque temps après, le dauphin, devenu roi sous le nom de Charles V,

fit élever un édifice triomphal à la place même où Marcel avait été

tué: ce fut la _Bastille Saint-Antoine_, premier monument de défiance

de la couronne envers la capitale, prison d'État qui est restée

pendant des siècles le symbole du despotisme et qui fut détruite le

jour même où les couleurs de Paris, les couleurs d'Étienne Marcel,

redevinrent victorieuses de la royauté. Mais pour tenir en bride les

Parisiens, cette forteresse ne suffisait pas: on en trouva une

deuxième à l'autre extrémité de la ville, dans le Louvre, qui fut

agrandi, garni de nouvelles tours et compris dans Paris. Avec ces deux

solides _retraits_, ou ces deux forts détachés, qui dominaient

l'entrée et la sortie de la Seine, la couronne pouvait être

tranquille: aussi, elle mit dans le Louvre son trésor, ses archives,

sa _librairie_, grosse alors de neuf cents volumes; et, près de la

Bastille, elle se bâtit une habitation selon ses goûts.

Le séjour royal avait été profané et ensanglanté par l'invasion de la

multitude; Charles V ne voulut plus habiter le Palais, qui se trouvait

étouffé par la foule des maisons populaires, et où la royauté se

trouvait comme emprisonnée par tous ces pignons bourgeois qui

regardaient dans sa demeure. Il se fit, hors des quartiers populeux,

dans le nouveau Paris, près de la campagne, un séjour aussi vaste que

sûr et pittoresque: ce fut l'hôtel Saint-Paul; assemblage sans ordre,

mais non sans agrément, de maisons, de cours, de jardins, qui occupait

l'espace compris entre les rues Saint-Antoine, Saint-Paul, le quai <p.028>

des Célestins et le fossé de la Bastille[19].

[Note 19: Voir _Histoire des quartiers de Paris_, liv. II,

ch. I.]

De ce beau séjour, qu'on appelait «l'hostel solemnel des grands

esbattements,» Charles remit dans Paris l'ordre et une bonne police:

il fit construire des égouts, des quais, le petit Châtelet, employa à

ces travaux les vagabonds et les mendiants, fit des ordonnances

rigoureuses contre les lieux de débauche, d'où sortaient la plupart

des malfaiteurs, enfin réprima la licence des écoliers. Tout cela fut

principalement exécuté par la vigilance de Hugues Aubriot, prévôt de

Paris, homme intelligent et énergique, mais trop adonné aux plaisirs,

qui, après la mort de Charles V, paya chèrement sa sévérité à

l'endroit des clercs de l'Université et son indulgence pour les belles

juives: accusé d'hérésie, il fut condamné à être enfermé toute sa vie

dans la prison de l'évêché «avec pain de douleur et eau d'angoisse.»

Sous le règne de Charles V furent fondés quatre colléges et l'hôpital

du _Saint-Esprit_.

§ IX.

Paris sous Charles VI.--Abolition des priviléges parisiens.--Meurtre

de la rue Barbette.--Les bouchers de Paris.

Cependant Paris avait pris goût aux nouveautés et séditions; il avait

mis la main au gouvernement; il connaissait le chemin des demeures

royales: il n'oublia rien de tout cela, et pendant un demi-siècle on

le vit se ruer dans les troubles civils pour essayer de tirer le

royaume des calamités où le plongeaient ses maîtres. Tâche ingrate,

pleine d'erreurs et de crimes, où la ville ne trouva que de nouveaux

malheurs! Que ne restait-elle patiente, obscure, résignée comme jadis,

heureuse de sa vie paisible, de ses belles églises, de ses fêtes

naïves, bercée au son de ses mille cloches, mirant ses maisons <p.029>

pittoresques dans son fleuve nourricier! Mais le démon des révolutions

l'emporta, et dans quelle série de calamités ne l'entraîna-t-il pas,

depuis le jour où, saisissant les maillets de plomb déposés à l'Hôtel

de ville, elle s'en servit pour tuer les collecteurs des impôts,

jusqu'au jour où elle se livra elle-même aux troupes de Charles VII,

en secouant le joug des Anglais! Que de souffrances entre ces deux

journées! Au 1er mars 1382, Paris était plein d'orgueil et de

richesses, avec une population pressée, grouillante, tumultueuse: «Il

y avoit alors, dit Froissard, de riches et puissants hommes, armés de

pied en cap, la somme de trente mille, aussi bien appareillés de

toutes pièces comme nuls chevaliers pourroient être, et disoient quand

ils se nombroient, qu'ils étoient bien gens à combattre d'eux-mêmes et

sans aide les plus grands seigneurs du monde.» Au 13 avril 1436, Paris

était ravagé par la famine et la peste, ruiné par la guerre, abandonné

de ses notables habitants; sa population était réduite de moitié; les

loups couraient par ses rues désertes; il y avait tant de maisons

délaissées qu'on les détruisait pour en brûler le bois; on parlait de

transporter ses droits de capitale à une ville de la Loire. Les

événements se pressent entre ces deux dates: énonçons ceux qui

peignent le mieux le caractère des Parisiens du XIVe siècle, leur

ardeur de réformes, leur humeur facile au changement et impatiente de

tyrannie.

Après la révolte des Maillotins, la cour de Charles VI, qui se

trouvait hors de Paris, capitula pour y rentrer; mais à peine revenue,

elle se vengea par des exécutions secrètes, et, chaque nuit, la Seine

emportait de nombreuses victimes. Puis elle s'en alla attaquer les

Flamands, qui étaient les alliés des Parisiens dans la guerre

entreprise «pour déconfire toute noblesse et gentillesse:» elle les

vainquit à Rosebecq et revint sur Paris pleine d'arrogance et de

colère. Les métiers et les halles, conseillés par les derniers amis de

Marcel, voulaient que la ville fit résistance; la haute bourgeoisie

aima mieux se confier au jeune roi. Celui-ci (11 janvier 1383) <p.030>

entra la lance à la main, comme dans une ville conquise, fit abattre

les portes, enlever les chaînes, désarmer les habitants, arrêter les

plus notables, camper son armée de nobles dans leurs maisons. Plus de

deux cents bourgeois furent décapités, trois cents bannis et dépouillés,

tous les autres rançonnés à la moitié et plus de leurs biens; on

abolit la prévôté et l'échevinage, les maîtrises, confréries et

milices, les priviléges et juridiction de la _marchandise_.

Les deux plus illustres victimes furent Jean Desmarets, avocat

général, et Nicolas Flamand, marchand drapier, courageux citoyens pour

lesquels, non plus que pour Étienne Marcel, l'édilité parisienne n'a

pas eu un souvenir. Il fallut, pour arrêter les supplices, que la

ville se rachetât à force d'argent et vînt crier grâce au roi dans

cette cour du Palais, encore teinte du sang des favoris du régent. Le

connétable de Clisson, en mémoire de ce pardon, et avec les dépouilles

des Parisiens, se fit bâtir, dans le chantier des Templiers, rue du

Chaume, un hôtel qu'il appela de la _Miséricorde_, et qui devint

célèbre au XVIe siècle, comme séjour des ducs de Guise. C'est en

allant de l'hôtel Saint-Paul à son hôtel de la Miséricorde qu'il fut

assassiné dans la rue Culture-Sainte-Catherine, par le sire de Craon.

Charles VI devint fou; ses parents se disputèrent le pouvoir; alors

commencèrent les guerres civiles entre les Bourguignons et les

Armagnacs, c'est-à-dire entre le parti populaire et le parti de la

noblesse, entre Paris et les provinces. Les hôtels des princes y

prirent une grande célébrité.

Depuis que Charles V en avait donné l'exemple, le goût des bâtiments

s'était répandu parmi les seigneurs, et de beaux hôtels avaient été

achetés ou construits par eux dans divers quartiers de la ville. Le

duc d'Orléans habitait l'hôtel de _Bohême_, le duc de Bourgogne

l'hôtel d'_Artois_, le duc de Berry l'hôtel de _Nesle_, la reine

Isabelle l'hôtel _Barbette_, etc. L'hôtel de Bohême, qui tirait <p.031>

son nom de Jean de Luxembourg, roi de Bohême, lequel l'avait reçu en

don de Philippe VI, occupait tout l'espace compris entre les rues de

Grenelle, Coquillière, d'Orléans et des Deux-Écus: c'était une

magnifique résidence que le duc d'Orléans, ami des arts, avait

embellie, agrandie, enrichie de meubles précieux, de sculptures sur

pierre et sur bois, de jardins et d'eaux jaillissantes. Cet hôtel

devint au XVIe siècle le séjour de Catherine de Médicis, et nous

aurons à en reparler.

L'hôtel d'Artois, qui tirait son nom de Robert d'Artois, frère de

saint Louis, occupait l'espace compris entre les rues Pavée, du

Petit-Lion, Saint-Denis, Mauconseil et Montorgueil. C'était une sorte

de forteresse, fermée par une muraille crénelée et garnie de tours,

dont une existe encore[20]; son voisinage des halles et le rôle que

jouait le duc de Bourgogne comme chef du parti populaire rendaient cet

édifice très-important. Nous verrons plus tard quelles étranges

transformations il a subies.

[Note 20: Dans le jardin de la maison, n. 3 de la rue Pavée.]

L'hôtel de Nesle occupait, sur le bord de la Seine, l'espace compris

entre la rue de Nevers, le quai Conti et la rue Mazarine. Il touchait

à la muraille de la ville, aux portes de Bucy et de Nesle et à la tour

du même nom. Il contenait de grandes richesses, des tableaux d'Italie,

des reliques, des ouvrages précieux d'orfèvrerie, et surtout une

magnifique librairie.

L'hôtel Barbette occupait l'espace compris entre les rues

Vieille-du-Temple, de la Perle, des Trois-Pavillons et des

Francs-Bourgeois: il en reste encore une tourelle au coin de cette

dernière rue. C'est de cet hôtel que sortait le duc d'Orléans

lorsqu'il fut assassiné dans la rue Vieille-du-Temple (1407), par des

gens cachés dans la maison de l'Image-Notre-Dame, maison qui

subsistait encore en 1790, et dont l'emplacement est aujourd'hui

occupé par la rue qui longe le marché des Blancs-Manteaux. Les <p.032>

assassins allèrent se réfugier à l'hôtel d'Artois; le cadavre fut

porté à l'hôtel de Rieux, situé en face de la maison de

l'Image-Notre-Dame, et de là à l'église des Blancs-Manteaux. C'est là

que le duc de Bourgogne vint jeter l'eau bénite sur le cercueil en

disant: «Jamais plus méchant et plus traître meurtre ne fut commis en

ce royaume.» Mais à l'hôtel de Nesle, où se tint un conseil pour

rechercher les coupables, le prévôt de Paris étant venu dire qu'il

avait suivi la trace des assassins jusqu'à l'hôtel d'Artois, il jeta

le masque, avoua le crime et s'enfuit en Flandre.

Les Parisiens se prononcèrent pour le meurtrier, qui «étoit moult aimé

d'eux, comme étant courtois, traitable, humble et débonnaire;» ils le

reçurent en triomphe quand il revint avec une armée, devant laquelle

s'enfuirent le roi et sa famille; ils l'applaudirent quand il fit

prononcer, dans le cloître de l'hôtel Saint-Paul, par le cordelier

Jean Petit, l'apologie de son crime. La guerre civile commença. Il se

forma alors dans Paris, sous le patronage de Jean-Sans-Peur, une

faction qui avait pour chefs les Legoix, les Saint-Yon, les Thibert,

maîtres des boucheries, familles puissantes qui dataient déjà de

plusieurs siècles, dont les descendants se sont signalés dans les

troubles de la Ligue et de la Fronde, enfin qui ont encore aujourd'hui

plusieurs rejetons parmi les bouchers de Paris. Cette faction, qui

était inspirée par les docteurs de l'Université, avait pour orateur un

chirurgien nommé Jean de Troyes, pour exécuteur un écorcheur nommé

Caboche, et pour armée toute la population des métiers et des halles:

elle s'empara du gouvernement, des finances, de la Bastille, du

Louvre; elle rendit à Paris ses priviléges, ses chaînes, ses armes (20

janvier 1411); elle envahit plusieurs fois l'hôtel Saint-Paul, forçant

les princes à subir ses volontés, égorgeant ou emprisonnant leurs

favoris, se distribuant les dignités et commandements. Les bouchers

couraient sus aux Orléanais comme à des bêtes fauves, «et <p.033>

suffisoit pour tuer un notable bourgeois, le piller et dérober, de dire:

Voilà un Armignac.» Mais la haute bourgeoisie, qui se voyait exclue des

offices et du pouvoir, se lassa de cette tyrannie; et, croyant

seulement travailler à la restauration de l'autorité royale, elle

chercha à rappeler les Armagnacs. Après une lutte terrible, d'abord

dans les assemblées des quartiers, ensuite dans le Parloir aux

Bourgeois et sur la place de Grève, les modérés l'emportèrent,

chassèrent les bouchers avec Jean-Sans-Peur, et ouvrirent les portes à

leurs ennemis. Ils s'en repentirent, car la réaction de la noblesse

contre le parti populaire fut si terrible, que non-seulement Paris fut

de nouveau privé de ses priviléges, de ses richesses, de ses plus

notables citoyens, mais qu'il craignit pour son Parlement, son

Université, ses droits de capitale, son existence même. Jean-Sans-Peur

essaya vainement de délivrer la ville: elle était tenue dans la

terreur par le prévôt Tanneguy Duchâtel, qui avait désarmé les

habitants, muré les portes, interdit toute réunion et qui envoyait à

la mort tous ceux qui essayaient la moindre résistance. Après cinq ans

de souffrances, au moment où les Armagnacs avaient formé le projet de

décimer la population, le fils d'un quartenier, Perrinet-Leclerc,

déroba les clefs de la porte Bucy à son père, et introduisit dans la

ville un parti bourguignon. Tous les bourgeois coururent aux armes

avec des cris de joie; l'hôtel Saint-Paul fut envahi, le roi pris et

promené dans les rues pour approuver l'insurrection, tous les

Orléanais arrêtés, massacrés ou entassés dans les prisons. Tanneguy

Duchâtel se sauva avec le dauphin dans la Bastille. Une bataille

s'engagea dans la rue Saint-Antoine: les Armagnacs furent vaincus.

Leur chef, le connétable d'Armagnac, avait son hôtel rue Saint-Honoré,

sur l'emplacement du Palais-Royal: il se sauva chez un pauvre maçon, y

fut découvert, traîné à la Conciergerie avec le chancelier, des

prélats, des dames, des seigneurs. Les bouchers reparurent, et <p.034>

pour détruire le parti armagnac, ils entraînèrent la populace aux

prisons et lui firent égorger tous les détenus. Le massacre dura

plusieurs jours: il eut lieu surtout à la Conciergerie et au Châtelet,

édifices sinistres qui semblent avoir eu pendant des siècles le privilége

du sang, dont les voûtes ont retenti de tant de cris de douleur, qui ont

vu se renouveler deux fois les massacres de 1418. On croyait venger

les désastres de Crécy, de Poitiers, d'Azincourt, causés par la folie

des seigneurs; on croyait noyer dans le sang la noblesse féodale; on

croyait établir sur des fondements éternels les libertés populaires.

Cruelles erreurs! trois fois Paris a donné le spectacle de cette

horrible tragédie contre la noblesse, et quel en a été le succès! Le

massacre des Armagnacs a-t-il empêché le retour de Charles VII? Le

massacre de la Saint-Barthélémy a-t-il empêché l'avénement de Henri

IV? Les massacres de septembre ont-ils empêché la restauration des

Bourbons?

§ X.

Paris sous Charles VII.--Jeanne d'Arc à la porte Saint-Honoré.--Prise

de Paris par les troupes royales.

Le sang versé retomba sur Paris: une épidémie terrible enleva le quart

de la population; Jean-Sans-Peur fut assassiné; son fils et la reine

Isabelle traitèrent avec l'Anglais et lui livrèrent la France. On vit

Henri V entrer dans Paris, ruiné, dévasté, désolé par la famine (18

novembre 1420); l'hôtel des Tournelles, sur l'emplacement duquel a été

bâtie la place Royale, devint le séjour du duc de Bedford; des soldats

anglais garnirent les portes, la Bastille et ce Louvre où nous les

avons revus! Jours d'humiliation et d'aveuglement! La capitale resta

seize ans au pouvoir des étrangers! Il lui fallut tout ce temps de

souffrances pour la guérir de ses passions bourguignonnes, de ses

ardeurs de libertés: les sophistes populaires, les pédants de <p.035>

l'Université, ne lui disaient-ils pas que le joug étranger n'était

qu'une apparence, que l'union des deux couronnes ferait de

l'Angleterre une province française, qu'un changement de dynastie

rendrait à la ville sa prospérité, son commerce, sa puissance? Les

Parisiens, qui sont «de muable conseil et de légère créance,» se

laissèrent prendre à ces déclamations: quand Jeanne d'Arc vint

assiéger leurs murailles, ils ne reconnurent pas en elle l'ange

sauveur de la France, et, croyant, comme le disaient les Bourguignons,

que les Armagnacs venaient pour détruire leur ville de fond en comble,

ils firent une vigoureuse défense. La butte Saint-Roch, formée

anciennement par des dépôts d'immondices, était alors couverte de

moulins et de cultures: la Pucelle y vint asseoir son camp et fit

décider l'attaque de la porte Saint-Honoré (vers la rencontre des

anciennes rues du Rempart et de Saint-Nicaise). Elle emporta le

boulevard et sondait le fossé de sa lance, lorsqu'elle eut la cuisse

percée d'un trait d'arbalète; «et si point n'en désempara, ni ne s'en

voult oncques tourner. Rendez-vous à nous tost, de par Jhesus!

crioit-elle. Bois, huis, fagots, faisoit geter et ce qu'estoit

possible au monde, pour cuider sur les murs monter; mais l'eau estoit

par trop parfonde.» A la fin, ses soldats l'enlevèrent malgré elle, et

l'assaut, qui avait duré quatre heures, fut abandonné.

Moins de quatre siècles après cet événement, un autre patron de la

France, un autre ennemi, une autre victime des Anglais combattit aussi

les Parisiens dans les mêmes lieux: c'est dans cette partie de la rue

Saint-Honoré, près de l'église Saint-Roch, que Napoléon mitrailla les

bourgeois armés contre la Convention. Hélas! l'histoire de Paris est

si féconde en discordes civiles, toutes les passions qui ont divisé la

France ont pris si souvent les rues de la capitale pour champ de

bataille, qu'on n'y peut faire un pas sans rencontrer quelque lieu où

nos pères ont donné leur vie. Quelle place n'a eu son combat, <p.036>

quelle rue sa barricade, quel pavé son cadavre! Boues de l'antique Lutèce,

de quel sang généreux n'avez-vous pas été perpétuellement abreuvées!

Six ans après l'apparition de Jeanne d'Arc devant leurs murs, les

Parisiens, réduits par la guerre, la famine et la peste aux dernières

extrémités de la misère, et voyant que le duc de Bourgogne s'était

réconcilié avec Charles VII pour chasser les étrangers, appelèrent

eux-mêmes les royalistes dans leurs murs. Ceux-ci, conduits par un

marchand, Michel Lallier, entrèrent par la porte Saint-Jacques, aux

acclamations des bourgeois, pendant que les quartiers Saint-Denis et

Saint-Martin s'armaient aux cris de: Vive le roi! «Bonnes gens, leur

disait le connétable de Richemont en leur serrant la main, le roi vous

remercie cent mille fois de ce que si doucement vous lui avez rendu la

maîtresse cité de son royaume: tout est pardonné.» Les Anglais se

formèrent en trois colonnes pour étouffer la sédition et se dirigèrent

sur les halles et les portes Saint-Martin et Saint-Denis: ils furent

repoussés par les bourgeois, qui faisaient pleuvoir des flèches et des

pierres sur eux, et obligés de se réfugier à la Bastille, où ils

capitulèrent. Les cloches sonnaient; tout le monde s'embrassait; il

n'y eut ni violence ni pillage. La seule vengeance que firent les

Armagnacs fut de renverser une statue qui avait été élevée par les

Bourguignons à Perrinet-Leclerc, auprès de sa maison: on fit de cette

statue mutilée une borne qui existait encore dans le siècle dernier

près de la rue de la Bouclerie.

La ville, délivrée des Anglais, mais encore plus misérable et désolée,

cacha ses ruines et ses haillons et s'efforça de paraître belle et

_gorgiase_, pour recevoir Charles VII. Ce roi, si égoïste, si

insouciant, fut frappé de l'aspect effroyable que présentait la

capitale, avec ses maisons demi-détruites, ses rues empestées, ses

habitants hâves et décharnés; les larmes lui en vinrent aux yeux; mais

il pensa en lui-même qu'elle n'était plus à craindre, «et il la <p.037>

quitta, dit un bourgeois du temps, comme s'il fût venu seulement pour

la voir.» Son exemple fut suivi par ses successeurs, qui ne

séjournèrent que rarement à Paris et préférèrent les paisibles villes

des bords de la Loire, les riants châteaux de Chinon, de

Plessis-lès-Tours, d'Amboise, de Chambord, à la tumultueuse cité dont

les souvenirs bourguignons et l'esprit démocratique les importunaient.

Aussi, il fallut que Paris se rétablît tout seul de ses misères; mais

l'industrieuse ville demande si peu de repos pour reprendre son lustre

et sa vigueur, que sous le règne de Louis XI elle avait déjà deux cent

mille habitants, et que ses alentours étaient aussi florissants

qu'elle: «C'est la cité, dit Comines, que jamais je visse entourée de

meilleurs pays et plantureux, et est chose presque incrédible que des

biens qui y arrivent.»

§ XI.

Paris sous Louis XI et sous ses successeurs, jusqu'à Henri

II.--Renaissance.--Administration municipale.--Rabelais, Amyot,

Villon.--Les confrères de la Passion.

Histoire de Paris depuis le temps des Gaulois jusqu'à nos jours - I · 第 2 / 26 段